‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 8 sur 58 · II. — /.(' parti du Sand Lot (emplacement sablonneux · texte numérisé non relu

II. — /.(' parti du Sand Lot (emplacement sablonneux

En 1877, la Californie eut à traverser des « temps rigoureux ». La grave dépression commerciale qui commença dans les Etats de l'Est, en 1878, et qui atteignit son dernier degré en 187G, avait atteint la côte du Pacifique et là elle se trouva encore aggravée par la baisse des actions minières. Les grandes découvertes de Bonanza, quelques années auparavant, avaient amené une période de spéculation effrénée. Tout le monde jouait sur les actions, depuis les rois des Chemins de fer jusqu'aux servantes. Maintenant les actions avaient baissé et chacun en reçut une grave atteinte. Les rois des Chemins de 1er pouvaient supporter leurs pertes, mais les employés, les commis de magasin et les ouvriers eurent beaucoup à soulïrir^ car leurs épargnes y avaient passé et un grand nombre restèrent accablés de dettes, avec leurs maisons hypothéquées et sans espoir de jamais se remettre à tlot. Le commerce était mauvais, le travail était rare, et pour celui qui restait encore, les Chinois, se contentant de salaires bien moindres, écrasaient de leur concurrence les travailleurs blancs. La populace {mob) de San-Francisco, grossie de tous les mineurs trompés dans leurs espérances, de tous

daient : « Seulement en lisant les séries de journaux des années 1877-80 inclusivement. •> Certains ajoutaient, qu'il y avait tant de mensonges dans les journaux, que même là il n'était pas possible de s'y renseigner exactement. Ne pouvant user de ce moyen, je fus obligé de me contenter de ce que je pouvais recueillir dans la conversation. J'ai cependant tiré profit d'un brillant article de M. Henry George, qui habitait alors San-Francisco, dans le Popular Science Monthly, août 1880.

80 LE KEARNEYISME KN CALIFORNIE

les ouvriers sans travail et de tous les individus attirés de leurs pays lointains par l'appât du bicn-èlre et de la richesse, se vit menacée de la famine, en même temps que les demeures splendides des spéculateurs qui, quinze ans auparavant, avaient tenu de petites boutiques, s'élevaient au milieu de la cité et que les journaux racontaient leurs somptueux festins. Dans les campagnes, les farmers n'étaient guère moins mécontents. Eux aussi avaient perdu « dans les actions » ; leurs fermes étaient hypothéquées et plusieurs d'entre eux étaient ruinés. Ils se plaignaient d'être écrasés par les prix de transport excessifs des Compagnies de chemins de fer, et ils demandaient pourquoi, étant les os et les nerfs du pays, ils devaient se fatiguer sans profit, tandis qu'autour d'eux les millionnaires et les riches obligataires de l'Est retiraient de larges bénéfices du trafic que la charrue du laboureur et le pic du mineur avaient créé.

Mais, à la campagne comme à la ville, on avait horreur de la politique et des politiciens. La législature était presque entièrement composée des chercheurs d'emplois de la ville ou de petits avocats (lairijers) de campagne, hommes nécessiteux et d'un esprit étroit. Ceux qui avaient assez d'honnêteté pour ne pas être « accaparés » par les grandes corporations, n'étaient pas assez intelligents pour déjouer leurs desseins. On avait coutume de dire dans l'Etat que chaque nouvelle législature était pire que celles qui l'avaient précédée. La réunion des représentants du peuple était regardée avec une certaine anxiété, leur séparation, avec joie.

A chacune d'elles était appliquée quelque épithète injurieuse. L'une était la législature des « mille ivrognes » (of a thousand drinks); une autre, la législature des « mille voleurs » {ofa thousand steaisj. Le gouvernement de Comté ne valait guère mieux ; le gouvernement de la cité était même pire. Les juges n'étaient pas corrompus, mais la plupart d'entre eux, vu les modiques salaires qu'ils rece-

valent, étaient, cela va sans dire, des hommes inférieurs, incapables de lutter contre Tavocat qui plaidait devant eux. La justice criminelle, tant à cause de la faiblesse du jury qu'à cause de la confusion inextricable des lois et des défauts du code récemment adopté, était hésitante et incertaine, et les malfaiteurs demeuraient souvent impunis. Gela devint un proverbe que vous pouviez impunément commettre un meurtre si vous preniez l'avis des meilleurs jurisconsultes.

Ni Démocrates ni Républicains n'avaient fait ou ne paraissaient avoir fait quelque chose pour remédier à ces maux et pour améliorer la condition du peuple. Ils ne s'occupaient (c'est du moins ce que l'on pensait) qu'à chercher des places ou des occasions de tripota|:;es et ils étaient toujours susceptibles d'être achetés par une puissante corporation. Les ouvriers devaient se tirer d'affaire eux-mêmes; il fallait une marche nouvelle et un nouveau point de départ. Bref, l'occasion était mûre pour un démagogue. Le destin se montra secourable aux Californiens en leur envoyant un démagogue d'un caractère commun, bruyant et présomptueux, mais manquant totalement de prévoyance politique et de perspicacité.

Vers la fin de 1877, une réunion fut convoquée à San- Francisco pour témoigner de la sympathie aux grévistes de Pittsburg en Pennsylvanie. Leur violence tumultueuse, qui avait jeté l'alarme dans toutes les classes respectables de l'Amérique, avait, au contraire, réjoui les travailleurs mécontents, occupés sur les lignes ferrées de Californie, les- . quels projetaient alors de se mettre en grève, menacés qu'ils étaient de voir réduire leurs salaires. Quelques paroles violentes prononcées dans cette réunion et exagérées encore par les journaux, poussèrent les hommes d'affaires effrayés à former une sorte de comité de salut public, ayant à sa tête le président du comité de Vigilance de 1856, homme capable et résolu. Les personnes qui en faisaient partie parcoururent pendant quelques jours les rues de la ville, IV 6

armés de cannes pour empêcher les Chinois d'être attaqués; mais ils ne lardèrent pas à comprendre qu'il n'y avait aucun réel danger et l'incident n'eut d'autre résultat que de provoquer une plus grande irritation chez les classes pauvres qui s'aperçurent que les riches avaient peur d'elles et qui se disposèrent par conséquent à se montrer pleines de dureté à leur égard. Bientôt après, eut lieu une élection de fonctionnaires municipaux et de membres de la législature d'Etat. La lutte électorale, comme cela se produit toujours en Amérique, lit naître une foule de clubs et autres organisations dont le but était de représenter les divers partis ou sections d'un parti ; parmi ces organisations, il y avait un corps se désignant sous le nom de o. Union des Ouvriers et du Travail » {Workinfi mens Tradeand Labour Union) ; le secrétaire de ce corps fut un certain Denis Kearney (1). Lorsque l'élection fut passée, Kearney déclara que V Union ne serait pas dissoute et formerait un parti ouvrier. Kearney était irlandais de naissance ; quoiqu'il ne fût qu'un simple camionneur, il avait quelque expérience comme marin et il avait un certificat de patron de vaisseau master). Il avait conservé dans son industrie une réputation d'honnêteté et d'assiduité, jusqu'à ce que quelque ami « le mit dans les actions» ; la perte de ce qu'il espérait gagner Je poussa, dit-on, dans l'agitation. 11 avait acquis quelque facilité dans l'art de la parole, grâce à une certaine pratique dans un club du dimanche où l'on discutait et qui s'intitulait le Li/cciim of Self Cnlfure. Un Lycée pour s'instruire soimême a l'air d'être une chose aussi inoffensive qu'un Congrès de la Science sociale, mais il est des époques où même les Sociétés de culture mutuelle peuvent être dangereuses. Le langage de Kearney, à la fois retentissant et violent, lui attira bientôt un auditoire. A l'Ouest de San-Francisco, à l'endroit où l'on traverse la péninsule allant du port à l'Océan, existait un terrain vaste

(1) Voir la note à l'appendice, à la fin de ce volume.

et ouvert, disposé pour recevoir des constructions, mais sur lequel on n'avait pas encore bâti ; il était couvert de sable et à cause de cela il portait le nom de Sand Lot (emjdacement sablonneux). C'est Là que la populace avait coutume de tenir ses réunions ; c'est là que Kearney forma son parti. Tout d'abord, son auditoire était en majeure partie composé de vagabonds ; mais un des deux grands journaux se fit le défenseur de sa cause. Ces deux journaux^ la Chronicle et le Moruing Call, étaient en lutte l'un contre l'autre, et le premier, voyant dans ce nouveau mouvement une occasion de se mettre en vue, d'avoir des nouvelles à sensation et d'augmenter sa vente parmi les ouvriers, prit ardemment fait et cause pour le parti du Sand Lot. L'un de ses reporters avait été chargé de donner aux discours de Kearney une forme plus littéraire, car l'orateur était un homme d'une instruction incomplète avec des idées qu'il puisait principalement dans la presse quotidienne. Les avis que lui donnait la Chronicle dans ses comptes-rendus et dans ses articles, en échange desquels il engageait ses ouvriers à acheter le journal, firent bientôt de lui un personnage; sa situation fut finalement assurée lorsque, avec plusieurs autres orateurs, il fut arrêté et poursuivi pour excitation à Témeute, à la suite des discours incendiaires prononcés dans une réunion sur le Nob llill, une de ces collines escarpées qui font de San-Francisco une des villes américaines les plus pittoresques. Les poursuites n'aboutirent pas et Kearney fut un héros populaire. Les employés et les meilleures classes de citoyens commencèrent maintenant à suivre ses réunions, quoique beaucoup s'y rendissent encore par pure curiosité comme ils seraient allés cà un cirque; le W. P. C. (Workingmeii's Party of California) (Parti ouvrier de Californie) fut organisé sous forme de parti régulier, embrassant tout le territoire californien, avec Kearney pour Président. L'Assemblée du Sand Lot, à laquelle se rendaient depuis longtemps tous ceux qui se sentaient fortement attirés par « des choses

nouvelles » et toutes les classes de mécontents, se réunissait tous les dimanches après midi pour applaudir aux dénonciations des corporations et des monopoles, et pour voter des « résolutions » contre les riches en général ; aussi, elle devint bientôt un centre politique de San-Francisco, et, oràce aux comptes rendus de quelques journaux et aux attaques des autres, elle souleva ie peuple dans tout l'Etat de Californie. Le Moniing Call avait maintenant suivi l'impulsion de la Chrotiicle, essayant de renchérir encore sur la protection des ouvriers. Il n'y avait rien de positif, rien d'inductif ou de pratique dans les longues tirades ou dans le programme du parti, mais une foule en plein air n'est pas une réunion scientifique, et le langage le plus violent est toujours celui qui suscite les plus vifs applaudissem-enls. Kearney ne manquait ni d'adresse ni de sagacité; il savait très bien se mettre au premier rang et s'y faire une réputation d'honnêteté farouche ; il s'habillait comme un ouvrier et ne recherchait aucun emploi; et en même temps qu'il dénonçait les politiciens comme des voleurs, et les capitalistes comme des vampires {blood-suckers), et qu'il les menaçait du feu et de la corde s'il n'était pas tenu compte des revendications du peuple, il s'efforçait d'éviter les infractions directes à la loi. Une fois, il tint une réunion sur le Nob mil, à côté des habitations des magnats de la Compagnie centrale du Pacifique, et, là, montrant leurs maisons et le feu de joie qui marquait la place de la réunion, il insinua que ces puissants méritaient qu'on mît le feu à leurs maisons, mais il se garda bien de dire qu'il fallait l'y mettre tout de suite. Une autre fois, il dit à ses partissns d'attendre quelque temps, jusqu'à ce que son parti eût fait passer son candidat à la place du Gouverneur de l'Etat : « Alors nous aurons l'autorité de la milice et les arsenaux ; alors nous pourrons aller au bassin de la Compagnie maritime du Pacifique et repousser les vaisseaux qui nous apportent des Chinois (1). »

(1) Dans une première agitation, le yard de cette Compagnie

Ces harangues excitaient un enthousiasme immense. Kearney recevait des couronnes de fleurs, et, dans une circonstance, lorsqu'il sortit de prison, il fut porté en triomphe par ses partisans dans son propre char de camionneur ; les reporters des journaux se pressaient autour de lui pour avoir des interviews ; des politiciens influents venaient quémander ses faveurs en cachette. Le mécontentement, qui existait dans les rangs de la classe ouvrière, était la principale cause des progrès de son parti, car il faisait des progrès ; et, quoique San-Francisco lut le centre de sa force, il avait des clubs à Sacramento et dans d'autres villes, et tous ces clubs étaient dirigés par la Convention de San-Francisco que présidait Kearney. Mais il y avait encore d'autres causes qu'on ne saurait passer sous silence. L'une était la défiance qu'inspiraient les fonctionnaires de l'Etat et de la cité.

L'administration municipale de San-Francisco était loin d'être intègre. Les fonctionnaires s'enrichissaient, tandis que le pavage des rues, la canalisation des égoûts et l'éclairage étaient scandaleusement négligés ; la corruption et les tripotages politiques étaient entrés même dans l'administration des écoles, et des spiritueux étaient vendus de tout côté, car les cabaretiers s'entendaient avec les chefs de la police pour éluder l'application des lois. Une autre cause, encore, c'était l'appui prêté à leurs compatriotes par les Irlandais, qui formaient une partie mécontente et turbulente de la population, par les classes inférieures des immigrants allemands, et par les hommes du littoral, qui constituent aussi un élément important dans ce grand port, et même un élément dangereux (comme autrefois à Athènes) en quelque endroit qu'il se trouve. L'activité de la Chronide y fut aussi pour beaucoup, car ce journal était bien rédigé, il allait partout, et il continuait à donner aux harangues de

fut attaqué, mais la seule personne tuée fut un garçon (un des constables spéciaux qui le défendaient) dont le fusil éclata.

8H LE KEARNEYISME EN CALll'ORNlE

Kearney un pi(iiianL et une Ibicc qui donnaient au discours imprimé toute la puissance que donnait aux paroles la voix même de l'orateur. Quelques-uns pensent que, dans cette conjoncture, les capitalistes avaient voulu acheter la Chronicle (en supposant qu'ils eussent pu le faire secrètement) et que si son éditeur et propriétaire a été si maltraité, c'est qu"il n'avait pas voulu se laisser acheter (1). Les journaux jouèrent certainement un grand rôle dans ce mouvement ; en représentant le parti ouvrier comme étant déjà une force, ils lui donnèrent la force qu'il n'avait pas. Mais, cependant, la cause la plus importante ce fut la haine populaire à l'égard des Chinois. Cette haine est si forte en Californie que tout parti qui peut se faire son représentant est certain de faire fortune. Les anciens partis, quoique dénonçant tous les deux dans leurs Conventions l'immigration chinoise, et quoique demandant des lois contre elle, n'étaient cependant pas parvenus à l'arrêter au moyen des lois de l'Etat, et ils n'avaient pu encore obtenir des lois fédérales l'interdisant. Ils avaient, par conséquent, perdu la confiance des masses sur ce point, tandis que le parti du Sand Lot, dont les chefs avaient été inquiétés à cause de la iérocité de leurs attaques à l'égard des Chinois, gagna cette confiance et devint le parti « anli-mongolien » par excellence. Comme Caton par son Delenda est CartlKn/o, Kearney finissait toutes ses allocutions par ces mots : « Et

(i) Cet éditeur devint, dans la suite, célèbre dans toute i"Aniérique par ses « difficultés » avec un des principaux ministres Baptistes de San-Francisco. II avait tiré sur ce ministre dans la rue, de derrière le store d'une voiture, et, par ce fait, il le rendit si populaire que le W. P. C. en fit son candidat pour les fonctions de maire. La sanglante querelle, cependant, ne fut pas apaisée par ce service involontaire, car le fils du clergyman se rendit bientôt après aux bureaux de la Chronicle et tua le directeur. Le jeune homme fut poursuivi et, bien entendu, acquitté. 11 n'avait fait que se conformer au droit coutumier des peuples primitifs. Ce droit survit encore en Albanie, et il est à peine éteint en Californie.

quoi qu'il arrive, il faut que les Chinois s'en aillent. » Où étaient, pendant ce temps, les anciens partis, et quelle était leur attitude par rapport au nouveau ? En Amérique, il est si difficile de créer un nouveau mouvement en dehors des lignes régulières des partis, que, lorsqu'un semblable mouvement a acquis une certaine puissance, nous pouvons conjecturer que des causes spéciales ont affaibli ces anciens partis. Ces causes existaient en Californie. La Californie est si éloignée de l'Atlantique et des Etats du Mississipi et a été si occupée de ses propres affaires — la guerre de Sécession elle-même ne l'intéressa pas comme elle intéressa les contrées situées à l'est des Montagnes Rocheuses — que les deux grands partis nationaux ont relativement peu de prise sur ses habitants. La question chinoise et la question des chemins de fer rejetèrent dans l'ombre les questions des partis réguliers. Aucun des deux partis ne s'était montré capable d'apporter une solution à la première — et les deux partis étaient soupçonnés de transiger secrètement au sujet de la seconde. Tous les deux étaient tombés dans le discrédit qui s'attache à tout parti dans les temps difficiles, lorsque le peuple est pauvre et voit que l'argent de ses impôts a été mal dépensé. Le parti du Sand Lot s'appuyait principalement sur les Démocrates qui, ici comme dans l'Est, forment la majeure partie de la populace ; c'est pourquoi les progrès de ce parti ne furent pas très mal vus des Républicains, parce qu'ils y voyaient une cause de division et d'affaiblissement pour leurs anciens adversaires, en même temps que les Démocrates, espérant l'accaparer à la fin, ne lui opposaient qu'une faible résistance. Aussi, le parti du Sand Lot ne se développa que plus rapidement et, bientôt après, il eut une liste à lui aux élections de l'Etat €t de la cité. Il eut la plupart des emplois de la cité et, lorsque le peuple fut consulté sur le point de savoir s'il y avait lieu de rédiger une nouvelle Constitution pour la Californie, il vota l'affirmative et il triompha.

Les hoodhmis (vagabonds) et autres mauvais garnements,

qui composaient l'aiidiloire (1) lors des premières réunions du Sand Loi, n'auraient pas eu cette puissance. Mais le W. P. C. (Parti ouvrier de Californie) avait maintenant avec lui les sullVages importants des meilleures catégories d'ouvriers, des employés et des pelits boutiquiers. Dans les districts ruraux, il avait encore de plus puissants alliés. Ce que Ton appela le mouvement des Grangers (agriculteurs') s'était étendu des Etats du Mississipi supérieur jusqu'à la Californie, et il enrôlait les farmers dans une campagne contre les Compagnies de chemins de fer et autres « monopoles » et corporations. Obtenir une réduction des tarifs relatifs aux marchandises et aux voyageurs, empêcher les Compagnies de chemins de fer de se liguer avec la Compagnie des vaisseaux à vapeur de Panama (Panama Steamship Company), réduire les dépenses publiques, mettre une plus large part d'impôts à la charge des riches, et, d'une manière générale, « serrer la sangle ))/t/;k7/ /au capital — tels étaient les différents buts que se proposait le parti des Grangers ; quiconque connaît la Californie regardera ces efforts comme étant tout à fait justifiés. Le seul moyen d'aboutir, c'était d'établir une nouvelle Constitution, non seulement parce que ces buts ne pouvaient être atteints sous la Constitution existante (votée en 18-49 et modifiée dans la suite sur plusieurs points), mais aussi parce que le peuple a une autorité plus directe sur une Convention faisant une Constitution que sur l'action d'une législature. Les délégués à la Convention se mettent directement à l'œuvre en sortant de l'élection ; ils n'ont ni le temps d'oublier, ni celui de chercher le moyen de se dérober et leurs engagements risquent moins d'être « gagnés » par les capitalistes. Ils ne forment qu'une Chambre, tandis que la législature en forme deux. Il n'y a pas de gouverneur pour

' 1) Le terme « Iioodlums » sert à désigner ceux qui sont appelés en Australie « larrikins », et à Liverpool co/vicz-toî/s ( garçons de carrefours;, jeunes gens oisifs, pleins de mauvais instincts.

s'interposer avec son vélo. La rareté et l'importance du fait captive l'attention publique. Aussi, une nouvelle Constitution fut instamment réclamée par le peuple, et dans une élection qui eut lieu à ce sujet, de nombreux suffrages furent apportés dans ce sens par les farmers de la campagne aussi bien que par les travailleurs des villes, précisément parce qu'une nouvelle Constitution promettait un recommencement et semblait devoir faire avancer les anciens partis. Comme il arrive souvent^ les « bons citoyens » qui devaient avoir vu le danger qu'il y avait à établir une nouvelle Constitution dans un temps où régnait une telle excitation, se montrèrent apathiques et mal organisés.

Bientôt après, dans le courant de l'été de 1878, arriva le moment de choisir des délégués à la Convention chargée d'établir la nouvelle Constitution. Le Parti ouvrier obtint plusieurs sièges dans la Convention, mais ses candidats étaient pour la plupart des hommes ignorants, sans expérience et sans initiative (l). Parmi les légistes qui obtinrent une représentation importante, plusieurs étaient liés par des rapports d'affaires avec les grandes corporations et, par suite, étaient tout disposés à défendre les intérêts de ces corporations, aussi bien que ceux de leur profession. On peut ajouter en toute justice que la plupart d'entre eux, b. cause de leur respect pour les principes du common law et pour les saines doctrines constitutionnelles, lirent tout leur possible pour réprimer les chimériques extravagances de leurs collègues. Cependant,

(1) Trois ans aprî-s, il circulait encore des anecdotes sur l'ignorance des délégués. Lorsque la clause interdisant « d'affaiblir par une loi la force des contrats » (disposition empruntée à la Constitution fédérale» fut discutée, un délégué de San-Francisco, s'y opposa. Un émineut juriste du barreau californien, ayant reconnu, en l'homme qui faisait cette opposition, un petit tapissier qui avait coutume de venir exécuter certains petits travaux chez lui, lui demanda pourquoi. Le tapissier répondi . qu'il désapprouvait entièrement les contrats, parce qu'il était d'avis que le travail devait être fait par des ouviiers à la journée.

les délé^ïUL'S des ouvriers, unis aux délégués plus nombreux et moins corruptibles des farmers, arrivèrent en grande partie à leur but et donnèrent naissance à celle Constitution surprenante qui régit aujourd'hui la Californie.

Page 1