‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 51 sur 58 · L AVENIR SOCIAL ET ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

L AVENIR SOCIAL ET ECONOMIQUE

S'il est difficile de prédire le développement des institutions et des idées politiques, combien est-il plus difficile encore de se faire une idée de ce que la vie sociale et économique des Etats-Unis sera devenue lorsqu'une autre moitié de siècle de progrès merveilleusement rapide aura plus que quintuplé sa richesse et plus que triplé sa population , et lorsque le nombre des personnes cultivant les arts et les lettres, et des personnes élevées pour jouir des plaisirs les plus raffinés de la vie, sera devenu relativement plus grand qu'il n'est aujourd'hui. Les changements des cinquante dernières années, pour aussi grands qu'ils aient été, pourront alors ne pas paraître plus considérables que ceux que les cinquante années suivantes auront apportés. La prédiction est même plus difficile dans cette sphère que dans la sphère du gouvernement, parce que les forces qui tendent à modifier la société sont plus nombreuses, comme aussi plus subtiles et plus complexes, et parce que non seulement la prospérité commerciale du pays, mais ses idées et sa culture sont plus sujettes que sa politique à être affectées par le cours des événements de l'Ancien Monde. Tout ce que je peux essayer de faire, cest, comme dans le chapitre précédent, d'appeler l'attention sur certains changements qui sont maintenant en train de s'effectuer, et de rechercher si les phénomènes dont nous sommes témoins

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sont dus à des causes permanentes ou à des causes transitoires. Je parlerai en premier lieu des changements économiques et de leur influence sur certains problèmes du jour, ensuite des mouvements de la population et des altérations possibles dans son caractère, en dernier lieu, des tendances qui semblent devoir continuer à affecter la vie intellectuelle et sociale de la nation.

Le trait économique le plus remarquable^ des années qui se sont écoulées depuis la guerre, a été la formation de grandes fortunes. 11 y a, dans le Fédéraliste, un passage écrit en 1788 où il est dit : « Les fortunes privées du Président et des Sénateurs, puisqu'ils doivent tous être citoyens américains, ne peuvent pas vraisemblablement être des sources de danger. » Même en 1833, Tocqueville fut frappé de l'égale distribution de la richesse aux Etats- Unis et de l'absence de capitalistes. Aujourd'hui, cependant, il y a, en Amérique, plus de millionnaires et plus de gens ayant un capital de 250.000 à 1. 000. 000 de dollars^ (1.250.000 à 5.000.000 de francs) que dans n'importe quel autre pays ; et dans quarante ans, l'Amérique comptera probablement à elle seule plus de grandes fortunes que tous les pays d'Europe réunis. Et ces immenses accumulations ne sont pas dues à la coutume et à des dispositions de lois, dispositions qui, en Angleterre, ont maintenu la propriété, et en particulier la propriété foni-iére, dans les mains d'un petit nombre en vertu de ce que l'on a appelé le droit de primogéniture, puisque, dans les Etats américains, l'influence de la loi s'est exercée dans une autre direction. Un testateur américain distribue ordinairement sa fortune entre ses enfants par égales parts. Pour aussi riche qu'il soit, il ne cherche pas à marier ses filles à des hommes riches, mais plutôt à des hommes se tirant d'affaire par leurs propres efforts. Et il est beaucoup plus porté que les Européens à employer une grande partie de ses richesses à des objets d'utilité publique, au lieu de s'en servir pour créer une famille. En dépit de ces forces

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dissolvantes, les grandes fortunes croissent avec la richesse toujours croissante du pays, et avec les occasions qu'il fournit d'amasser d'énormes monceaux d'or par des opérations hardies. Mais une aftaire exempte de spéculation peut, si elle est habilement conduite, rapporter de plus grands bénéfices que ceux que l'on peut en espérer en Europe, parce que, en Amérique, l'échelle des opérations est si grande, qu'un relativement faible pourcentage de bénéfices peut constituer un énorme revenu. Toutes ces causes sont vraisemblablement appelées à être permanentes, et aucune législation compatible avec les droits de propriété tels qu'on les entend maintenant, ne peut faire beaucoup pour les restreindre. Nous pouvons donc espérer que la classe des hommes très riches, des hommes assez riches pour trouver difficile de dépenser leurs revenus aux jouissances de la vie, quoiqu'ils puissent continuer à l'employer dans le commerce, continuera à s'accroître.

On peut prétendre que les grandes fortunes d'aujourd'hui sont dues au rapide développement de l'Ouest, de sorte qu'après un certain temps elles cesseront d'être aussi nombreuses, tandis que celles que nous voyons maintenant se seront émiettées. Le développement de l'Ouest doit, cependant, continuer pendant quarante ou cinquante années encore ; et, quoique les riches ne cherchent pas à maintenir leur fortune entière après leur mort par des moyens artificiels, beaucoup sont des fils de riches qui débutent avec un capital suffisant pour leur faciliter une plus grande accumulation. Il n'y a, jusqu'ici, que relativement, peu de carrières qui puissent rivaliser avec le commerce ; et il n'est pas au^si facile qu'en Europe de dépenser sa fortune dans les plaisirs. Les riches oisifs de l'Amérique qui, quoique relativement peu nombreux, sont cependant assez nombreux pour former une classe distincte dans les plus grandes villes de l'Atlantique, ne paraissent, en aucune façon, être la classe la plus contente de son sort.

Le développement de vastes fortunes a contribué à créer

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un problème politique, car ces fortunes sont devenues la cible des invectives des sections les plus extrêmes du Parti du Travail ou du Parti socialiste. Mais leur propagande prospérerait-elle au point de provoquer des attaques législatives contre la ricbesse accumulée^ ces attaques seraient dirigées (au moins en premier lieu) non contre les riches pris individuellement, mais contre les Compagnies incorporées, puisque c'est au moyen des corporations que la richesse a fait du mal. Quanta savoir pourquoi la puissance de ces corporations s'est beaucoup plus accrue aux Etats- Unis qu'en Europe et pourquoi elles sont plus souvent gouvernées par un petit groupe d'hommes, ce sont là des questions trop embrouillées pour qu'on puisse les discuter ici. Les Compagnies sont, pour bien des raisons, si utiles, qu'il ne paraît pas probable qu'on cherche d'une manière générale à rendre leur formation plus difficile ; mais je crois qu'elles seront, plus généralement qu'elles ne l'ont été jusqu'ici soumises^ à un impôt spécial, et que leur pouvoir de recevoir des franchises publiques et de s'en servir sera encore restreint. Quiconque considérera l'irresponsabilité du pouvoir que trois ou quatre hommes, ou peut-être un seul homme, peuvent exercer au moyen d'une grande corporation, telle qu'une Compagnie de télégraphe ou de chemin de fer, le mal qu'ils peuvent faire au public aussi bien qu'à leurs compétiteurs, l'audace cynique avec laquelle ils se sont souvent servis de leur richesse pour entraîner des fonctionnaires et des législateurs hors du sentier de l'honnêteté, quiconque, dis-je, considérera tout cela ne trouvera rien de déraisonnable dans le désir manifesté par les masses américaines de réglementer l'administration des corporations, et de restreindre le champ de leur action. La même remarque s'applique, avec une force encore plus grande, aux associations d'hommes non formées en corps mais agissant de concert, à ce que l'on nomme Trusts, c'est-à-dire des rings commerciaux ou des syndicats. Les quelques années ou peut-être les quelques décades qui vont suivre

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vont, en grande partie, être remplies par les efforts que l'on fera pour réglementer ces phénomènes d'un système commercial plus développé qu'aucun de ceux que le monde a vus jusqu'ici. Les avantages économiques de Tamalgamalion des chemins de fer et la tendance, dans toutes les sections du grand commerce, à absorber ou à supplanter le petit commerce, sont si marqués que les problèmes de ce genre semblent devoir devenir plus vastes et plus urgents qu'ils ne sont actuellement. Leur solution exigera non seulement une grande science juridique, mais aussi une grande sagesse économique.

Heureusement il n'y a que peu de signes d'une tendance à l'agrégation en ce qui regarde l'agriculture. Les seules grandes propriétés sont dans le Far West, en partiticulier en Californie, où elles sont un reste de l'époque espagnole ; on peut y ajouter quelques propriétés détenues par des Compagnies foncières ou par quelques spéculateurs privés dans les Etats du Mississipi Supérieur, propriétés qui sont en général vendues par petites fermes aux nouveaux colons. Le recensement de 1890 montre, certainement, un léger accroissement dans le nombre des personnes qui prennent en location les terres qu'elles cultivent. Tandis que l'augmentation dans le nombre des exploitations rurales, cultivées par le propriétaire durant la décade qui finit en 1890, n'était que de 9,56 Vo> celle des exploitations prises à ferme par le cultivateur était de 41.04 7o et celle des exploitations à colonat partiaire, de 19.65 Vo- Cela peut, cependant, être dû en partie au développement des petites exploitations cultivées par des nègres dans le Sud, en partie à l'habitude qu'ont un grand nombre de farmers de l'Ouest de se retirer de la culture lorsque la vieillesse approche, abandonnant leurs farms et vivant des fermages qu'ils en retirent; cela est dû aussi en partie à ce que des spéculateurs achètent des terres dans le voisinage d'une « ville à grand tapage » {boom town) en vue de profiter d'une élévation dans la valeur de ces terres. Si

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l'on prend le pays dans son ensemble, rien n'indique de sérieux changements dans les grandes propriétés (1). Dans le Sud, les grandes plantations sont plus rares qu'avant la guerre, et une grande partie de la récolte de coton est levée par des farmers paysans, comme le prouve le nombre des exploitations indiqué dans le recensement de 1890. Bien entendu, il se peut que la culture sur une vaste échelle puisse dans quelques régions être plus lucrative que celle des petits tenanciers ; l'agriculture, en tant qu'art, peut être encore dans son enfance, et la science peut modifier les conditions de production dans ce pays d'initiative. Mais, pour le moment, rien ne paraît menacer ce système de petite culture avec de petits propriétaires cultivant le sol sur lequel ils vivent, système qui contribue si puissamment au bonheur et à la stabilité de la République. Les motifs qui, en Europe, poussent les riches à acheter de vastes propriétés manquent ici entièrement, car nul n'acquiert soit le pouvoir politique, soit le status social en devenant un riche propriétaire foncier. Les changements dans les conditions économiques ont commencé à amener dans la population des changements qui sont appelés à exercer une grande influence sur l'avenir de la société et de la politique. Un changement de ce genre s'est effectué dans la Nouvelle-Angleterre durant les vingt-cinq dernières années. Son sol, relativement maigre et peu fertile, qui est généralement formé de durs rochers à une faible

(3) Sur les 4.564.641 exploitations agricoles relevées dans le censiis de 1890, 3.269.728 sont cultivées par le propriétaire et 1.294.913 sont affermées ; de celles qui sont cultivées parle propriétaire, il n'en est guère plus du quart qui soient hypothéquées. La pi'oportiou du nombre des habitations qui ne sont pas la propriété de ceux qui les habitent, mais qui leur ont été louées, est naturellement beaucoup plus élevée, étant de 63 pour cent pour l'ensembJe du pays et de 76 pour cent pour les villes de plus de cinquante mille habitants. Les résultats du census de 1900 ne sont pas encore publiés.

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profondeur de la surface et qui, en beaucoup d'endroits, a été culliv('' pendant près de deux cents ans, est maintenant dans l'impossibilité de soutenir la concurrence des terrains riches et vieriies de l'Ouest. L'ancienne race des yeomen de la Nouvelle-Angleterre a, par suite, commencé de vendre ses terres ou d'abandonner ses exploitations et d'émigrer vers la vallée supérieure du Mississipi où elle fait la prospérité des Etats du Nord-Ouest. Les terres que ces yeomen ont laissées vacantes sont fréquemment occupées par des immigrants, parfois par des Canadiens français, mais principalement par des Irlandais^ car peu d'Allemands ou de Slaves se rendent dans la Nouvelle-Angleterre ; et c'est ainsi que ce qui fut la partie la plus purement anglaise de l'Amérique est maintenant en train de devenir une des plus celtiques, puisque les villes elles-mêmes sont pleines d'Irlandais et de Canadiens. Dans le Massachusetts, par exemple, les personnes de naissance ou de parenté étrangères s'élevaient déjà en 1890 à 56 7o de la population, dans Rhode- Island à 58 Vo- H est impossible de ne pas regretter la disparition d'une société pittoresquement primitive que les nouvellistes et les romanciers nous ont rendue familière, avec son délicieux mélange de simplicité domestique et de vive intelligence. Parmi tous les types de vie rustique que, depuis les jours de Théocrite, l'imagination a embellis pour l'envie et le délassement des habitants des villes, ce dernier type a été pour la moderne Europe le plus vrai et non l'un des moins attrayants. Il aura bientôt disparu, et la vie des robustes fils des puritains des prairies du Nord- Ouest, vastes, pauvres et nouvelles, ne reproduira pas le caractère idyllique de leur ancien entourage. Mais les squatters Irlandais venus sur les fermes abandonnées élèvent leurs enfants dans de meilleures conditions que celles des cités américaines ou de leur île natale, et ils remplissent la Nouvelle-Angleterre d'une race vigoureuse.

Un autre changement pourra encore se produire lorsque, dans le cours de quelques décades, l'immigration commen-

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cera à se porter vers la région du Sud, dont la plus grande partie est restée encore en dehors du développement. L'ouest de la Caroline du Nord, le nord de la Géorgie et de l'Alabama et l'est du Tennessee possèdent d'énormes dépôts miniers dont un petit nombre seulement commencent à être exploités. Il y a de splendides forets ; il y a, en beaucoup d'endroits, un sol que l'on croit fertile et dont seulement une faible partie a été cultivée; en même temps, le climat n'est pas en général trop chaud pour le travail des blancs. Il paraît probable que lorsque les espaces vacants du Nord-Ouest ne seront plus assez vastes pour recevoir l'affluence continuelle des colons, ces réuions deviendront le siège d'industries attirant et employant une vaste population , et cette population pourra dans une large mesure venir des parties les plus surpeuplées des Etats du Nord^ apportant avec elle des mœurs et des idées qui activeront le progrès d'une portion arriérée du Sud et qui la mettront en plus parfaite harmonie avec le reste du pays. La mention du Sud fait surgir un certain nombre de questions, relatives à l'avenir des nègres et aux rapports qu'ils doivent conserver avec les blancs, questions que nous n'avons pas à discuter ici puisqu'elles ont été déjà examinées dans des chapitres précédents (Chapitres XCII et XCIII). L'alarme que l'accroissement de la population de couleur a excitée autrefois, a été un peu calmée par le censiis de 1890, qui montra que le nombre des nègres s'accroît plus lentement que celui des blancs, même dans le Sud , et qu'il forme une proportion de plus en plus faible par rapport à la population totale du pays. Le nègre est, sans doute, un lourd fardeau pour la civilisation américaine. Aucun problème ne semble devoir si longtemps s'imposer à la Nation, et si gravement mettre à l'épreuve le côté moral du caraclère national que ceux que soulève la présence des nègres. Il y faut beaucoup de patience et aussi beaucoup de sympathie. Le nègre, cependant, est nécessaire au Sud, car il est le seul qui puisse en cultiver le sol

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ardent et les plaines malsaines, et son travail a été profitable aux propriétaires de mines et aux maîtres de forges des régions minières dont j'ai déjà parlé. Ses progrés, depuis l'émancipation, ont été plus rapides que ne s'y attendaient ceux qui le virent en état d'esclavage, et on peut y fonder de grandes espérances. Loin de retomber dans sa paresse et dans sa barbarie, comme son parent des Antilles (où le travail de quelques semaines suffit pour nourrir une famille pendant toute une année), le nègre a, spécialement dans ces districts où il est le plus en contact avec les blancs, fait des progrès constants en instruction, en intelligence, en frugalité et en habitudes de travail. 11 n'y a, entre les blancs et les nègres, d'autre contact que celui qu'amène le travail, sauf dans les rapports que les philanthropes nouent avec le nègre pour l'aider, car les rapports sociaux, et par-dessus tout les mariages mixtes entre blancs et nègres sont rigoureusement interdits. Bien que les incidents de celte séparation sociale soient pénibles, et plus pénibles encore les explosions accidentelles d'illégale violence à l'égard des nègres accusés de crimes contre les femmes, les rapports entre les deux races ne sont pas, en somme, des rapports de mutuelle aversion et ne renferment pas actuellement des éléments de danger politique. Même si, dans quelques Etats, le nègre reste pratiquement exclu, de l'exercice du droit de suffrage, sa condition n'est pas ce qu'elle aurait été s'il n'avait jamais été investi de ce droit, car le fait qu'il est juridiquement un citoyen a élevé, à la fois, l'opinion que le blanc a de lui et l'opinion qu'il a de lui-même. De judicieux observateurs du Sud paraissent éprouver peu de crainte, et ils espèrent que, pendant encore de nombreuses années, le nègre, d'un naturel généralement doux et d'un commerce facile, se contentera de la position d'une caste inférieure qui est chargée des plus humbles travaux et qui, malheureusement, est représentée par une large part dans le nombre des petits délits, mais qui, néanmoins,

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s'imprégnera peu à peu des habitudes et des idées américaines et enverra dans les plus hautes situations un nombre lentement croissant de ses membres les plus capables. On pourrait croire que cette marche ascendante devrait être accélérée par la sympathie de la population de couleur du Nord qui, jouissant de plus d'occasions de s'élever, semblerait devoir faire des progrès plus rapides. Mais la race noire augmente relativement lentement jusqu'au 40" degré de latitude nord, et même là elle ne se mêle que rarement aux blancs et elle ne fait pas des progrès suftisants en richesse et en influence pour être capable de venir en aide aux nègres du Sud. Un écrivain très autorisé évalue le nombre des^ens de couleur à dix millions sur une population totale de quatre-vingts millions, et il ajoute que «vu l'étendue limitée du pays dans lequel les nègres ont un avantage sur les blancs par leur adaptation physiologique au climat, et l'avantage industriel des blancs là où les conditions climatériques sont égales, on peut se demander s'il va place dans le Sud pour une aussi vaste population (1) ». Deux autres questions relatives aux changements dans la population doivent être examinées avant de quitter cette matière. Il y a des Européens qui prétendent — et dans ce siècle de physiologie il est naturel de le prétendre — que révolution d'un type américain distinct par son caractère et par ses mœurs est une chose encore éloignée, parce que les éléments hétérogènes de la population (dans laquelle la proportion de sang anglais est plus faible<iujourd'hui qu'il y a cinquante ans) doivent mettre longtemps à se mêler et à se laisser assimiler. C'est là une opinion plausible ; cependant, je doute que les différences de sang aient toute

(1) Le général Francis A. Walker dans VEncyclopœdia Britannica, article United States. En 1790, la population de couleur représentait 19,3 pour cent de la population totale des Etals-Unis, et en 1880, seulement 13,1 pour cent. En 1890, le pourcentage était tombé à 11,9.

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rimportance qu'on veut bien leur attribuer. Ce qui frappe le voyageur, et ce que les Américains eux-mêmes lui signalent avec plaisir, c'est l'effrayant pouvoir dissolvant que les instiliitions, les mœurs et le:~ idées américaines exercent sur les nouveaux venus de toute race. Les enfants des Irlandais, des Allemands et des Scandinaves ressemblent certainement beaucoup plus aux Américains indigènes qu'on serait en droit de s'y d'attendre si l'on s'en ra^ por- . tait aux opinions aujourd'hui reçues sur l'hérédité; et il n'est pas ?ans intérêt de faire remarquer que la Nature a recommencé ici sur l'Ouest du Continent le procédé qui consiste à mélanger l'élément cei tique avec l'élément germanique et norrois, procédé qu'elle avait déjà empl.-yé dans la Grande-Bretagne il y a plus de mille ans. La proportion apportée par les éléments celtiques dans la population de la Grande-Bretagne (^c'est-à-dire les Pictes et les Gaëls du Nord de la Bretagne et ceux des Kymrys de la Bretagne du Centre et de l'Ouest, qui survécurent aux massacres des Angles et des Saxons aa v^ et au vr- siècle], par rapport aux éléments teutoniques (Bas-Allemand et Norrois) de celte population telle qu'elle était au xviie siècle, lorsque l'Angleterre commença à coloniser l'Amérique du Nord, est probablement une proportion beaucoup plus faible que celles des immigrants irlandais de l'Amérique par rapport aux immigrants allemands; de sorte que les relatives proportions de sang celtique et teulonique, telles que ces proportions ont existé chez les Américains d'il y a cent ans, n'ont pas été considérablement altérées par l'immigration irlandaise et allemande des sept dernières décades \^\).

(1) L'analogie peut être poussée un peu plus loin si l'on remarque que les Scandinaves, qui s'établissent actuellement dans les Etats du Nord-Ouest, sont arrivés en Amérique après les Celtes ou les Allemands, et, aussi, qu'ils y sont venus dans une proportion correspondant à celle qui existait entre les premiers habitants de la Grande-Bretagne et les Danois et les Norvégien»

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Ce parallèle peut sembler de pure imagination ; cependanU ceux qui insistent sur les caractéristiques de race et qui s'attendent à ce que le peuple américain de l'avenir soit sensiblement modifié par l'immigration, ne doivent pas oublier que, dans cette immigration, ni l'élément celtique ni l'élément teutonique n'ont été capables de dominer à ce point. J'ose croire, cependant, que l'atmosphère morale et intellectuelle dans laquelle les colons d'Europe sont entrés, a plus de force pour se les assimiler que leurs qualités de race n'ont de force pour la modifier, et que l'avenir de l'Amérique sera moins affecté par l'influence du sang nouveau que ne saurait le croire quiconque a étudié la démocratie américaine de notre époque. Le temps n'est pas encore venu de formuler des conclusions définilives sur ce très intéressant problème; aussi, je me perm.etlrai de dire simplement que l'influence de l'immigration européenne doit être cherchée, moins dans certaines nuances du caractère national qu'au point de vue économique dans l'eflrayante rapidité du développement agricole de l'Ouest, et au point de vue politique, dans les malheureux résultats qu'elle a eus sur la vie publique des villes, dans les explosions de violence qui peuvent lui être attribuées, particulièrement dans les districts miniers, et dans le ton étonnamment violent qu'elle a donné au suffrage universel. Une autre source de maux ne doit pas, non plus, passer inaperçue. Jusqu'ici, la meilleure preuve de la prospérité américaine a paru se trouver dans le genre de vie élevé que mènent les classes ouvrières du Xord, dans l'abondance de leur nourriture, dans la qualité de leurs vêtements, dans l'élégance et dans le comfort de leurs habitations, dans la décente tranquillité de leurs mœurs, et dans le goût que leurs lemmes montrent pour la lecture. Les colons de la dernière moitié du xix° siècle, quoique tout

qui injectèrent leur sang robuste dans les veines de la race anglaise à partir du ix^ siècle.

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d'abord bien en retard, à tous ces points de vue, sur les Américains indigènes, ont tendu à s'élever à leur niveau et, sauf dans quelques-unes des grandes cités, ont, après quinze ou vingt ans, adopté en fait la vie confortable des Américains. Mais durant les deux dernières décades, de nouveaux essaim? d'immigrants européens ont envahi l'Amérique, arrivant des pays situés dans la région orientale de l'Europe centrale, attirés qu'ils étaient par le bon marché de la traversée et par ce plus complet drainage, pour ainsi dire, des régions intérieures de l'Europe, drainage qui est dû à l'extension des chemins de fer (1). Ces immigrants, en grande partie de race slave, sortent d'une plus basse couche de civilisation que les immigrants allemands d'autrefois, et, comme ils parlent des langues étrangères, ils subissent moins facilement les influences américaines et, probablement aussi, sont moins susceptibles d'amélioration que les Irlandais. Le danger est que, s'ils continuent à arriver en grand nombre, ils pourront conserver leur niveau inférieur de décence et de comfort et compromettre ainsi, parmi les classes ouvrières en général, le maintien de ce niveau plus élevé qui a jusqu'ici prévalu dans presque tout le pays. Déjà les Etats-Unis qui, il y a trente ans, se réjouissaient des progrès de l'immigration, commencent à la considérer avec inquiétude ; des lois sont votées en vue d'interdire l'entrée non seulement de travailleurs soumis à un engagement, mais des criminels et des personnes qui risquent de devenir un fardeau pour la communauté (i).

(1) Les pourcentages les plus élevés de l'accroissement de la population étrangère étaient, de 1880 à 1890, les suivants : Personnes nées en Hongrie, 441 pour cent; en Russie, 411 pour cent; en Italie, 312 pour cent : en Autriche, 218 pour cent ; en Pologne, 203 pour cent.

(3) Ces lois sont naturellement d'une application difficile, parce que, lorsque les immigrants arrivent, il est rarement possible de dire quels sont ceux à qui l'entrée devrait être interdite comme pauvres ou criminels ; c'est pourquoi on a proposé de

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L'intrusion de ces éléments défavorables n'est pas le seul changement dans la population qui puisse causer de Tanxiété, Durant bien des années il y a eu un courant qui poussait le peuple des campagnes vers les villes. 30 7o des soixante-six millions d'habitants se trouvaient en 1890, dit-on, dans les villes dont la population dépasse huit mille habitants, et le passage du peuple de la vie rurale à la vie urbaine est d'autant plus rapide qu'il est dû non seulement à des causes économiques, telles que celles qui agissent dans tout l'Ancien Monde, et à l'esprit d'entreprise qui est si puissant chez la jeunesse américaine, mais aussi au dégoût que l'Américain indigène, — être plus sociable et plus amateur de distractions que le paysan anglais ou allemand, — éprouve pour l'isolement de la vie agricole et pour la monotonie du travail des champs (1). Même en 1844, R. W. Emerson écrivait : « Les villes drainent le pays de ce qu'il y a de meilleur dans la population, la fleur de la jeunesse des deux sexes s'en va dans les villes et le pays est cultivé par une classe très inférieure. » Depuis lors, les forêts de l'Ouest ont été abattues et les prairies de l'Ouest ont été labourées par les robustes fils de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York. Mais aujourd'hui encore, et dans l'Ouest à peine moins que dans l'Est, on se plaint de ce que les Américains indigènes, hommes et femmes, aspirent après la vie de la ville et laissent volontiers leurs villages aux nou-

charger les Consuls des Etats-Unis dans les ports européens d'examiner ceux qui se proposent de passer en Amérique, et de délivrer des certificats à ceux qui sont autorisés. Cependant, dans l'année qui finit au 30 juin 1892, l'entrée fut interdite à 2.801 personnes, l'immigration totale pour 1892s'élevantà 547,060.

(1) Il y a parfois manque de bras dans les farms de l'Est, tandis que les villes sont remplies d'individus sans travail.

Le pourcentage de la population urbaine par rapport à la population rurale, qui en 1790 était de 3,.3S fut en 1890 de 29,12. Dans les Etats du nord de l'Atlantique il était de 51,58 pour cent de la population de ces Etats. L'augmentation se produit surtout dans quelques grandes villes.

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veaux venus de l'Allemagne et des pays Scandinaves. II est au moins douteux qu'une population urbaine ait la vigueur physique que la population rurale a montrée, — une population qui, dans quelques Etats de l'Ouest, vous étonne par sa vigueur supérieure peut-être à celle que pourrait vous montrer n'importe quel Etat européen, — cela est au moins douteux, dis je, car. quoique les villes américaines aient des avantages hygiéniques plus grands que ceux de la plupart des villes d'Europe, l'intensité de leur vie urbaine est plus épuisante. Il est à peine besoin d'ajouter que, dans les districts les plus anciens et les plus civilisés, et parmi les sections les plus rafli nées de la population, l'accroissement de la population est beaucoup plus faible que parmi les classes les plus grossières et les plus pauvres.

Nous avons été habitués à considérer le principe de la sélection naturelle comme agissant sur le progrès de la race dans l'espèce humaine de la môme façon qu'il a agi dans les autres familles d'êtres vivants. Mais dans les communautés les plus avancées, ce principe est sujet à être renversé, et la partie de la population qui tend à se propager le plus est cette partie même qui est le moins apte à élever, ou même à maintenir le niveau moral et intellectuel^ aussi bien que le niveau physique, déjà atteint. Les mariages sont plus tardifs et les familles moins nombreuses parmi la classe la plus riche et la plus cultivée que parmi la classe la moins instruite et la plus imprévoyante ; les individus physiquement faibles et moralement indisciplinés ont un plus grand nombre d'enfants que les individus riches dont les qualités naturelles, aux âges de violence, alors que les hommes et les familles ne survivraient que grâce à leur force physique, leur auraient permis d'avoir l'avantage dans la lutte pour l'existence. C'est ainsi qu'une force, qui contribuait autrefois puissamment à l'amélioration d'une race nationale, a maintenant pris une autre direction et contribue au déclin des aptitudes avec lesquelles

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chaque homme est venu au monde. Ainsi, dans la Nouvelle- Angleterre et dans les Etats de l'Est en général, quoiqu'il y ait des familles, célèbres par le nombre d'hommes éminents qu'elles ont produits, qui fleurissent encore et comptent leurs cousins par centaines, il n'en est pas moins vrai que la race anglaise originale, si elle s'accroît, s'accroît moins rapidement que la race irlandaise ou allemande, et beaucoup moins rapidement qu'elle ne le faisait il y a soixante-dix ans (!) Cependant, ici encore, ce pouvoir assimilateur dont j'ai parlé vient en aide à h nation. Ceux qui sortent des classes les moins cultivées, qui n'appartiennent pas à ce que le D"^ Holmes appelle la caste des Brahmines, caste qui survit encore dans la Nouvelle-Angleterre et qui fut jadis puissante dans la Virginie, sont nourris del'esprit du pays ; ils absoi'bent sa culture et continuent ses traditions ; et, cela, ils le font d'autant plus volontiers que le sentiment d'égalité qui est partout fait que l'entrée d'un homme dans une classe supérieure à la sienne dépend uniquement de ses qualités personnelles.

Les lecteurs européens peuvent demander si le rapide développement non seulement de la richesse, mais des grandes fortunes aux Etats-Unis ne finira pas par créer une aristocratie de riches familles et, par suite, une nouvelle structure de la société. Je ne vois rien qui justifie cette manière devoir, non seulement parce que la classe la

(1) Le général F. A. Walker évalue le taux d'accroissement des blancs indigènes des Etats-Unis à 31,25 pour cent dans la décade qui va de 1870 à 1880, mais la proportion d'accroissement des blancs indigènes nés de parents indigènes n'est que de 28 pour cent. Le nombre moyen des personnes composant une famille est descendu, dans le cours de la même décade, de 5,09 personnes à 5,04. En 1890, ce nombre est encore tombé à 4,93, et. dans quelques Etats où la population est surtout composée d'indiuènes, celte moyenne est encore moins élevée : par exemple, Maine (4,40) ; New-Hampshire (4,31); InJiana (4.60), tandis que dans le Sud elle est relativement élevée, par exemple, Ouest Virginie, (5,43) ; Texas (5,44).

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plus riche aboutit par d'insensibles gradations de fortune à une classe ouvrière bien mieux dans ses affaires que la classe ouvrière d'Europe, mais aussi parce que la foi en l'égalité et l'amour de l'égalité sont trop profondément implantés dans le cœur de chaque Américain pour être déracinés par des changements économiques. Ils con>tituent les plus fermes croyances et les plus grandes passions du peuple. Ils contribuent, pour une large part, au bonheur du peuple ; et je me représente plus facilement les Etats-Unis sous la forme d'une Monarchie ou d'un groupe de petites Républiques, que les idées et les habitudes de l'Allemagne ou même de l'Angleterre établies sur le sol américain. Il peut exister une exclusion sociale, — des signes de cette exclusion sont déjà discernables — mais des reconnaissances visibles et patentes de différences de rang, soit dans l'emploi de titres héréditaires, soit dans la possession de privilèges spéciaux par classe, soit encore dans les habitudes de déférence d'une classe à l'égard de l'autre, impliqueraient une révolution dans les idées nationales et un changement dans ce que l'on peut appeler la composition chimique de l'esprit national, choses qui, entre toutes, sont celles auxquelles on est le moins en droit de s'attendre.

J'ai laissé, pour l'examiner le dernier, le plus difficile problème qui se présente à l'esprit lorsqu'on médite sur la société américaine. Dès ces premiers jours de la République où les Américains se rendirent compte qu'ils étaient des Américains et non simplement des colons anglais, il s'est posé une question du plus grand intérêt pour eux, comme elle l'est aujourd'hui pour le monde entier, à savoir quand, comment et sous quelle forme les Américains se développeraient en un type nouveau et véritablement national de caractère et de génie. En Î844, Emerson disait, s'adressant à ceux qui avaient vu récemment la coïncidence de deux phénomènes importants — l'extension des chemins

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de fer dans l'Ouest et l'établissement de lignes de navires à vapeur entre rAmérique et l'Europe :

(c Nous, dans Ips Etats de l'AUanlique, nous avons été par « nahire un peuple commerçant et nous nous sommes assimilé « facilement une culture européenne. Heureusement pour nous, « maintenant que la vapeur a fait de l'Atlantique un simple « détroit, l'Ouest vigoureux est en train d'introduire un nou- « vhI élément continental dans l'esprit national et nous aurons « encore un génie américain. Nous ne pouvons pas considérer « la liberté de ce pays unie à sa jeunesse, sans avoir le pres- « sentiment que ce pays aura des lois et des institutions pro- « portionnées à la majesté de sa nature. Avec des hommes « légiférant pour le territoire qui s'étend entre les deux océans, « entre les neiges et les tropiques, un peu de la gravité de la « nature se mêlera aux dispositions du code. »

Pius d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que ces lignes ont été écrites, mais bien des événements sont intervenus qui ont retardé la pleine expression des qualités nationales dans les lettreset dans les arts, aussi bien que dans les institutions, choses au moyen desquelles un peuple moderne révèle la nature particulière de son génie. Emerson aurait sans doute admis, en ISTi, que l'Ouest a moins introduit « un nouvel élément continental » qu'on ne l'avait espéré, et que la majesté de la nature n'a pas encore rempli le Congrès de ses inspirations. Probablement, une autre génération surgira, moins préoccupée du développement matériel que ne l'ont été les deux dernières, avant de voir apparaître l'expression de ces qualités nationales. L'Europe, qui avait coutume de prétendre, d'un ton d'orgueilleux dédain, que l'on n'avait à attendre de l'Amérique ni lettres ni arts — lorsque Châties Lamb disait que toute la côte de l'Atlantique lui apparaissait comme un comptoir couvert de marchandises — l'Europe est maintenant tombée dans le défaut contraire qui consiste à s'attendre à ce que le progrès des lettres et des arts suive pas à pas la grandeur maté-

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rielle du pays et en soit entièrement digne. Les Américains eux-mêmes — si l'on peut pardonner celte remarque à un étranger — se sont peut-être trompés en supposant que le jour de leur première colonisation ou le premier jour de leur indépendance ont été pour eux le point de départ d'une ère nouvelle, et que leur nouvel entourage et leurs institutions démocratiques ont fait d'eux un peuple plus complètement nouveau qu'on n'était en droit de s'y attendre de la part d'enfants de l'Angleterre, continuant à parler la langue anglaise et à être influencés par la lilllérature européenne. De même que les Protestants ont été capables d'oublier les traditions de l'Eglise du Moyen Age et de renoncer aux gloire? de saint Anselme, de saint Bernard et de Dante, de même les Américains d'il y a cinquante ans — car c'est là une méprise dont ils commencent à s'affranchir — cherchaient à se croire supérieurs, à tous les points de vue, à la société aristocratique dont ils se sont séparés, et ils s'attendaient à une élévation de leur caractère et à une originalité de leur littérature que ni l'ampleur de leur liberté ni les nouvelles conditions de leur vie ne pouvaient produire tout d'un coup chez les membres d'un ancien peuple.

Quelle sera la forme ou quel sera l'esprit de la littérature et de la pensée transatlantiques lorsqu'elles auront atteint leur maturité, c'est là une question sur laquelle je n'e>saierai pas de discuter, car les forces qui donnent leur forme à la pensée et à la littérature, sont les plus subtiles que l'historien puisse avoir à étudier. Je reviens à la tâche [)lus humble qui consiste à indiquer les causes dont le pouvoir déjà apparent est en train de produire une société comme on n'en a jamais vue en Europe. Nulle part au monde, il n'y a une telle multitude de lecteurs intelligents, instruits et cultivés. Il est vrai que, dans l'ensemble delà population, la plupart des hommes ne lisent guère que des journaux, et la plupart des femmes que des romans. Cependant, ils sont encore au nombre de plusieurs millions ceux qui se

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délectent et s'inspirent des produits les plus élevés de la pensée et de l'imaginalion ; et, comme ce nombre continue à augmenter, il se peut très bien que chaque nouvelle génération occupe un niveau plus élevé que celles qui l'ont précédée ; l'histoire et la science, et même la poésie, exercent un pouvoir comme elles n'en ont jamais exercé encore sur les masses d'aucun pays. Et les masses de l'Amérique paraissent devoir un jour constituer la moitié de l'humanité civilisée. Des personnes, actuellement vivantes, verront, avant de mourir, deux cent cinquante millions d'hommes habitant sur le territoire qui s'étend entre l'Atlantique et le Pacifique, obéissant au même gouvernement, parlant la même langue, lisant les mêmes livres. Une semblable société civilisée est tellement plus vaste qu'aucune autre dont l'histoire fasse mention, que nous pouvons à peine nous figurer quel sera son caractère ou quelle sera l'impression que fera son immensité sur ceux qui lui parleront. Le champ dans lequel s'exercera le pouvoir d'un écrivain sera un champ comme aucun écrivain n'en a jamais possédé ; et la responsabilité qui marche la main dans la main avec le privilège d'émouvoir une si grande multitude, s'étendra aux poètes et aux penseurs de l'Angleterre non moins qu'à ceux de l'Amérique.

Le même progrès auquel on peut s'attendre en ce qui regarde le goût littéraire et son influence, peut aussi se produire en ce qui regarde les autres éléments de ce que nous appelons la civilisation. En Amérique, les mœurs sont en train de devenir généralement plus polies, la vie plus régulière, l'égalité entre las deux sexes plus complète, les plaisirs raffinés plus facilement accessibles que parmi les masses de n'importe quel autre peuple. Et cette civilisation est parvenue à un degré d'unité et d'harmonie qui permet à une partie de la nation de mieux comprendre les autres parties, et aux impulsions intellectuelles de se propager plus rapidement en ondes lumineuses, que cela ne

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s'est jamais produit dans les beaucoup plus petits et plus anciens pays de l'Europe.

Quoique cette unité et cette harmonie fortifient la cohésion de la République, quoique cette culture si répandue puisse être appelée à triompher de? dangers économiques qui la menacent, elles ne sont pas entièrement favorables à la création intellectuelle ou à la variété et à l'intérêt de la vie. J'essaierai d'expliquer mon opinion en décrivant rimpression que ressent l'étranger qui va vers l'Ouest par le chemin de fer de New York à l'Oregon. Dansl'Ohio, il voit des communautés qui, il y a quatre-vingt-dix ans, étaient des groupes de cabanes failes de troncs d'arbres au milieu des forêts et qui sont maintenant des cités mieux fournies de toutes les nécessités de la vie raffinée et même luxueuse, que ne Pétaient New-York et Philadelphie à celte même époque. Dans l'IUinois, il voit des communautés qui étaient, en 1848, ce qu'était l'Ohio en 1805. Dans les nouveaux Etats de Dakota et de Washington, il voit des colonies qui viennent justement de sortir d'une grossièreté pareille à la grossièreté primilive de POhio et de l'IUinois, et il se dit que ce que l'Ohio est à présent, ce que l'IUinois est en train de devenir, les Etats de Dakota et de Washington le seront dans quelque vingt ans, puisque, grâce à la science, le développement marche avec une vitesse toujours plus grande. « Si je fais de nouveau cette route dans trente ans, se dit-il, je verrai, sauf dans quelques endroits que la nature a condamnés à la stérilité, partout la civilisation, une forme hautement développée de civilisation, s'étendant d'un océan à l'autre océan; la vie active, ardente et bien réglée de PHudson sera la vie de ceux qui habitent sur les rives du Yellowstone ou qui des vallées de la Californie contemplent les neiges du Mont Shasta. » Le Far West a été jusqu'ici, pour les Américains des Etals de l'Atlantique, le pays de la liberté, des aventures et du mystère, le pays dont les forêts et les prairies, avec leurs trappers à la poursuite des bêtes sauvages, et

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leurs Indiens parcourant dans leurs canots les dédales des lacs, ont louché leur imagination et fourni un fond de roman aux prosaïques conditions qui environnent leur existence. Tout cela aura disparu; et de même que le monde a lentement perdu tous ses mystères depuis le voyage de Colomb, de même l'Amérique, d'un bout à l'autre, sera pour les Américains ce que l'Angleterre est pour les Anglais. Quel nouveau décor de roman découvrira-t-on? Où l'imagination américaine de l'avenir cherchera-t-elle ses matériaux, lorsqu'elle voudra sortir des drames de la vie domestique? Où les esprits audacieux trouveront-ils un champ capable de stimuler leur énergie, lorsque le monde d'aventures de l'Ouest ne sera plus? Quelque chose manquera sur le Continent de l'Amérique du Nord, comme sur notre globe, lorsque tout sera connu et que les ondes de la civilisation auront couvert le sommet des plus hautes montagnes.

Celui qui vient de passer en revue le gouvernement et la société des Etats-Unis et qui essaie de voir quelle place ils occupent dans l'histoire du progrès du monde, ne peut réprimer un léger mouvement de désappointement lorsqu'il compare ce qu'il a observé et étudié avec ce que les idéalistes ont espéré, et ce que les Américains ont voulu établir. <i J'ai vu, dit-il, les dernières expériences tentées par l'humanité et aussi les dernières qu'elle peut espérer de tenter sous des conditions aussi favorables. Une race d'une énergie sans égale et douée d'une variété de qualités non encore dépassée, une race propre à la conquête aussi bien qu'aux arts pacilîques qui a couvert le monde des victoires de ses armes, et implanté ses lois dans des centaines d'îles, et qui a envoyé l'élite de ses enfants dans un nouveau pays, plein des bontés de la nature, leur ordonnant de croître et de multiplier, sans avoir à craindre des ennemis européens, et n'ayant à combattre que quelques-uns de ces maux que l'Europe doit à son pa&sé féodal. Ils ont multiplié jusqu'à ce que les jeunes plants d'il y a deux siècle*

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ont eu dépassé la souche mère; ils ont tiré de leur Continent une richesse que nul n'avait osé rêver; ils se sont tenus à l'écart des luttes de l'Ancien Monde et ils n'ont au monde aucun ennemi à redouter ; ils ont détruit, après une lutte terrible, la seule racine de mal que la mère patrie, dans une heure malheureuse, ait implantée parmi eux. Et, cependant, le gouvernement et les institutions de l'Amérique, aussi bien que sa civilisation industrielle, sont loin de cette République idéale que les philosophes d'Europe ont rêvée et que les Américains ont cherché à créer. » Le sentiment exprimé par ces paroles, que Ton entend souvent dans la bouche des voyageurs européens, est un sentiment bien naturel chez un Européen qui est surtout frappé de l'absence, en Amérique, de la plupart de ces causes de trouble auxquelles il a été habitué à attribuer les maux de l'Europe. Mais ce n'est là que l'expression de la surprise toujours nouvelle de l'humanité en découvrant sa propre faiblesse et son insuffisance. Pourquoi les philosophes en Europe ou les hommes pratiques en Amérique, se seraientils attendus à ce que la nature humaine changeât en traversant rOcéan ? lorsque surtout l'histoire était là pour leur dire que bien des idéals aussi hauts et bien des espérances aussi pleines de conhance que celles qu'ils avaient formées pour l'Amérique, avaient été engloutis dans la nuit. La vision d'un âge d'or a souvent miroité devant les yeux des hommes lorsqu'ils ont traversé de grandes crises, ou lorsqu'ils ont gravi quelque montagne de foi aux vastes horizons, comme, devant le voyageur, lorsqu'il a atteint les plus hauts pâturages du Jura, la ligne des neiges alpines s'élève et resplendit d'une céleste lumière. Une semblable vision vue par les païens de l'antiquité nous charme encore dans ce célèbre poème de Virgile que l'on regarda longtemps comme une prophétie inspirée. Une autre vision analogue remplit de joie l'âme des hommes pieux de l'époque de Constantin, lorsque l'Eglise chrétienne, triomphant de ses ennemis, sembla sur le point de réaliser le royaume du ciel

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sur la terre. Une autre encore apparut aux réformateurs du xvie siècle, qui s'imaginèrent que, lorsqu'ils auraient pu'^gé le Christianisme des éléments corrompus qui s'y étaient ajoutés, le monde serait de nouveau plein de la gloire de Dieu et que les hommes vivraient conformément à sa loi. Enfin, une autre vision semblable enivra les hommes, il y a un peu plus d'un siècle, lorsque l'on crut, ce qui était assez naturel, qu'en brisant les chaînes avec lesquelles la tyrannie religieuse et la tyrannie séculière avaient lié les âmes et les corps des hommes, et en proclamant le principe que le gouvernement résulte du consentement de tous et doit tendre à leur plus grand bien, il avait assez fait pour que les vertus naturelles de l'humanité pussent dé ormais assurer la paix et le bonheur des nations. Depuis 1789, bien des événements se sont produits et les hommes sont devenus moins enclins à mettre leurs espérances dans les réformes politiques. Ceux qui attendent encore des changements soudains une amélioration générale du monde, comptent sur une révolution industrielle et non sur une révolution politique, ou bien, dans leur impatience, ils cherchent à détruire ce qui existe maintenant, s'imaginant que quelque chose de meilleur pourra sortir de ce chaos. En Europe, où les penseurs ont rarement été moins optimistes qu'aujourd'hui, il en est beaucoup qui semblent avoir perdu l'ancienne foi dans le progrès ; beaucoup, aussi, qui^ lorsqu'ils passent en revue les expériences du long voyage de l'humanité, sentent que les montagnes qui apparaissent si belles vues de loin, effleurées ici par des torrents de lumière et là par l'ombre des nuages, cessent, quand on les traverse, d'être les Montagnes de délices, mais sont des monts flagellés par les tempêtes et déchirés par les torrents, avec d'énormes rochers au sommet et des mares stagnantes dans les vallées. Cependant, il en est d'autres qui, en considérant ce voyage, sont persuadés que, pour aussi lente que soit l'ascension de l'homme, elle est assurée; que si nous comparons chaque siècle avec celui

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qui l'a précédé, nous nous apercevons que le terrain qui semble, à une certaine époque, avoir été perdu est linalement reconquis ; nous voyons la nature humaine devenir de plus en plus épurée^ les institutions de plus en plus propres à assurer la justice, les occasions et les rapacités de bonheur de plus en plus grandes et de pins en plus variées, de sorte que l'erreur de ceux qui imaginèrent un idéal non encore atteint, est uniquement d'avoir oublié que cet idéal ne sera atteint qu'après bien du temps, bien de patients efforts, et à travers de nombreuses déceptions. Cette manière de voir un peu moins sombre est plus commune aux Etats-Unis qu'en Europe, car non seulement le peuple sent dans ses veines les pulsations de son jeune sang, mais il se souvient delà grandeur des maux qu'il a vaincus et il voit qu'il a déjà accompli bien des choses après lesquelles l'Ancien Monde a vainement soupiré. Le peuple des Etats- Unis se porte d'autant mieux qu'il espère davantage. Les Américains n'espèrent pas, comme autrefois leurs ancêtres, atteindre cet idéal facilement ou bientôt ; mais ils disent qu'ils veulent continuer à lutter pour s'en rapprocher, et ils disent cela avec un accent qui frappe le voyageur européen et lui communique un peu de leur confiance. L'Amérique a encore devant elle une longue série d'années pendant lesquelles elle jouira de conditions bien plus favorables que celles sur lesquelles peuvent compter les pays d'Europe. Et le jugement de ceux qui considèrent, non les qutlques privilégiés pour le profit desquels le monde semble avoirjusqu'ici créé ses institutions, mais l'ensemble du peuple, sera que l'Amérique représente le niveau le plus élevé, non seulement de bien-être matériel, mais d'intelligence et de bonheur, qu'ait encore atteint la race humaine.

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