LEUROPK ET LES ETATS-UNIS
Non seulement il avait de la suflisance, mais encore il était encombrant et agressil. Tous les voyageurs le satirisèrent, Dickens avec encore plus de causticité que tous les autres, et, en pardonnant, les Américains donnèrent la meilleure preuve de leur bon naturel. Sans doute, toutes les nations sont ou vaines ou orgueilleuses, ou même l'un et l'autre ; et celles que leurs voisins estiment le moins ne le sont pas moins que les autres (1). Pour une nation, c'est presque là un élément nécessaire pour entretenir sa confiance en soi môme ; cependant, lorsque ce défaut est poussé à l'extrême, il peut, comme cela est arrivé pour les Turcs, être pour la nation une cause de ruine. Mais l'orgueil américain a diminué au fur et à mesure que la nation avançait en âge, qu'elle connaissait mieux sa véritable force et qu'elle était plus respectée des autres pays (2). Il y eut moins d'orgueil après la Guerre Civile qu'auparavant, bien que la Guerre Civile eût révélé des éléments de grandeur auxquels les étrangers ne s'attendaient pas ; il y en a moins maintenant qu'il n'y en avait encore aussitôt après la Guerre Civile. Un censeur sévère mais impartial, qui arriverait de quelque autre planète, pourrait dire des Américains qu'ils sont en ce moment moins dédaigneusement fats que les Allemands, moins bruyamment prétentieux que les Français, moins pharisaigiiemerii contents d'eux-mêmes que les Anglais. Parmi les classes supérieures ou les mieux policées, la vantardise a disparu, sauf, bien entendu, dans les discours du Quatre Juillet, ou dans d'autres circonstances semblables, où l'on doit entendre le cri de l'aigle national. Cette glorification est parfois remplacée par une injuste dénigration d'eux-mêmes accompagnée de lamentations
(1) Les Danois et les Portugais on sont des exemples.
'2) Tocqueville se plaint de ce ({ue les Américains ne permettaient pas à un étranger de critiquer tant soit peu quelqu'une de leurs institutions, quelle que lYit d'ailleurs l'admiration qu'il professât pour les autres.
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sur le manque d'instruction, sur la diminution de la foi ou sur la corruption politique. Elle subsiste encore parmi les masses où elle se traduit par un sentiment de fierté au sujet de la grandeur et des ressources matérielles du pays, — on confond volontiers ce qui est physiquement grand avec ce qui est sublime, — par une exagération de l'importance des hommes et des événements dans l'histoire de TAmérique ; par une certaine satisfaction, surtout, bien entendu, chez les nouveaux émigrants, au sujet de la parfaite égalité sociale, comme conséquence, par un profond mépris des « serfs d'Europe » qui consentent à être appelés des « sujets » de leur souverain; par une foi inébranlable en la pureté irréprochable de leur vie domestique et de leur littérature, et, aussi, par la conviction qu'ils sont le seul peuple qui jouisse d'une vraie liberté, d'une liberté bien plus complète que celle dont on jouit en Angleterre et bien mieux ordonnée que celle dont on jouit en France (1). Si l'on prend toutes les classes ensemble, elles ne sont pas
(1) Il faut cependant admettre que cette idée bizarre n'est pas uniquement propre aux masses. Je trouve, par exemple, dans une allocution prononcée par un homme éminent dans une confrérie littéraire, au mois d'octobre 1887, le passage suivant : « Ils (c'est-à-dire les temps illustres de la Déclaration de l'Indépendance) ont donné la liberté politique à l'Amérique et à la France, l'unité et la nationalité à l'Allemagne et à l'Italie, ils ont émancipé le serf de Russie et délivré la Prusse et la Hongrie de leurs tenures féodales, et ils donneront un jour la liberté à la Grande-Bretagne ainsi qu'à l'Irlande. »
J'ai souvent demandé aux Américains en quoi leur liberté était supérieure à celle des Anglais, mais ils n'ont jamais pu indiquer un simple point sur lequel l'individu soit moins bien partagé en Angleterre, que ce soit au point de vue des droits civils, au point de vue des droits politiques ou de la liberté générale qu'il a de faire et de penser ce que bon lui semble. Ordinairement, ils amènent la discussion sur l'égalité sociale, l'existence d'une monarchie et des titres héréditaires, et ainsi de suite, — matières qui, bien entendu, n'ont rien de commun avec la liberté dans le sens propre du mot.