CHAPITRE CXVII
L'Amérique occidentale est un des plus intéressants sujets d'étude qu'ait vus le monde moderne. Il n'y a rien eu dans le passé, et il n'y aura probablement rien dans l'avenir, qui ressemble à son développement. Un vaste territoire, merveilleusement riche en ressources naturelles de toutes sortes ; un climat sain et tempéré, propre au travail européen ; un sol généralement, et sur certains points merveilleusement fertile; dans quelques régions des montagnes riches en minéraux, dans d'autres des forêts impénétrables où les arbres ont deux cents pieds de haut ; et la totalité de son territoire encore virtuellement inoccupé s'olïrant à une race énergique ayant à sa disposition tous les outils et tous les procédés de la science moderne, — ce sont certainement là des phénomènes absolument sans précédent dans l'histoire, et qui ne sauraient se reproduire ailleurs, car notre planète ne contient aucune autre région aussi favorisée.
Les Espagnols et les Portugais s'établirent dans des contrées tropicales qui les eurent bientôt énervés. Ils apportèrent avec eux le poison de l'esclavage ; leurs colons se trouvèrent séparés les uns des autres, quelques-uns par de longues distances, et tous se trouvaient séparés des centres de civilisation par des distances plus longues encore. Mais le chemin de fer et le télégraphe suivirent les
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Américains de loiiest. Les Grecs du \T et du vu" siècle avant Jésus-Christ qui s'établirent le long des côtes de la Méditerranée, eurent toujours des ennemis — et souvent de puissants ennemis — qui survenaient avant qu'ils eussent pu trouver sur la côte leurs stations marchandes, et, à plus forte raison, avant qu'ils eussent pu occuper les terres de l'intérieur. Dans l'ouest de l'Amérique, la présence des Indiens n'a fait que donner une certaine teinte de roman ou une certaine saveur de danger à l'exploration de quelques régions telles que l'ouest du Dakota et l'Arizona, en même temps que, sur tout le reste du pays, les malheureux aborigènes s'esquivèrent en silence, osant à peine se plaindre devant le pillage des terres et la violation de la foi donnée. La nature et le temps semblent avoir conspiré pour faire, du développement du bassin du Mississipi et du Versant du Pacifique, la transformation la plus rapide, la plus facile, la plus complète que Ton ait vue s'accomplir dans la marche vers la civilisation depuis que le fondateur de la monarchie égyptienne groupa les tribus du Nil sous un seul gouvernement.
Les détails de ce développement et les statistiques qui l'éclairent ont été trop souvent exposés pour qu'il soit nécessaire de les exposer ici de nouveau. Ci'est uniquement du caractère et dutempérament des hommes qui conduisent cette entreprise que je veux parler en ce moment ; c'est là, en effet, une matière qui a moins attiré l'attention, mais qui est essentielle si l'on veut se faire une idée exacte des Américains d'aujourd'hui. Car l'Ouest constitue la plus grande partie de l'Amérique, c'est-à-dire la partie où les traits qui distinguent l'Amérique de l'Europe apparaissent avec tout leur relief. Ce que l'Europe est à l'Asie, ce que l'Angleterre est au reste de l'Europe, ce que l'Amérique est à l'Angleterre, les Etats et les Territoires de l'Ouest le sont par rapport aux Etals de l'Atlantique, l'ardeur, la force et la célérité de la vie augmentant toujours à mesure que nous nous avançons sur la route suivie par le soleil. IV 41
Dans ri^lslde l'Amérique, il y a encore des endroits Iranquilles, dans les vallées des Monts Alleghanys, par exemple, dans des recoins de la Nouvelle-Angleterre, dans des villes d'Univeisité, Ithaque ou Ann Arbor. Dans l'Ouest, il n'y en a pas. Tout est tumulte, mouvement et combat, surtout, naturellement^ parmi les Américains indigènes, mais^ même les immigrants, venus des vallées retirées de la Thuringe ou des rivages de quelque fjord norvégien, prennent les habitudes du pays aussi rapidement qu'ils en apprennent la langue et sont bientôt entraînés dans le tourbillon.
Ce sont les plus entreprenants et les plus nomades des Américains qui se rendent dans l'Ouest; et lorsqu'ils ont laissé leurs anciennes habitations, rompu leurs vieux liens, renoncé au bien-être et aux plaisirs de leur premier pays, ils sont décidés à acquérir la richesse et le succès qu'ils sont venus chercher. Ils se mettent à l'œuvre avec une ardeur fiévreuse et soutenue. Ils se lèvent de bonne heure, ils travaillent tout le jour, ils prennent peu de plaisir et cherchent rarement l'occasion de se reposer (i). Je me souviens d'avoir vu dans la jeune cité de Seattle, sur Puget Sound, le travail battant déjà son plein à sept heures du matin, les boutiques ouvertes, les rues pleines de monde. Tout y est objet de spéculation, la terre (ou comme on l'appelle ordinairement « la propriété réelle ») plus que tout le reste, la valeur des parcelles de terre s'élevant ou baissant de 2 ou 300 ",o dans une année. Personne n'y exerce une prolession fixe ; on est boutiquier aujourd'hui, ranchman, demain, mineur la semaine suivante. J'ai vu les garçons dans le principal hôtel de Denver, dans le Colorado, économiser les salaires gagnés pendant l'automne et
(1) Dans les villes les plus récentes, qui ne sont souvent que des groupes de chantiers avec un vaste hôtel, une hanque, une église, une auberge, quelques cafés et quelques maisons de jeu, il y a peu de femmes et pas de maisons de famille. Et, à l'exception des immigrants récents, des Chinois et des Américains indigènes très pauvres, tout le monde vit à l'hôtel.
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pendant Thiver pour s'en aller au printemps spéculer sur des daims dans les montagnes. Peu d'hommes séjournent plus de quelques semaines ou de quelques mois dans une des nouvelles cités ; quand on y a demeuré toute une année, on est devenu un ancien habitant ; avez-vous réussi, vous êtes regardé comme un oracle ; n'avez-vous pas réussi, vous devenez un objet de risée, car ,pour prospérer dans l'Ouest, vous devez être capable de faire n'importe quoi, et savoir saisir aujourd'hui une occasion que tout le monde aurait vue demain. Cette vie de ruses et de hasards augmente encore dans le peuple les habitudes d'insouciance. Chacun pense tellement à gagner, qu'il pense peu à dépenser, et, au milieu de la cherté générale des denrées, à l'exception des vivres (dans les districts agricoles), il ne semble pas qu'il vaille la peine de faire attention aux petites sommes. En Californie, pendant bien des années, il n'y avait pas en circulation de plus petite monnaie que la pièce de dix cents (50 centimes) ; et, jusqu'en '1<S81, 1 ien que la plupart des denrées comestibles fussent en abondance, rien ne se vendait au-dessous de cinq cents (45 centimes). Les plus grandes alternatives de fortune, les grands coups qui fascinent les hommes et qui les poussent à jouer pour avoir tout ou rien, ne sont pas, en fait, des choses plus communes dans les pays miniers qu'ailleurs (i). Mais l'argent est partout si recherché pour faire des placements de spéculation, sur la terre, sur le bétail, sur le commerce, qu'il produit des intérêts très élevés. A Walla ^Valla (dans ce qui était alors le Territoire de Washington), j'ai vu, en 1881, les intérêts des créances garanties par des hypothèques s'élever au taux de iA "/o par an, bien entendu payables par mois.
(1) Dans la Californie, en 1881, on me montra une propriété de 600.000 acres que l'on me dit avoir été achetée dernièrement 225.000 dollars (1.12S.000 francs) par un homme qui, en deux ans, avait pagné sa fortune dans les mines, et qui était arrivé sans un sou en poche.
La néglii^ence existe autant dans les affaires publiques que dans les allaires privées. Trois troncs d'arbre rnort sont laissés dans les rues d'une grande et florissante ville comme Leadville, uniquement parce que les autorités municipales ne veulent pas prendre la peine de les couper ou de les brûler. Des marécages sont laissés sans être drainés dans les faubourgs d'une cité populeuse comme Portland, bien que chaque année ils soient une cause de lièvres ; et le risque d'être actionné en responsabilité à la suite d'accidents n'empêche pas les Compagnies de chemins de fer de ne protéger leurs lignes que par des banquettes insuflisante et de les faire passer sur des ponts qui paraissent ne pouvoir ni tenir contre un grand vent, ni supporter le poids d'un train lourdement chargé.
Ce mélange de science et de grossièreté appartient à une série de singuliers contrastes qui s'étendent sur tout r()uest et qui ne sont pas moins apparents dans l'esprit du peuple que dans les objets qui l'entourent. Ils apprécient un bon gouvernement et ils ont une remarquable faculté d'organiser n'importe quelle forme de gouvernement, ïnais ils témoignent d'une grande tolérance pour les illégalités qui ne portent pas directement atteinte à leurs propres intérêts. Le vol de chevaux et les insultes aux femmes constituent deux offenses impardonnables ; toutes les autres sont facilement laissées impunies. Je me trouvais, il y a quelques années, dans une cité importante de l'Ouest peuplée de 70.000 habitants, lorsque le principal journal de l'endroit, commentant un des pillages de trains, qui, pendant longtemps, avaient été fréquents dans l'Etat, faisait observer que tant que les brigands s'étaient contentés de voler aux Compagnies de chemins de fer des choses dont les Compagnies étaient responsables, personne n'y avait fait grande attention, sachant qu'à leur tour ces Compagnies volaient le public ; mais maintenant que les citoyens risquaient de perdre leurs bagages personnels et leur argent, la prospérité de la ville pouvait être compromise et il était
nécessaire d'y porter remède — ces choses-là étaient dite sérieusennent, comme le montrait le reste de l'article (1). Le brigandage tend à disparaître à mesure que le pays devient plus peuplé, bien qu'il y ait des localités dans des Etats relativement anciens comme l'Illinois et le Missouri où les chemins de fer ne sont pas encore en sécurité. Mais cette même insouciance permet à d'autres maux de s'iuiplanter, des maux destinés peut-être à devenir permanents, y compris certains raffinements de fourberie politique qu'il est étrange de trouver parmi la vie pleine de simplicité des forêts et des prairies.
Un contraste analogue, c'est celui qui résulte de latendance qu'a ce peuple sagace et instruit à retomber dans les plus vieilles et les plus absurdes superstitions. La prédiction de l'avenir, la clairvoyance, les tentatives faites pour lire à l'aide de « médiums » dans le livre du destin, sont des choses si communes dans l'Ouest que les journaux consacrent une colonne spéciale, sous la rubrique « astrologues », aux réclames des sorciers et des pythonisses (2). J'ai compté dans un exemplaire d'un journal de San-Francisco jusqu'à dix-huit de ces adveriisements, parmi lesquels six étaient relatifs à de simples diseurs de bonne aventure comme ceux qui surprenaient la confiance des jeunes paysannes du Devonshire. En fait, la profession des tireurs d'horoscope ou astrologues est une profession reconnue de nos jours en Californie, comme elle l'était dans la Grèce d'Homère. Il est possible que la spéculation minière, et, aussi, l'existence d'une vaste foule d'émigrants ignorants venus
(1) Cela rend plausible Thistoire de ce juge du Texas qui permit aux assassins d'échapper à la loi, jusqu'à ce qu'il vit baisser la valeur de ses immeubles, mais, ce jour-là, il décida que les premiers criminels qui lui tomberaient sous la main seraient pendus.
(2) En 1883, FOhio imposa une patente de 300 dollars par an aux « astrologues, diseurs de bonne aventure, clairvoyants, chiromanciens et voyants ».
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d'Europe, puissent contribuer à empêcher ce phénomène qui, étant donné l'esprit exceplionnellemenlirréligieux de la Calilornie, justilîe la célèbre opinion qui veut qu'il y ait d'aulaiit plus de superstition qu'il y a moins de foi.
Toute l'ardeur passionnée, tous les plus grands ellorts de l'Ouest sont dirigés vers le développement matériel du pays. Ouvrir le plus grand nombre de mines el extraire la plus grande quantité de minerai, couvrir de troupeaux des milliers de collines, transformer les prairies émaillées de fleurs du Nord-Ouest en champs de blé, couvrir le versant ensoleillé du Sud-Ouest de vignes et d'oliviers, tel est le but de leur vie. telle est leur pensée du jour ou de la nuit.
« Juvat Ismara Baccho Conserere atque olea magnum vestire Taburnum. »
Cette passion les absorbe tellement et couvre si complètement l'horizon tant de la vie publique que de la vie privée qu'elle cesse presque d'être une passion égoïste, — son immensité lui donne une nuance d'idéalité. Avoir une immense production de denrées échangeables, faire donner à la nature tout ce qu'elle peut donner et l'envoyer à l'Orient et à l'Occident, par les voies les plus économiques, sur les marchés qui en donnent les meilleurs prix, faisant d'une ville un centre de commerce et élevant les prix des terres — voilà ce qui aurait pu ne pas sembler une chose recommandable à Isaïe ou à Platon, et ce qui, cependant, est prêché par les journaux de l'Ouest, comme une sorte de religion. En réalité, cela n'est pas, du moins entièrement, une passion méprisable. Ces gens sont enivrés par les majestueuses proportions de la nature au milieu de laquelle leur destin les a placés, ils sont enivrés par les énormes dépôts de minéraux, par les prairies sans bornes, par les forêts qui, même gaspillées — affreusement gaspillées — comme elles le sont maintenant, fourniront encore
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pendant des siècles des bois de construction aux Etats- Unis, par un sol qui, avec la plus grossière culture, donne les plus abondantes récoites, et par un Continent populeux qui constitue leur marché. Ils voient tout autour d'eux des chemins de fer que l'on construit^ des fils télégraphiques que l'on pose, des lignes de navires à vapeur que l'on projette sur le Pacifique, des villes qui surgissent au milieu des solitudes et des colons qui transforment des déserts et les font fleurir comme des roses. Leur imagination s'enivre de tous ces spectacles et de tous ces signes de progrès^ et ils dorent leurs luttes pour la fortune de la croyance qu'ils sont les missionnaires de la civilisation et les instruments de la providence dans la plus grande œuvre que le monde ait jamais vue. Le passage suivant, extrait d'un journal publié cà Tacoma dans TEtat de Washington (alors un Territoire), exprime, avec une simplicité pleine de franchise^ l'idée de bonheur et de grandeur qui est dominante dans le Far West ; et ce qui peut sembler une pointe d'humour est néanmoins, malgré le caractère humoristique qu'on peut lui attribuer, l'expression d'une conviction sincère.
Pourquoi nous devrions être heureux.
« Parce que nous sommes, en fait, à la tête de la navisalion « sur le PugHt Sound, Tacoma e;^t la place où l'excédent des « produits du bud et de l'Est exportés par la voie du Sound « doit être chargé à bord des vaisseaux qui doivent les emporc ter aux quatre coins du monde. Nous devrions être tieureux « parce que, étant à la tête de la navigation sur le Puget Sound « et le point de départ pour le Sud et pour l'Est, le centre aua tour duquel doivent rayonner des lignes de commerce vers « tous les points de la circonférence terrestre, nous sommes « aussi beaucoup plus près que toute autre ville sur le Puget « Sound de ce passage dans les montagnes de la Cascade, pas- « sage à travers lequel le chemin de fer du nord du Pacifique « sera construit dans un avenir très rapproché ; non seule-
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« menl plus près du passage de Slampede, mais facilement « accessibles depuis là par une ligne; de chemin de fer en penle « douce, ce qui est plus qu'on ne peut en dire de n'importe « quelle aulre ville plus au Nord.
« Nous devrions être heureux pour toutes ces raisons, et, « aussi, parce que nous sommes reliés par une voie ferrée à u Porlland sur le Willamette, à Saint-Paul, à Chicago et à « New-York ; parce que, étant ainsi reliés à ces villes, nous u sommes en communication de chaque jour avec les centres « sociaux, politiques et financiers de l'hémisphère occidental ; <i parce que tous les peuples du Sud et de l'Est qui visitent ces « rivages doivent tout d'abord visiter New-Tacoma ; parce « que d'ici sera distribué aux populations du Nord-Ouest tout « ce qui sera apporté à travers le continent, et que d'ici se- « ront distribuées aux commerçants, sur toute l'étendue des « Etats-Unis, les cargaisons des vaisseaux qui y retournent « de tous les ports étrangers pour y charger du blé, du char- « bon et des bois de charpente. Nous devrions être et nous som- « mes heureux parce que New-Tacoma est, sur la côte du Paci- « tique, le terminus d'une voie ferrée transcontinentale. Parce « qu'elle est la seule place, sur toute la côte du Pacifique au « nord de San-Francisco, où les cargaisons venues de New- « York puissent être chargées directement sur les navires en « sortant des wagons qui arrivent des rivages de l'Atlantique.
« Les autres raisons qui font que nous devrions être heu- « reux sont que New-Tacoma est au centre d'un pays où les « fruits et les fleurs, les végétaux et les grains viennent en « infinie variété, que nous sommes entourés de tout ce qu^il « y a de beau dans la nature, que nous avons des sites appro- « priés à tous les goùls, et qu'il y a ici des occasions pour « le plus complet développement des talents de toute espèce. « Nous avons la jeunesse, la sauté et l'occasion. Que peut-on « demander de plus ? »
Si tout cela peut donner le bonheur, le Grand Ouest devrait être heureux (1). Mais il y a souvent une influence
(1) Tacomaa un avantage dont les habitants font, je le crains, moins de cas que des avantages sur lesquels on insiste dans cet
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maligne qui détruit le bonheur ; c'est une cité voisine qui fait des progrès aussi rapides, ou plus rapides, et qui menace d'éclipser ses compétiteurs. La rivalité entre ces villes de l'Ouest est intense et s'étend à tout. Elle est parfois enohlie par un dévouement désintéressé à la grandeur de la ville qu'un homme a vue grandir avec lui depuis son enfance jusqu'à sa maturité. J'ai connu des citoyens de Chicago qui étaient aussi fiers de Chicago qu'un habitant de Londres à l'époque d'Elisabeth, était fier de Londres. Ils vous montrent les parcs splendides et les belles avenues avec autant de plaisir qu'un noble Européen en a à vous montrer son. château et ses tableaux ; ils n'hésitent guère à sacrifier des millions de dollars pour embellir la ville ou pour l'enrichir d'une bibliothèque ou d'une galerie de tableaux. Chez d'autres, ce louable orgueil collectif est stimulé, non seulement par cet amour de la concurrence que l'on trouve au fond de l'âme de tout Américain comme on le trouve au fond de celle de l'Anglais, mais aussi par l'intérêt personnel, car la prospérité de l'individu est inséparable de celle de la ville. Quand les destinées de la ville montent ou baissent, l'Américain voit baisser aussi sa part de bénéfices dans le syndicat ou les profits de son magasin. Toutes les villes ne réussissent pas. Quelques-unes, après avoir atteint un certain niveau, demeurent à peu près stationnaires ; parfois, après une année ou deux de prospérité, une ville s'arrête et dépérit; son commerce décline; les citoyens entreprenants s'en vont, ne laissant derrière eux que des gens pauvres et sans énergie ; les débits se ferment, les chantiers tombent en ruine, et après quelques années il ne reste rien que des monceaux de paille et de bois hors d'usage, avec
article : elle a le plus beau panorama de la côte du Pacifique, et peut-être de l'Amérique tout entière, puisque, à travers sa petite ba e, elle aperçoit la superbe masse neigeuse du mont Tacoma (I4.700pieds d'altitude) (environ bOOO mètres )s'élevant audessus des sombres forêts, à trente milles de là.
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quelques maisons de briques allendant l'ouragan qui les renversera, abandonnées sur la prairie. C'est ainsi que ïacoina est menacée par les prétentions de Seattle, toujours plus active et plus entreprenante; c'est ainsi, également, que les villes plus importantes de Saint-Paul et de Minneapolis ont lutté pendant ces dernières années pour avoir le titre de Capitale du Nord-Ouest. En 1870, Saint-Paul était déjà une ville importante, etMinneapolis venait juste d'attirer l'attention par les immenses avantages que lui assurait sa position sur le Mississipi, aux Cbutes de Saint-Anthony. Aujourd'hui, quoique Saint-Paul compte environ 163.000 habitants, Minn^apolis, avec 202.000, l'a distancée dans la course et est devenue, après avoir détruit dans sa marche la beauté des Chutes, le plus grand centre minotier de l'Amérique. Les journaux de chacune de ces villes rivales sont constamment en guerre les uns avec les autres; et les corps municipaux et les individus font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire croire au monde entier que leur ville est en pleine prospérité, tandis que ses voisins sont dans le marasme. La prospérité fait l'objet de nombreuses réclames, car c'est l'affluence des colons qui fait la prospérité, et les réclames, qui peuvent prendre toutes les formes, attirent les colons. Plus d'une place a vécu du « bruit » {boom) qu'elle fait avant d'avoir trouvé quelque chose de plus solide ; et à un étranger qui demandait, dans une petite ville du Far West, comment une aussi petite ville pouvait entretenir quatre journaux, il fut répondu avec raison qu'il fallait bien quatre journaux pour le maintien d'une telle ville.
La confiance contribue considérablement au succès. Et la confiance de ces villes de l'Ouest est superbe. Il m'arriva, en 1883, de me trouver dans la ville de Bismarck dans le Dakota, au moment où cette jeune colonie posait la première pierre de son Capitole, destiné à contenir les /talls de la législature et d'autres bureaux d'Etat du Dakota lorsque ce florissant Territoire serait devenu un Etat, ou, peut-être,
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car il était même question de le partager, deux Etats. La ville n'était, en ce moment, âgée que de cinq ans et elle pouvait avoir de six à sept mille habitants. Elle était gaiement décorée pour la circonstance et elle avait réuni plusieurs hôtes distingués — le général Grant, plusieurs gouverneurs des Etats et Territoires, potentats de chemins de fer, et autres. La figure, de beaucoup la plus remarquable, était celle de Sitting Bull, le fameux chef Sioux qui avait surpris et tué un détachement de l'armée américaine quelques années auparavant. Parmi les discours qui furent prononcés, dans un desquels il fut prouvé que de même que Bismarck était le centre du Dakota, Dakota le centre des Etats-Unis, et les Etats-Unis le centre du monde, Bismarck était destinée à être « le foyer métropolitain de la civilisation du monde », il y eut un court mais substantiel discours de ce farouche guerrier dans lequel il nous dit, par l'intermédiaire d'un interprète, que le Grand Esprit le poussait à échanger des poignées de mains avec tout le monde. Cependant, ce qui nous frappa le plus, nous autres Européens, dans toute cette cérémonie, ce fut l'endroit choisi pour édifier le Capitole.Ce ne fut pas dans la ville, ni même auprès de la ville ; ce fut environ à un mille de la ville, sur le sommet d'une colline dans la sombre et poudreuse prairie. « Pourquoi ici » ? demandâmes-nous. « Est-ce parce que vous avez l'intention d'entourer l'édifice d'un parc?» « En aucune façon, le Gapitole est destiné à être le centre de la cité ; c'est dans cette direction que la ville doit s'agrandir. » Il en est de même partout du Mississipi au Pacifique. Les hommes semblent vivre dans l'avenir plutôt que dans le présent; non qu'ils ne travaillent pas dans le présent, mais parce qu'ils voient le pays, non pas purement tel qu'il est, mais tel qu'il sera dans vingt, cinquante ou cent ans, lorsque les arbres que l'on vient de semer seront devenus des arbres de haute futaie.
Cette pensée, qui atteint constamment l'avenir et s'y accroche, apparaît moins dans les mots, car les Amé-
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ricains ne sont pas un peuple loquace, que dans la hâte et dans la tension infatigables qui envahissent l'Ouest (1). Celte hâte nous fait penser à la foule que Yathek trouva dans la salle d'Eblis, chacun courant de droite et de gauche avec des airs inquiets, poussé en tous seris par un feu qu'il a dans le cœur. Le temps semble trop court pour ce qu'ils ont à faire, et il se trouve toujours trop court pour leurs désirs. On éprouve la sensation d'être saisi et emporté dans un torrent plein d'écume, rongeant ses bords, tant est grande la passion qui pousse ces hommes à accomplir dans une vie d'homme ce qui aurait demandé autrefois des siècles. Parfois, dans un moment d'arrêt, car l'étranger lui-même se sent envahi par cette activité universelle, on est tenté de leur demander : « Messieurs, pourquoi, je vous prie, cette hâte? Vous avez le temps. Aucun ennemi ne vous menace. Aucun volcan ne s'ouvrira sous vos pieds. Des siècles et des siècles sont devant vous. Pourquoi sacrifier le présent à l'avenir, vous imaginant que vous serez plus heureux lorsque vos champs seront couverts de richesses et vos cités pleines d'habitants? En Europe, nous avons des villes plus riches et plus populeuses que les vôtres et nous ne sommes pas heureux. Vous pensez à votre postérité, mais votre postérité regardera votre époque comme l'âge d'or, et elle enviera ceux qui, les premiers, s'élancèrent dans cette splendide et paisible nature, et qui, les premiers, levèrent leurs haches sur ces grands arbres et bâtirent au bord des eaux ces quais si pleins de mouvement. Pourquoi alors chercher à accomplir, dans l'espace de quelques décades, ce qui a demandé plusieurs milliers d'années dans les anciens Continents? Pourquoi faire mal et grossièrement des choses qui de-
(1) Dans rOuest, les gens sortent ordinairement des wagons tant que le train est encore en marche, et ils n'y montent guère que lorsque le train se met en mouvement, se suspendant comme des abeilles au dernier wagon lorsque le train quitte la gare.
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manderaient à être bien faites, attendu que c'est d'elles que dépendra le bien-être de vos descendants? Pourquoi, dans votre hâte à soumettre la nature et à l'utiliser, gaspiller ses dons splendides ? Pourquoi permettre aux mauvaises herbes de la politique de l'Est de prendre racine dans votre nouveau sol^ lorsque le moindre effort suffirait pour vous en préserver? Pourquoi hâter l'avènement de ce jour menaçant où les espaces vacants du Continent seront tous occupés, et où la pauvreté ou le mécontentement des anciens Etats ne trouvera plus d'issue? Vous avez des occasions comme l'humanité n'en a jamais eu auparavant, et comme elle n'en aura jamais. Votre œuvre est une grande et noble chose ; elle est faite pour un avenir plus long et plus vaste que celui que nos projets peuvent remplir. Pourquoi ne pas rendre son ébauche et ses commencements dignes de ces destinées dont la seule pensée dore vos espérances et enfle vos desseins ? »
Une fois, ayant été soudainement mis à contribution pour « présenter quelques observations » à une législature de l'Ouest, et n'ayant, pour le moment, rien de meilleur à leur dire, je leur présentai des observations comme cellesci, assaisonnées, bien entendu, de ces éloges du sol, du climat et de la « position » que l'on est en droit d'attendre d'un étranger. Ces observations furent bien accueillies, car d n'y a pas un peuple plus bienveillant que les Américains ; mais, ce dont je fus surpris, ce fut d'entendre plusieurs membres qui, après s'être entretenus avec moi, firent observer que le point de vue politique — c'est-à-dire le fait qu'ils étaient les fondateurs de Républiques nouvelles et, par suite, responsables devant la postérité des fondations qu'ils avaient faites, point de vue si banal et si évident pour un Européen qu'il s'arrête avant de l'exprimer — ne leur était point venue à l'idée. S'ils étaient sincères dans ce qu'ils disaient — ce dont je ne doute pas — leurs paroles ne faisaient que faire mieux ressortir la prédominance des efforts et des intérêts matériels sur tout
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le reste^ même sur ces instincts politiques qui sont regardés comme faisant essentiellement partie du caractère américain.
Les alTaires gouvernementales demeurent dans l 'arrièreplan, un peu obscur, du tableau qui remplit l'œil de l'Américain de l'Ouest. Au premier plan, il voit des charrues et des scieries, des broyeurs de minerai et des locomotives de chemins de fer. Ce sont là les choses qui absorbent sa pensée au point de ne lui laisser que très peu de temps pour s'occuper des Constitutions et de la législation ; et lorsqu'il s'occupe des Constitutions et de la législation, ce n'est que comme moyen de mieux assurer au producteur les profits de la terre et du commerce, et d'empêcher les corporations avides d'intercepter ses produits.
Au point de vue politique, et peut-être aussi au point de vue social, cette hâte et cette activité, cette absorption dans le développement des ressources matérielles du pays, sont des choses regrettables. De même qu'une ville bâtie à la hâte est rarement bien bâtie, de même une société aura d'autant plus.de solidité qu'elle se sera développée moins rapidement. Sans doute, une grande partie de l'écume disparaîtra de la surface lorsque le liquide se sera reposé et refroidi. L'illégalité et la loi de Lynch disparaîtront; les cabarets et les maisons de jeu ne prospéreront pas au milieu d'une population bien gouvernée ; les écoles s'amélioreront et des Universités naîtront de ces grossiers collèges que l'on trouve déjà même dans les nouveaux territoires. Néanmoins, les mauvaises habitudes de la politique professionnelle, comme on en voit sur la côte de l'xVtlanlique, ne seront pas inconnues dans ces com.munautés ; l'agitation, l'amour de la spéculation, l'activité fiévreuse en vue de résultats rapides et magnifiques, imbiberont si bien la trame de l'esprit populaire que celui-ci en gardera la nuance pendant des siècles. Telles sont les ombres qui, aux yeux du voyageur, semblent descendre sur le resplendissant paysage du Grand Ouest.