Une tendance à prendre l'énormité pour la grandeur
Au contraire, si nous considérons non pas le peuple en général, mais la classe la plus cultivée, nous verrons, ensemble avec quelques-uns des caractères que nous venons d'énumérer, d'autres qualités qui indiquent une réaction contre les tendances populaires. Cette classe témoigne d'un golît très prononcé pour la subtilité de pensée et pour l'art parfaitement achevé, soit en peinture, soit en littérature. Elle s'eiïraie de ce qui est informe et vague au point de se consacrer elle-même à l'étude attentive et minutieuse de sujets qui n'ont aucun attrait pour les masses.
Parmi ces caractéristiques du peuple prises dans leur ensemble, quelques-unes peuvent paraître en contradiction avec les autres, comme, par exemple, l'adminilion pour le- qualités intellectuelles unie au peu de cas que l'on fait
des connaissances spéciales ; néanmoins, il serait fticile de montrer que ces deux choses se rencontrent chez les Américains si on les compare aux Anglais. Les premiers ont pour l'intelligence une plus grande admiration que les derniers, mais ils tiennent moins compte de la compétence spéciale. Cependant, en admettant pour le moment qu'il y ait quelque chose de vrai dans ces affirmations qu'il serait trop long de chercher à justifier les unes après les autres, il convient de faire remarquer qu'il en est très peu que Ton puisse rattacher directement au Gouvernement démocratique. Et celles-ci mêmes prennent une forme différente dans une démocratie placée dans des conditions dilférentes. La septième et la huitième paraissent être dues à l'esprit général et à l'éducation du peuple, tandis que les autres, quoique subissant en partie l'influence des habitudes que le gouvernement populaire contribue à entretenir, doivent être attribuées à la vaste étendue du pays, à la densité et à l'homogénéité de la population blanche, à l'inlluence de l'égalité sociale, à un industrialisme actif, à un changement incessant d'occupations et à l'absence d'une classe oisive toute-puissante en matière de goût — autant de conditions qui nont rien ou presque rien à voir avec les institutions politiques. L'influence du protestantisme évangélique a été un facteur tout aussi important dans la vie intellectuelle de la nation que sa forme de gouvernement.
Certains peuvent dire — je tiens à signaler cette opinion quoique ne m'y associant pas entièrement — qu'en admettant que l'analyse qui précède soit exacte, l'influence de la démocratie, en dehors de sa tendance à assurer un degré élevé d'éducation, est discernable sur deux points. Elle produit la confiance en soi et la satisfaction de soimême, tant au point de vue national qu'au point de vue personnel, et elle a, à la fois, pour résultat de stimuler un certain courant d'idées et d'empêcher les idées ainsi produites d'être soumises à leur propre contrôle. L'ambition
rus INFLUENCE DE LA. DÉMOCRATIE SUR LES IDÉES
et TeslinKî de soi peuvent bien siisciler ce qui serait resté dans l'ombre, mais elles empêchent les nations et les individus déjuger sainement de leur propre ouvrage, et en cela elles contribuent à en retarder le progrès. Ceux (pji sont naturellement conduits à se lier et à obéir à l'opinion commuiie et à la majorité numérique en matière politique, sont portés à exagérer la valeur du jugement de la majorité en d'autres matières. Or, le jugement des masses est une règle bien défectueuse pour être proposée au penseur ou à l'artiste. Elle risque de rétrécir ses vues et d'altérer sa forme. Il redoute de marcher dans des sentiers non frayés ou d'exprimer des opinions impopulaires ; ou bien, s'il méprise la multitude, il peut se réfugier dans un aigre cynisme. Là où les masses gouvernent, un écrivain ne peut que penser aux masses, et comme celles-ci n'apprécient pas les raffinements, il les évite, se rendant à tout hasard intelligible pour les esprits vulgaires, et cherchant à attirer par de grands effets, peut-être grossièrement grands, le lecteur pressé qui laisse AValter Scott ou Thackeray sans les lire pour se jeter sur le livre récent où l'on décrit la vie mondaine ou quelque crime mystérieux.
Je ne nie pas le mérite de cette manière de présenter la cause. La démocratie tend à produire un public superficiellement actif et, peut-être aussi, un public plein de confiance en soi et content de soi-même. Mais il est très possible d'avoir un peuple démocratique qui n'aura ni l'amour des lettres, ni la disposition de se fier à son propre goût et à son propre jugement dans les jugements qu'il porte sur elles. Cela dépendra beaucoup des autres caractères de sa situation. Aux Elats-Unis, le public cultivé augmente rapidement, et la réaction même qui se produit chez lui contre les défauts de la multitude devient un facteur important. A tout considérer, je doute qne la démocratie tende à décourager l'originalité, la finesse, l'élégance dans l'idée et dans l'expression, en matière d'art ou de littérature. Je doute qu'on ait quelque motif plausible de
s'attendre à la monotonie ou à la vulgarité sous une forme de Gouvernement plutôt que sous une autre. Les causes en sont plus profondes. L'art et la littérature ont été jusqu'aujourd'hui vulgaires et grossiers sous des monarchies et des oligarch'es. Une des plus raffinées et des plus aristocratiques sociétés de l'Europe a, pendant deux siècles, été celle de Vienne ; néanmoins, quelle société a été moins brillante et moins productive? Venise a été presque la seule ville italienne célèbre qui n'ait pas apporté son contingent à la littérature du Moyen Age et de la Renaissance. De plus, on ne doit pas oublier que les habitudes du Gouvernement populaire qui ouvrent une voie au talent dans la vie publique, l'ouvrent aussi à la littérature. Nul n'est obligé de s'y appuyer sur une faction ou de se rendre une coterie favorable. Une voix perçante, apportant un message inattendu, peut tout d'abord ne pas réussir à se faire entendre au milieu de la cohue des compétiteurs qui se disputent la faveur populaire, mais une fois entendue, elle et son message parviendront probablement à faire reconnaître leurs propres mérites.
Passant de cette question à ce que l'on qualifie de vertu narcotique de la démocratie, on peut poser une autre question et demander quelle est la note caractéristique de la pensée et de l'art démocratiques, tels qu'ils apparaissent actuellement aux Etats-Unis ; quelle est aussi la qualité ou la saveur particulière qui naît de cet élément politique dans la condition actuelle des Etats-Unis. Je ne saurais y répondre. Je ne trouve aucune note semblable. Cependant, je l'ai cherchée et^ comme disent les Américains, il est difficile de voir ce qui ne s'y trouve pas. Certains Européens et un grand nombre d'Américains prétendent l'avoir trouvée, et ils vous diront que telle ou telle particularité de la littérature américaine est due à la démocratie. Sans doute, si vous prenez les écrivains individuellement, vous pourrez découvrir chez plusieurs d'entre eux quelque chose, quoique pas toujours la même chose, qui a une
certaine saveur de sentiment démocratique et qui nuance leur manière de regarder la vie humaine. .Mais cela ne suflil pas. Ce qu'il faudrait montrer, ce serait une qualité générale se retrouvant chez la majorité de ces écrivains — une (lualilé qui serait à la fois reconnue comme tenant profondément au sol, et })Ouvant être rapportée à l'élément démocratique qui se trouve sur ce même sol. Il ne semble pas qu'une semblable qualité ait pu encore être mise en lumière. On peut admettre, sans doute, qu'il y a, chez la plupart — mais peut-être pas chez tous — des écrivains américains, une note dislinctive. Il n'est pas besoin d'avoir des oreilles bien délicates pour percevoir cette note. .Mais cette mènje note est-elle véritablement la voix de la démocratie? Est-elle même à la fois la voix de la démocratie et de l'égalité réunies? Il y a une diflërence, légère, mais néanmoins perceptible, dans le rôle que le sentiment et Vhumour jouent dans les livres américains, si on les compare avec les livres anglais de même valeur. Vhumour a quelque chose de bizarre, et le contraste entre l'abondance du sentiment et les livres rigides du Puritanisme rétrograde sur lesquels il se répand, se rencontre rarement en .\ngleterre. Il y a peut-être moins de calme dans le style américain; il y a certainement une certaine inquiétude dans l'effort, moins fréquent chez les écrivains anglais, de plier les métaphores à des usages inattendus. Mais ces différences et les autres que je pourrais mentionner — différences légères, après tout — sont-elles vraiment dues à des causes se rattachant à la politique? Ne sont-elles pas plutôt dues à un certain nombre d'autres causes mélangées et curieusement entrelacées, causes qui ont façonné l'esprit américain pendant les deux derniers siècles. L'imagination américaine n'a rien produit de plus manifestement original que les romans de Hawthorne. Si quelqu'un prétend y trouver quelque chose qu'il ne se souvient d'avoir rencontré précédemment chez aucun écrivain américain, nous savons ce que cela veut dire et, sans
doute, nous y accédons. Mais peut-on dire qu'il y ait dans Hawthorne quelque chose de particulièrement américain, c'est-à-dire que sa qualité spécifique ne soit pas de cette sorte qui se retrouve chez d'autres écrivains américains? Peu de personnes voudront l'affirmer. La plus particulière, et par suite, je crois^ la plus caractéristique des écoles littéraires américaines, a été celle que l'on a habituellement appelée l'Ecole de la Concorde ou Ecole transcendantale d'il y a cinquante ans ; parmi les écrits produits par elle, ceux d'Emerson sont les plus connus en Europe. Les auteurs appartenant à celte école sont-ils nettement démocratiques par la couleur de leur pensée, par sa direction, ou par le style qui en est l'expression? Et, si oui, la même nuance démocratique se retrouve-t-elle chez les auteurs d'aujourd'hui? J'en doute; mais ces malières-là n'admettent ni preuve ni réfutation. On doit s'en tenir au sens littéraire du lecteur.
Un homme de lettres américain des plus distingués me disait une fois qu'il ne haïssait rien tant que d'entendre les gens parler de la littérature américaine. Il voulait dire, je pense, que ceux qui se mettaient à la torture sans nécessité pour découvrir quelque chose appartenant à un nouveau pays et à un pays démocratique, oubliaient ou ignoraient les rapports naturels entre les œuvres d'imagination ou de science produites en Amérique, et les livres écrits, dans l'Ancien Monde, par des hommes de cette même race, avant et depuis 1776.
Donc, en ce qui regarde la littérature américaine en général, je ne crois pas qu'il s'y trouve quelque chose de particulièrement démocratique. Et, si nous considérons les divers champs de la pensée spéculative, tels que la métaphysique et la théologie, ou ceux qui se rapprochent des sciences exactes, telles que l'économie politique et la jurisprudence, nous verrons que le caractère et la substance des doctrines proposées portent des traces marquées de l'influence démocratique. Pourquoi nous en montrerions-
nous surpris, en voyant que rinflnencc d'une forme de (iouverneiiient est placée au milieu de bien des intluences, même dans une nation isolée, et donne naissance à une littérature nettement locale? Mais les livres écrits aux Etats- Unis peuvent-ils être considérés comme constituant une littérature localement américaine dans le même sens que les littératures de la France et de l'Allemagne, de l'Italie et de la Russie appartiennent proprement à ces divers pays? Au point de vue de l'art et des idées, les Etats-Unis font partie de l'Angleterre, et l'Angleterre fait partie de l'Amérique. Bien des livres anglais sont plus largement lus et plus profondément sentis en Amérique qu'en Angleterre. C/est ce qui arrive pour certains livres américains en Angleterre. Il y a des différences, mais combien insignifiantes, si on les compare aux ressemblances dans le tempérament, les sentiments et les aptitudes à l'égard de certaines formes de beauté morale ou de beauté physique, dans la manière d'envisager la vie et la nature, dans la disposition à respecter et à se laisser dominer par les mêmes incomparables modèles de l'ancienne littérature dont peuvent se réclamer les deux branches de la race anglaise. La littérature américaine actuelle ne diffère pas plus de la littérature anglaise que les écrivains écossais d'il y a quatre-vingts ou cent ans — Burns, Scott, Adam Smith, Reid, Hume, Robertson — ne différaient de leurs contemporains anglais. Il y avait, chez les prosateurs écossais, un amour des abstractions et des généralisations : il y avait, chez les poètes écossais, un éclat et un parfum des bruyères de montagne qui donnaient à leurs œuvres un certain charme de fraîcheur et de singularité, comme ce charme particulier qu'une légère nuance d'accent local donne à la parole d'un orateur. Cependant, c'étaient des écrivains anglais autant que des écrivains écossais ; ils appartiennent à la littérature anglaise et font partie de ses gloires aux yeux du monde. De même, Fenimore Gooper, Hawthorne, Emerson, Longfellow et ceux qui
s'abritent sous leur manteau, appartiennent à l'Angleterre autant qu'à l'Amérique; et les écrivains anglais, à mesure qu'ils se rendront mieux compte de l'immensité du public américain auquel ils s'adressent, se sentiront de plus en plus Américains autant qu'Anglais ; et, souvent^ ils trouvent en Amérique un public non seulement plus nombreux, mais aussi plus sympathique.
Nous n'avons pas entrepris de discuter ici les mérites des écrivains et des penseurs américains ; nous avons voulu simplement examiner les rapports qui les rattachent à leur milieu politique et social. Ces rapports, cependant, donnent lieu encore à une autre question. La population de langue anglaise des Etats-Unis sera bientôt deux fois plus nombreuse que la population du Royaume-Uni. La portion blanche de cette population est une portion plus instruite dans laquelle un grand nombre de personnes subissent l'influence des livres, et elle pourrait très bien, par suite, être poussée à la production intellectuelle. D'où vient donc qu'elle n'apporte pas une plus forte contribution à la richesse littéraire de la race? Est-ce là un manque de puissance créatrice? et, s'il en est ainsi, à quoi faut-il attribuer cette lacune ?
C'est là une question souvent posée. Je me propose de l'examiner dans le chapitre qui va suivre.