CHAPITRE CXI
Il y a à Florence une rue de chaque côté de laquelle s'élèvent les statues de Florentins célèbres du xive et du XY= siècle, — Dante, Giotto, Pétrarque, Boccace, Ghiberti, Machiavel, Michel-Ange et d'autres un peu moins illustres, tous originaires de la petite ville qui, de leur temps, n'eut jamais une population supérieure à soixante-dix mille âmes (1). Nul ne peut s'avancer entre ces rangées de figures célèbres, avec lesquelles ne peut rivaliser aucune autre ville du monde moderne, sans se demander quelle est la cause qui a rassemblé tant de génies dans une seule et même ville; pourquoi, dans cette même Italie, des villes populeuses comme Milan, Xaples et Venise ne peuventelles montrer une semblable liste? Pourquoi cette succession de génies s'est-elle tout à coup arrêtée au commencement du xYi® siècle et n'a-t-elle jamais recommencé depuis lors? Des questions absolument les mêmes en substance viennent à chaque instant à l'esprit en lisant l'histoire des autres pays. Pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle produit aucun poète de premier ordre pendant les deux siècles si mouvementés qui se sont écoulés entre Chaucer et Shakespeare,
(1) Pétrarque vit le jour à Arezzo, mais sa famille était de Florence, et ce fut par un pur hasard qu'il naquit hors de sa proprepatrie.
et, de nouveau encore, pendant le siècle et demi qui s'étend de la naissance de Milton à celle de ^Vords^vorlh ? Pourquoi des époques de stérilité relative ont-elles plus d'une fois existé en Allemagne et en France? et pourquoi la musique a-telle parfois atteint son plus haut degré d'excellence à des époques où les autres arts étaientdansun état languissant? Pourquoi le sceptre de la supériorité artistique et intellectuelle passe-t il tantôt à une grande nation, tantôt à une autre, inconstant et déjouant toutes les prévisions comme les vents du ciel?
Ces questions se rattachent aux problèmes d'histoire ; les plus profonds et les plus complexes et ni l'historien ni le physiologue n'ont encore été capables de jeter sur eux quelque véritable lumière. Même la remarque banale que les périodes d'effort et de lutte tendent à développer un mouvement intellectuel extraordinairement actif, et, par suite, à faire naître et à entretenir les talents supérieurs, n'est pas entièrement vraie, car quelques génies ont surgi à des époques où aucun stimulant ne les faisait apparaître, tandis qu'à d'autres époques de tempête et de violences personne n'a surgi qui fût capable de diriger les efforts ou d'interpréter les sentiments de sa génération. Il y a cependant une chose qui est évidente, à savoir que le nombre n'a rien à voir ici. Il n'y a pas en moyenne un homme de génie pour plusieurs milliers ou même plusieurs millions d'individus. Des soixante mille habitants de Florence il est sorti, dans le cours de deux siècles, plus d'hommes d'immortel renom que n'en a produit l'immense population de Londres pendant les trois derniers siècles qui viennent de s'écouler. Et même, la somme du véritable talent de second ordre n'augmente pas nécessairement avec le nombre ; ajoutez à cela que ces rares associations de qualités qui produisent la poésie ou la philosophie de premier ordre ne se révèlent pas plus fréquemment aujourd'hui dans une grande nation européenne qu'elles ne se révélaient dans une tribu sémitique ou dans une pe-
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tite cité grecque il y ;i vingt-cinf( ou trente siècles.
Il n'y a donc aucune raison pour que l'absence du génie parmi les soixante-cinq millions d'âmes des Etats-Unis puisse nous surprendre; nous pourrions aussi bien nous étonnf-r qu'il n'y ait pas un Gœlhe, ou un Scbi 1er, un Kantou un Hegel dans l'Allemagne contemporaine, puixjue l'Allemagne est aujourd'hui plus populeuse qu'au jour où ces grands hommes naquirent. Il n'y a pas lieu de faire un reproche à l'Amérique de ce que des hommes comme Tennyson ou Darwin n'y ont pas encore vu le jour. « L'esprit souffle où il veut » ; les dons les plus rares apparaissent sans ({u'on puisse dire pourquoi ni comment. Dans toute la France, il y a un siècle, il ne se trouva personne capable de sauter sur le dos de la Révolution et de la conduire à son gré. Le destin amena son favori d'une île italienne au sol rude et qui venait tout juste de passer sous le joug de la nation à laquelle elle donna un maître.
Ce que nous avons à nous demander au sujet des Etats- Unis, ce n'est donc pas pourquoi ils nous ont donné peu d'hommes de grand talent et d'une rare distinction, mais s'ils n'ont pas produit leur bonne part de talents de second ordre, c'est-à-dire d'hommes capables de prendre la direction dans toutes les grandes branches de l'activité scientifique, artistique ou littéraire, hommes qui instruisent et amusent leur propre génération, quoique, peut-être, les générations futures puissent ne pas se souvenir de tous.
Pendant le siècle de leur indépendance, les Etats-Unis ont-ils eu moins d'hommes célèbres qu'il n'y en a eu en Angleterre, en France, en Allemagne durant la même période"? Il est évident qu'il en est ainsi en ce qui concerne toutes les branches de l'art et, aussi, en ce qui legarde les sciences physiques et mathématiques. En littérature, l'inégalité est moins évidente, cependant les Américains les plus impartiaux reconnaîtront, avec les Anglais, qu'elle est plus grande que ne s'y seraient attendus ceux qui connaissent l'éducation et l'intelligence du jeune peuple. Je laisse
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de côté l'art oratoire et la politique parce que, en ces matières, la comparaison est très difficile. Cependant le fait étant admis, nous devons nous efforcer d'en donner l'explication.
S'il pouvait être question ici de moyennes, il serait juste de faire remarquer que sur les soixante-six millions d'habitants des Etats-Unis, sept ou huit millions sont des nègres, lesquels sont actuellement au-dessous du niveau dont on peut attendre quelque production ; que parmi les blancs il peut s'en trouver deux millions pour lesqueî l'anglais est une langue étrangère, et que plusieurs millions sont des immigrants récemment arrivés d'Europe. Gela diminue le contraste entre le nombre et les résultats intellectuels. Mais le nombre a si peu de chose à voir dans la question que ce point mérite h peine d'être signalé en passant.
(^eux qui ont discuté les conditions de la productivité intellectuelle ont souvent remarqué que les époques de trouble et d'excitation sont favorables parce ({u'elles stimulent les esprits des hommes en faisant surgir de nouvelles idées et en éveillant de nouvelles ambitions. Il est également vrai que le travail soutenu est, généralement parlant, nécessaire à la production d'un bon travail et que^ par suite, on est moins en droit d'attendre ce bon travail d'un temps d'indolence et des membres des classes riches. Mais il est non moins vrai, quoiqu'on en ait fait plus rarement la remarque, que la tranquillité et le repos sont nécessaires aux hommes du genre de ceux que nous avons en vue, et qu'ils viennent souvent en aide au plus grand génie luimême pour le développement des idées nouvelles et la création des formes d'une beauté harmonieuse et achevée. Celui qui se propose de faire un tel ouvrage doit avoir le temps de méditer, de se reposer et de méditer de nouveau. Il doit être capable de mettre ses créations de côté et de revenir après des jours et des semaines les considérer avec des yeux nouveaux. Il ne doit être ni distrait de son but principal, ni pressé de l'atteindre. 11 doit être capable de
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concentrer toute la force de sa raison ou de son innapination sur un seul sujet, de l'aire abstraction, lorsque cela est nécessaire, des aspects passagers et de la clameur aux mille voix du inonde extérieur, .luvénal la dit du poète, il y a bien longtemps ; ce même précepte s'adresse, quoique peut être à un degré moindre, à la fois à l'artiste et au penseur sérieux, ou à l'ouvrier délicat, dans tous les champs de la littérature, au métaphysicien, au théologien, à l'historien de la philosophie, à l'économiste, au philologue et même au romancier et à l'homme d'Etat. J'ai entendu des hommes, qui avaient passé d'une vie paisible à la politique, se plaindre de ce que leur puissance de penser se trouvait desséchée, et aussi de ce que, tandis qu'ils devenaient plus experts dans l'art de trouver leur sujet et de parler d'une manière entraînante et séduisante, ils trouvaient de plus en plus difiicile d'avoir une forte vue d'ensemble et de pénétrer à travers les superficialités des journaux et des programmes politiques. La méditation interrompue, la réflexion et l'imagination sans cesse troublées et étouffées par les petites nécessités des affaires, les exigences de la société, les faits qui, se passant autour de nous, appellent forcément notre attention, sont autant de causes qui non seulement fatiguent l'esprit, mais encore détruisent les chances qu'il pourrait avoir de s'élever à une conception générale de la vie et de la nature, absolument comme une onde agitée par le vent cesse de refléter les rochers et les bois qui sont sur ses bords. iMahomet tombant en extase sur la montagne qui s'élève au-dessus de la Mecque, Dante dans les solitudes champêtres de Fonte Avellana, Cervantes et Bunyan dans la retraite forcée d'une prison, Hegel si profondément plongé dans ses méditations que, portant son manuscrit à son éditeur, à léna, le jour même de la grande bataille, il fut tout étonné de voir des soldats français dans les rues, nous prouvent par quels hommes et dans quelles conditions naissent les grandes idées qui passent aux générations futures ; et ce qui est
vrai de ces grands hommes l'est peut-être encore plus d'hommes de valeur moindre. Sans doute, bien des grandes œuvres ont été produites au milieu de circonstances défavorables, et même à des époques de violente oppression ; mais il est, je crois, possible de montrer que toujours l'auteur avait conçu l'idée de ses créations dans des moments de tranquillité relative, et qu'il avait concentré sur ces créations toute la force de ses pouvoirs créateurs, à l'exclusion de tout ce qui détourne ou amoindri cette force.
En Europe, on appelle cela un siècle de troubles. Maisles Etats-Unis sont plus troublés que l'Europe, plus troublés que n'a été jusqu'ici aucun autre pays. Presque tout le monde y est occupé ; les quelques personnes qui ne sont pas dans la nécessité de gagner leur vie et ne se sentent pas a})pelées à se rendre utiles à leurs compatriotes, se trouvent déplacées, et elles ont été habituées soit à s'occuper des afïaires comme passe-temps, soit à venir jouir des aises de la France ou de l'Italie.
Gagner sa vie n'est pas, sans doute, absolument incompatible avec la production intellectuelle, car un grand nombre de ceux qui se sont le plus distingués dans cette production l'ont fait comme supplément de leurs occupations professionnelles, ou même ont gagné leur vie au moyen de leur travail intellectuel. Mais, en Amérique, on trouve généralement difficile de soustraire son esprit à l'infinie variété des impressions extérieures et des intérêts que présente la vie de chaque jour et qui harcèlent sans cesse l'esprit, je ne dis pas au point de le fatiguer, mais tout au moins au point de le faire constamment vibrer à leur contact. La vie ressemble a la vie de l'écureuil dans sa cage tournante; elle n'est jamais tranquille même lorsqu'elle semble ne pas changer. En Angleterre, il en est chaque jour de plus en plus ainsi et la littérature anglaise porte de plus en plus des signes de cette hâte. Aux Etats-Unis, le mouvement et l'agitation qui s'y font continuellement sentir, l'inlluence constantedes journaux, l'ardeur qui brille dans tous
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les yeux, et jusqu'à cette intelligence pleine d'activité et ce sentiment du devoir public, puissant surtout chez les esprits les mieux doués, sentiment qui fait que le citoyen sent qu'il doit connaître ce qui se passe dans le monde entier, aussi bien que ce qui se passe dans son propre pays, toutes ces choses font que la vie a plus d'action sur lindividu qu'elle n'en a en Europe, mais elles empêchent les occasions de repos et de méditation nécessaires à l'art et à la philosophie, c'est ainsi que les plantes ont besoin pour croître de la fraîcheur et de l'obscurité de la nuit autant que des rayons du jour. Le genre d'esprit qu'ont développé les conditions américaines est vif, vigoureux, pratique, versatile; mais il est défavorable à la germination naturelle et à la lente maturité des grandes et lumineuses idées; il y manque la patience qui dépense des semaines et des mois à porter les détails à une perfection exquise. Et, par suite, nous voyons que les ouvrages littéraires les plus parfaits et les plus riches que nous ait donnés l'Amérique nous sont venus des plus anciennes régions du pays, de ces régions où les pulsations de la vie sont plus lentes et plus régulières que dans l'Ouest ou dans les grandes cités commerciales. C'est de la Nouvelle-Angleterre que sont sortis les meilleurs livres de la dernière génération, et cela n'était pas uniquement dû à ce que la race anglaise y était plus pure qu'ailleurs et l'instruction plus largement ré pandue, car les habitants de la Nouvelle-Angleterre qui sont allés dans l'Ouest, quoiqu'ils aient apporté avec eux leur supériorité morale et leur brillante intelligence, paraissent ou bien avoir laissé derrière eux leurs aptitudes pour les créations littéraires, ou n'avoir cherché à les utiliser que dans l'enseignement ou dans le journalisme.
A cela on peut objecter que certaines grandes époques littéraires, telles que le siècle de Périclès à Athènes, le siècle des Médicis à Florence, le siècle d'Elisabeth en Angleterre, ont été des siècles de mouvement et d'enthousiasme. Mais l'agitation qui prévaut en Amérique est entièrement
différente de la vie multiforme, du grand courant d'idées et d'impressions qui caractérisa ces différentes époques. La vie n'est pas aussi intéressante en Amérique, sauf en ce qui regarde la spéculation commerciale, qu'en Europe, parce que la société et l'entourage de l'homme y sont trop uniformes. Elle y est pleine de trouble et de précipitation ; elle est remplie d'une multitude de devoirs, d'occupations et d'impressions passagères. Dans les siècles auxquels je viens de faire allusion, les hommes avaient du temps pour tout, et la rareté de la production littéraire et des nour velles faisait que ce qui était lu et admis agissait sur l'imagination avec une plus grande puissance.
Ce ne sont pas seulement les distractions de la vie américaine qui rognent les ailes à l'imagination créatrice. L'atmosphère est saturée de tout ce qui se rapporte au progrès matériel. Les Américains eux-mêmes disent, pour excuser la pauvreté relative de leur enseignement et de leur science, que leur principale occupation est en ce moment la conquête de leur Continent, ce qui constitue une tâche assez vaste pour exiger la plus grande partie de l'énergie et de l'ambition de la nation, mais que, lorsque cette tâche sera accomplie, cette même énergie et cette même ambition remporteront des triomphes semblables dans le domaine de la pensée abstraite, en même temps que les qualités qui font en ce moment de l'Amérique la ]>reinière nation du monde pour le? inventions pratiques, lui assureront un jour une place analogue dans le domaine des découvertes scientifiques. Evidemment, il y a dans cela une grande part de vérité. Les attractions de la vie pratique sont si grandes pour des hommes conscients de leur propre valeur, le développement de l'Ouest et les vastes opérations commerciales et financières qui ont accompagné ce développement ont absorbé de si vigoureux talents, que la capacité indispensable non seulement à la science pure (abstraction faite de ses applications) et aux études historiques et philosophiques, mais aussi à la politique, a été considé- IV 30
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rablement diminuée. Mais, en deliorsde celte mise à l'écart d'une partie excessivement importante des forces vives de la nation, la prédominance des intérêts matériels et pratiques a poussé les hommes dans une voie peu favorable au développement des plus hauts et plus solides genres de littérature, et peut-être encore moins favorables aux arts. Gœthe a dit : « Pour que le talent se développe rapidement et heureusement, il faut surtout que les choses de l'esprit et une solide culture soient à la mode dans une nation. » Il y a certainement un grand courant intellectuel aux Etats- Unis. Mais ce courant se porte surtout du côté des affaires, c'est-à-dire du côté des chemins de fer, de la finance, du commerce, des inventions, de l'industrie (c'est-à-dire des professions pratiques en général), toutes choses qui jouent un rôle relativement plus important qu'en Europe, comme objets d'universelle attention et de discussion. Il y a abondance de solide culture, mais elle est tellement éparpillée dans diverses localités et parmi de petits groupes qui ont rarement Toccasion de se rencontrer, qu'il n'y a là aucune société cultivée analogue à celle des capitales européennes ou à celle qu'ont donnée à l'Allemagne ses Universités. A Boston, il y a trente cinq ans, il était possible de réunir autour d'une table neuf hommes aussi intéressants et aussi cultivés que ceux qu'auraient pu fournir Paris ou Londres, mais il eût été impossible d'en réunir dix-huit et même ce n'était qu'à Boston qu'il était possible d'en trouver neuf. Aujourd'hui, la culture est plus répandue : il y a beaucoup de villes où il est possible de trouver des hommes de grande capacité et ayant le goût des choses intellectuelles qui forment entre eux des sociétés littéraires ou scientifiques. Les sociétés en vue de l'étude d'auteurs particuliers sont fréquentes parmi les femmes. Je me souviens d'avoir entendu parler d'une société d'Homère et d'une société d'Eschyle, organisées par des dames de Saint-Louis, et d'une société de Dante dans une ville de l'Est. Néanmoins, un jeune talent profite moins qu'il ne profiterait en Eu-
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rope du milieu dans lequel il est né. L'atmosphère n'est pas chargée d'idées comme en Allemagne, ni de finesse critique comme en France. C'est une atmosphère stimulante , mais ce stimulant pousse les jeunes gens loin du sentier des Muses dans la cohue bruyante du marché.
Il peut paraître fantaisiste d'ajouter que dans un pays nouveau une foule d'objets capables d'attirer l'imagination sont absents — pas de châteaux brunis par le temps ; pas de superbes cathédrales dont la succession des styles promène l'esprit le long du courant de l'histoire du xi<^ au xvn" siècle ; peu de localités ou d'éditices consacrés par le souvenir d'hommes ou d'événements fameux, et parmi ces localités ou ces édifices, il n'en est aucun qui remonte à un passé éloigné. Sans doute, ces quelques localités ne manquent pas d'intérêt ; l'attachement que leur témoignent les Américains fait honte à l'indifï'érence du Parlement anglais à l'égard des lieux et des édifices historiques et préhistoriques qui se trouvent dans la Grande-Bretagne. Mais pas un jeune homme américain sur mille ne se laisse attirer par de semblables associations. Dans la ville ou dans l'Etat qu'il habile, il n'y a rien qui soit de nature à le faire sortir de l'époque présente. Tout ce qu'il voit est nouveau, il n'y a, pour attirer son attention, d'autre gloire que celle qui s'attache à l'accumulation des richesses et à l'industrie habilement appliquée à des buts pratiques.
On dira peut-être que, si (comme nous l'avons fait observer dans le chapitre précédent) la littérature anglaise et la littérature américaine sont, en tait, identiques, il est possible d'en donner une explication en disant qu'une portion d'une race une par ses œuvres littéraires laisse à l'autre portion la charge de la production littéraire, étant donné qu'el le est à même de se servir librement des travaux de cette dernière portion, et de les regarder comme siens. Raisonner ainsi serait pousser un peu trop loin la doctrine de l'unité des deux branches, car, après tout, il y a dans les conditions
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et dans la vie de l'Amérique bien des choses qui nécessitent des interprétations littéraires et artistisques spéciales ; et il y aurait encore lieu de demander pourquoi la branche transatlantique, (jui n'est, en aucune façon, inférieure par sa force mentale^ contribue, pour la moindre part, à la production commune. Il est certain aussi que l'existence, en Angleterre, d'un grand corps de producteurs de littérature, comme, en France, de peinture, diminue pour l'Amérique les besoins de produire. Ou, pour présenter la chose sous une autre forme, si les Américains ne lisaient pas les auteurs anglais, ils se sentiraient plus poussés à créer pour eux-mêmes une littérature élevée. Bien des sentiments, et bien des idées qui, maintenant, trouvent leur expression dans les livres anglais que lisent les Américains, auraient trouvé place dans des livres américains, et leur littérature ne serait pas seulement jilus individuelle, mais aussi plus abondante et plus énergique. Si elle perdait en ampleur, elle gagnerait en nouveauté et en indépendance. Les auteurs américains comprennent que même l'absence d'un droit international de propriété littéraire exerce une influence pernicieuse sur leur profession. Puisque les livres des écrivains américains sont rejetés au second rang par les réimpressions des livres anglais et français qui, sans rien payer à l'auteur européen, peuvent être publiés et vendus au prix du papier et de l'impression, les auteurs américains sont découragés, les talents se portent dans d'autres directions, en même temps que le niveau intellectuel du public baisse considérablement, et que le goût se porte vers les vulgarités. On aurait pu penser que la profession des réimpressions à bon marché vivilierait la pensée et répandrait les connaissances d'un genre élevé parmi les masses. Mais la plus grande partie de ces réimpressions, et aussi celles qui trouvaient le plus grand nombre de lecteurs, étaient des romans, et parmi eux bien des romans irivoles qui chassaient du marché les ouvrages plus sérieux, y compris quelques uns des meilleurs romans
américains, et qui tendaient à européaniser l'esprit américain d'une façon détestable. On peut sourire quand on entend dire que la fidélité que les classes ouvrières professent à l'égard de leurs institutions démocratiques sera séduite par les descriptions des duchesses anglaises ; cependant, il est probablement vrai — des observateurs éminents l'assurent — que la profusion des nouveaux romans frivoles ou licencieux, vendus à raison de cinq ou dix pence (50 centimes ou 1 franc) le volume, ont grandement contribué à déshabituer les palais américains d'un aliment plus substantiel et plus salutaire. Et tout ce qui fait tort à la haute littérature en diminuant les demandes^ lui fera encore plus de tort en créant une atmosphère défavorable au développement en Amérique d'un talent littéraire pur et sérieux.
Que dire alors des journaux? Les journaux constituent un sujet trop vaste pour ce chapitre, et leur influence comme organe de l'opinion a déjà été discutée. La vigueur et l'éclat d'un grand nombre d'entre eux sont surprenants. Rien ne leur échappe ; tout y est mis dans la lumière la plus vive et la plus claire. Leur manque de réticence et de délicatesse est une chose que reconnaissent, en la déplorant, tous les Américains bien élevés — y compris peutêtre les éditeurs de ces journaux. La cause de ce défaut doit probablement être cherchée dans le fait que, tandis que les grands journaux européens étaient écrits pour la population élégante des grandes villes, les journaux américains furent tout à fait de bonne heure, sinon à leur premier début, écrits pour la masse du peuple et publiés dans des communautés encore si peu étendues que les atlairesd'un chacun étaient déjà à peu près connues de tout le monde. Ils n'avaient pas encore atteint un haut degré d'excellence lorsque, il y a quelque quarante cinq ans, un homme entieprenanl et de goûts peu raffinés, créa une nouvelle forme de journal « vivant » qui eut un rapide succès, grâce à son élégance, à son abondance et à la variété
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de ses malières, l)ien qu'il s'adressât uniquement à la multitude. D'autres journaux furent presque forcés de se modeler sur ces mêmes formes, parce que la classe qui désirait quel(|ue chose de plus choisi était encore relativement peu noMibreuse; et actuellement, les journaux des grandes villes sont si bien devenus des entreprises commerciales, qu'ils considèrent d'abord les masses et qu'ils sont dominés par les goûts qu'ils ont eux-mêmes si grandement contribué à créer. Il y a des villes où les lecteurs raffinés, qui détestent les personnalités bruyantes, se comptent par dizaines de mille ; mais, dans ces mêmes villes, la concurrence est encore trop acharnée pour qu'un journal qui ne s'adresse pas aux centaines de mille puisse s'attendre à un grand succès. Cependant, nous ne voulons pas parler ici de l'opinion esthétique ou morale du journal^ mais de l'influence qu'exerce sur Tesprit national l'énorme proportion dans laquelle se trouve la lecture des journaux par rapport aux autres lectures, proportion encore plus élevée qu'en France ou en Angleterre. Un Anglais célèbre, qui était lui-même un penseur à la fois puissant et fécond, comparait la valeur de l'histoire de Thucydide, avec celle d'un simple numéro du Times, et concluait à l'avantage de ce dernier. D'autres peuvent être d'avis que l'étude attentive de Thucydide, ou, pour ne pas sortir de notre propre langue, de Bacon, de Milton, de Locke ou de Burke, peutêtre même de Gibbon, de Grote ou de Macaulay, feront plus pour la finesse et la force de l'esprit qu'une année de lecture du meilleur journal quotidien. Ce n'est pas simplement que la matière ait plus de valeur permanente et intrinsèque, nique la manière et le style servent à former le goût des étudiants; ce n'est pas non plus uniquement parce que le journal nous met en contact avec des personnes comme nous, tandis que les ouvrages que nous avons cités nous mettent en rapport avec les intelligences les plus rares et les plus splendides. L'attitude du lecteur est tout autre. Son attention est plus relâchée, son esprit
moins tendu, de sorte qu'il ne s'attache pas à exanniner un argument, et qu'il oublie même les faits les plus importants aussi rapidement qu'il les a appris. S'il lit Burke comme il lit les journaux, il n'en retirera que peu de profit. Aussi, l'habitude intellectuelle qui résulte d'un régime composé en grande partie de journaux est-elle nuisible à la solide méditation et contribue à affaiblir le sens de la beauté. Le sol que les journaux ont préparé est bien raboteux et bien rocailleux pour recevoir les graines du talent.
Le monde moderne ne gagnerait-il pas, au point de vue de la pensée créatrice, à la diffusion de la littérature à bon marché? C'est là une question que l'on se pose souvent en observant les voyageurs sur une ligne de chemin de fer en Amérique. Un boij monte et descend le long du train, distribuant à droite et à gauche des journaux et des livres brochés. On jette un coup d'œil aux journaux, bien que sans doute la plupart des gens aient déjà lu la plupart des journaux du jour. Les livres son*, presque tous des romans. Ils ne sont pas mauvais par leur esprit, et parfois ils donnent, en passant, une connaissance superticielle de choses qui sont en dehors du cercle d'expérience du lecteur; en même temps, les voyageurs tirent de leurs journaux des notions qui dépassent de beaucoup celles d'un paysan européen ou même d'un artisan anglais en général. Cependant il est facile de comprendre que cette succession constante d'idées d'un moment, dont aucune n'est de nature à faire impression, bien qu'un grand nombre d'entre elles soient émises de façon à surprendre^ toutes défilant rapidement devant nous, comme les arbres défilent devant nos yeux lorsque nous regardons le paysage par la portière du wagon, n'est pas plus favorable au sérieux développement intellectuel et à la puissance créatrice que ne le sont les connaissances très bornées du paysan ou de l'artisan d'Europe.
La plupart des raisons que je me suis risqué à mettre en avant pour expliquer un phénomène qui doit sur-
prendre quiconque connaît la somme d'intelligence qui existe en Amérique et la diffusion, bien plus générale que dans n'importe quel autre pays, de la curiosité intellectuelle, sont des raisons parfaitement bonnes dans l'Kurope actuelle par rapport à l'Europe du dernier siècle, et encore plus vraies du monde moderne si on le compare à l'Ancien Monde des meilleurs siècles. L'imprimerie n'est nullement un bienfait absolu pour les facultés créatrices, quelle que soit d'ailleurs son importance pour les facultés acquisitives ; c'est ainsi qu'un grand penseur semble avoir prétendu que l'invention de l'écriture en Egypte a affaibli la puissance de réflexion chez l'homme. Une question se pose ; ces causes, en supposant que ce soit véritablement des causes, sont-elles appelées à agir plus puissamment sur l'Amérique du XX* siècle qu'elles ne le font actuellement? L'Amérique est-elle appelée à devenir ce qu'est l'Europe maintenant ou sera-t-elle plus américaine encore?
J'ai déjà émis ailleurs quelques conjectures sur ce point. Cependant, il convient de se demander quels sont les développements les plus récents de la science et de la pensée américaines, car cela doit nous aider à découvrir si la production est actuellement en progrès ou en décadence. L'œuvre considérable en matière de fiction ne doit être mentionnée que })Our appeler l'attention sur l'intérêt qu'elle offre, en dehors et au-dessus de sa valeur artistique, comme souvenir des mœurs locales, des usages et des caractères dans les diverses parties de l'Union — autant de traits qui sont en train de disparaître rapidement. Les créoles de la Louisiane, les nègres en état d'esclavage avec leurs légendes africaines survivant encore dans leurs souvenirs, les rudes mais généreux colons des forêts de rindiana d'il y a quarante cinq ans, les montagnards du Tennessee, les plaisanteries du bateau à vapeur du Mississipi et la vie aventureuse du Far West, sont des choses que l'Europe a connues, grâce aux récits d'écrivains encore vivants, comme les Indiens d'il y a cent ans ont
été connus, grâce aux romans de Fénimore Cooper. Cependant^ comme ce sont là des matières familières aux lecteurs européens, je passerai maintenant à une œuvre d'un intérêt moins général.
Il y a trente cinq ans, le niveau des connaissances classiques était bas, et même les commentaires en usage dans les écoles pour les auteurs classiques restaient bien au-dessous de ceux en usage dans les écoles d'Allemagne ou d'Angleterre. Aujourd'hui il y a, soit en ce qui regarde la philologie classique, soit en ce qui regarde la philologie orientale, des travaux remarquablement complets et de réelle valeur. J'ai entendu de grandes autorités européennes faire observer qu'il y a parmi les savants américains un ardent désir de connaître à fond tout ce qui a été écrit, même par des Allemands de troisième ordre et que ce désir qu'ils ont de dépasser l'Allemagne au point de vue de la science fait tomber quelques-uns d'entre eux dans la négligence de la forme et du style. Dans les sciences naturelles, surtout dans les sciences d'observation, des progrès remarquables ont été faits. LeiK Asa Gray^ que la plus ancienne des Universités américaines a perdu récemment, lut un des deux ou trois plus grands botanistes de son siècle. Des progrès remarquables ont été accomplis en géologie et en paléontologie, spécialement en explorant la région des Montagnes Rocheuses. Pour l'excellence de leurs instruments comme pour l'exactitude de leurs observations, les astronomes occupent le premier rang; et, certainement, ils ne sont pas inférieurs à leurs confrères d'Europe en ce qui regarde la partie théorique de cette science. Dans quelques branches de la physique et de la chimie, telles que l'analyse spectrale, les chercheurs américains ont conquis également une grande réputation. Des juges compétents n'hésitent pas à décerner les plus grands éloges à leurs travaux récents sur la biologie et la science médicale. En économie politique, l'Amérique parait dépasser soit la France, soit l'Angleterre, tant en ce qui regarde la place
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occupée par ces études dans les Universités qu'en ce qui regarde le nombre de personnes éminentes qui s'en occupent. En matière de jurisprudence et de droit, les manuels américains ont tout autant de valeur que ceux publiés en Angleterre (1) ; et un auteur, feu M. le juge Story, mérite, tant au point de vue du nombre de ses ouvrages qu'au point de vue de leur valeur, d'être placé à la tète de tous ceux qui ont manié ces questions dans la langue anglaise dans le cours des soixante-quinze dernières années. La science politique commence à être étudiée avec plus d'ardeur qu'en Angleterre, où l'on peut dire qu'elle est à peine étudiée ; chaque année voit apparaître des traités et des articles d'une réelle valeur qui viennent grossir le petit bagage que notre langue possède en cette matière. De même, il y a une grande activité dans le champ de l'histoire séculière et de l'histoire ecclésiastique, quoique cependant, comme l'œuvre accomplie l'a été en grande partie sous forme d'études relatives à l'histoire primitive des institutions et qu'elle a plutôt un caractère de recherche scientifique que de traités capables d'attirer le grand public, sa quantité et ses mérites n'ont pas été encore appréciés comme il convient en Amérique ni, à plus forte raison, en 'Europe. L'importance de l'œuvre accomplie actuellement en Amérique est véritablement remarquable. C'est en grande partie une œuvre ayant un caractère allemand, solide, soignée^ exacte et souvent sèche, et nullement une œ-uvre du genre de celles que pourraient espérer les théoriciens de la démocratie, puisqu'elle s'adresse plutôt aux quelques rares savants qu'à ce que l'on appelle le grand public. On sent que la classe des travailleurs intellectuels qui, jusqu'à ces derniers temps, manquaient d'institutions dans lesquelles il fût possible d'acquérir des connaissances
(1) Le nombre des journaux et des revues de Droit est beaucoup plus grand aux Etats Unis qu'en Angleterre, et la valeur moyenne des travaux qui s'y trouvent paraît plus élevée.
complètes et élevées, ont fini par comprendre que leur pays, occupé tout entier à développer ses ressources et à répandre l'instruction parmi ses citoyens ordinaires, était tombé au-dessous de l'Europe en matière d'enseignement et de science, et, par suite, ils ont mis toute leur ardeur à accumuler la science et ont employé toute leur énergie dans des études laborieusement minutieuses et spéciales (1). On peut rappeler que ni dans les branches que nous venons de mentionner, ni dans la politique, on ne saurait signaler de personnalités réell ment brillantes. Les hommes dont les noms sont prononcés en Europe sont aujourd'hui avancés en âge. Peut-être, d'ailleurs, en est-il de même en Europe; peut-être le monde est il entré dans une ère de médiocrités. Tout récemment, quelqu'un disait qu'il n'y a maintenant, à Paris, à Berlin ou à Londres, personne au-dessous de soixante ans qui mérite qu'on traverse la rue pour le voir. S'il en est ainsi^ ce n'est pas uniquement parce que, ayant longtemps vécu, ils ont eu plus de temps pour acquérir du i-enom, puisque tous les hommes célèbres vivant actuellement en Europe étaient déjà célèbres avant d'avoir atteint I âge de quarante ans. Il y a eu des périodes où les grandes figures ont manqué quoique les grands événements aient semblé devoir les faire surgir. En ce qui concerne l'Amérique, sil s'y trouve peu de personnes exceptionnellement douées, il est bon de noter que le nombre de ceux qui se sont adonnés à des travaux scientifiques, soit dans les sciences naturelles, soit dans les sciences morales, politiques et historiques, est plus grand,, relativement à la population du pays, qu'il n'était il y a trente cinq ans, les méthodes sont meilleures, l'œuvre accomplie plus solide, l'esprit plus sérieux et plus curieux. Rien ne frappe plus un étranger qui visite les
(1) La peine extrême que l'on a prise en Amérique, afin de pourvoir chaque bibliothèque d'un catalogue servant de guide au lecteur en chaque matière, fait bien voir cette tendance.
ri72 PUISSANCE CHKATHICE INTKLLECTDELLE
Universités américaines que l'ardeur avec laquelle la jeune génération s'est portée vers l'étude, même vers les genres d'étude qui ne [irovoquent jamais l'admiration de la multitude. Il y a plus de zèle et plus d'ardeur parmi ces honuncs, plus de vigueur d'esprit, plus d'amour de la science pour elle-même, plus de désir de renoncer à la célébrité et à la richesse pour s'appliquer exclusivement à élargir le champ des connaissances humaines, qu'on n'en trouve actuellement à Oxlord ou à Cambridge, ou dans les Universités d'Ecosse. Cela fait penser aux savants de la Renaissance se jetant à corps perdu dans l'étude de la philologie découverte de nouveau, ou encore aux Universités allemande? après la Guerre d'affranchissement. Et sous le coup des impressions que l'on éprouve quand on fait connaissance avec de tels hommes, on en vient à partager la conviction des Américains, qui prétendent qu'à une nation si pleine d'ardeur et de force est réservé un avenir fécond dans la science et dans les lettres, non moins que dans tout ce qui fait sa prospérité matérielle.