L ABSENCE D UNE CAPITALE
Les Etats-Unis sont le seul grand pays du monde qui n'ait pas de capitale. L'Allemagne et l'Italie demeurèrent longtemps sans en avoir une, parce que l'existence de l'Empire du Moyen Age empêcha, dans ces deux pays, le développement d'une monarchie nationale. Mais le siècle éminemment reconstruclif qu'a été le wx"" siècle a comblé cette lacune ; et quoique Rome et Berlin soient loin d'être pour leurs Etats respectifs ce que sont Paris et Londres pour la France et pour l'Angleterre, ce que Vienne et Pesth sont pour la double monarchie, elles peuvent cependant espérer parvenir un jour à ce même rang dans leurs nations respectives (1). Par capitale, j'entends une cité qui soit non seulement le siège du Gouvernement
1) Athènes, Lisbonne, Copenliague, Stockholm. Bruxelles en sont aussi des exemples dans des pays moins importants. En Suisse, Berne n'a pas atteint la même situation, parce que la Suisse est une fédération, et, pour ainsi dire, une contrée artificielle faite par l'histoire. Zurich, Lausanne et Genève sont, au point de vue intellectuel, aussi influentes l'une que l'autre. C'est ainsi que la Hollande conserve des traces de sa condition fédérale dans la situation relativement moins importante d'Amsterdam. Madrid, étant une cité moderne située dans un pays moins parfaitement unifié que la plupart des autres pays de l'Europe, est moins la capitale de l'Espagne que Lisbonne est la capitale du Portugal ou Paris la capitale de la France.
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politique, mais qui soit aussi, par son étendue, par sa riciiesse et par ie caractère de sa population, la tête et le centre du pays, le siège d'un grand commerce et d'une grande industrie, un réservoir de ressources financières, la résidence favorite des grands et des puissants, le lieu où se rencontrent les maîtres des professions savantes, où «ont publiés les journaux les plus influents et les plus lus, et où se sentent attirés les hommes marquants de la littérature et de la science. Le groupement dans un seul lieu de tous ces divers éléments de pouvoir, la réunion de toutes les forces du rang social, de la richesse, du savoir, de l'intelligence, font naturellement d'une telle ville une sorte de fonderie où l'opinion est fondue et coulée dans un moule et où elle reçoit la forme définitive qui lui permettra de se répandre et de se propager plus facilement et plus rapidement sur toute la surface du pays, empruntant non seulement une certaine autorité à la situation de ceux qui lui ont donné sa forme mais acquérant aussi de l'importance à raison de l'étendue numérique de la communauté d'où elle sort. L'opinion d'une telle cité devient politinuenienL puissante parce qu'elle est l'opinion des personnes qui vivent au quartier général, qui tiennent les rênes du Gouvernement entre leurs mains, qui gouvernent ei/x-mêmes l'Etat ou qui se trouvent en contact étroit avec ceux qui le gouvernent. Il est vrai que, sous un Gouvernement représentatif, le pouvoir réside auprès de ceux que le peuple a envoyés de tous les points du pays. Cependant, ces membres de la législature habitent la capitale et ils ne peuvent pas ne pas sentir l'action constante de son sentiment dominant, sentiment qui les enveloppe entièrement. Il arrive parfois que la populace de la capitale, par son pouvoir d'intimider les gouvernants, ou peut-être d'effectuer une révolution, peut arriver à changer les destinées de l'Etat. Mais, même lorsqu'aucun semblable danger n'est à craindre, une nation avec une capitale comme celle que je décris ici, prend l'habitude d'attendre de cette capitale la lumière et la di-
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rection et elle est toute disposée à se reconnaître un droit d'initiative dans les inouvemenls politiques.
Dans le domaine de l'art et de la littérature, l'influence d'une grande capitale n'est pas moins marquée. Elle groupe dans un centre la puissance créatrice du pays, et elle la soumet au jugement de la société la plus instruite et la plus policée. L'action et la réaction constantes que ces groupes d'hommes cana!'!es exercent les uns sur les autres, dans une atmosphère à la fois stimulatrice de l'invention et correctrice de l'extravagance, peuvent donner naissance à des œuvres que le génie isolé n'aurait peut-être pas produites. Gœthe en a fait l'ohservation à propos de Paris, opposant la société centralisée de France à la dispersion des éléments de culture sur le vaste territoire de son Allemagne.
« Maintenant, imaginez une ville comme Paris, où les plus « grands talents d'un grand rovaume sont tous réunis dans un « seul endroit, et, par leurs relations de chaque jour, par leurs « luttes et parleurs émulations, s'instruisent et se font avancer « mutuellement ; où les meilleures œuvres, tant de la nature « que de l'art, de tous les royaumes de la terre sont soumises « à un examen quotidien, imaginez, dis-je cette métropole du « mondp, où chaque pas que l'on fait sur un pont ou sur une « place rappelle quelque souvenir du passé, et où certains évé- « nements historiques se rattachent à chaque coin de rue. « Imaginez, en outre, noi 1h Paris d'une époque de platitude, « mais le Paris du xix^ siècle, dans lequel, durant trois géné- « rations, des hommes commo Molière, Voltaire, Diderot et « autres, ont entretenu un couran' d'intelligence que l'on ne « trouve pas deux fois dans une simple ville dans le monde « entier, et vous comprendrez qu'un homme de talent comme « Ampère, qui a grandi au milieu d'une telle abondance, puisse « facilement être devenu quelque chose lorsqu'il a atteint se « vingt-quatrième année (1). »
(1) Condensations avec Eckennann.
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La même idée du pouvoir qu'a une société hautement policée et énergiquement active, de produire et de développer les qualités les plus brillantes, se retrouve dans la célèbre description que Périclès nous fait d'Athènes (i). Et l'intluence d'une telle société peut être considérée avec une satisfaction d'autant plus grande qu'elle n'appauvrit pas nécessairement le reste du pays. La centralisation de la vie intellectuelle peut tendre à diminuer la variété et à établir un type trop uniforme ; mais elle donne peut-être aux honmies de valeur qu'elle attire dans son orbite plus d'importance qu'ils n'en auraient eu s'ils étaient restés isolés dans leur pays natal.
En ce qui regarde la littérature et la politique, l'existence d'une capitale tend à fortifier l'influence de ce qui est appelé la société, c'est-à-dire des hommes ayant de la fortune et des loisirs et, par suite, ayant le temps de penser à autre chose qu'aux nécessités de la vie de chaque jour et dont la compagnie et l'approbation sont susceptibles d'être recherchées des hommes de talent. C'est pourquoi, quand les riches et les grands sont réunis dans un seul et même lieu sur lequel la natic:: a le-; yeux fixés, ils exercent une plus grande influence quand il s'agit de diriger la pensée politique et de lormer le goût littéraire qu'il ne leur serait possible de faire s'ils étaient dispersés sur toute la surface d'un vaste pays. Sur ces deux points, donc, il faudra évidemment faire une différence pour un pays démocratique selon que ce pays aura ou non une capitale et selon que cette capitale y sera l'objet d'une plus ou moins grande attention. Paris nous olïre l'exemple extrême d'une ville qui a été tout pour la littérature nationale et pour les arts, et qui a cherché à être tout égalementen politique. Londres, depuis la décadence de Dublin et d'Edimbourg, n'a pas eu de rivale, dans laTirande-Bretagne, dans le domaine des lettres et des arts, etquoiqu'on ne puisse guère dire qu'il existe à Londres
(I) Thucydide, II, 37-41.
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une société littéraire, la plupart des personnes qui s'occupent décrire des livres et presque toutes celles qui s'oo cupent de peinture vivent à Londres ou dans le voisinage. Londres a en politique moins d'autorité que Paris n'en a en France, sans doute parce que les régions du Nord et de l'Ouest de la Grande-Bretagne renferment plus de vie que les provinces de France, en même temps que la capitale de l'Angleterre est pour ainsi dire trop populeuse pour qu'elle puisse avoiruncommunsenliment. Son énormitéla rend amorphe. Quelles sont les villes des Etats-Unis qui peuvent le mieux prétendre se rapprocher de cette sorte de capitale que nous venons de considérer ? Ce n'est pas Washington bien qu'elle soit le lieu de réunion du Congrès et le siège de l'administration fédérale. Sa population est relativement peu nombreuse:230,392,habitants,enl890, — 278.ï18en1000 — et sur ce nombre un tiers étaient des nègres). La société se compose de membres du Congrès (pendant environ la moitié de l'année), de fonctionnaires, de diplomates et de (pielques personnes riches et inoccupées qui viennent y passer l'hiver. Les maîtres de la finance, de l'industrie, du commerce et les hommes exerçant des professions ne s'y trouvent pas ; il n'y a que peu d'hommes de lettres, pas d'artistes, à peine quelques journalistes. Ce que l'on appelle la société /"c/^/i/o^able de Washington, société qui, quoique peu nombreuse, est très policée et composée de gens qui sont constamment en relations, est agréable, et elle l'est surtout parce qu'elle a une saveur particulière ; mais elle est si éloignée d'aspirer à une puissance politique quelconque, qu'elle regarde comme étant « de mauvais ton » le fait de parler politique (1). D'un autre côté, sa société politique comprend
(1) Washington, étant située dans le District fédéral de Colombie, ne fait partie d'aucun Etat et, par suite, n'a aucune part au Gouvernement fédéral. Ses habitants ne peuvent voter ni pour un membre du Congrès, ni pour les électeurs présidentiels ; et la ville est gouvernée, à son grand avantage, par une Commission fédérale. Elle est même la seule grande ville bien gouvernée du pays.
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un si grand nombre de fonctionnaires, de « professionnels » et de chercheurs d'emploi, qu'il en résulte une atmosphère différente de celle de la nation en général et dangereuse pour les hommes d'Etat qui la respirent trop longtemps sans interruption.
Ce n'est pas New-York, bien qu'elle soit de beaucoup la ville la plus peuplée. Elle est le centre du commerce, la reine de la finance. Mais elle n'a pas d'influence politique spéciale ou de pouvoir particulier en dehors du pouvoir d'émettre un vote considérable qui est un facteur important quand il s'agit de déterminer les trente-six votes présidentiels de l'Etat. Les affaires commerciales sont sa principale occupation ; les représentants de la littérature y sont peu nombreux ; les journaux, quoiqu'ils comptent certainement parmi les plus puissants et les plus universellement lus, ne sont, après tout, que des journaux de New-York et non, comme ceux de Paris, de Londres ou même de Berlin, écrits, de leur propre aveu, pour la nation tout entière. Vient ensuite Philadelphie, jadis la première cité de l'Union, mais se trouvant aujourd'hui au-dessous de New- York à tous les points de vue que nous venons de mentionner, et ayant encore moins le droit de se considérer comme un centre de la pensée et des arts. Boston fut pendant un certain temps la résidence favorite des lettres et du savoir, et elle renferme encore, relativement à sa population, un plus grand nombre d'hommes et de femmes capables de faire ou d'apprécier une œuvre de l'esprit, que n'importe quelle autre ville. Mais elle ne peut plus prétendre imprimer une direction à la pensée abstraite, et encore moins à l'opinion. Chicago joint une immense population, actuellement la plus nombreuse après New-York, à l'avantage d'une position centrale ; elle est, à quelques égards, une ville plus américaine qu'aucune de celles que je viens de nommer. Mais Chicago, en ce qui concerne linitiative politique, n'a d'autre poids que celui que lui donne le nombre de ses électeurs et elle ne compte encore pour IV 38
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rien on matière d'art ou de littérature. On ne peut pas dire non plus que quelques-unes de ces villes soient en train de conquérir une position plus dirigeante. New- York conservera probablement la prééminence par sa population et par ses résultats commerciaux, mais elle ne s'élève pas dans la même proportion en matière intellectuelle ; ajoutez à cela que le centre de gravité politique, déviant de plus en plus vers l'Ouest, finira sans doute par se fixer dans la vallée du Mississipi (1).
Il convient de faire observer que ce qui est vrai de l'ensemble du pays est également vrai des grandes divisions du pays. Parmi les cités que je viens d'énumérer, aucune, à l'exception peut-être de Boston et de San-Francisco, ne peut être appelée une capitale régionale, soit en ce qui regarde l'opinion politique, soit en ce qui regarde le mouvement et la tendance intellectuels. Boston conserve sa position comme centre littéraire de la Nouvelle-Angleterre ; San-Francisco a, par son étendue, une influence prépondérante sur la côte du Pacifique. Mais aucune autre grande ville n'est regardée par ses propres babitants ou par les Etats voisins comme leur capitale naturelle, une capitale à laquelle ils demandent leur direction politique ou de laquelle ils attendent quelque stimulant intellectuel. Même la Nouvelle-Orléans, quoiqu'elle soit de beaucoup la plus grande agglomération du Sud, n'est en aucune façon la métropole du Sud, et elle ne fait dans le Sud que donner un éclatant exemple de mauvais gouvernement municipal aux
(1) Un grand journal de New-York disait (mars i888) : « Dans aucune capitale, la cause de la religion et de la morale ne trouve moins d'appui contre le luxe dans les goûts intellectuels de toute catégorie. Ces goûts ont bien leur place ici, mais ils sont rejetés dans Tombre par la grande richesse qui ne se soucie guère d'eux. » Cette remarque s'applique, avec une égale force, à Chicago et à San-Franciseo ; elle s'applique peut-être moins bien à Baltimore, et encore moins à Hoston et à quelques autres petites cités.
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Républiques environnantes. Quoique ni Paris ni Berlin ne soient au-dessus d'elles, ces grandes villes américaines n'occupent pas un rang plus considérable dans le pays que Lyon et Bordeaux en France, Hambourg et Cologne en Allemagne. Même lorsqu'il s'agit des communautés municipales entre elles, même dans la sphère de la pensée et de l'effort littéraire, l'égalité et l'indépendance locale trouvent en Amérique leur plus parfaite expression.
Les causes géographiques aussi bien que les causes politiques de cette égalité sont suffisamment évidentes et une seule a besoin d'être spécialement indiquée. Le siège du Gouvernement fédéral fut, en 1790, établi dans une localité qui n'était pas même un village, mais un simple bois marécageux (l),et s'il fut ainsi choisi, ce ne fût pas seulement pour que la législature nationale ne fût pas exposée aux menaces de la populace d'une grande ville, mais parce que la jalousie des Etats obHgea de choisir pour siège de la législature un endroit en dehors de toute influence ou de toute juridiction d'Etat. C'est pour cela aussi que, dans les Etats, le siège du Gouvernement est rarement placé dans la ville la plus importante. C'est Albany, et non New-York, qui est la capitale de l'Etat de New-York ; Springlleld, et non Chicago, qui est la capitale de l'IUinois ; Sacramento, non San-Francisco, celle de la Californie ; Harrisburg, non Philadelphie, celle de la Pennsylvanie. Cela paraît avoir été ainsi décidé non par crainte de l'esprit turbulent d'une population nombreuse, mais, en partie, pour
(l) Le Congrès, cependant, ne quitta Philadelphie pour les rives du Potomac qu'en 1800. Les vers de Thomas Moore, qui vit Washington en 1804, méritent d'être cités :
« Un embryon de Capitale où, pour l'Imagination,
« Les marais deviennent des •quares, les arbres, des obélisques ;
« Où les personnes douées de seconde vue ornent la plaine
« De palais non encore b;Uis et de héros qui ne sont pas encore nés
« Quoiqu'ils ne voient que des bois et Jefferson
« Là où devraient être de b lies rues et où devraient être des sas-es. »
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là sécurité d'un lieu central, et en partie à cause de la jalousie que ressentent les districts ruraux et les petites villes à l'égard de la localité qui dispose du vote le plus nombi'eux et qui peut chercher à détourner à son profit les ressources de l'Etat.
C'est là le résultat naturel des phénomènes que nous avons décrits et qui montrent qu'aux Etats-Unis l'opinion publique se cristallise moins rapidement, et sous des formes moins nettement dessinées et moins tranchées, que dans les pays européens qui suivent la direction d'une capitale. La température du fluide dans lequel l'opinion prend forme (si je peux me servir d'une métaphore aussi hardie) n'est pas aussi élevée dans un grand pays que dans la société d'une ville, où les esprits qui font l'opinion sont en contact journalier, et, par suite, l'opinion s'y forme plus lentement et constitue un produit un peu plus amorphe. Je ne veux pas dire par là qu'une capitale européenne donne naissance à une opinion d'un type unique, mais que chaque doctrine, chaque programme, chaque manière de voir, en politique, en économie, en religion, est appelée à prendre dans une capitale sa forme la mieux arrêtée et la mieux accusée, et que cette forme sera ensuite adoptée et propagée dans tout le pays Et c'est là une des raisons qui tirent que les Américains furent les premiers à adopter le système des Conventions, vastes réunions de personnes appartenant à un certain parti ou patronnant une cause spéciale, venues de tous les points du pays dans le but d'échanger leurs idées et de délibérer sur leur commune politique.
On pourrait croire qu'à cet égard les Etats-Unis souffrent de l'absence d'un centre de lumière et de chaleur. En admettant qu'il y ait quelques désavantages, il faut reconnaître aussi qu'il y a dans cet état de choses d'énormes . avantages. C'est un avantage qu'il n'y ait pas de ville dont la multitude puisse intimider le Pouvoir exécutif et la législature, peut-être même changer la forme de gouverne-
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ment, comme Paris l'a souvent fiiit en France. C'est un avantage pour un pays démocratique que le sentiment de ce que l'on appelle la Société — c'est-à-dire de ceux qui ne peinent ni ne filent, qui sont satisfaits du monde tel qu'il est et qui ne le considèrent que comme un lieu d'amusement — ne devienne pas trop prépondérant et trop palpable par son influence sur les membres de la législature etde l'administration, car il est préférable que ce sentiment se trouve dispersé sur tout le territoire de la nation et agisse insensiblement sur les autres classes par les rapports ordinaires de la vie privée au lieu d'apparaître comme la voix d'un certain nombre de familles riches groupées dans une seule ville, et dont le luxe peut devenir soit un objet d'envie, soit une cible pour toutes les attaques. Et quoique des types d'opinion politique puissent se former moins rapidement, quoique les doctrines puissent être moins systématiques, les programmes moins bien élaborés que lorsque la vive intelligence des groupes réunis dans une capitale se met à l'œuvre pour les produire, ils peuvent, lorsqu'ils sortent en définitive de l'esprit du peuple tout entier, avoir une ampleur et une solidité proportionnées à la lenteur de leur élabt)ration et, par suite, représenter plus véritablement les intérêts et les tendances de toutes les classes qui existent dans la nation.
Il est encore trop tôt pour vouloir déterminer dans quelle mesure les avantages l'emportent sur les inconvénients en ce qui regarde le côté spéculatif et artistique de l'effort intellectuel, car les villes américaines sonttoutes les créatures des soixante cinq dernières années. CequeGœthe admirait à Paris est évidemment impossible pour les talents épars de l'Amérique. D'un autre côté, cette absorption par Paris du talent de la province, absorption que déplorent en France bien des hommes sérieux et qui est en fait encore plus regrettable depuis que Paris est devenu un centre de plaisirs pour toutes les classes frivoles de l'Europe, est une expérience qu'aucun autre pays
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ne doit désirer faire. L'Allemagne n'a ni produit davantage, ni produit des œuvres pins remarquables depuis qu'elle s'est donné une capitale; et, même, celui qui parcourt i^es annales depuis le milieu du xviif siècle se rend compte qu'en ce qui concerne l'érudition, la métaphysique et peut-être même la poésie, elle a gagné à ce manque décentralisation que Gœthe regrettait. Les grands critiques aperçoivent si bien les défauts du système qu'ils voient fonctionner autour d'eux, que parfois ils n'apprécient pas à leur réelle valeur les avantages qui vont avec ces défauts. Il se peut que, dans le cours du xx*' siècle, les villes américaines, grâce à leur indépendance locale, diffèrent plus les unes des autres qu'elles n'en diffèrent actuellement, et donnent naissance à des types différents de production littéraire et artistique. L'Europe suit des yeux avec curiosité la marche d'une expérience qu'aucun des grands pays qui la composent ne saurait maintenant tenter.