‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 50 sur 58 · L AVENIR DES INSTITUTIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

L AVENIR DES INSTITUTIONS POLITIQUES

La tâche de prévoir l'avenir est une de celles que l'écrivain ne doit pas assumer, car les côtes de l'histoire sont jonchées des débris provenant du naufrage des prédictions mises à flot par les historiens et les philosophes. Je n'essaierai pas d'entreprendre une tâche aussi ambitieuse Mais, comme j'ai décrit les institutions de la République américaine telles qu'elles existent actuellement, n'exprimant que rarement une opinion au sujet de leur vitalité ou des influences qui tendent à les modifier, on peut très bien me demander d'exposer, avant de clore ce livre, les changements que paraissent subir en ce moment ces institutions. Les changements marchent plus vite dans notre siècle qu'ils n'ont jamais marché auparavant, et l'Amérique est le pays des changements. Nul ne doute que dans cinquante ans de ce jour elle ne diffère au moins autant de ce qu'elle est aujourd'hui que l'Amérique d'aujourd'hui difl^ère de celle décrite par Tocqueville. Les causes sous l'action desquelles elle se transformera sont trop nombreuses, trop complexes, trop subtilement entremêlées, pour qu'on puisse dire quel sera le résultat de leur commune action. Tout ce que nous pouvons dire c'est que l'avenir ne ressemblera pas au présent. Je n'essaierai donc pas de prédire les changements, mais je m'efforcerai simplement d'en indiquer quelques-uns actuellement

656 l'avenir des institutions politiques

en train de s'accomplir et qui sont assez avancés pour nous permeltre de voir qu'ils sont dus à des causes d'une incontestable puissance, causes qui continueront d'agir pendant encore quelque temps.

Je commence par jeter un coup d'œil sur le système fédéral dont la Constitution fédérale a eu surtout pour but de maintenir l'équilibre. Cet équilibre a été peu troublé. En ce qui regarde le droit, ce système n'a subi aucun changement depuis ces amendements à la Constitution qui consacrèrent et formulèrent les résultats de la Guerre Civile. Avant la guerre^, un grand nombre d'Américains, et la plupart des Européens, s'attendaient à une dissolution de l'Union soit à la suite d'un relâchement des liens fédéraux, relâchement qui réduirait l'Union à n'être qu'une ligue, soit par la formation de plusieurs groupes d'Etats entièrement indépendants les uns des autres. En ce moment, cependant, rien ne semble moins probable qu'une nouvelle sécession. Le sentiment du droit des Etats s'est affaibli. Les intérêts matériels de chaque partie du pays sont liés aux intérêts des autres parties. Le capital des villes de l'Est a été placé sur les mines, dans l'Ouest ; sur les travaux métallurgiques et sur les usines dans le Sud, en hypothèques et sur les chemins de fer, partout. Le Sud et l'Ouest ont besoin de ce capital pour leur développement, et ils sont tous les jours en étroites relations d'affaires avec TEst. Les produits de l'Ouest se frayent un chemin sur l'Atlantique par l'intermédiaire des ports de l'Est. Chaque marché de denrées — çt même chaque marché financier, — subit les contre-coups du Produce Exchange (Bourse des marchandises) et du Stock Exchange (Bourse des valeurs) de New-York. Chaque région du pays est arrivée à connaître les autres régions beaucoup mieux qu'on ne pouvait les connaître autrefois, et l'habitude de faire des voyages se répand de plus en plus, à mesure qu'augmentent les facilités de voyager. Bien des familles ont des fils ou des frères dans des Etats éloignés ; bien des étudiants viennent de l'Ouest et du Sud

l'avenir des institutions politiques 657

aux Universités de l'Est et y nouent d'étroites relaiions d'amitié. Les chemins de fer et les télégraphes resserrent et rétrécissent de plus en plus la vaste superficie qui sépare un océan de l'autre océan. De même que le monde civilisé était, à l'époque d'Hérodote, un monde plus vaste qu'il n'est aujourd'hui, — car il fallait deux fois plus de temps pour aller de la mer Caspienne aux Colonnes d'Hercule qu'il n'en faut maintenant pour faire le tour du glohe ; on était obligé de connaître un plus grand nombre de langues et le voyage était incomparablement plus périlleux — de même actuellement les Etats-Unis, avec leurs soixante-quinze millions d'habitants, et s'étendant de la baie de Fundy jusqu'au golfe de Californie, sont un pays moins grand au point de vue du pouvoir gouvernemental, du commerce et des rapports sociaux, qu'ils ne l'étaient avant la cession de la Louisiane, en 1803, car il fallait plus de temps pour aller de Boston à Charleston qu'il n'en faut maintenant pour aller de Portland, dans le Maine, à Porlland dans l'Orégon, et le voyage était beaucoup plus coûteux et plus dil'licile.

Les Etats du Pacifique^, eux-mêmes, qui, semble t-il. auraient pu former une communauté à eux seuls, sont en train de se rapprocher du bassin du Mississipi. La population s'étendra peu à peu sans solution de continuité le long des voies ferrées du Nord et du Sud du Pacihque ; et, quoique les déserts de la Nevada puissent encore demeurer sans maîtres, des communautés prospères, autour du grandLac Salé, formeront une chaîne reliant la Californie aux Etats des Montagnes Rocheuses. Avec des communications plus fréquentes, les particularités locales et les habitudes locales de pensée s'atténueront ; le Sud devient tous les jours moins distinctement méridional, et les habitants des campagnes sont de plus en plus influencés par les idées de la ville. Il n'y a pas actuellement un seul Etat dont les intérêts matériels eussent à gagner à une séparation d'avec l'Union, et il n'en est probablement aucun qui se montrât satisfait d'une telle séparation. Jamais il n'a surgi

IV i2

658 l'avenir des institutions politiques

de grandes questions tendant à grouper des Etals et les stimulant en vue d'une action commune. Les grands problèmes qui sont proposés au pays ont un aspect substantiellement le même dans les diverses sections du territoire, et l'opinion publique est divisée sur ces diverses sections d'après des lignes généralement similaires. En un mot, le fait que le gouvernement est un Gouvernement fédéral ne paraît pas actuellement alfecter sensiblement la cohésion du corps politique ; les Etats-Unis ne sont pas plus près de se dissoudre que s'ils formaient une République unitaire comme la France, ou une Monarchie unitaire comme l'Italie. De même que la sécession n'est pas probable, de même aussi on n'a pas à s'attendre à l'extinction des divers Etats par leur absorption dans un gouvernement central. On crut généralement en Europe, lorsque le Nord triompha de la sécession, en 1865, que le système fédéral touchait virtuellement à sa fin. L'autorité légale du Congrès et du Président s'était considérablement développée pendant la lutte ; une puissante armée, enivrée de son triomphe, se tenait prête à faire respecter celte autorité ; et il y avait de bonnes raisons de croire que le Sud, qui avait si obstinément combattu, devrait être pendant quelques années tenu en respect par la force armée. Cependant, aucune de ces craintes ne se réalisa. L'autorité du gouvernement central rentra bientôt dans ses anciennes limites, quelques-unes des dispositions législatives, basées sur les amendements constitutionnels qui avaient étendu cette autorité dans certains buts déterminés, furent infirmées par des décisions judiciaires. L'armée fut licenciée; \e self-government iut bientôt rétabli dans les Etats naguère insurgés, et le résultat de la Guerre CAvile et de la reconstruction a été, en même temps que ces choses mettaient fin aux revendications desouveraineté des Etats, de rétablir les droits des Etats tels qu'ils avaient été autrefois admis, sur une base légale aussi solide que celle sur laquelle ils avaient reposé auparavant. En ce moment, les droits des Etats ne sont plus contestés,

l'avenir des institutions politiques 659

et aucun des partis n'a intérêt à préconiser la suppression de l'aclion des Etats dans n'importe quelle branche du gouvernement. L'action conservatrice de l'habitude et de la doctrine juridique bien établie capable de s'opposer à une semblable proposition est très Ibrte. L'autonomie des Etals, aussi bien que le gouvernement local de chaque Etat, sont chers à toutes les classes de la communauté, et sont liés à l'intérêt personnel de ceux qui comprennent que ces sphères relativement limitées offrent à leur ambition un champ qui leur serait refusé sur un plus grand théâtre.

Il est néanmoins impossible de méconnaître la force toujours croissante des forces centripètes et unificatrices. J'ai déjà signalé l'influence de la facilité et du bon marché des communications, du commerce, de la finance et du télégraphe, pour combler les espaces vides dans l'Ouest. Il y a une tendance croissante à invoquer la législation congressionnelle en ce qui regarde certaines matières, comme, par exemple, les chemins de fer, qui ne sauraient se prêter à l'action des lois d'Etat, ou à faire cesser des divergences, comme celles qui existent entre les lois sur la banqueroute, sur le mariage et sur le divorce, divergences qui, en pratique, donnent lieu à des inconvénients. Ceux qui préconisent Tinterdiction de la vente des spiritueux sont de plus en plus portés à exercer leur action dans la sphère fédérale, reconnaissant, en même temps, qu'il serait nécessaire d'introduire un amendement dans la Constitution fédérale, afin de donner au Congrès le pouvoir voulu pour réaliser ce qu'ils désirent. C'est ainsi que les divers partis qui déclarent se faire les défenseurs des intérêts des farmers ou des ouvriers, s'adressent au Gouvernement fédéral comme étant le seul agent assez fort et dont l'influence s'étend assez loin pour réaliser leurs propositions dont la plupart seraient évidemment impraticables si elles étaient réalisées sur l'aire trop peu vaste d'un seul Etat ou d'un petit nombre d'Etats. Le patriotisme d'Etat, la rivalité d'Etat, la vanité d'Etat sont, sans doute, des choses qui

660 l/ AVENIR DES INSTITUTIONS POLITIQUES

jouent encore un grand rùle ; néanmoins, l'intérêt politique que l'on a au gouvernement d'Etat est moindre qu'il n'était il y a cinquante ans, en même temps que le patriotisme national est devenu plus ardent et plus persuasif. Le rôle de l'Etat est socialement et moralement, sinon légalement, moins important qu'il n'ait jamais été, et les ambitieux ne regardent guère une législature d'Etat que comme un marchepied pour arriver au Congrès. De plus, l'intervention de l'Exécutif fédéral, quand il s'est agi de réprimer au moyen de la force armée des désordres dont les autorités de TEtat ont paru ne pas pouvoir ou ne pas vouloir s'occuper, a montré récemment la grande réserve de force qui est entre ses mains et a conduit les citoyens amis de l'ordre à regarder ce pouvoir comme leur suprême ressource aux époques de troubles. 11 serait quelque peu téméraire d'affirmer que des forces disjonctives n'apparaîtront pas de nouveau, plaçant les Etats en face du Gouvernement national, et faisant, de nouveau, des Droits des Etats un sujet de controverse pratique. Mais de semblables forces sont, autant qu'on peut le prévoir actuellement, appelées à n'agir qu'un certain temps, tandis que les forces centripètes sont des forces permanentes et séculaires, se continuant à travers les âges. Partout où, dans le monde moderne, il y a eu un mouvement centrifuge tendant à dissoudre un Etat vivant sous un seul gouvernement ou à rompre la cohésion entre ses diverses parties, le mouvement est sorti d'un sentiment de nationalité, et il a presque toujours été renforcé par le sentiment de quelque réel dommage ou par la croyance que des avantages matériels seraient le résultat assuré de la séparation. Les cas de la Hollande et de la Belgique, de la Hongrie et de l'Autriche allemande, des Grecs et des Bulgares, dans leur lutte contre les Turcs, de l'Islande, dans sa lutte contre le Danemark, prouvent tous l'exactitude de cette affirmation. Lorsque de telles forces disjonctives sont absentes, la tendance plus normale à

l'avenir des institutions politiques 661

râgrégalion et à la centralisation doit prévaloir. Aux Etats- Unis, tous les éléments d'un sentiment national existent, race (l), langue, littérature, fierté au sujet des faits mémorables du passé, uniformité des habitudes et des idées politiques ; et ce sentiment national qui unifie le peuple est encore doublé d'un immense intérêt matériel au maintien d'un gouvernement unique sur toute la vaste étendue du Continent. On peut donc en conclure que, quoiqu'il n'y ait présentement rien qui fasse présager la transition d'une République fédérale à une République unitaire, et quoique les droits existants et les fonctions des divers Etats puissent rester intacts pendant bien des années encore, l'importance des Etats est appelée à diminuer au fur et à mesure qu'augmenteront la majesté et l'autorité du gouvernement national.

La question que l'on peut poser encore est relative aux parties constitutives du Gouvernement national lui-même. Son équilibre est aujourd'hui aussi stable qu'à n'importe quelle époque. Cependant il a, à deux reprises, éprouvé de violentes oscillations. A l'époque de Jackson, et plus lard à l'époque de Lincoln, le Pouvoir exécutif sembla l'emporter sur le Congrès. A l'époque de Tyler, le Congrès menaça l'Exécutif, et à l'époque d'Andrew Johnson il réduisit l'Exé-

(1) L'immense affluence d'immigrants n'a pas considérablement affecté le sentiment de l'unité de race, car l'enfant d'un immigrant est presque toujours désireux de devenir, sous tous les rapports, américain. De plus, les immigrants sont tellement dispersés sur la surface du pays, que nulle part ils ne sont aussi nombreux que les indigènes. Cependant, çà et là dans l'Ouest, les Allemands ont essayé d'accaparer des villes ou des villages et de tenir à l'écart les personnes de langue anglaise ; et dans le Wisconsin, leur demande, relative à l'enseignement régulier de la langue allemande dans les écoles, a récemment suscité quelque animosité. Mais le fait même que le sentiment d'une différence de race ne produit pas de maux plus sérieux montre suffisamment que ce sentiment est loin d'être la source d'un danger politique.

662 l'avenir des institutions politiques

cutif à l'impuissance. Le l'ait qu'aucun trouble permanent de l'équilibre ne suivit la dernière de ces oscillations montre combien cet équilibre avait été bien réglé au départ. En ce moment rien n'indique qu'un département soit en train de l'emporter sur un autre. Le Pouvoir judiciaire, en admettant que ce soit là un département politique, semble avoir une moins grande latitude qu'il y a soixante-quinze ans, car, par leurs propres décisions, les juges ont rétréci le champ dans lequel ils peuvent se mouvoir, en déterminant les points sur lesquels, s'ils étaient restés à découvert, les idées personnelles elles opinions delà Magistrature auraient trouvé à s'exercer. Le Congrès a été la branche de gouvernement qui a eu les plus grandes facilités d'usurper les pouvoirs des autres branches^ et probablement aussi celle qui a les plus grandes dispositions à le faire. Le Congrès a constamment essayé d'empiéter à la fois sur le Pouvoir exécutif et sur les Etats, parfois, comme un taureau sauvage harcelé dans une arène, en s'élançant tète baissée contre le mur d'enceinte de la Constitution. Mais, quoique le Congrès ait réussi à occuper presque tout le champ que la Constitution a laissé vacant et n'a pas divisé entre les diverses autorités par elle établies, le Congrès n'est pas plus aujourd'hui qu'il ne l'était dans les premiers temps, le pouvoir dominant dans l'Etat, l'organe de la souveraineté nationale, l'expression de la volonté du pays. Dans un pays gouverné par ropinion publique, il ne pouvait conserver cette position qu'en vertu de son aptitude à diriger l'opinion, c'est-à-dire, de son courage, de son sang-froid et de sa sagesse. Du moment qu'il ne fait aucun progrès dans ces qualités, il n'acquiert pas une plus grande influence; et même son pouvoir, si on le compare avec le pouvoir de l'opinion publique, semble plutôt être en train de décroître. Sa division en deux Chambres coordonnées est incontestablement une source de faiblesse aussi bien que de sécurité. Mais ce qui est vrai du Congrès pris dans son ensemble est vrai aussi de chaque Chambre prise séparément. Le

l'avenir des institutions politiques 663

Sénat, auquel l'éminence de plusieurs sénateurs a donné tout d'abord une certaine autorité morale, a autant perdu en autorité intellectuelle chez ses membres que ceux-ci ont gagné en richesse. La Chambre, avec un plus grand nombre de membres et une bien plus grande proportion de membres inexpérimentés, souffre de son manque d'organisation intérieure et paraît incapable de tenir tête à un nombre toujours croissant de demandes en vue d'une législation interprétative. De temps à autre, l'impuissance de la Chambre, lorsqu'une majorité de parti vient à être déchirée par des dissensions intestines, ou l'égoïsme du Sénat, lorsque, dans son corps divisé en deux sections presque égales, les intérêts ou les animosités des sénateurs pris individuellement peuvent se donner libre carrière, causent des retards et conduisent à des compromissions ou à des demimesures qui exaspèrent ce peuple pourtant déjà trop patient. On est parfois porté à croire que le Congrès pourrait un jour perdre quelque chose dans l'estime et dans la confiance de la nation, et descendre à une position subordonnée, qui permettrait de lui substituer n'importe quelle autre autorité. Cependant, il n'existe aucune autorité semblable, car l'œuvre législative ne saurait être confiée à une personne ou à une Cour, et les législatures d'Etat ont, à un beaucoup plus haut degré, les mêmes défauts que le Congrès. C'est pourquoi nous pouvons conjecturer que le Congrès conservera la place qu'il occupe actuellement ; mais, autant qu'on puisse conclure des phénomènes actuels, il conservera cette place non à cause de la satisfaction que font éprouver au peuple ses services, mais à cause de l'impossibilité dans laquelle se trouve le peuple de se procurer un meilleur serviteur.

La faiblesse du Congrès fait la force du Président. Bien qu'on ne puisse pas dire que sa fonction se soit élevée en pouvoir et en dignité depuis 1789, il y a de bonnes raisons de croire que cette fonction est susceptible de s'élever audessus du niveau qu'elle a toujours occupé depuis la Guerre

C64 l'avenir des institutions politiques

Civile. Partout, en Amérique, ii y a une tendance incontestable à concentrer le pouvoir et la responsabilité en un seul homme. Il n'y a pas à craindre que le Président devienne un despote, c'est-à-dire es.saie de faire prévaloir sa volonté contre la volonté de la majorité. Mais il peut avoir un grand rôle à jouer comme chef de la majorité et comme expression de sa volonté. Il est., à quelques égards, plus apte, à la fois, à représenter et à influencer l'opinion publique que ne l'est le Congrès, Sans doute, il souffre d'être la créature d'un parti, parce que cela attire sur tous ses actes l'hostilité des fanatiques du parti opposé. Mais le nombre des votants qui ne sont pas des fanatiques de parti augmente tous les jours, et cette augmentation est due à de mauvaises aussi bien qu'à de bonnes causes ; car de même qu'un Président capable a de l'influence sur tous ceux qui sont patriotes sans parti pris, de même un Président habile peut trouver le moyen de s'assurer ceux qui ont leurs propres intérêts à sauvegarder. Une vigoureuse personnalité attire la multitude ,et elle l'attire d'autant plus qu'elle devient une personnalité plus grande, que la faiblesse caractéristique du Congrès apparaît plus clairement ; ajoutez à cela que l'influence d'un premier magistrat, bien qu'elle puisse provoquer les plaintes des adversaires politiques, excite peu d'alarmes lorsqu'elle s'exerce en conduisant une majorité qui agit par l'intermédiaire des organes constitutionnels du gouvernement. Il peut donc encore y avoir des possibilités de grandeur en réserve pour les Présidents de l'avenir. Mais, puisque ces possibilités dépendent, comme les possibilités des Couronnes anglaise et allemande (et peut-être peut-on ajouter, de la Papauté), d'un certain élément de capacité personnelle, élément qu'on ne saurait prévoir chez les hommes qui peuvent remplir cette fonction, il n'est pas nécessaire que nous nous y attardions davantage.

Des organes du gouvernement, je passe au système du parti, à sa machinerie et à ses méthodes. Rien dans l'his-

l'avenir des institutions politiques 663

toire contemporaine n'indique que les hommes d'Etat qui revendiquent le titre de chefs de partie ou les politiciens qui agissent comme des administrateurs de parti, soient disposés, à desserrer les mailles du filet que leur organisation a jeté sur le pays, ou à améliorer les méthodes par eux employées. Naturellement, il y aura à l'avenir, comme il y en a eu dans le passé, des changements apportés aux méthodes des partis ; mais les professionnels ne sont pas hommes à introduire des changements dans le sens du mieux. Les réformes apportées à la Machine ne partiront pas de son sein : c'est du dehors qu'il faut l'attaquer. Deux coups terribles lui ont été portés récemment. Le premier fut l'Acte de Réforme du Service Civil [Civil Service Beform Act) de 1883. Si cet Act est appliqué d'une manière honnête et si le principe qu'il consacre est étendu aux autres fonctions fédérales, si les Etats et les Cités suivent, comme quelques-uns l'ont déjà fait, l'impulsion du Gouvernement national, le Système des Dépouilles sera déraciné avant longtemps, et avec ce système croulera le pouvoir de la Machine. Le Système des Dépouilles a duré soixante-dix ans et les mauvaises habitudes qu'il a formées ne peuvent pas se perdre tout d'un coup. Mais sa disparition enlèvera aux professionnels leur principal motif pour s'occuper de politique. Les mauvaises herbes qui infestent maintenant le blé, sont sur le point de se dessécher et l'ancien ennemi aura à semer des graines d'une autre espèce. Le second coup a été l'adoption dans tous les Etats des lois sur le scrutin secret, lois qui ont amoindri le pouvoir des Machines et tendu à rendre les élections plus sincères. Et un troisième, c'est l'apparition fréquente, non seulement dans les élections fédérales, mais aussi dans les élections d'Etat et dans les élections municipales, d'un corps d'hommes indépendants, décidés à voter pour les candidats honnêtes sans distinction de parti. L'absence, pendant un certain nombre d'années, de questions politiques divisant les deux partis, absence qui a eu le mau-

660 l'avenir des institutions politiques

vais ellet d'étoulïer la vie morale et intellectuelle des partis et de faire de leurs discussions une simple dispute d'emplois, a eu au moins le bon résultat de disposer les citoyens intelligents à se tenir plus libres des entraves de parti et, puisque, en réalité, c'est plu lot sur des hommes que sur des idées qu'ils sont appelés à voter, à considérer les mérites personnels des candidats. Il y a cinquante ans, juste à l'époque où les fruits du Jacksonisme, c'est-à dire de la théorie démocratique la plus effrénée, associée à une pratique à la fois méprisable et peu démocratique, avaient commencé à être aperçus par les gens sensés, l'urgence de la question de Tesclavage obligea à ajourner la réforme des méthodes politiques et poussa les patriotes à se mêler à la guerre des partis avec un zèle extraordinaire. Lorsque les succès remportés dans les élections, non moins que les succès dans les batailles, décidaient du salut de l'Union, personne ne s'arrêtait à considérer la mac/i^'/imc des partis. Pendant les dix années qui suivirent la guerre, le parti qui arrivait ordinairement en majorité, c'était celui qui avait sauvé l'Union et qui, à ce titre, avait droit au dévouement de ses anciens partisans ; tandis que le parti opposé était si occupé de ressaisir le pouvoir qu'il ne pensait pas à améliorer ses procédés. Durant les vingt-cinq ou trente dernières années, les questions relatives à la guerre ayant été pratiquement réglées, les hommes dévoués au bien public ont alors entrepris, ce qui aurait dû l'être en 1850, épurer la politique. Leurs efforts se sont portés d'abord sur le gouvernement de cité, où les maux étaient particulièrement graves, tandis qu'ils ne le sont guère inoins aujourd'hui dans la politique des Etats ou dans la politique nationale.

Ces efforts continueront-ils et seront-ils couronnés d'un succès toujours croissant 1

Pour un étranger qui visite l'Amérique à divers intervalles, la marche paraît s'avancer d'une manière continue, mais lente. Tel est aussi l'avis de ces Américains qui,

l'avenir des institutions politiques 667

ayant eux-mêmes pris part à la lutte contre les Bosses et les hommes de dépouilles, ont eu le plus de préjugés à vaincre et les plus grandes déceptions à éprouver. Les Présidents de notre génération sont des hommes plus capables que ceux d'il y a cinquante ans, et moins aptes à devenir les pures créatures d'un groupe de chefs de parti. L'influence délétère de l'esclavage ne se lait plus sentir. Il y a chaque jour moins de sentimentalisme, mais il n'y a pas moins d'ardeur dans les discussions politiques. Il y a moins d'aveugle obéissance de parti, moins de disposition à pallier les fautes commises pour des motifs de parti. Le nombre des hommes capables qui s'occupent d'économie politique et de politique scientifique, est plus grand, leurs livres et articles trouvent un plus grand nombre de lecteurs. La presse prête plus fréquemment son aide aux œuvres de réforme ; la chaire s'occupe davantage des questions de philanthropie pratique et de morale publique. Si l'on regarde comme un bon signe que les jeunes gens d'une ville se jettent dans la politique, c'est que l'on considère la nouvelle génération comme ayant un sentiment plus élevé du devoir public ou un moins servile attachement aux liens de parti que les générations dont les votes ont prévalu pendant les dernières années. Par-dessus tout, la nation a moins de suffisance et elle est moins satisfaite d'elle-même qu'à une époque où elle avait moins de raisons de fierté. Il y a soixante ans, les Américains marchaient dans l'orgueil de leur propre grandeur et de leur liberté, et ils méprisaient les exemples des monarchies épuisées de l'Ancien Monde qui, d'ailleurs, les payaient de retour par leur dédaigneuse indifférence. Aucun despote n'exigea jamais plus de flatterie de ses propres courtisans que les Américains n'en exigeaient de leurs hommes d'Etat. Maintenant que l'Europe admire leur puissance, envie leur richesse, prend exemple sur eux en beaucoup de matières, ils sont devenus plus modestes et écoutent volontiers les orateurs et les écrivains qui discourent sur leurs défauts. Ils se sentent

6G8 l'avenir des institutions politiques

eux-mêmes assez forts pour reconnaître leur faiblesse, et ils sont désireux que la vie morale de la nation soit digne de ses destinées de plus en plus vastes. Comme ces heureux présages sont devenus d'année en année plus apparents, il y a lieu de présumer qu'ils indiquent un courant constant qui continuera à produire de bons résultats. Pour se faire une idée exacte des Américains, l'observateur ne doit pas simplement porter ses regards sur leurs conditions présentes, cherchant à établir une balance entre le bien et le mal qui existent actuellement. Il doit regarder en arrière et considérer ce que les bons citoyens et les étrangers les plus perspicaces virent et signalèrent il y a cinquante, trente ou vingt ans, et demander si les ombres que ces hommes aperçurent n'étaient pas plus épaisses que celles d'aujourd'hui, si les tristes prédictions qu'ils furent forcés de faire n'ont pas été, dans bien des cas, démenties par les événements. Tocqueville était un observateur à la fois sympathique et pénétrant. Bien des maux qu'il avait vus et qu'il crut profonds et incurables, ont maintenant disparu entièrement. D'autres maux, à la vérité, se sont révélés depuis lors qu'il n'avait pas aperçus, mais ces maux peuvent être aussi transitoires que ceux dont il épouvantait ses lecteurs européens en 18o4-. Les hommes que j'ai rencontrés en Amérique, et dont les souvenirs remontaient à la quatrième décade duxix^ siècle, étaient d'accord pour dire qu'il y avait à cette époque un esprit de parti plus violent et moins scrupuleux, un moindre respect pour la loi, une plus grande disposition à la violence, moins d'égard pour l'opinion des sages, une plus complète soumission aux préjugés des masses que de notre temps. Ai les Irlandais, ni les Allemands n'étaient arrivés sur la scène, mais New York était déjà entre les mains des hommes de dépouilles. Les grandes corporations étaient à peine nées ; mais la corruption n'était pas rare et n'était pas funeste à la réputation des politiciens. Un regard rétrospectif qui nous montre que quelques maux ont diminué ou disparu, tandis que

l'avenir des institutions politiques e69

les forces régénératrices sont plus nombreuses et plus actives dans la lutte contre les maux nouveaux qu'elles n'ont jamais été auparavant, nous porte à croire que la tendance générale est aux améliorations et finira par rapprocher la vie publique du pays de l'idéal que la démocratie doit toujours avoir en vue.

Lorsque les Américains disent, comme ils le font souvent, qu'ils ont foi en l'avenir, ils veulent dire qu'ils ont foi en la raison, en le caractère moral, généralement sain, de la multitude, en la sagacité qui, après des fautes et par l'expérience, apprend à connaître les véritables intérêts de la majorité et s'aperçoit que ces intérêts coïncident avec les enseignements de la morale. Ils peuvent attendre, car ils ont sur l'Europe trois grands avantages : l'absence des distinctions de classes et des haines de classes, la diffusion de la richesse parmi un grand nombre de petits propriétaires tous intéressés â la défense de la propriété^ l'absence du paupérisme chronique et de la misère économique, le travail abondant presque toujours, bien des carrières ouvertes, l'Ouest encore inoccupé ou incomplètement déveveloppé, constituant une soupape de sûreté aux époques de stagnation. Avec ces avantages^ les Américains comprennent que si leur pays était maintenant abandonné à lui-même, de façon à ce qu'un vaste et libre champ pût être assuré aux forces amélioratrices, le progrès politique serait sûr et constant; les meilleurs cléments monteraient à la surface, et lorsque la lie se serait déposée, le liquide deviendrait parfaitement limpide.

Dans un chapitre précédent, j'ai fait observer que cette opinion pleine de confiance néglige de tenir compte de deux choses. L'une, c'est que le pays ne sera jamais abandonné à lui-même. L'immigration européenne continue, et, quoique plus des deux tiers des immigrants fassent de bons citoyens, les autres, la plupart par leur ignorance et leur instabilité politique, quelques-uns par leur disposition à embrasser les doctrines antisociales, sont une source de

670 l'avenir des institutions POLITKOUES

dangor pour la communauté : ils abaissent son ton, ils fournissent des matériaux aux démagogues pour accomplir leur œuvre, et ils font craindre des explosions comme celles de la Pennsylvanie en 1877, de Cincinnati en 1884, de Chicago en 1886, des vastes districts de l'Ouest en '189o et 189-4.

L'autre considération, qu'il faut avoir présente à l'esprit, a encore une plus grande importance. Il y a une région de l'Atlantique où les navires h vapeur qui se diligent vers l'Ûut'St s'attendent toujours à rencontrer des brouillards. Le quatrième ou le cinquième jour du voyage, tandis que le soleil brille encore, on aperçoit au loin une longue ligne d'un gris sombre, et l'on apprend que c'est le premier banc de brouillards que l'on a à traverser. Bientôt le navire atteint le nuage et s'élance dans ses profondeurs glacées, sans savoir quels dangereux icebergs peuvent être enveloppés dans ses ténèbres. C'est ainsi que l'Amérique, dans sa marche rapide en avant, voit apparaître confusément à l'horizon, et h une distance qui n'est plus très éloignée, une époque de brouillards et de ténèbres dans laquelle peuvent être cachés des dangers dont la forme et la gravité peuvent à peine faire l'objet même d'une simple conjecture. A mesure qu'elle remplit d'habitants ses régions de l'Ouest, elle voit s'approcher le temps où tous les meilleurs terrains auront été occupés, et où les terrains, maintenant en culture, auront été épuisés au point de ne donner de maigres récoltes qu'au prix des plus grands frais de culture. Quoique les frais de transport puissent alors avoir baissés^ les prix des vivres s'élèveront ; les fermes seront d'une acquisition moins facile et nécessiteront de plus grands capitaux pour être exploitées avec profit ; la lutte pour la vie deviendra plus acharnée. Et, comme le débouché que fournit actuellement l'Ouest à l'excédent des grandes villes aura diminué, les villes deviendiont immensément plus populeuses; le paupérisme, maintenant confiné dans six ou sept des plus grandes, s'étendra sur une bien plus vaste surface ; les salaires bais-

l'avenmr des institutions politiques 671

seront probablement et le travail sera moins abondant. En fait, les maux chro-iiques et les problèmes des vieilles sociétés et des pays entièrement peuplés, comme ceux que nous voyons aujourd'hui en Europe, feront leur réapparition sur ce sol nouveau.

De hautes autorités de l'économie politique affirment que nous verrons dans une trentaine d'années les commencements de cette époque de malheurs. Presque toutes les meilleures terres arables de l'Ouest sont déjà occupées, de sorte que les terres de second ordre et de troisième ordre commenceront bientôt à être cultivées; en même temps que répuisement, dont on se plaint déjà dans les exploitations agricoles qui sont travaillées depuis trois ou quatre décades, se fera sentir de plus en plus. Ce sera là un temps d'épreuve pour les institutions démocratiques. L'avenir des Etats-Unis, durant la première moitié du xix® siècle, se présente parfois à l'esprit comme une lutte entre deux forces, Tune bienfaisante, l'autre maligne, l'une s'efforçant de pousser la nation vers un port de sûreté avant que ce temps d'épreuve arrive, l'autre s'eftbrçant de retarder sa marche afin que la tourmente éclate avant qu'elle ait atteint le port. Et la question à laquelle on revient quand on s'attarde aux phénomènes politiques de l'Amérique est celle-ci : — La marche, que Ton observe à présent vers une opinion publique plus sensée et une vie publique d'un niveau plus élevé, réussira-t-elle, avant que ces temps de malheur aient fait leur apparition, à élever la masse du peuple au niveau qu'ont atteint actuellement les meilleurs districts du pays? Ou bien les maux existants seront-ils si persistants, et l'immigration européenne continuera-t-elle si bien à déprimer l'intelligence et le patriotisme parmi les électeurs, que, lorsque la lutte pour la vie sera devenue plus difficile qu'elle n'est actuellement, les masses céderont à la tentation d'abuser de leur pouvoir et chercheront des remèdes violents, et probablement inutiles à cause de leur violence même, pour guérir les nnaux qui les affligeront? Certains de ces remèdes

G72 1,'avknir des institutions poétiques

sont, en ellel, actuellement proposés^ et ils reçoivent un appui qui, tout faible qu'il est, est plus grand que celui qu'on aurait éù leur prédire il y a trente-cinq ans.

Si la crise venait à se produire a.'ors qu'une grande partie de la population manque encore de cette prudence et de cet empire sur soi-même que devrait posséder une démocratie, qu'arriverait-il? C'est là une question qu'aucune expérience d'une crise semblable dans le passé ne peut nous aider à résoudre, car ces phénomènes seront nouveaux dans l'histoire du monde. 11 peut y avoir des expériences pernicieuses tentées dans la législation. Il peut y avoir — et même il y a eu déjà — des explosions accidentelles de violence. H peut même y avoir, — quoique rien ne le fasse encore présager, — une dislocation du système gouvernemental actuel. Une chose, cependant, n'est pas à craindre, la chose dont se servent le plus fréquemment les alarmistes pour nous terrifier : il n'}' aura pas d'anarchie. Les forces qui rétablissent l'ordre, et qui le maintiennent lorsqu'il a été rétabli, sont aussi puissantes en Amérique qu'en n'importe quel autre pays du monde.

Tout en admettant la possibilité d'une telle époque de lutte et de danger, celui qui a étudié l'Amérique ne manquera pas de remarquer qu'elle a, pour l'affronter, des éléments de force qui manquent à quelques pays d'Europe. Les luttes du travail et du capital, quoiqu'elles soient devenues plus virulentes dans ces dernières années, ne paraissent pas devoir prendre la forme d'une haine de classes largement répandue. La distribution de la propriété terrienne parmi un grand nombre de petits propriétaires, paraît devoir continuer. Les habitudes de liberté, jointes à la modération et à l'empire sur soi-même qu'elles entretiennent, semblent devoir garder toute leur force, ou même être forlihéeset adoucies par un long usage. L'influence resrictiveet conciliante de la religion est plus forte qu'enFrance ou qu'en Allemagne, et elle est plus éclairée que dans ces pays continentaux où la religion semble avoir actuellement le

l'avenir des institutions politiques 673

plus de force. Je reconnais que nul ne peut dire jusqu'à quel point les Ktats-Unis, dans cinquante ans d'ici, ressembleront, sous ces rapports, aux Etats-Unis d'aujourd'hui. Mais, si nous basons nos prévisions sur les faits qui existent actuellement, nous pouvons regarder l'avenir, non pas, à la vérité, sans quelque anxiété, si nous considérons les nuages qui s'amoncellent à l'horizon, mais avec une espérance plus forte que l'anxiété.

CnAPlTHE GXIX

Page 1