‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 46 sur 58 · CHAPITRE GXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE GXIX

L'éloquence est un art dans lequel les Européens croient que les Américains excellent ; et ce qui nous prouve que les Américains le croient aussi, bien qu'ils soient trop modestes pour le dire, c'est la surprise qu'ils manifestent lorsqu'ils voient un Anglais s'exprimer facilement devant un auditoire. Il y a cinquante ans, ils avaient l'avantage (si cela peut s'appeler un avantage) d'une plus grande pratique que n'importe quelle nation européenne ; mais aujourd'hui, avec le triomphe de la démocratie en Angleterre et en France, la proportion des discours et des allocutions par rapport à la population n'est pas sans doute très éloignée d'être la même dans ces trois pays. Quelques observations, sur la forme d'un effort qui a absorbé une si grande somme de talent de la nation, paraissent, à proprement parler, appartenir à un tableau de sa vie intellectuelle.

On peut dire que l'excellence oratoire résulte de l'association de cinq aptitudes :

L'invention, c'est-à-dire le pouvoir de découvrir de bonnes idées et de présenter des arguments efficaces.

L'habileté et le goût dans le choix des termes appropriés.

La promptitude à trouver les idées et les mots sans aucune hésitation.

La disposition à saisir tout de suite le caractère et les

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tendances de l'auditoire particulier auquel on s'adresse.

La gravité, l'animation et l'élégance dans le débit.

L'excellence des Américains, la supériorité à laquelle ils peuvent prétendre par rapport aux Anglais, résulte plutôt de l'association des trois dernières qualités que des deux premières.

La substance de leurs discours n'est pas meilleure que celle que l'on trouve dans les autres pays, car la substance dépend des ressources intellectuelles de l'orateur et de la capacité de l'auditoire pour juger d'une matière importante. La forme littéraire n'est pas meilleure non plus, c'est-à dire que les idées ne sont pas présentées dans une langue plus choisie. iMais il y a plus de facilité plus d'à propos, une plus grande possession de soi-même. Ayant ordinairement l'esprit plus agile qu'un Anglais et se sentant moins embarrassé sur ses jambes, un Américain est appelé à voir son but plus clairement et à y tendre par une voie plus directe. Il lui arrive moins fréquemment de tomber dans la confusion et dans la maladresse ; il est moins prosaïque aussi, parce que la sympathie qui le relie à l'auditoire l'avertit dès qu'il commence à fatiguer, et lui fait sentir la nécessité de captiver son attention et de la retenir. Je ne nie pas que les orateurs américains fatiguent parfois leurs auditeurs, mais, lorsque cela arrive, c'est plutôt parce que leurs idées sont des lieux communs et leurs arguments peu solides que parce que, comme cela peut arriver en Angleterre, des idées de quelque valeur sont exposées d'une manière ennuyeuse et sans but précis. 11 est vrai qu'avec les progrès de la démocratie, et le nombre toujours croissant des discours prononcés, le niveau de ceux qui parlent en public s'est élevé dans la Grande-Bretagne durant ces vingt ou trente dernières années, tandis que le nombre des grands orateurs a diminué au point d'en pouvoir actuellement citer à peine un. Cependant, si l'on établit une comparaison entre les deux pays, la race anglaise parait avoir acquis^ en Amérique, une plus vive

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sensibilité de sympathie. Cette habitude de, déférence à l'égard des autres, et ce désir d'être d'accord avec les sentiments des autres, qu'entretiennent l'égalité et les institutions démocratiques, font que l'Américain s'identifie plus complètement avec l'auditoire et partage mieux ses sentiments qu'un orateur anglais en général. Cela peut avoir pour conséquence, si l'auditoire est ignorant ou imbu de préjugés, de faire descendre l'orateur à son niveau. Mais cela même lui donne plus de force. Inutile d'ajouter que Vhurnoury qui est une qualité plus commune en Amérique que partout ailleurs^ sait rendre intéressant un discours qui ne le serait pas sans cela, et qu'il est le meilleur moyen de maintenir l'orateur et l'auditoire en contact étroit l'un avec l'autre.

Un débat mûrement réfléchi, et même lent, est la règle parmi les orateurs américains, comme il est la règle dans les conversations privées. Cela a l'avantage d'augmenter l'effet d'une anecdote ou d'un bon mot. il y a aussi, je crois, moins de raideur et moins d'hésitation parmi les orateurs américains que parmi les orateurs anglais, un plus grand talent dans l'intonation, à cause de l'habitude des réunions en plein air, une plus grande clarté dans renonciation. Mais en ce qui regarde la grâce, soit dans le geste, soit dans l'attitude, la race teutonique ne montre pas, de l'autre côté de l'Atlantique, plus de capacité qu'elle n'en a généralement montré en Angleterre de rivaliser avec les orateurs de Tltalie, de l'Espagne et de la France.

Le défaut le plus commun chez les Américains, c'est d'aimer le style ampoulé et emphatique. Leur rhétorique vient de Rhodes plutôt que d'Athènes, elle est surchargée de tropes et de figures, servant à cacher la pauvreté ou la vulgarité de la pensée par l'exagération de l'expression, par une profusion d'ornements, par des appels à des sentiments trop élevés pour le sujet traité ou pour les circonstances. La diction fleurie du club ou la pompe solennelle de l'oraison funèbre sont employées fréquemment

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là où il n'est besoin que d'une exposition claire et d'arguments convaincants. Ces défauts ont probablement leur source dans la pratique des discours en public, dans lesquels la tentation d'enlever une multitude par la déclamation, est particulièrement forte. Un homme enllant sa voix en plein air est porté à entier aussi ses phrases et à attirer l'attention par sa véhémence. Ces défauts ont été encore augmentés par l'usage de prononcer des discours à l'occasion de certains anniversaires, et en particulier, du Quatre Juillet, car, dans ces grandes occasions, l'orateur se sent obligé de servir « ce qu'il a de plus grandiose ». Le goût public, qui était d'un caractère élevé dans les jours qui suivirent la Révolution, lorsqu'il était formé et dirigé par un petit nombre d'hommes instruits, commença à dégénérer dans la première moitié du xix^ siècle. Malgré l'intluence de plusieurs orateurs de premier ordre, les fréquents discours en plein air et la vanité effrénée des auditoires ordinaires, mirent à la mode un style ampoulé ou fleuri qui devint une cible facile pour la satire européenrre. Dans ces dernières années, une réaction semble avoir voulu se produire. Il y a encore ceux qui imitent Macaulay ou Webster sans avoir la richesse de l'un ni la puissance majestueuse de l'autre. Les journaux, en reconnaissant qu'un orateur parle clairement et avec facilité, ne se déclarent pourtant pas satisfaits s'il n'est pas en même temps « éloquent ». Les allocutions commémoratives, qui sont beaucoup plus abondantes en Amérique qu'en Europe, pèchent par une composition trop finie. Mais, dans l'ensemble, il s'est produit une amélioration dans les goûts des auditeurs et dans le style des discours. Cette amélioration serait plus rapide s'il n'y avait pas d'innombrables discours faits par des gens qui n'ont rien à dire, comme d'ailleurs par des hommes de talent dans les occasions où l'on ne peut rien dire qui n'ait déjà été dit plus de cent fois. Cela est, bien entendu, presque aussi vrai de l'Angleterre et, même, de tous les pays ayant un gouvernement populaire. Ceux qui dénigrent

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le Gouvernement populaire peuvent, avec raison, compter la profusion des discours comme étant l'un des défauts de la démocratie, et un défaut qui ne semble pas prêt à disparaître.

En ce qui concerne les différents genres d'éloquence, on peut dire que celle de la chaire paraît tenir un niveau généralement plus élevé qu'en Angleterre. L'étranger va, naturellement, écouter les meilleurs prédicateurs, car ceuxci sont, bien entendu, attirés dans les grandes villes, mais, que ce soit dans les villes ou dans les districts ruraux, l'impression qu'il en rapporte est que la pure platitude et les lieux communs y sont moins communs que dans la Grande-Bretagne, quoique la haute excellence y soit tout aussi rare. Même lorsque le discours est lu, il est lu d'une manière moins machinale, et il y a, en même temps, un plus grand sens de la valeur, de la vivacité et de la variété. La longueur moyenne d'un sermon tient le milieu entre les vingt minutes d'un ministre anglais et les cinquante minutes d'un ministre écossais. L'attitude est un peu moins conventionnelle, parce qbe le clergyman américain est moins porté que son confrère d'Europe à se considérer comme un membre d'une caste particulière.

L'éloquence du palais paraît n'être ni au-dessus ni audessous de ce qu'elle est en Angleterre, dont le barreau ne possède en ce moment aucun de ces hommes que l'on va écouter simplement à cause de leur talent oratoire, comme on allait écouter Erskine, Brougham ou Follett. En Amérique, comme en Angleterre, il y a de grands avocats, mais pas d'artiste consommé. Quant à savoir si cela est dû à une faillite de la nature dans la production d'hommes spécialement doués, ou à l'absence de procès dont la matière et les circonstances soient de nature à pousser le talent à faire des efforts exceptionnels, ou à un changement dans le goût public et à une disposition de préférer ce qui est pratique à ce qui est brillant, c'est là ^ne question souvent posée en Angleterre, et à laquelle il

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n'est pas facile de répondre pour ce qui regarde rAinériqu-,'.

Le Congrès, pour des raisons exposées dans le chapitre (|ni traite de cet organe, est un théâtre moins favorable à l'éloquence que les grandes Assemblées représentatives de l'Europe. La Chambre des Représentants n'a, à aucune période de son histoire, brillé par son éloquence, quoique quelques grands discours de Clay y aient été prononcés. Il y a parfois dans le Comité général de brillants débats, mais les véritables discours sont la plupart du temps lourds et emphatiques. Le Sénat s'est longtemps maintenu à un niveau plus élevé, en partie à cause de ses proportions moindres, en partie, aussi, à cause de ses loisirs plus grands et, en partie enfin, à cause du talent supérieur de ses membres. Les plus grrnds efforts de Webster et de Calhoun furent faits dans son enceinte et produisirent sur la nation un effet prodigieux. A présent, cependant, les débats « en grande pompe » {full-dress débutes) du Sénat manquent de vie, les longs discours étudiés étant prononcés en vue de leur publication dans le pays plutôt qu'en vue de leur effet immédiat sur l'assemblée. Mais les discussions ordinaires de bills, ou les questions politiques, révèlent une abondance du talent pratique de parler. Si l'on n'y rencontre ni chaleur, ni éclat, on y rencontre au moins un gros bon sens sous une forme simple et persuasive.

Nous n'avons pas à parler longuement des quarante-sept législatures des Etals et des Territoires. Dans ces législatures, comme à la Chambre des Représentants, le gros de l'ouvrage est fait dans les Comités, et les occasions de faire étalage de son éloquence sont limitées, ce qui peut être un bien. Ce sont là 4'assez bonnes écoles pour former l'orateur des questions pratiques, et elles en forment beaucoup. Mais les mérites et les défauts caractéristiques de l'éloquence transatlantique sont plus apparents dans les réunions en plein air et dans ces nominatinœ Conventions nationales ou d'Etat dont j'ai déjà parlé. En tant que le

maniement des grandes Assemblées est un art à la portée d'un homme qui ne possède pas les plus hautes qualités de la pensée et de Timagination, il a été poussé à sa perfection par les héros de ces immenses meetings. Ils ont appris à dissimuler les lieux communs sous les plus belles Heurs de l'éloquence ; à faire appel au sentiment dominant du moment, et par-dessus tout à faire de leur voix puissante et flexible un instrument propre à susciter l'enthousiasme. Ils harcèlent l'adversaire de leurs vigoureuses invectives ; ils parsèment d'anecdotes et de bons mots leurs passages déclamatoires afin de tenir leur auditoire constamment en bonne humeur. Ils émettent de méprisables duperies avec un air de profonde conviction. Les hommes de parti qui écoulent, parce qu'ils sont peu nombreux actuellement dans un grand meeting, et encore moins nombreux dans une Convention, à l'exception des membres du parti qui a convoqué la réunion, sont excessivement contents d'eux-mêmes, et ils s'en vont, décidés à lutter pour la cause de leur parti. Mais il y a eu peu d'arguments mis en avant, peu de tentatives faites pour convaincre la raison et le bon sens de l'auditoire L'excitation, et non pas l'instruction ou la conviction, voilà le but que se propose l'orateur de plein air; et la conséquence de tout cela, c'est qu'une campagne électorale en Amérique est moins instructive pour les électeurs qu'une campagne électorale en Angleterre, bien que, dans ce dernier pays, elle soit conduite par des hommes moins rompus cà l'art de la parole. Il convient de remarquer que l'usage anglais qui veut qu'un Représentant s'adresse au moins une fois par an à ses électeurs, leur exposant son opinion au sujet de la situation politique et leur expliquant ses discours et ses votes durant la session précédente, n'est pas généralement pratiqué aux Etats-Unis. En fait, le peuple des Etats du Nord reçoit moins l'instruction politique de vive voix que le peuple anglais. Lorsqu'un discours instructif doit être prononcé, il prend la forme d'un cours, et il est ordinairement pro-

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nonce par quelque homme public bien connu qui est payé pour cela.

11 Y a trois sortes de discours qui, Ijien qu'existant dans la plupart des pays d'Europe, sont parvenues à un tel développement qu'elles méritent qu'on s'y arrête quelque peu.

Il y a d'abord le discours de circonstance {Oration of the Occasion). Lorsque revient un anniversaire — et les célébrations d'anniversaires sont très communes en Amérique — ou lorsqu'une fête est organisée en l'honneur de quelque événement public, comme, par exemple, l'érection d'une statue ou l'inauguration d'un monument sur un champ de bataille, d'un Hôtel de Ville ou d'un Capitole d'Etat, ou bien encore quand on plante le dernier poteau d'une grande ligne de chemin de fer, une grande partie du programme est consacrée aux discours. Le discours principal est confié à une personne éminente qui est appelée l'Orateur du jour, et duquel on attend une longue harangue parfaitement limée, dont la longueur et le fini fatiguent un auditeur étranger, bien que les gens de la localité s'en montrent très flattés. Parfois ces discours contiennent de fort bonnes choses — je pourrais citer des exemples où ils ont donné corps aux souvenirs personnels d'un homme célèbre en l'honneur duquel avait lieu la solennité, — mais le genre purement artificiel d'élévation, auquel l'orateur se sent ordinairement obligé, risque de le rendre emphatique et affecté.

Quoique les banquets soient moins fréquents en Amérique qu'en x^ngleterre, les discours de convenance et purement « épidéictiques » (de parade) des banquets publics de type anglais sont très communs. Il est rare qu'il y ait une réunion de quarante ou cinquante personnes sans qu'un personnage éminent ou un étranger d'Europe soit invité « à présenter quelques observations ». Aucun sujet ne lui est imposé ; souvent, aucun toast n'a été présenté

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ou il n'a été répondu à aucun (1) ; il ne se lève que pour parler de la première chose qui lui vient à l'esprit. L'Européen qui se sent tout d'abord embarrassé par cette liberté illimitée, s'aperçoit bientôt de ses avantages, car elle lui fournit le moyen de construire son discours de façon à se permettre n'importe quel bon mot, n'importe quelle saillie ou quel compliment qui lui tombe sous la main. Il y a aussi plus de marge pour la variété que dans l'uniformité conventionnelle des toasts anglais.

La troisième forme de discours, qui est particulièrement caractéristique pour les Etats-Unis, c'est la Conférence (lecture). La conférence est moins fréquente et moins à la mode aujourd'hui qu'il y a quarante ans, d'abord à cause des magazines mensuels qui contiennent d'excellents articles et, ensuite, parce que d'autres sortes de distractions pour passer sa soirée sont devenues plus accessibles à la population qui habite hors des grandes villes. Avec la décadence du sentiment puritain, le théâtre est devenu aujourd'hui plus populaire qu'il n'était autrefois. Mais les conférences sont encore beaucoup plus fréquemment usitées comme moyen d'intéresser le peuple aux questions littéraires, scientifiques et politiques qu'en n'importe quel pays d'Europe, à l'exception peut-être d'Edimbourg. L'art de la conférence a fait des progrès dans les mêmes proportions. Un discours de ce genre, quelle que soit la valeur du sujet traité, est habituellement bien construit, bien composé, de manière à être dans le goût de l'auditoire, et,par dessus tout, bien débite. Des Anglais éminents qui vont faire des conférences en Amérique, sont fréquemment traités d'ignorants en ce qui se rapporte à ce que l'on peut appeler la partie technique de leur profession. Ils peuvent savoir

(1) Bien entendu, il y a souvent, dans les banquets, des toasts portés ; mais ils semblent être moins nombreux qu'en Angleterre, en même temps qu'ils sont plus variés et plus particulièrement appropriés aux circonstances.

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beaucoup de r.lioses, dit-on, mais ils ne connaissent pas le deiiré de savoir de l'auditoire, et ils croient à un niveau d'intelligence et de science au-dessous de celui ((ui existe en réalité et cette erreura pour résultat de provoquer le mécontentement de leurs auditeurs. Ils sont monotones dans leurs gestes, et maladroits dans leur débit. Le conférencier européen, d'un autre côté, avoue lui-même qu'il est agacé, non seulement par les commentaires peu respectueux de la presse mais aussi par la froideur apparente de l'auditoire, qui, tout en applaudissant frénétiquement à la fin lorsqu'il est satisfait, lui refuse, chemin faisant, l'encouragement des bravos, môme lorsque l'orateur les y invite, en s'interrompant pour boire un verre d'eau.

Cette grave réserve des auditeurs américains surprend le? Européens (1), surtout ceux qui ont été témoins de l'enthousiasme qui se manifeste pendant les campagnes électorales. Cette réserve paraît être le résultat du caractère pratique de leur esprit autant que de leur intelligence. Dans une campagne électorale, il est nécessaire et avantageux de donner carrière aux sentiments de quelqu'un ; tel n'est pas le cas lorsqu'on écoute une conférence. On y vient pour être instruit et intéressé et on y vient aussi avec une certaine disposition à la critique formée par l'habitude d'entendre beaucoup de conférences et de lire beaucoup délivres. Cela peut tenir aussi au grand nombre de femmes (pii, en Amérique, assistent aux conférences ou aux autres réunions n'ayant pas un caractère politique.

Rn somme, un étranger est porté à penser que le genre oratoire dans lequel les Américains montrent la plus grande supériorité, ce n'est ni le genre politique, pour aussi abondant qu'il soit, ni le discours commémoratif, pour

(1) On raconte qu'Edmond Kean, jouant un rôle sur un Ihtùtre de la Nouvelle-Angleterre, trouva l'auditoire si glacial qu'il refusa de jouer dans la scène suivante à moins qu'on ne lui accordât quelques applaudissements, faisant observer qu'un semblable auditoire était capable d'éteindre l'Etna.

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autant qu'on le cultive, mais ce que l'on peut appeler le genre ornemental, duquel fait partie, par exemple, le speech d'après dîner. Le goût du peuple pour les anecdotes, et son habileté à les raconter, la diffusion générale de ['humour, la disposition à tirer parti des circonstances, tout contribue à rendre plus faciles aux Américains qu'aux Anglais les efforts faits dans cette direction, tout en leur donnant une moins grande tentation pour le défaut caractéristique qui consiste à faire des efforts après coup. J'ai déjà fait remarquer que les Américains excellent dans le discours de carrefour {stump speakimj), comme on l'appelle, — c"est-cà-dire dans un discours qui soulève un auditoire, mais dont il ne doit pas être rendu compte. Les causes qui font que leurs professions de foi les plus sérieuses et leurs discours parlementaires demeurent quelque peu audessous de ceux de l'Europe, sont, outre l'absence de questions importantes, les mêmes que celles qui ont, quoique peut-être moins dans les grandes villes, affecté en généial la littérature des journaux. En Europe, les grands orateurs et les grands écrivains ont presque tous appartenu aux classes cultivées, et, se sentant au-dessus de leur auditoire, ils ont pris l'habitude de ne suivre que leurs inclinations et celles de leur classe au lieu de se régler sur les aspirations de ceux auxquels ils s'adressent. En Angleterre, par exemple, le ton des discours prononcés par les hommes publics a été emprunté aux débats parlementaires, parce que, jusqu'à ces derniers temps, les grands politiciens du pays avaient tous conquis leur renommée dans le Parlement. Ils emportaient avec eux, dans les réunions populaires, leur style parlementaire, et ce style était imité par les aspirants orateurs de toutes catégories. Ce style tombait parfois dans la raideur et dans la prolixité ; mais il était de bon goût et sa platitude obligeait l'orateur à ne parler que de choses sérieuses. D'un autre côté, en Amérique, le discours en public est plus ancien, ou, au inoins, tout aussi ancien que le discours congressionnel, etceder- IV .39

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nier n'a jamais eu, sur les idées et sur les liabiludes du peuple, celle inlluenee qu'a en Antileterre le débal parlementaire. C'est pourquoi il est généralement resté à un niveau un peu moins élevé, non qu'il n'y ait eu de brillants orateurs populaires dans les premiers jours de la République, comme Patrick Henry, et de majestueux orateurs parlementaires comme Daniel Webster à la généralion suivante, mais parce que la masse des discours populaires était tellement plus grande qu'en Angleterre, que le genre n'était pas gouverné par quelques grands hommes, mais était, au contraire, déterminé par les capacités de l'homme ordinaire. Le goût oratoire de l'homme ordinaire n'était pas élevé par quelques hommes cultivés au niveau du leur, mais il tendait plutôt à rabaisser la pratique et même, dans une certaine mesure, le goût des hommes surieurs. Paraître plus sage ou plus raffiné que la multitude et la traiter comme une réunion d'hommes infépérieurs, aurait offensé le sentiment du pays et compromis l'avenir de l'homme politique. C'est peut-être une preuve de la justesse de cette manière de voir que, tandis que l'emphase a fleuri dans l'Ouest, les orateurs les plus raffinés ont généralement appartenu à la Nouvelle-Angleterre, où le niveau du goût et de la science était exceptionnellement élevé. Un de ces orateurs, Mr. Wendell Phillips, était de l'avis de certains critiques autorisés, — avis que seront portés à partager tous ceux qui l'ont connu particulièrement — un des premiers orateurs du siècle ; non moins remarquable par la perfection de son style que par sa lumineuse simplicité, il produisit ses plus grands ellets par les procédés les plus directs et les plus naturels.

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