CHAPITRE CXV
Je n'ai jamais rencontré un Européen de la classe supérieure ou de la classe moyenne qui ne manifestât quelque étonnement lorsqu'on lui disait que la vie était plus agréable en Amérique qu'en Europe. « Pour les ouvriers, répondait-il, j'en conviens ; mais pour les gens qui ont de l'instruction ou de la fortune, comment un pays nouveau et encore mal dégrossi, où l'on ne parle qu'affaires et où les raffinements de la vie commencent à peine à faire leur apparition, pourrait-il être comparé àl'AngleterrC;, à la France ou à l'Italie? »
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, dans la vie que l'on mène aux Etats-Unis, des éléments qui peuvent très bien faire qu'un Européen aime mieux habiter là que dans son pays natal. Voyons quels sont ces éléments.
En premier lieu, il y a la prospérité générale et le bienêtre matériel de la masse des habitants. En Europe, si un observateur détache ses yeux de sa propre classe et considère l'ensemble de la population de n'importe quel grand pays européen (car j'in excepte la Suisse, et certaines régions de la Scandinavie et du Portugal), il s'apercevra que le plus grand nombre y mène une existence pénible, et, s'il ne manque pas absolument des choses les plus nécessaires à la vie, est du moins exposé à en manquer : les agriculteurs dans les mauvaises années, les travailleurs sa-
lariés, lorsque le travail devient rare. En An«:letcrre, le sort des travailleurs a été dur jusqu'ici : les fatigues incessantes du travail des champs, avec les rhumatismes à cinquante ans et l'hospice à la fin de l'existence ; et, dans les villes comme Londres, Liverpool et Glasgow, tout le monde ne sait que trop combien la misère y est grande. En France, il y a moins de paupérisme, mais rien ne saurait être plus misérable et plus sordide que la vie de la masse des pavsans. Dans les grandes villes d'Allemagne, il y a une misère constante et un mécontentement toujours croissant. Les troubles qui eurent lieu en Belgique, en 1886, nous révèlent encore une misère plus grande dans la classe des mineurs et des artisans. En Italie, les conditions de la population rurale de Venise, aussi bien que des provinces du Sud, paraît empirer de jour en jour et remplit de crainte les hommes d'Etat italiens. Inutile de parler de la Russie avec ses quatre-vingt millions de paysans vivant dans un état de demi-barbarie. Que l'on compare n'importe lequel de ces pays avec les Etats-Unis, où les classes ouvrières sont aussi bien nourries, vêtues et logées que la petite classe moyenne en Europe, et où les farmers qui cultivent eux-mêmes leurs terres (comme c'est le cas pour la plupart) le sont beaucoup mieux; où une bonne instruction est à la portée des plus pauvres ; où les occasions de gaoner sa vie d'une manière ou d'une autre sont si nombreuses que l'on n'a à craindre d'autre mal physique que la maladie ou les résultats de sa propre intempérance. Le paupérisme existe déjà et augmente dans quelques orandes villes où l'ivrognerie entretient la misère et où de récents immigrants, avec le dénûment d'Europe encore cramponné à leur personne, vivent pèle mêle dans leur malpropreté. Mais en dehors de ces quelques villes, on ne voit partout que l'aisance. Dans le Connecticut et le Massachusetts, les ouvriers, dans bien des villes manufacturières, mènent une existence beaucoup plus facile, beaucoup plus embellie par la culture intellectuelle et par
LES AGRÉAIENTS DE LA YIE AMÉRICAINE 613
les amusements^ que celle des employés ou des boutiquiers d'Angleterre ou de France. Dans des villes comme Cleveland ou Chicago on trouve, sur une étendue de plusieurs milles, des faubourgs formés par de coquettes maisons de bois, chacune d'elles ayant son petit jardin, appartenant aux commis de magasin et aux ouvriers qui y reviennent tous les soirs dans dés horse-cars après leur journée faite. Sur toute la vaste contrée de l'Ouest, depuis le Lac Ontario jusqu'au Missouri Supérieur, on traverse, chemin faisant, des fermes de deux à trois cents acres (l'acre vaut environ 40 ares) dans chacune desquelles se trouve une habitation spacieuse parmi des vergers et des prairies, habitation où une nourriture abondante rend les enfants du farmer robustes et intrépides, où les garçons sont intelligents et entreprenants, prêts à se tirer d'affaire sur les farms qui leur appartiennent, ou à faire le commerce à la ville voisine ; où les jeunes filles sont parfaitement au courant de la littérature courante de l'Angleterre et de l'Amérique. La vie du nouvel émigrant dans l'extrême-Ouest a bien ses privations, mais elle est embellie par l'espérance, et elle a un charme singulier de liberté et de simplicité. L'impression que l'on reçoit de cette aisance et de cette abondance est encore augmentée par l'air vif et pur, par l'aspect de fraîcheur et de propreté qu'ont les villes elles-mêmes, à l'exception de quelques quartiers pauvres des grandes villes dont j'ai parlé plus haut. Le brouillard et les flaques boueuses d'une ville anglaise, comme d'ailleurs sa malpropreté, en sont absents ; vous êtes dans un monde nouveau et dans un monde qui connaît le soleil. Il est impossible de ne pas se sentir réchauffé, réjoui, fortifié par le sentiment du bien-être matériel qui vous environne de toutes parts ; il est impossible de ne pas partager l'entrain et l'espoir confiant de la population. La misère de l'Europe demeure bien loin derrière nous ; l'esprit semble débarrassé des graves problèmes de l'Europe. Comme un homme atteint de mélancolie sent sa tristesse s'évanouir lorsqu'il
rencontre un ami dont la bonne humeur et l'énergie lui l'ont voir les bons côtés des choses et lui montrent le moyen de surmonter les difficultés, de même le tempérament plein d'activité des Américains et le spectacle de l'ardeur avec laquelle ils poursuivent leur but, stimulent un Européen et lui font voir le monde comme meilleur qu'il ne l'avait cru au milieu des embarras et des souffrancess de son propre hémisphère.
Pour certains Européens, cela peut sembler de la fantaisie. Je doute un peu qu'un Européen puisse^ tant qu'il n'a pas été en Amérique, sentir la différence qu'il y a, pour le bonheur de quelqu'un qui n'est pas entièrement privé de sympathie pour ses concitoyens, de sentir que tout autour de lui, dans toutes les classes de la société et dans toutes les régions du pays, il existe une si grande somme de conditions extérieures de bonheur : l'abondance des nécessités de la vie, les facilités de se procurer l'instruction et des livres, les distractions et les loisirs pour en jouir et les tentations relativement peu nombreuses d'intempérance et de vice.
Le deuxième agrément de la vie américaine consiste en quelque chose qui fait sourire les Européens. C'est l'égalité sociale. Pour un grand nombre d'Européens — par exemple, pour les Allemands ou les Anglais — ce mot sonne très mal. Il fait penser à un grossier compagnon en blouse coudoyant ses supérieurs dans une foule, ou à un villageois mal élevé donnant des poignées de main à l'ecclésiastique et au monsieur {squire), ou, en tous cas, il fait pensera Timportunité et aux manières grossières. C'est le contraire qui est la vérité. L'égalité améliore les manières, car elle fortifie ce qui est la bonne manière, c'est-à-dire le respect pour les autres hommes et pour les autres femmes, simplement parce que ce sont des hommes et des femmes, sans égard pour la position qu'ils occupent. 11 est probable que l'affirmation de l'égalité sociale fut une des causes qui changèrent les manières américaines, il y a soixante ans, car,
qu'elles fussent mauvaises alors parmi les gens des villes, c'est ce qui ne saurait faire l'objet d'un doute en présence du témoignage, non seulement d'une langue acérée comme celle de Mrs. Trollope, mais aussi de certains observateurs parfaitement calmes, comme Sir Charles Lyell et d'autres observateurs bienveillants comme Richard Cobden (1). A cette époque, il y avait une sutfisance importune parmi les classes peu policées, surtout à l'égard de ceux qui, arrivant de l'Ancien Monde, étaient soupçonnés de venir dans le but d'être les maîtres. Aujourd'hui, cependant, l'égalité sociale est née si naturellement des conditions du pays, a été si longtemps établie et admise avec si peu d'hésitation, que l'outrecuidance n'a plus d'excuse. Les gens .sont entre eux sur un même pied, et se traitent avec plus de franchise et plus de liberté que cela n'est possible dans les pays où chacun doit regarder en haut ou en bas (2). Il n'y a aucune servilité de la part des plus hum-
(1) Volney, qui, à la fin du xviii^ siècle, parlait des « nationaux peu civils », l'attribue « moins à un système d'intentions qu'à l'indépendance mutuelle, à l'isolement, au défaut des besoins réciproques )>.
(2) Une petite anecdote peut servir à expliquer mon idée. Dans une petite ville du Far West, le chef ds station me prêta une locomotive pour faire quelques milles le long de la ligne, afin d'aller voir un site remarquablement pittoresque. La machine m'y transporta, et, lorsque je manifestai le désir de m'en retourner à pied, je provoquai la surprise du conducteur et du chauffeur, car, en Amérique, on ne marche que lorsqu'on ne peut faire autrement. Le même soir, comme j'étais assis dans le hall de l'hôtel, je sentis quelqu'un qui me touchait le bras, et, m'étant retourné, je vis un homme de manières distinguées que je reconnus pour être le conducteur de la machine. Il m'exprima ses regrets de ce que la locomotive n'avait pas été plus propre et mieux « en ordre », car il aurait désiré rendre mon voyage aussi agréable que possible, mais il avait été averti trop tard. Il parlait de choses intéressantes et je pris plaisir à causer avec lui. Je fus bien aise d'avoir ce matin même résisté à l'impulsion britannique de lui offrir un pourboire.
blep, et si de temps à autre on peut voir un peu de la grossièreté du ((. Je vaux autant que vous », il est à peu près certain que cela provient de quelque nouvel émigrant, à qui raltitiide de la simpleégalilé n'est pas encore familière comme étant l'attitude habituelle d'un homme par rapport à un autre. Il n'y a aucune condescendance de la part de ceux qui sont le plus haut placés et il n'y a pas même cette froideur scrupuleusement polie que l'on pourrait penser qu'ils vont prendre pour sauvegarder leur dignité. Ils n'ont rien à craindre pour leur dignité, tant qu'euxmêmes ne l'oublient pas. Et le fait que votre cordonnier ou votre serviteur vous ,traite en égal, ne l'empêche pas de vous respecter et de vous témoigner son respect pour la supériorité à laquelle votre naissance, votre instruction ou votre rang dans le monde vous donnent droit.
La simplicité des relations ajoute encore au charme de la vie sociale. Elle élargit le cercle des amitiés possibles, en supprimant la gêne que, dans la plupart des pays d'Europe, éprouvent des personnes appartenant à des rangs différents en échangeant leurs idées en toute matière, sauf en matière d'affaires. Elle élève les classes inférieures sans rabaisser les classes élevées ; et même, elle n'est pas moins avantageuse aux classes élevées qu'aux classes inférieures en mettant fin à cette insolence latente qui gâte les manières de tant d'Européens riches. Elle profite surtout aux femmes, qui;, en Europe, sont particulièrement portées à faire des distinctions entre les classes, et les délivre de ce sentiment de contrainte et de gêne qui leur vient de la connaissance qu'elles ont que les autres femmes avec lesquelles elles ont des relations les regardent de haut, ou essaient de connaître et de déterminer leur position sociale. Elle élargit le champ des sympathies d'un homme et sert à le faire pénétrer plus facilement dans les sentiments des classes qui ne sont pas la sienne. Elle donne un sentiment de solidarité à la nation tout entière, supprimant tous les motifs de jalousie et de
répugnance qui tourmentèrent le peuple aussi longtemps que les prétentions sociales des siècles précédents ne furent pas entièrement anéanties par l'esprit niveleur d'un siècle révolutionnaire. Je n'ai, d'ailleurs, jamais entendu des Américains indigènes signaler quelque défaut correspondant à ces avantages et les neutralisant.
De plus, il y a d'autres rancunes, en dehors de celles qui proviennent de l'inégalité sociale, entièrement absentes de l'Amérique. H n'y a ni querelles d'Eglises, ni querelles de sectes. Judas ne persécute pas Ephraim ; Ephraïra ne porte point envie à Judas. Aucune Eglise établie ofliciellement ne regarde les Eglises dissidentes avec dédain, du haut de ses titres officiels et de ses dotations ; aucune, non plus, n'accuse les autres d'être pour elle une pierre d'achoppement dans l'accomplissement de sou œuvre. Des Eglises dissidentes n'attaquent pas une Eglise officielle, dans un esprit de jalousie soupçonneuse, ne font aucun effort pour les détrôner. On n'est pas offusqué du contraste existant entre la théorie et la pratique d'une religion de paix, entre des déclarations d'atïection universelle dans les prédications de la chaire et dans les prières, et l'acrimonie des controversistes ecclésiastiques. Naturellement, on y rencontre encore plus rarement cette ardente opposition et ce vif antagonisme entre Chrétiens et anti-Chrétiens, antagonisme qui, en France, attriste la vie privée aussi bien que la vie publique. La rivalité entre les sectes n'apparaît que sous la forme anodine de l'établissement de nouvelles églises et d'une levée de londs en vue d'une œuvre de mission, en même temps que la plupart des dénominations protestantes, y compris les quatre plus nombreuses, fraternisent constamment dans les œuvres charitables. Entre les Catholiques romains et les Protestants instruits, il y a peu d'hostilité, et parfois même, il y a coopération en vue d'œuvres philanthropiques. Le sceptique n'est plus mis au ban de la société, et les discussions sur les dogmes essentiels du Christianisme et sur le Théisme sont pleines de
modéraUon. H n'y a pas au monde un autre pays où le principe de Frédéric le Grand, d'après lequel il doit être permis à chacun d'aller au ciel par le chemin qu'il lui plait de choisir, soit si pleinement appliqué. Ce sentiment de la paix religieuse, aussi bien que de la liberté religieuse, qui pénètre tout le monde, fait naître le calme chez l'Européen fatigué et ne contribue pas médiocrement à rendre plus douce la vie de la population.
J'arrive, en dernier lieu, au caractère et à la manière de vivre des Américains eux-mêmes ; il y a là un certain charme assez difficile à décrire, mais que l'on sent presque aussitôt que l'on pose le pied sur leur rivage et que l'on ne ces?e pas de sentir dans la suite. Les Américains sont des gens pleins de bienveillance. Le bon caractère, la cordialité, une disposition naturelle à se rendre mutuellement de petits services, une présomption que les voisins, ou les personnes réunies par les hasards d'un voyage, ou même réunies en foule, sont plutôt disposées à être amies entre elles qu'hostiles, sont des choses qui semblent être dans l'air et chez ceux qui le respirent.. La sociabilité est la règle, l'isolement et la maussaderie, l'exception. Ce n'est pas uniquement que le peuple soit plus pétulant et plus causeur qu'un Anglais ne s'attend à le trouver, car l'Américain de l'Ouest est souvent taciturne et il est rare que son long visage s'éclaire d'un sourire. C'est plutôt que vous sentez que l'homme qui est près de vous, qu'il parle ou qu'il se taise, n'a pas l'intention de se refuser aux bonnes relations ou ne vous donne pas, par ses manières, une mauvaise opinion de ses compatriotes. Chacun paraît disposé à avoir bonne opinion du monde et de ses habitants, assez bonne opinion, du moins, pour désirer être en bons rapports envers eux et les obliger dans ces mille riens qui causent si peu de dérangement à celui qui rend service par rapport au plaisir ressenti par celui que l'on oblige. Aider les autres est plus généralement regardé comme un devoir qu'en Europe. Nulle part on n'est aussi généreux de sa
bourse dans l'intérêt public ; nulle part, je crois, on n^accomplil autant d'actes de bonté, comme, par exemple, payer les frais de scolarité d'un élève bien doué, ou aider une veuve à exploiter la ferme de son mari ; et toutes ces choses sont faites sans la moindre 'ostentation. Les aens paraissent supporter leurs ennuis d'un cœur plus léger qu'on ne le fait en Europe, et être plus indulgents pour les faules qui leur causent des ennuis. C'est un pays d'espérance, et un pays d'espérance est un pays de bonne humeur. Ils ont aussi, — quoique ceci soit plus apparent chez les femmes que chez les hommes, — une remarquable facilité de jouissance, un pouvoir de retirer plus de bonheur des plaisirs à leur portée, des plaisirs simples et innocents, pouvoir qui ne se rencontre que rarement dans l'Europe accablée de soucis.
Comme des généralisations du genre de celle qui précède impliquent nécessairement une comparaison, on peut me demander avec qui je compare les Américains. Est-ce avec les Anglais ou avec une certaine moyenne des nations européennes? En premier lieu, je les compare avec les Anglais parce qu'ils sont les plus proches parents des Anglais. Mais il y a d'autres pays européens, tels que la France, la Belgique, l'Espagne, dans lesquels le genre de joyeuse bienveillance que j'ai essayé de décrire est moins commun qu'il ne l'est en Amérique. Même en Allemagne et dans l'Autriche allemande, quelque bonnes et simples que soient les masses du peuple, les classes supérieures ont cette raideur propre aux pays dominés par une vieille aristocratie ou par une ploutocratie qui essaye d'imiter les manières aristocratiques. En Amérique, la classe supérieure (si l'on peut se servir de cette expression) ne s'est, à cet égard, nullement différenciée du caractère de la nation en général.
Si notre manière de voir est exacte, à quelles causes devons-nous attribuer cet agréable développement du type anglais original, développement dans le cours duquel le
Purilaiiisme seiiiljle s'ùtre débarrassé de ce qu'il a de triste?
L'une de ces causes est peut-être le tour humoristique du caractère américain. V humour nûoucii le caractère, et il est une source abondante de charité, car il (ail plutôt ressortir le bon côté des choses nnême mauvaises, qu'il ne met en lumière le côté faible des bonnes choses ; mais Vhumoiir chez les Américains peut aussi bien être le résultat d'un esprit bienveillant et libéral que leur bienveillance le résultat de Vhnmour. Une autre cause, c'est la continuation d'une habitude de mutuelle assistance prise à l'époque de la colonisation. Les colons ont, plus fréquemment que les habitants d'un vieux pays, besoin de s'entr'aider ; ils sont plus en contact les uns avec les autres, même lorsqu'ils vivent dispersés dans des bois ou des prairies, et ils sont plus intéressés au bien-êlre de tous. Lorsque vous n'avez que trois voisins sur une étendue de cinq milles, chacun d'eux couvre une large portion de votre horizon. Vous avez besoin d'emprunter une charrue à l'un ; vous demandez à l'autre de vous aider à transporter vos troncs d'arbre ; le plaisir de vos enfants, c'est d'aller à une partie de plaisir avec les garçons et les filles du troisième. Il est bien plus agréable d'être en bons termes avec ces rares voisins, et à mesure que d'autres arrivent, ils profitent de cette habitude d'intimité. Quiconque a lu ces récits de la rustique Nouvelle-Angleterre ou de la vie de New York qui firent les délices de la jeunesse anglaise d'il y a cinquante ans, — je ne sais s'ils font encore les délices de la jeunesse actuelle, ou s'ils ont été remplacés par des aliments plus épicés — quiconque, dis-je, a lu ces récits, se souviendra de la cordiale simplicité et de l'atmosphère de naturelle bonté qui adoucissaient la rudesse des paysans et tempéraient la sévérité delà doctrine calviniste. Il est naturel que la liberté des relations et le sentiment de mutuelle dépendance qui existaient parmi les premiers colons et qui ont toujours existé depuis parmi les pionniers de colonisa-
tion de rOuest lorsqu'ils s'avançaient du Connecticut au Mohawk, du Mohawk à l'Oliio, de l'Ohio au Mississipi, aient laissé sur le caractère national des traces qui subsistent encore dans la civilisation plus artificielle de notre époque. Quelque chose peut en être attribué au sentiment d'égalité sociale qui engendre ce respect d'un homme pour un homme, que cet homme soit riche ou pauvre, respect que nous avons décrit quelques pages plus haut ; et quelque chose aussi peut en être attribué à un certain égard pour le sentiment de la multitude, sentiment qui empêche un homme de s'isoler dans son orgueil, et qui place la bonne humeur et la bonne camaraderie presque au premier rang des vertus sociales. Je ne veux pas dire par là qu'un homme supprime consciemment son égoïsme ou sa brusquerie parce qu'il sait que ces défauts seraient mal vus, mais que, ayant grandi dans une société qui est infiniment puissante, comparée à la personne la plus puissante qui s'y trouve, il a appris à se rendre compte de son peu de valeur comme individu, comme ne s'en rendent jamais compte, en Europe, les membres de la classe supérieure ; il s'est imbu du sentiment que cette société entretient — que le devoir de chacun est non seulement d'accepter l'égalité^, mais aussi d'aimer l'égalité et de se rendre soi-même agréable à ses égaux. C'e"st ainsi que cette habitude se forme même chez des natures qui n'ont rien de particulièrement doux, et que les hommes deviennentbonsenaccomplissantdesactesdebonté. Que cette manière de voir soit vraie ou fausse, il ne saurait s'élever aucun doute au sujet des faits que nous avons essayé d'expliquer par elle. Bien entendu, je ne la donne pas uniquemment comme l'impression accidentelle de voyageurs européens qu'accueille et flatte une hospitalité particulièrement franche et empressée. Je me fonde sur les rapports d'amis européens qui ont passé plusieurs années aux Etats-Unis et dont la critique des procédés et des idées du peuple est assez mordante pour montrer qu'ils ne sont pas des témoins coupables de partialité.