‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

Rien ne semble plus juste et plus conforme au génie des institution s démocratiques que le système que j'ai exposé et d'après lequel le choix des candidats-fonctionnaires du parti est laissé à l'ensemble du parti lui-même. Une méthode qui permet de choisir le candidat qui a le plus de chance d'être soutenu est bien faite pour éviter les discordes et le gaspillage de force qu'entraîne l'apparition d'un candidat rival dans le même parti. En outre, le caractère démocratique de cette méthode exclut l'absolutisme d'une clique et reconnaît la souveraineté du peuple. C'est une méthode simple, uniforme et entièrement conforme au principe qui l'inspire.

Pour comprendre comment elle fonctionne dans la pratique, il faut faire la distinction entre deux sortes de collèges électoraux ou circonscriptions électorales. Le premier groupe se trouve dans les grandes villes dont la population dépasse plus ou moins 100.000 âmes et dont le nombre s'élève, dans l'Union, au-dessus de 30. L'autre comprend les circonscriptions des petites villes et des districts ruraux. Ce que j'ai à dire concerne surtout les Etats du Nord, c'està-dire les anciens Etats Libres, parce que les conditions où se trouvent les Etats du Sud sont encore exceptionnelles à cause de la population considérable de nègres ignorants, parmi lesquels les blancs, ou plutôt la bonne classe des blancs, constituent une aristocratie.

On peut se rendre compte des résultats du système qui consiste à choisir des candidats en examinant ce système à deux points de vue. Le choix des candidats-fonctionnaires est-il réellement libre, c'est-à-dire représente-t-il la volonté et l'opinion libre des votants en général ? Les postes sont-ils occupés par des hommes d'une probité et d'une capacité suffisantes pour pouvoir s'acquitter de leurs devoirs.

A la campagne, en général, c'est-à-dire dans les districts ruraux et dans les petites villes, ces deux conditions sont assez bien remplies. Il est vrai que beaucoup d'électeurs ne se rendent pas aux primaires. Le choix des délégués et des candidats est laissé à la partie de la population qui s'intéresse le plus à la politique, et dans celte partie les attorneys locaux et les personnes qui aspirent aux fonctions publiques ont beaucoup d'influence. Ceux qui recherchent le poste de délégué aussi bien que ceux qui recherchent les emplois publics, sont rarement les citoyens plus énergiques ou les plus intelligents, mais c'est parce que ceux-ci ont quelque chose de mieux à faire. Il serait déçu l'observateur venu d'Europe qui s'attendrait à voir, dans les postes du gouvernement de l'Etat ou du gouvernement local^ des hommes cultivés et appartenant aux hautes classes, comme cela a lieu en Angleterre, surtout dans l'Angleterre rurale, ou en Italie, ou même dans certaines parties de la France ou de la Suisse rurales. Mais il faut que les démocraties soient démocratiques. L'égalité veut être parfaite ; et vous ne pouvez pas vous attendre à ce que des citoyens, pénétrés de son esprit, aillent, le chapeau à la main, prier leurs riches voisins de devenir leurs délégués, leurs fonctionnaires pour la ville ou le comté, leurs membres du Congrès. Il faut dire que, quoiqu'il n'y ait pas en Amérique de différence de rang, dans le sens européen, une grande fortune ou une intelligence supérieure ne nuisent pas à la candidature d'un homme; au contraire, dans beaucoup d'endroits, elles augmentent ses chances de succès. Si de tels hommes ne sont

pas ordinairement choisis, c'est pour la raison qui fait qu'ils sont relativement peu nombreux parmi les conseillers municipaux des villes en Angleterre.

Dans ces primaires et dans ces Conventions les choses sont toujours arrangées à l'avance, c'est-à-dire que le comité local du parti vient muni de sa liste de délégués ou de candidats. Cette liste est habituellement acceptée, mais non pas invariablement. On peut y apporter des modifications, pour désarmer l'opposition sérieuse qu'elle peut faire naître, et pour conserver l'unité du parti. Les délégués ou les candidats choisis sont généralement les membres du comité local, leurs amis ou leurs créatures. Sauf dans les petits endroits, ce sont rarement les hommes les plus éminents. Mais ce ne sont pas non plus les plus mauvais. Dans les communes de grandeur moyenne^ on connaît la réputation des gens et la présence^ aux affaires, d'un homme mauvais, causerait à ses concitoyens des maux qu'ils ressentiraient individuellement, parce qu'ils ne seraient pas trop nombreux. Il s'en suit que les candidats présentés sont assez bons, que le sentiment général de la localité n'est pas offensé ; et bien que le mécanisme chargé de désigner les candidats fonctionne plutôt au nom du peuple que par le peuple, celui-ci consent à ce qu'il en soit ainsi, parce qu'il sait qu'il peut intervenir, si c'est nécessaire, pour éviter un mal sérieux.

Dans les grandes cités, les résultats sont différents^ parce que les circonstances sont différentes. Nous y trouvons, outre les conditions précédemment énumérées^ c'est-à-dire les nombreux emplois, les élections fréquentes, le suffrage universel, l'absence de traitements engageants, trois autres conditions de grande importance.

Ily a une grande population d'immigrants ignorants.

Les hommes marquants sont activement occupés à leurs affaires.

La population est si considérable que les hommes se connaissent peu les uns les autres et que l'intérêt qu'a

chaque individu à avoir un bon gouvernement, est relativement faible.

Tout le monde peut voir comment ces circonstances influent sur le problème.

Les immigrants votent, ou, plutôt, ont le droit de voter après une résidence de trois ou quatre ans au plus (souvent moins), mais ils ne sont pas capables de voter (1). Ils ne savent rien des institutions du pays, de ses hommes d'Etat, de ses questions politiques. Et ils n'apportent pas, de l'Europe Centrale ou de l'Irlande, une connaissance profonde des méthodes d'un gouvernement libre; de l'Irlande, ils apportent de la suspicion envers tout gouvernement.

Trop ignorants pour voter intelligemment, mais trouvant bientôt que leur voix a une valeur, ils tombent entre les mains des organisations de parti dont les agents les enrôlent sur leurs listes et se chargent de les mener aux urnes. On m'a une fois emmené voir la façon dont on fait des citoyens à New-York. Des troupeaux d'hommes sordides qui ont l'air de sortir d'un bâtiment d'immigrants, et qui peut-être n'en sont sortis que quelques jours avant — car la loi qui prescrit une certaine résidence est souvent violée — sont conduits devant un magistrat par l'agent de quartier du parti qui les a capturés ; ils prêtent serment et sont sur le champ inscrits sur le registre (^).

(1) Les lois fédérales prescrivent une résidence de cinq ans comme condition préalable à la naturalisation ; mais les lois de plusieurs Etats de l'Ouest permettent d'obtenir le droit de vote en moins de temps à ceux qui ne sont pas citoyens des Etats-Unis. Voir t. I, chapitre xxvMi, p. 460 et s. Et, dans quelques Etals, des personnes qui n'ont pas fini leurs cinq années sont frauduleusement naturalisées.

(2) On affirme que beaucoup d'immigrants (surtout les Italiens) sont amenés pour travailler à la construction de chemins de fer ou pour d'autres travaux semblables, et passent une espèce de contrat par lequel ils s'engagent à voter dans un sens particulier. Ils votent, retournent peut-être en Europe quelques mois ou quehiues années après, plus riches de l'argent qu'ils ont reçu pour leur vote aussi bien que pour leur travail.

Un tel sacrifice du bon sens aux principes abstraits s'est rarement vu dans un autre pays. Personne ne prétend que de tels individus aient qualité pour remplir leurs devoirs civiques ; personne ne dit qu'ils seraient dangereux si on les gardait pendant quelque temps dans un état de « minorité » ; mais aucun parti ne veut s'exposer à la haine en proposant de les exclure. Le vrai motif qui les fit admettre, ce fut, en dehors des théories démocratiques, l'espoir, pour le parti qui gouvernait New- York, de gagner leurs voix('i). C'est une réflexion après coup que l'on fait, quand on prétend qu'ils deviendront plus tôt de bons citoyens si on leur donne immédiatement tous les droits de citoyens. Un étranger ne doit pas s'aventurer à dire que les Américains ont été imprudents, mais il lui est permis de douter que le bien qui peut en résulter, en fin de compte, compense le mal immédiat et indéniable.

Dans ces grandes villes de l'autre côté de l'Atlantique, la population est beaucoup moins fixe et permanente que dans les villes d'Europe. A New- York, à Brooklyn, à San- Francisco, à Chicago, à Saint-Louis, très peu nombreux sont les habitants qui sont nés dans la cité ou l'habitent depuis vingt ans. Aussi se connaissent-ils peu les uns les autres ou connaissent-ils peu ceux qui, en Europe, seraient appelés les hommes importants. Il n'y a presque aucune vieille famille, dont le nom s'associe à celui de la ville (2) et recommande un descendant à la confiance de ses concitoyens. Il y a peu de personnes qui aient eu l'occasion de se faire connaître de tous, sauf par leur fortune ; et les riches n'ont ni le goût des affaires politiques, ni le temps de s'en occuper.

(1) A une époque, radmission rapide au titre de citoyen fut adoptée pour attirer les immigrants, mais cette raison a cessé d'exister dans la plupart des Etats,

(2) A New-York et à Boston, il existe encore quelques unes de ces familles, mais leurs membres n'entrent pas souvent dans la politique.

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Les affaires politiques sont plus importantes et plus absorbantes que dans les petites localités ; aussi, le citoyen ordinaire ne peut-il les mener de front avec ses propres affaires. En outre, la population est si grande qu'un individu sent qu'il n'est qu'une goutte d'eau dans l'Océan. L'inlluence qu'il peut avoir sur les affaires, s'il intervient, lui semble insignifiante. La perte pécuniaire que peut lui occasionner une imposition trop élevée, le tripotage ou la malversation, est insignifiante en comparaison de l'ennui qu'il aurait s'il essayait de prévenir de tels maux.

Autant le mécanisme des partis est facilement faussé dans les grandes villes, autant la tentation de le fausser y est forte, parce que les profits y sont grands. Les fonctions sont bien payées, elles procurent un grand patronage, les occasions pour travaux, commissions sur contrats, grattages et même vols, sont excellentes. Aussi vaut-il bien la peine, pour des hommes sans scrupules, d'arriver à la direction du mécanisme qui peut faire faire de tels profits (1).

Les politiciens de profession, dans les grandes cités, ont deux objectifs en vue. L'un est de s'emparer des fonctions locales de la cité et du comté. Naturellement,, une grande cité dirige le comté où elle est située. Le second est d'avoir une influence sur les élections du parti dans la localité, de façon à faire un arrangement avantageux avec les chefs du parti dans l'Etat, et d'obtenir d'eux une part des emplois de l'Etat, en même temps que les lois qu'ils désirent de la législature de l'Etat. De même , leur but est de faire un arrangement avantageux avec les chefs du parti dans la Fédération, de s'assurer ainsi une part dans les

(1) Ce qui est aflirmé ici au sujet des Machines dans les jurandes cités est généralement exact ; toutefois, il peut y avoir, même dans ces villes, des districts habités par des gens riches, où les organisations politiques, composées dhomraes de bonne réputation et appartenant à une bonue position sociale, fonctionnent honnêtement. Ceux qu'on appelle les « brown-stone districts » à New-York, ont je crois de bonnes Machines.

emplois de la fédération et une influence sur le vote des lois au Congrès.

Gomment les professionnels de la cité m anœuvrent-ils pour atteindre ces résultats ?

Il Y a deux phases dans une campagne électorale. La première consiste à présenter les candidats que l'on désire, la deuxième à assurer leur succès aux élections. La première est souvent la plus importante, parce que, dans beaucoup de cités, la majorité est si nettement d'un côté ou de l'autre (New-York est fermement démocrate, Philadelphie, républicaine), que la présentation équivaut, pour le parti dominant , à l'élection. Maintenant, pour faire désigner des candidats, il faut s'assurer des primaires. Celles-ci demandent et elles méritent qu'on s'occupe d'elles sans relâche, car elles sont le pivot central de tout le mécanisme.

Le premier point, c[est d'avoir le genre de primaire qu'il vous faut. La composition d'une primaire est déterminée par « la liste de contrôle » , comme on l'appelle, des électeurs du quartier qui peuvent y assister. Elle est préparée par le comité directeur du quartier qui désire naturellement n'y inscrire que les hommes en qui il peut avoir confiance ou qu'il peut driiger. Le comité est aidé en ceci par les règlements qui veulent que les membres soient élus par ceux qui sont déjà sur la liste et qui exigent, des personnes admises, l'engagement d'obéir au comité et d'accepter les personnes présentées parle parti (1). Les hommes indépendants refusent

(1) Les règlements de l'organisation du Tammany Hall (Démocrate), de la ville de New-York, ont, depuis beaucoup d'années, requis le consentement de la majorité des membres de chaque primaire pour l'admission d'un membre nouveau. Un système semblable paraît avoir été adopté par le parti républicain de cette ville. « L'organisation de vingt-quatre primaires républicaines (une pour chaque district d'Assemblée) est aussi compliquée que celle de n'importe quel cercle privé et. il est aussi difficile d'en devenir membre. Le nom du postulant doit être

souvent de prendre cet engagement et ils sont exclus. Un grand nombre d'électeurs du quartier ne demandent pas à être admis. Parmi ceux qui demandent et qui prennent l'engagement, quelques-uns peuvent être écartés parce que, en quelque occasion récente, ils n'ont pas mis dans l'urne le « ticket » du parti. Aussi, il est facile à un comité actiî" de créer une primaire docile, composée de personnes qui ont les mêmes vues que lui ou qui lui obéissent. En réalité, les listes des membres de beaucoup de primaires sont, en grande partie, des listes ridiculement fausses. On y conserve les noms de membres ayant quitté le district ou décédés ; on y met des noms de personnes qui n'appartiennent nullement au district, et ces deux sortes de noms constituentun « stock électoral», utilisable au gré des chefs du parti dans la localité ou selon leurs besoins. Ces chefs peuvent faire

inscrit sur tableau et y rester jusqu'à la réunion mensuelle suivante avant de pouvoir seulement parvenir au comité des admissions. Si le comité donne un avis favorable, il faut que le candidat obtienne encore la majorité des membres présents à une réunion mensuelle de la primaire ; résultat tout à fait douteux, si l'obéissance passive du candidat n'est pas certaine, s'il n'est pas membre de la faction, ou partisan du « Boss » influent dans sa primaire; car sa demande doit être adressée à la primaire de son district. S'il obtient la majorité, il n'a pas seulement à prendre en substance le vieil engagement de Tammany,« d'obéir à tous les ordres du comité général (dont l'action est secrète), de soutenir toutes les candidatures patronées par ce Comité » ; il faut encore qu'il s'engage à ne pas devenir membre d'une organisation qui ne reconnaîtrait pas l'autorité de l'association de la primaire où il cherche à entrer. Ceci, bien entendu, est fait pour empocher toute tentative de réforme. S'il est élu, il peut, à n'importe quel moment, être renvoyé par la majorité des membres, à n'importe quelle réunion de l'association, si l'on considère qu'il a violé l'un quelconque de ces engagements. Après uneexpulsion, il ne peut rentrer qu'à la suite d'un vote de la primaire ■ M. D. B. Eaton, dans Amer. Cyclop. of Polilic. Science, Art. «Primary Elections «.Les républicains ont cependant, pendant ces dernières années, réformé leur système.

voter les étrangers auxquels ils donnent le nom des absents ou des morts. En fait, le contrôle qu'ils exercent sur les listes leur permet d'avoir, dans la pratique, la primaire qu'ils désirent (1).

Il faut ensuite faire choisir les délégués qu'on désire avoir. Le comité, quand il réunit la primaire, arrête, en réunion privée, la liste des délégués à proposer. 11 choisit naturellement des hommes en qui il peut avoir confiance, surtout des fonctionnaires liés envers le parti •qui les a nommés, et des « travailleurs » que l'espoir d'obtenir un emploi fera rester fidèle. Le jour de la réunion, un président est proposé par le comité et il est généralement accepté. Puis on met en avant la liste des délégués que le comité apporte toute prête. S'il n'y a, à la réunion^ que des politiciens de profession, des fonctionnaires «t leurs amis, elle est acceptée sans discussion. S'il y a des

(1) En 1880, on compte que sur liS.OOO électeurs républicains de New-York, pas plus de 6.000 ou 8.000 au plus, étaient membres de l'organisation républicaine et avaient le droit de voter dans une primaire.

Le nombre des présents à une primaire est quelquefois très faible. « Aux dernières primaires républicaines de la cité de New-York, 8 7o seulement des électeurs prirent part. Dans huit districts seulement, sur vingt-quatre, le tant pour cent a dépassé dix, dans quelques-uns, il descendait à 2 "/q. Dans la vingtdeuxième primaire du district de Tammany, 116 délégués pour choisir un candidat à l'Assemblée furent élus par moins de cinquante votants. Dans la sixième primaire démocratique du district de comté, moins de 7 "/^ des démocrates prirent part à la réunion et parmi ceux-ci, au nombre de 69, plus d'un quart étaient des agents électoraux. La primaire fut tenue négligemment, dans une salle de café où l'on jouait aux cartes. » M. A. C. Bernheim dans Political Science Quarterhj, mars 1888. Uncorrespondantdignede foi m'écrivait de Philadelphie en 1894: « Il y a probablement une moyenne de luO votants républicains dans une élection de district. » La moyenne des présences aux primaires est d'en viron douze ; c'est là le nombre approximatif des agents du parti nécessaire pour tenir la réunion selon les règlement du parti.

opposants, ils peuvent proposer d'autres noms, mais la majorité officielle est presque toujours suffisante pour faire adopter la liste officielle et le président est prêt à exercer, en faveur de ses amis, le pouvoir qu'il a de trancher les questions d'ordre. Dans des cas extrêmes, on crée du désordre et le président peut plausiblement déclarer que la liste officielle est passée ou que la réunion est ajournée, dans l'espoir que l'opposition ne se donnera pas la peine de venir la prochaine fois, espoir qui se réalise le plus souvent, si l'opposition se compose de respectables citoyens qui n'aiment pas passer une soirée en semblable compagnie. Quelquefois, les politiciens de profession amènent, d'autres districts, des voyous qui, par leurs clameurs réduisent au silence ces opposants et les menacent même, s'il le faut. D'une façon ou de l'autre, la liste « régulière » des délégués est presque invariablement adoptée malgré ces « bons citoyens » . Quand, cependant, il y a deux factions hostiles de professionnels, chacune désirant fortement faire désigner des amis, la lutte est plus vive et l'issue plus douteuse. II y a généralement des irrégularités des deux côtés, et les irrégularités provoquent souvent la violence (1). C'est un exemple significatif de la différence qui existe entre le système des partis en Amérique et en Europe.

(2j Voir un récent exemple remarquable à Baltimore, dans le Rapport du Commissaire des services civils des Etats- Unis, Roosevelt, au Président, i" Mai 4891. On usa abondamment des « Pudding ballots », composés de six ou sept bulletins plies ensemble comme s'il n'y en avait qu'un, lors de ces élections aux primaires, dans les différents quartiers de Baltimore.

Un des témoins questionnés, un employé des douanes, déclara: « Chaque parti triche autant qu'il le peut dans les primaires. Je fais exactement ce qu'ils font. Ils avaient deux juges... Q. — Comment faites-vous pour tricher ? R. — Mais, nous trichons honorablement. Si on nous prend, ça va bien, c'est juste. J'ai même une fois emporté l'urne chez moi. J'ai interrompu plus d'une élection. »

En Amérique, les irrégularités sont aussi probables et les violences plus probables dans une réunion électorale chargée de désigner des candidats que dans les véritables élections où deux partis opposés se trouvent face à face.

Passons maintenant à la Convention qui fait les présentations et qui est convoquée aussi par un comité spécial. Quand le silence est obtenu, un président provisoire est installé. Ses fonctions ont de l'importance, parce qu'il a ordinairement le droit de nommer le comité de vérification des pouvoirs des sièges contestés — qui examine les droits qu'ont les délégués des différentes primaires de voter à la Convention. Dévoué lui-même aux professionnels, il désigne un comité qui leur soit dévoué, et le comité fait ce qu'il peut pour exclure les délégués auxquels on suppose l'intention de faire opposition aux candidats que les professionnels ont choisis à l'avance. Les primaires ont presque toujours été si soigneusement composées d'hommes dévoués, et si habilement travaillées, qu'on a obtenu une majorité de délégués fidèles. Mais quelquefois, quelques primaires ont envoyé des délégués appartenant à une autre fraction du parti ou à une section indépendante de ce parti, et alors, il se peut qu'il y ait des difficultés. Parfois, il apparaît deux groupes de délégués, chacun prétendant représenter la primaire. La dispute finit généralement par l'exclusion des indépendants ou de la faction hostile, le comité découvrant une irrégularité dans leurs titres, mais quelquefois, quoique rarement, le cas est si net, qu'il faut les admettre. Dans les cas douteux, un président partial est d'un grand prix, car, comme on dit, « il vaut deux hommes ».

Quand les titres ont été examinées, on déclare la Convention dûment organisée; on désigne un président permanent et on commence à désigner les candidats. Un des orateurs des professionnels propose A. B., et, dans un discours, s'étend sur les services qu'il a rendus au parti. Si la Convention a

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été convenablement triée, il est désigné par acclamation. Si une faction rivale y est représentée, ou si des citoyens indépendants qui ne l'acceptent pas ont été envoyés par une primaire dont les professionnels ne se sont pas assurés, on propose un autre candidat et on (ait voter. Ici encore, un président partial a souvent l'occasion de décider du résultat; comme dans une primaire, on peut provoquer un tumulte ou rendre possible un tour de passe-passe pour permettre au Président de décider en faveur de ses alliés.

Les Américains, cependant, connaissent si bien les règlements qui régissent les réunions publiques, et sont si bien préparés à faire face à toutes sortes de ruses, que les organisateurs ne considèrent le succès comme certain que s'ils ont une majorité avec eux ; et ils l'ont, on peut en être presque certain, car s'ils ne l'ont pas, cela prouve qu'ils ont mal manœuvré dans les primaires. Le principal espoir de l'opposition n'est donc pas de pouvoir faire passer son candidat, mais bien d'effrayer les professionnels de façon à leur faire abandonner le leur et à lui substituer quelque nom plus acceptable. Le candidachoisi^ qui, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, est celui des meneurs, devient le candidat du parti et a le droit d'être soutenu par le parti tout entier. Il est l'objet d'une « présentation régulière ». S'il y a d'autres emplois pour lesquels il faille faire des « présentations », la Convention s'en occupe ensuite et, quand tout est fini, elle se retire et disparaît pour toujours.

J'ai une fois assisté à une de ces Conventions, une Convention d'Etat, tenue à Rochester (New- York) par les Démocrates de l'Etat de New-York, qui était, à l'époque, sous la direction du « Ring » de Tammany de la cité de New- York. L'homme le plus en vue était le célèbre M. William M. Tweed, alors à l'apogée de sa puissance. Il y avait cependant peu de chose, dans ce qui se faisait publiquement, qui pût donner à un observateur une idée des forces cachées qui agissaient. Le matin, une allée et venue considé-

rable, du bavardage et des cris défoules d'hommes qui paraissaient à la fois sordides et brillants dans leur tenue ; des figures intelligentes mais vulgaires et quelquefois brutales, des figures vulgaires avec de beaux habits formant des groupes et causant avec vivacité, puis se séparant pour former de nouveaux groupes ; une camaraderie universelle où il n'y avait aucun signe d'amitié; quelque chose entre un groupe de parieurs et la foule qui se presse sur les dalles devant la Bourse de Liverpool. Cela rappelait un essaim d'abeilles dans des branches d'arbre; un murmure, un bourdonnement qui sont un signe de grande surexcitation à propos d'opérations auxquelles le spectateur ne comprend rien. Au bout de quelques heures, tout cela se calma; la réunion était dûment organisée; on y fit des discours qui étaient tous sans intérêt et par endroits ampoulés, sauf un qui fut prononcé par un éloquent Irlandais. Les candidats aux emplois de l'Etat furent proposés et ils passèrent par acclamation. Tout, évidemment, avait été arrangé à l'avance et les mécontents, s'il y en avait, avaient été convaincus pendant les heures d'attroupement.

Après chacune des grandes Conventions, il est d'usage de tenir une ou plusieurs réunions publiques où les candidats choisis sont solennellement acceptés par la foule présente et où on fait des discours enthousiastes. Une telle réunion, appelée réunion de « ratification », n'a aucune importance réelle, car n'y assistent que les personnes disposées à soutenir les « présentations faites ». Le candidat est maintenant lancé et il lui reste à triompher aux élections.

Ce qui précède peut être considéré, — et il l'est par beaucoup d'Américains, — comme une parodie du choix populaire. Tout en ayant l'air de consulter les électeurs, on n'en tient aucun compte, et on leur impose des personnes qu'ils ne connaissent pas ou qui leur déplairaient s'ils les connaissaient. Généralement, on substitue, aux électeurs du parti, un petit nombre de professionnels et leurs créatures, on arrache des présentations préparées d'avance à des réu-

nions composées d'hommes triés sur le volet, et on appelle cette consultation la volonté du peuple souverain. Et cependant, toutes les parties de la Machine résultent de causes patentes. Les fonctions électives sont si nombreuses que les électeurs ne peuvent pas les surveiller et qu'ils ne cherchent pas à connaître ceux qui les exercent. Les Conventions sont si fréquentes que les hommes qui travaillent ne peuvent y prendre part. Les fonctions inférieures ont si peu d'attrait que les hommes capables ne les briguent pas. Les listes des primaires sont établies de telle sorte qu'il ne s'y trouve qu'une fraction du parti, et dans cette fraction, beaucoup sont trop paresseux, trop occupés ou trop indifférents pour aller aux réunions. La masse des électeurs est ignorante ; ne sachant rien des mérites personnels des candidats, elle est prête à suivre les meneurs aussi docilement qu'un troupeau de moutons. Les meilleures classes même, quel que soit leur mécontentement, obéissent à l'habitude invétérée de fidélité au parti et préfèrent un mauvais candidat de leur propre parti à un autre (qui ne serait probablement pas meilleur) de l'autre parti. Il en coûte moins d'accepter des fonctionnaires véreux, un gouvernement très cher pour la cité, un Parlelement d'Etat tripotant, un membre du Congrès inférieur, que de sacrifier ses propres affaires pour remédier à cet état de choses. Ainsi fonctionne la Machine et elle procure, à ceux qui la dirigent, des emplois, le pouvoir et l'occasion de faire des bénéfices ilHci tes.

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