‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 9 sur 60 · POURQUOI LES MEILLEURS CITOYENS · texte numérisé non relu

POURQUOI LES MEILLEURS CITOYENS

téressés qui se font élire principalement parce qu'ils ont le sentiment de leurs devoirs de citoyens et dont la présence tient en respect les simples professionnels.

Cependant, cette première réponse n'est pas complète, car il faut avouer que la proportion des hommes éminents au point de vue social ou intellectuel, qui entrent dans la vie publique, est inférieure en Amérique à ce qu'elle est, depuis un siècle, dans chacun des pays libres de TEurope. Ce fait indique-l-il un manque de dévouement au bien public?

Il est à désirer que, dans tous les pays, l'amour du. bien public soit le principal molif qui pousse les hommes à entrer dans la vie publique. Mais en est-il ainsi quelque part maintenant? En a-t-il jamais été ainsi dans l'histoire d'une nation ? Qu'un Anglais renonce pour un instant à cette attitude d'homme irréprochable trop fier de sa droiture que les étrangers reprochent communément aux Anglais, et qu'il se demande combien il y a de politiciens de sa connaissance, dans son pays, qui soient entrés dans la vie publique pour des motifs avant tout patriotiques, combien il y en a qui aient été entraînés par l'amour de la renommée ou du pouvoir, par l'espoir de s'élever dans l'échelle sociale ou d'étendre leurs relations commerciales. Il n'y a rien qui soit nécessairement mauvais dans ces formes de l'ambition ; mais si l'on voit qu'elles jouent un rôle important dans la vie publique d'un pays et un rôle peu important dans la vie publique d'un autre, il faut s'attendre à ce que celui-ci compte, parmi ses hommes d'Etat, moins de personnages d'une intelligence et d'une énergie supérieures.

Or, il y a, aux Etats-Unis, plusieurs raisons, à la fois constitutionnelles et sociales, indépendantes de la moralité politique et du patriotisme, qui font que les citoyens les plus capables sont moins disposés à se lancer dans la vie politique qu'ils ne le seraient dans des conditions différentes, ou que les hommes de la même classe en Europe. J'ai déjà indiqué quelques-unes de ces raisons, mais je vais les récapituler brièvement ici, parce qu'elles sont particu-

lièrement importantes pour expliquer le sujet de ce chapitre.

L'absence d'une capitale sociale et commerciale est une des causes. Pour être politicien fédéral, il faut habiter Washington, c'est à-dire abandonner ses amis, sa profession, ses affaires, ses fonctions publiques locales. Mais c'est au contraire une attraction, pour beaucoup d'Anglais ou de Français, que d'habiter Londres ou Paris.

En Amérique, il n'y a aucune classe qui soit rialurellement préparée à se lancer dans la vie politique publique, il n'y a presque pas de familles qui aient une soite de droit héréditaire à servir l'Etat. Personne ne peut se faire élire de bonne heure et facilement grâce à son nom ou à ses relations de famille, comme cela arrive encore dans plusieurs pays d'Europe.

En Angleterre ou en France, celui qui veut arriver aux hautes sphères de la vie publique peut se présenter dans plus de cinq cents circonscriptions. S'il lui est impossible de se faire élire dans sa ville ou dans son comté, il va ailleurs. Aux Etats-Unis, il ne le peut pas. Si son district est déjà représenté par un membre de sort parti, il n'y a rien à faire, à moins qu'il ne s'abaisse à ruiner et à supplanter ce membre à la Convention suivante, chargée de désigner les candidats. S'il a été élu et qu'il lui arrive de ne pas être désigné de nouveau par la Convention ou de ne pas être réélu, il ne peut rentrer au Congrès par aucune autre porte. Le fait qu'un homme a servi l'Etat ne lui donne aucun droit à continuer de le servir. Dans l'Ouest, on a établi le système du roulement. La carrière politique est donc trop précaire pour que les hommes de valeur et d'une haute intelligence n'hésitent pas à ren)brasser. Ils ne peuvent pas briser leur carrière pour un simple accident (1).

(I) En Suisse, la tendance à réélire les nn^mes hommes comme membres de la législature ou comme fonctionnaires publics a fait autant de bien en politique que la tendance contraire a fait

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