CHAPITRE CXVI
Le charme de la vie américaine n'est gâté que par un défaut, peut-être un seul, un grave défaut, — son unifonnité. Ceux qui ont été frappés de l'immensité de l'Amérique et de ce qu'ils ont entendu dire de sa continuelle activité, peuvent être surpris de ce mol. Ils auraient plutôt supposé que ce que l'on pouvait avoir à craindre de désagréable ce serait plutôt une instabilité inquiète et le tumulte. Mais l'uniformité que le vovageur européen commence à remarquer, dès qu'il a voyagé pendant un mois ou deux, est le trait caractéristique sur lequel les Anglais qui y ont vécu longtemps, et les Américains auquels l'Europe est familière, reviennent le plus fréque-ument lorsqu'on leur demande quel est « le revers de la médaille )). Cette uniformité se fait sentir de plusieurs façons. J'en citerai quelques-unes.
Elle se lait sentir dans les aspects de la nature. Tous les traits physiques des Etats-Unis ne font que reproduire sur une plus vaste échelle les traits physiques de l'Europe. Les quatre grandes chaînes de montagnes sont toutes plus longues que les Alpes (1). Il est inutile de parler des ri-
(l) Les monts Alleghany, continués par les Montagnes Blanches et les Montagnes Vertes ; les Montagnes Rocheuses ; la Sierra- ?sevada continuée par la chaîne de la Cascade; et la chaîne de la Cnte bordant le Pacifique,
UNIFORiMITÉ DE LA VIE AMÉRICAINE 623
vières gigantesques et de ces mers intérieures que nous appelons les Grands Lacs. Le centre du Continent est occupé par une plaine plus vaste que la moitié occidentale de ("Europe. Dans la vallée du Mississipi, depuis le Golfe du Mexique jusqu'au Lac Supérieur, il n'y a rien qui mérite le nom de colline, quoique, lorsqu'on s'avance à l'Ouest du grand fleuve, de longues et douces ondulations dans la prairie sans bornes commencent à apparaître. Sur de longues étendues de pays, on trouve toujours le même caractère physique avec peu de changements — les mêmes couches de terrain^ la même végétation, un climat généralement semblable. Du point où nous quittons les Monts Alleghany, à Pittsburg, jusqu'à ce que, après avoir traversé le Missouri, vous approchiez des prairies non encore cultivées de l'Ouest, — un voyage en chemin de fer d'environ un millier de milles, — il y a une uniformité de paysage plus grande que celle que l'on trouverait sur une étendue de cent milles dans l'Europe occidentale. Partout le même pays à peu près plat sur lequel vous ne pouvez voir loin parce que vous vous trouvez peu élevé au-dessus du sol, les mêmes champs et les mômes récoltes, les mêmes grossières clôtures de bois, les mêmes fourrés composés des mêmes arbustes le long .des rivières, avec çà et là un morceau de vieille forêt; les mêmes fermes solitaires et les mêmes villages isolés avec leurs maisons en bois. Et lorsqu'on a dépassé les champs et les fermes, on se trouve en présence d'une bande encore plus uniforme de prairies qui se déroulent doucement, unies et nues, jusqu'à ce que, après avoir parcouru cinq cents milles, la ligne bleue des Montagnes Rocheuses s'élève à l'horizon du côté de l'Ouest.
11 y a quelques phénomènes naturels extraordinaires, tels que le Niagara, les Gejsers de Yellowstone, et le grand canon de Colorado River, qui n'ont pas leurs égaux en Europe. Mais, si l'on prend le pays dans son ensemble, et si l'on se souvient que c'est un continent, il n'apparaît pas
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])lus riche en >iles i)iltore?fjucs que le territoire heaiicoup moins étendu de la moitié occidentale de l'Europe. La longue chaîne de l'Alleghany renferme de nombreux sites aQ;réables et quelques endroits romanesques, mais il n'y a presque rien d'aussi ravissant que les plus beaux sites de l'Ecosse ou du sud de l'Irlande ou du pays des Lacs en Angleterre. Les Montagnes Rocheuses sont percées de quelques gorges splendides, telles que le fameux canon d'Arkansas River au-dessus de Pueblo du Sud, et elles présentent quelques grands panoramas, comme ceux du Grand Lac Salé vu de la capitale des Mormons. Mais ni les Montagnes Rocheuses, avec leurs chaînes reliées entre elles, ni la Sierra-Nevada ne peuvent être comparées, pour leur grandeur variée et leur beauté, à la chaîne des Alpes ; car quoique chaque chaîne soit à peu près aussi élevée que les Alpes et couvre une plus grande superficie, elles n'ont que peu de neiges, pas de glaciers (1) et une singulière uniformité d'aspect. Il va,jecrois^ moins de variété dans toute la chaîne des Montaunes Rocheuses que dans les relativement courtes Pvréuées. Il y a, même, dans toute l'étendue des Etats-Unis, très peu de sites de montagne tout à fait de premier ordre, capables de rivaliser avec les plus beaux sites de l'Ancien Monde. Ceux qui impressionnent le plus, ce sont deux ou trois des profondes vallées de la Sierra-Nevada (parmi lesquelles Vosemite est la plus connue), et la magnifique ligne de volcans éteints, surmontée de champs de neige et de glaciers, que l'on voit, surgissant par-dessus de vastes et sombres forêts, des rives de Columbia River et des rivages de Puget Sound (2). De même, la côte de l'Atlantique,
(1) Il y a quelques glaciers peu importants dans la partie la plus septentrionale des Montagnes Rocheuses, et un petit glacier sur le mont Shasta.
(2) J'ai été obligé, faute d'espace, d'omettre les chapitres dans lesquels je meproposais de décrire les sites des Etats-Unis et de rechercher leur iniluence probable sur le caractère du peuple.
quoiqu'on y trouve des endroits charmants entre Newport et la frontière de New Brunswick, ne saurait rivaliser avec les côtes d'Ecosse, d'Irlande ou de Norvège; en même temps que la région méridionale de New York à la Floride est partout plate, et souvent morne. Aux Etats Unis, les gens font des voyages proportionnés à l'immensité du pays. Une famille considère comm.e un voyage insignifiant de parcourir douze cents milles de Saint-Louis à Cape May (près de Philadelphie) pour aller passer un jour de fête au bord de la mer. Mais même les voyages de douze cents milles ne procurent pas à un Américain un spectacle aussi varié et un aussi fréquent changement de décors que n'en procure au Parisien un voyage à Nice, ou au Berlinois un voyage à Berchtesgaden. Celui qui habite la région de l'Amérique qui paraît destinée à renfermer la plus nombreuse population, je veux dire les Etats du Mississipi Supérieur, habite une plaine plus vaste que les plaines de la Russie et doit parcourir plusieurs centaines de milles pour échapper à sa monotonie.
Si nous passons des aspects de la nature aux grandes agglomérations d'hommes, l'uniformité devient encore plus apparente. Sauf huit ou neuf exceptions que nous allons mentionner, les villes diffèrent les unes des autres
Rien n'est plus éloigné de ma pensée que d'essayer de dénigrer la beauté du Grand Ouest qui, du versant des Montagnes Rocheuses jusqu'au Pacifique, offre bien des endroits remarquables et impressionnants. Je veux dire seulement que ces paysages sont moins beaux que les Alpes, exactement comme les montagnes de l'Asie Mineure, même avec une hauteur égaie ou supérieure, sont moins belles et moins grandioses pour la même raison. Ces paysages sont plus arides et ils ont, par suite, moins de cours d'eau, une moins grande variété et une moins grande richesse de végétation, à l'exception toutefois de la zone supérieure de la Sierra-Nevada; et les Montagnes Rocheuses, allant du Nord au Sud, offrent un moins grand contraste entre leurs deux versants que n'en offrent les deux versants des Alpes ou du Caucase.
uniquement en ce que quelques-unes d'entre elles sont bùlies en briques plutôt qu'en bois, et d'autres plutôt en bois qu'en briques. Dans tout le reste, elles se ressemblent, tant grandes que petites. Dans tontes, ce sont les mêmes rues larges se croisant à angle droit, mal pavées, mais bordées, de chaque côté, d'érables dont le feuillai^e prenant en automne une teinte écarlate surpasse en beauté tous les feuillages d'Europe (1). Dans toutes aussi, ce sont les mêmes boutiques, disposées sur le même plan, les mêmes buanderies chinoises, avec Li Kow visible à travers les fenêtres, les mêmes stores couleur crème, les mêmes vastes hôtels avec les mêmes hommes râpés stationnant dans un morne vestibule, les mêmes voitures qui vont et qui viennent avec des voyageurs sur le marchepied, les mêmes locomotives faisant sonner leurs grandes cloches en s'avançant lentement dans les rues. Je reconnais que, dans l'aspect extérieur, il y a aussi beaucoup de monotonie dans les grandes villes anglaises. Si l'on compare les villes anglaises avec les villes italiennes, on s'aperçoit que les premières se ressemblent toutes, et qu'il est, pour ainsi dire, impossible de les individualiser comme on individuali>e im homme qui a un caractère détini et un aspect différent de celui des autres hommes. Prenez, par exemple, les villes du Lancashire, localités vastes et florissantes : il vous est impossible d'individualiser Bolton ou Wigan, Oldhatn ou Bury, si ce n'est en tâchant de vous rappeler que Bury - st un peu moins élégant que Oldham, et Wigan un peu pins enfumé que Bolton. Mais en Italie, chaque ville a son ;i>ppcl par-
(1) Dans les cités les plus récentes, un certain nom hre de rues parallèles sont désignées par des numéros, les autres <|iii croisent les premières à angles droits, sont parfois, comme a New- York, nommées avenues et désignées aussi par des numéros. A Washinoion, les avenues portent des noms d'Etats, ei, quant aux deux groupes de rues que les avenues coupent oUl.quement, Tun est désigné par des numéros et l'autre par les lettres de l'alphabet.
ticulier, ses souvenirs, sa vie et ses hauts faits sculptés dans les piliers de ses églises et sur les tours qui surmontent ses remparts. Sienne ne ressemble pas à Pérouse, ni Pérouse à Orvieto ; Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, Ancône^ Osimo, toutes rangées le long de la même côte à soixantedix milles l'une de l'autre, ont chacune un caractère propre, un sentiment, ce que l'on peut appeler une idiosyncrasie qui vous revient en mémoire dès que l'on en prononce le nom. Or, ce que les villes anglaises sont par rapport aux villes italiennes, les villes américaines le sont par rapport aux villes anglaises. Elles sont, à un certain point de vue, plus agréables ; elles sont plus propres, il y a moins de pauvreté, moins de misère, moins de ténèbres. Mais leur monotonie vous hante comme un cauchemar. Même le fait fastidieux que les rues sont désignées par un numéro, vous devient insupportable. Il est sans doute commode de connaître par le numéro à quel endioit de la ville se trouve la rue ; mais vous ne pouvez donner une physionomie particulière à la Rue vingt-neuf, car le nom se refuse à toutes sortes d'associations d "idées. Il y a dans ce système un je ne sais quoi de sec et de pénible.
Je m'empresse de revenir aux exceptions. Boston a un caractère bien à lui, avec son magnifique Hôtel-de-Ville, ses eaux qui l'entourent, son Beacon Hill couronné par le dôme doré de la Maison d'Etat et Bunker Hill supportant le monument commémoratif de la célèbre bataille. New York, outre une position magnifique, possède de si grands édifices et a une telle affluence de gens et de véhicules dans ses rues, qu'elle a un air de capitale autant que Londres elle-même. Chicago, avec son immense superficie et ses splendides magasins qui bordent ses rues démesurément longues, aujourd'hui couverte d'un immense nuage de lumée, impressionne fortement, mais pas agréablement. Richmond a un certain aspect qui rappelle l'Ancien Monde, et qui reste dans la mémoire ; peu de villes s'étendent le long
long de la mer d'une manière aussi belle que Cleveland s'étend le long du lac. Washington, avec ses avenues larges et bien nivelées et la blancheur éblouissante de son énorme Gapilole, est devenue, dans ces vingt-cinq dernièresannées, une ville singulièrement belle. Charleston a l'air d'une ville anglaise du xviiic siècle, quoiqu'elle soit enveloppée d'une bien plus riche végétation, et avec la resplendissante douceur de la mer qui s'étend devant elle. El la Nouvelle Orléans — ou plutôt le quartier Créole de la Nouvelle Orléans, car le reste de la ville est insignifiant — est délicieuse ; elle fait penser à la vieille France ou à l'Espagne, mais à une France et à une Espagne singulièrement transformées dans ce nouveau climat. Je n'ai rien vu, en Amérique, de plus pittoresque que la Rue Royale, avec ses maisons de hauteur inégale, souvent bâties autour d'une cour, au milieu de laquelle se trouve un magnolia ou un oranger, et avec escaliers extérieurs de bois conduisant à des galeries également en bois ; les façades des maisons peintes de toutes les couleurs, avec une double rangée de balcons ornes de rampes de fer, ont un air languissant et tranquille dans l'air tiède, et un léger parfum de vétusté. Ici, à la Nouvelle-Orléans, les rues et les édifices publics, et en particulier le vieil IIôtel-de-Yille, surmonté encore des armes d'Espagne, rappellent des souvenirs historiques. On sent, quand on traverse Canal Street pour aller du quartier Créole aux quartiers commerçants de la ville, que l'on passe d'une ancienne nationalité à une nouvelle, que cette ville doit avoir traversé des vicissitudes, qu'elle représente quelque chose de grand dans l'histoire, l'abandon de la moitié septentrionale du Nouveau Monde par la race romano-celtique à la race teutonique. Québec et, à un degré moindre, Montréal, à quinze cents milles de là. nous racontent la même histoire ; Santa-Fé, dans le Mexique, nous la redit encore.
C'est rabsence,dans presque toutes les villes américaines, de quelque chose qui parle du passé, qui en rend l'aspect
extérieur si insignifiant. En parcourant leurs rues pleines d'activité, et en admirant leurs belles églises et leurs beaux Hôlels-de-\'ille, on sent qu'aucun événement historique intéressant ne s'est jamais produit là, et peut-être ne s'y pioduira jamais. L'ans plus d'une ville anglaise, quoique enlaidie par sa fumée et ses nouveaux faubourgs, il y a au moins une vieille église, et on rencontre les restes d'un château ou d'un mur d'enceinte. Wigan et Norlhampton ont elles-mêmes d'anciennes églises, quoique Northampton ait tout dernièrement laissé le chemin de fer du Nord- West détruire les derniers vestiges du château où Henri II promulgua son Assize. Mais, en Amérique, il y a à peine un édifice public qui rappelle quelque chose offrant un plus grand intérêt qu'une grande Convention de parti; et, actuellement, les grandes Conventions elles-mêmes se tiennent dans des constructions temporaires que l'on démolit et dont on vend les matériaux dès que les politiciens se sont dispersés. Nulle part peut-être cette impression que fait l'absolue nouveauté de toutes choses n'est aussi forte qu'à San-Francisco. Peu de villes au monde peuvent rivaliser avec elle soit par leur beauté, soit par les avantages naturels de sa situation ; à la vérité, il y a en Europe trois villes — Constantinople, Corinthe et Gibraltar — qui unissent à un aussi beau site ce que l'on peut appeler une position aussi impériale. Devant vous s'étend la magnifique baie avec ses côtes s'avançant au loin et ses îles de rochers, et, au delà, la ligne effacée de la Sierra-Nevada se détachant au loin comme de la nacre ; derrière, il y a l'Océan ; à gauche, la majestueuse porte entre des montagnes à travers lesquelles les navires de commerce parlent pour les plus lointains rivages du Pacifique; à droite, les vallées fertiles en vin et en froment, s'enfonçant au loin dans l'horizon du Sud. La ville elle-même est pleine de collines hardies, s'élevant en pente rapide au-dessus de la mer. L'air est vif, sec et plein de lumière, comme l'air de la Grèce, et les eaux ne sont pas moins bleues. C'est peut-
être cet air et cette lumière, rappelant les villes de la Méditerranée, qui font que l'on regarde involontairement au haut de ces collines pour y chercher le château féodal, ou les ruines de l'Acropole, qui sembleraient devoir les couronner. Je n'aLpu m'empèclier de les y chercher moi-même des veux tout le temps que j'y suis resté. Mais sur aucune de ces hauteurs il n'y a rien qui puisse intéresser, rien qui puisse attirer l'homme curieux des choses du passé ; on n'y voit que les somptueuses villas des magnats du Central Pacific Railway qui ont choisi ces sommets pour déployer leur richesse aux yeux de la ville, mais dont les maisons ressemblent aux maisons des autres, sauf qu'elles sont plus vastes. San-Francisco a eu une histoire dans les soixante années de son existence ; mais cette histoire n'est pas, comme en Grèce ou en Italie, écrite en pierre ou même en bois.
J'ai déjà parlé de l'uniformité des institutions politiques sur tout le territoire des Etats-Unis. Partout le même système de gouvernements d'Etat, partout les mêmes gouvernements municipaux, et presque uniformément mauvais ou bons selon la plus ou moins grande population de la ville; la même machinerie de parti, organisée d'après les mêmes méthodes, « mue » par les mêmes « tireurs de ficelle » et par les mêmes « faiseurs ». Dans le gouvernement rural, il y a quelque diversité dans les noms, dans le champ d'action et dans les fonctions des différents corps, mais ce sont là des différences légères si on les compare aux points de ressemblance. Les écoles sont pratiquement identiques dans leur organisation, dans les matières enseignées, dans les méthodes d'enseignement, bien que leur administration soit aussi décentralisée que possible, les commissions d'Etat n'ayant d'autre droit que celui de donner des conseils ou de faire des rapports. Il en est de même des institutions charitables, des bibliothèques, des conférences, des amusements publics. Toutes ces choses sont en plus grand nombre et de meilleur genre dans les
régions les plus riches et les plus policées du pays, généralemenl meilleures dans lAtlantique du Nord que dans les Etats intérieurs, et dans 1 Ouest que dans le Sud. Mais leur type est le même partout. Il en est encore de même des mœurs et des usages. Il y a aussi quelques différences entre le Sud et le Nord^ et, dans les villes de l'Est, la classe supérieure est plus européanisée dans ses règles d'étiquette et dans sa vie de chaque jour. Mais ces différences tendent elles-mêmes à disparaître. Les coutumes de l'Est commencent à pénétrer dans l'Ouest^ introduites par les plus riches familles ; le Sud est plus semblable au Nord qu'il ne l'était avant la guerre. Allez où vous voudrez, vous trouverez dans un endroit ce que vous aurez trouvé dans l'autre. Ce qui a été, sera ; vous n'y échapperez pas plus que vous ne pouvez quitter la terre pour habiter dans la mer.
En dernier lieu, venons à l'homme lui-même — à l'homme et à la femme non moins importante que l'homme. Les idées des hommes et des femmes, leurs croyances fondamentales et leurs goûts superficiels, leur manière de penser et de parler sont ce qui intéresse le plus leurs compatriotes ; et s'il se rencontrait là quelque variété et quelque nouveauté, l'uniformité de la nature et la monotonie des villes ne signifierait pas grand'chose. Si je fais observer que, même sous ces rapports, la similarité du type dans tout le pays est surprenante, on me demandera si je ne commets pas la vieille méprise de l'homme qui croyait que tous les Chinois se ressemblaient parce que, ayant remarqué leur costume et leur queue, il n'avait pas remarqué les petites différences de physionomie. Un savant est porté à croire que tous les hommes d'affaires ont la même écriture et les hommes d'affaires pensent la même chose des savants. Peut-être les Américains croient ils que tous les Anglais se ressemblent. Et on me demandera aussi peut-être, à qui je compare les Américains. Aux Européens en général ? Si oui, n'est-il pas absurde d'espérer que les dif-
férences entre les diverses fractions d'un peuple seront aussi marquées que celles qui existent entre des peuples difTérents? Les Etats-Unis sont plus vastes que l'Europe, mais l'Europe compte bien des races et bien des langages, et on doit s'attendre à de plus grands contrastes que lorsqu'il ne s'agit que d'un seul peuple, même s'étendant sur tout un Continent.
Il est évident que ce n'est pas avec l'ensemble des peuples de l'Europe, mais avec chacun des grands peuples européens que nous devons comparer le peuple américain. Ainsi, en les comparant avec les peuples de la Grande- Bretagne, de la France, de l'Allemage, de l'Italie, de l'Espagne, on découvre une plus grande différence entre individus dans ces diverses nations européennes qu'on n'en trouve en Amérique. Les Ecossais et les Irlandais ressemblent moins aux Anglais, les individus originaires de Normandie ressemblent moins aux individus originaires de Provence, le Poméranien, moins au Wurtembergeois, le Piémontais, moins au Napolitain, le Basque ressemble moins à l'Andalous, que les Américains ne se ressemblent entre eux. 11 y a, bien entendu, des difïérences entre les divers types humains qui se sont développés dans des régions différentes du pays, — différences morales et intellectuelles aussi bien que physiques. Vous pouvez en général reconnaître un habitant du Sud à son air aussi bien qu'à son langage, et le Sud, pris dans son ensemble, a un caractère qui s'est propagé de TAtlantique aux nouveaux Etats de l'Ouest. Un natif du Maine différera probablement d'un natif du Kentucky, un Géorgien d'un Oregonais. Mais ces différences frappent même un observateur américain à peu près comme la différence qui existe entre un habitant du Yorkshire et un habitant du Warwickshire frappe les Anglais, et elle est moindre que le contraste qui existe entre un Anglais de la classe moyenne du Sud et un Ecossais de la même classe, moindre que la différence entre un paysan du Northumberland et un pay-
San du Dorsetshire. Ou, pour exposer la même idée sous une autre forme, si, dans une grande réunion politique composée d'hommes venus de tous les points du Royaume- Uni, vous adressiez la parole, en les observant, à une centaine des personnes présentes, par exemple, vous seriez frappé d'une plus grande diversité dans les idées, les goûts et les habitudes mentales de cps cent individus que vous n'en remarqueriez entre un même nombre d'Américains de même position et de même éducation assistant à une Convention et venus de tous les Etats de l'Union.
Je ne préfends nullement que les gens sont plus terre à terre en Amérique qu'en Angleterre, ni que les Américains sont moins intellectuels que les Anglais. Aucune de ces assertions ne serait vraie. Au contraire, en général, l'Américain est plus accessible aux nouvelles idées, plus facilement affecté dans son imagination ou dans ses émotions que ne l'est, en général, le Français ou l'Anglais. Il a un sentiment d'humour très vif et une foi inébranlable en l'avenir. Je veux dire seulement que l'Américain indigène semble différer moins, dans ses traits fondamentaux, de ce que l'on peut appeler le type dominant anglais, que les Anglais, les Allemands, les Français, les Espagnols ou les Italiens ne différent du type que l'on peut considérer comme le type dominant dans ces nations. Ou, en d'autres termes, qu'il est plus difficile de former un certain assemblage d'attributs dans chacune de ces nations et d'appeler cet assemblage le type national que de le faire pour l'Amérique.
Je ne donne pas ces impressions comme étant celles d'un voyageur. De telles impressions, étant naturellement hâtives et fondées sur des observations relativement incomplètes, ne mériteraient que peu de confiance. Elles résument les conclusions des Européens qui ont longtemps habité l'Amérique, et auxquels les différentes régions du pays sont familières. Elles sont, je crois, admises par les Américains les plus clairvoyants eux-mêmes. J'ai souvent entendu ces derniers s'entretenir de ce qui leur paraît être le mérite
suprême delà vie en Europe — la variété qu'elle présente, les occasions qu'elle lournit d'assister à de faciles et complets changements de milieu et de décor. Le plaisir qu'éprouve rAméricain à traverser l'Atlantique, plaisir plus intense que celui qu'éprouve l'Européen, lui vient du sentiment de passer d'un pays d'heureuse monotonie à des régions où chaque chose est pleine du souvenir du passé et lire du passé non moins que de l'avenir une riche et subtile complexité d'intérêt que ne possède aucun pays nouveau.
La vie en Amérique est, à bien des égards, plus agréable, plus facile, plus simple qu'en Europe ; elle (lotte dans un sentiment de bonheur comme celui d'une belle matinée d'été. Mais la vie dans n'importe quel grand centre européen est susceptible d'une intensité, d'une richesse faite de nombreux éléments, auxquelles l'Amérique n'a pas encore atteint. Il y a, en Europe, un plus grand nombre de problèmes qui demandent une solution ; il y a plus de passion dans les luttes qui s'y engagent; le passé y jette plus fréquemment sur le présent un rayon de poésie. Quelle que soit la contrée de l'Europe que l'on habile, on sent que les autres pays ne sont pas loin, que les destinées de leurs habitants sont liées à nos propres destinées, que des idées s'échangent continuellement entre eux. La trame de l'histoire tissée jour par jour sur toute l'Europe est vaste et nuancée de bien des couleurs ; elle enveloppe chaque Européen. Mais, en Amérique, il n'y a que le philosophe qui soit capable de sentir qu'elle doit loi ou tard envelopper aussi l'Américain ; pour l'homme ordinaire, l'Ancien Monde paraît loin, séparé par un Océan qui l'isole ; son immense fardeau n'a guère d'importance pour lui.
Ceux qui ont observé l'uniformité que j'ai essayé de décrire l'ont, en général, attribuée, comme font les Européens pour la plupart des phénomènes d'Amérique, à ce qu'ils appellent la Démocratie. Le gouvernement démocratique y est, en réalité, pour peu de chose, sauf en tant que
le eouvernemont contribue à faire naître celte déférence des individus pour la masse, déférence qui fortifie un type dominant, dans les idées, dans les institutions ou dans les mœurs. Une cause plus réelle, c'est l'égalité dans les conditions matérielles, encore plus générale qu'en Europe, et, aussi, le fait que chacun est occupé soit à l'agriculture, soit au commerce ou à tout autre profession; il faut y joindre la mobilité extraordinaire de la population qui, passant d'une région du pays à une autre, apporte avec elle d'une région dans l'autre ses traits caractéristiques; et, encore, la diffusion de l'instruction, le bon marché de la littérature et l'habitude générale de lire qui met chacun à même de connaître ce que pensent les autres, mais, par-dessus tout, le peu d'ancienneté du pays et le fait que les quatre cinquièmes de ce pays ont été créés d'un seul coup et, par suite, tout dune pièce, si on les compare à la lente évolution dans laquelle se sont développés les pays d'Europe. Le manque d'ancienneté est une cause d'uniformité, non pas uniquement dans l'aspect extérieur des villes, villages, et farmhoiises, mais aussi dans d'autres choses, caries institutions et les habitudes sociales qui appartenaient, il y a un siècle, à un groupe de petites communautés sur la côte de l'Atlantique, se sont étendues tout d'un coup sur une aire immense, chaque groupe de colons cherchant naturellement à conserver ses usages et à planter dans leur nouveau pays des rejetons capables de produire des arbres semblables à ceux de leur ancien pays. La variété des contrées européennes est due, non seulement au failque leurs éléments de race ne se sont pas encore complètement mêlés, mais aussi à ce que bien d'anciennes institutions ont survécu parmi les nouvelles, comme, dans une ville qui ne s'accroît que lentement, les vieux édifices ne sont pas détruits pour faire place à d'autres mieux adaptés aux conditions modernes, mais sont au contraire laissés, parfois vides et inutiles, d'autres fois adaptés aux besoins nouveaux. Gela se produit rarement en Amérique. Sans doute,
bien des institutions américaines sont anciennes et étaient anciennes avant d'être transplantées au delà de l'Atlantique. Mais, en général, elles ont reçu un nouveau vêtement qui, en les adaptant aux nécessités du jour, dissimule leur ancienneté ; et la forme sous laquelle elles ont été propagées et reproduites dans les différents Etats de l'Union, est pratiquement identique pour tous ces Etats.
Dans chacun des grands pays européens, la diversité des époques primitives et du moyen âge, alors que d'infinies variétés de race, de langue et de croyance existaient sur une étendue de quelques milles, a été plus ou moins conservée par des influences dissolvantes. En Amérique, une race peu nombreuse, ayant la même croyance et parlant la même langue, s'est répandue sur un vaste territoire et a été jusqu'ici assez forte pour imposer son propre type, non seulement aux Hollandais et aux autres colons des Etats du Centre, mais aussi aux autres immigrants qui ccmmencèrent à arriver vers le milieu du xix"" siècle.
Il y a actuellement en Amérique plus d'Irlandais et plus d'enfants de race irlandaise que dans l'Irlande elle-même; en même temps que de vastes portions du pays et quelques villes sont, par leur langue, plutôt allemandes qu'américaines, à tel point que les actes publics y sont publiés dans les deux langues (1). Cependant, ni les immigrants celtiques, ni les immigrants teutoniques n'ont affecté la substance du caractère et des habitudes de la nation, bien qu'on puisse attribuer aux derniers un goût plus prononcé pour la musique et pour le drame, comme aussi pour le progrès de la tolérance religieuse. Quant à dire si la foule
(1) Dans la lutte présidentielle de 1892, des « documents de campagne électorale » furent publiés par le Comité démocratique national, en allemand, français, italien, suédois, Scandinave, polonais, hollandais, gallois et hébreu; et des journaux Jurent distribués imprimés en tchèque, hongrois et espagnol.
des immigrants arrivés récemment et, en particulier, les races arriérées de l'Europe centrale qu'ont amenées les vingt dernières années, seront aussi facilement absorbées et si elles altéreront, dans leur marche, l'organisme absorbant, ce sont là des questions qui doivent demeurer sans réponse pendant encore la durée d'une génération. Autant que les données actuelles permettent de formuler une prédiction, on peut prédire la prédominance permanente du type original, quoique peut-être avec quelques légères modifications.
Peut-on donc espérer que, lorsque la nouveauté sera usée et que l'Amérique comptera sa vie par siècles au lieu de la compter par décades, la variété augmentera et que ces complexités, ou ces diversités, ou cette absence de symétrie (comme on voudra l'appeler) que présentent actuellement les pays d'Europe, seront plus profondes et plus nombreuses?
Si l'on s'en lient au côté extérieur des choses, cela paraît peu probable. Bien des villes, aujourd'hui petites, deviendront de grandes villes, quelques-unes des grandes villes deviendront de grandes cités, mais en se développant elles ne cesseront pas de se ressembler. Il y aura de plus grands théâtres et de plus vastes hôtels, un plus grand nombre d'églises (en dépit des conférenciers profanes) et de plus belles églises; mais qu'est-ce qui rendra les théâtres et les églises d'une cité différents de ceux d'une autre? La mode et les immenses facilités de relations tendent à effacer jusqu'à ces diversités dans le style des édifices ou des meubles, ou dans les modes de locomotion, ou dans les amusements et da::s les formes des rapports sociaux, telles que ces choses existent actuellement.
En ce qui regarde la vie privée des hommes, la question est plus difficile. En ce moment, il y a deux régions du pays où l'on paraît rencontrer les individualités bien marquées dont je parle. L'une de ces régions est la Nouvelle- Angleterre, où l'esprit du Puritanisme, exprimé sous de
nouvelles formes littéraires par Emerson et ses associés, produisit iiii type particulier de pensée et de raisonnement, qui, cependant, a presque entièrement disparu ; et c'est là aussi que l'on rencontre encore, en particulier parmi les classes cultivées, un plus grand nombre de personnes ayant pensé et étudié par elles-mêmes et ne ressemblant pas à leurs concitoyens (1). L'autre région est le Far West où la rude existence menée par les pionniers dans l'exploration, le mnching (élève du bétail) ou l'exploitation des raines d'or a produit un certain nombre de figures originales, des hommes d'une extraordinaire confiance en eux-mêmes avec un curieux mélange de gaieté et d'insouciante témérité, aussi indifférents pour leur propre vie que pour celle des autres. Il y a, hélas! peu d'espoir de conserver ce dernier type ; la marche rapide de la civilisation l'aura entièrement fait disparaître dans une trentaine dannés.
Lorsqu'on voit des millions d'hommes penser de la même pensée et lire les mêmes livres, et que l'on s'aperçoit qu'à mesure que la multitude s'accroît, son influence devient plus forte, il est difficile de conjecturer comment de nouveaux points d'opposition et de contraste pourront surgir, et comment de nouvelles diversités de sentiment et de doctrine pourront se développer. Néanmoins, il y a de bonnes raisons de croire que lorsque le progrès intellectuel et l'activité spéculative de l'esprit, maintenant limités à une classe relativement peu nombreuse, se seront répandus plus généralement, lorsque l'effort en vue du succès matériel se sera relâché, lorsque le nombre des hommes adonnés à la science, aux arts, à l'instruction augmentera, on verra décliner l'empire de ce que l'on peut appeler l'esprit des affaires, et, avec une plus riche variété de con-
(11 Le f armer puritain ancien genre, a disparu presque entièrement du Massachusetts ; lorsqu'il alla dans l'Ouest, attiré par les immenses richesses du sol, les Irlandais le remplacèrent.
naissances, de goûts et de buts, arrivera aussi un plus grand nombre d'individualité? marquées et de types inlellecluels différents.
Le temps emportera un peu de cette monotonie qui provient de l'absence de souvenirs historiques; car même si, comme on doit l'espérer, il ne survient pas une guerre pour faire de nouveaux champs de bataille célèbres comme ceux d'il y a trente cinq ans, néanmoins la littérature et les vies des hommes célèbres ne peuvent manquer d'attacher à de nombreuses localités des souvenirs auxquels la distance finira par prêter un intérêt romanesque. Aucun peuple ne saurait être plus disposé que le peuple américain à cultiver de tels souvenirs. L'Amérique a un passé court, mais elle respecte et conserve volontiers les souvenirs que lui a légués le passé.