CHAPITRE LXIII
C'est là l'aspect extérieur du mécanisme. Ce sont les phénomènes que rapporterait un visiteur à qui on montrerait des Primaires et des Conventions de présentation. Mais le lecteur demandera : Comment la machine est-elle mise en mouvement ? Quels sont les ressorts intérieurs qui la font aller? Quelle est la source du pouvoir que détiennent les comités ? Quelle force de cohésion retient ensemble les chefs et leurs partisans? A quelle sorte de gouvernement obéit cette armée de professionnels de la politique?
La source du pouvoir et de la force de cohésion est le désir d'occuper des fonctions et de les occuper pour en retirer un gain. Cela seul est suffisant pour tout expliquer, surtout quand on se trouve en présence, comme cela a lieu dans ces cités, du suffrage d'une foule d'électeurs ignorants et dociles!
Ceux qui, dans les grandes cités, constituent les comités et font marcher la Machine sont des personnes dont le premier but est de gagner leur vie par un emploi. Ces hommes commencent généralement par acquérir de l'influence sur un groupe d'électeurs qui vivent dans leur voisinage, qui travaillent chez le même patron^ qui fréquentent le même cabaret ou le même café qu'ils tiennent peut-être eux-mêmes. Chacun d'eux devient membre de primaire, assiste régulièrement aux réunions, s'attache à un de ses chefs et s'empresse de rendre service en votant
comme son chef le désire, et en se rendant utile aux élections. Il est entré dans la grande classe active dont le nom technique est « les travailleurs » (vvorkers) et le nom plus familier « les enfants » (The boys). 11 est bientôt en vue dans la primaire, car il contrôle le vote des autres — « les reconnaît » est l'expression technique — et il est choisi comme délégué pour une Convention. Là, la fidélité au parti, le travail continu pour le parti lors des élections le dé.<ignent pour une autre promotion. Il est nommé à quelquo emploi inférieur dans un des départements de cité et bientôt il est à son tour proposé pour quelque fonction élective. Déjà, il s'est arrangé pour arriver au Comité de quartier, d'où il s'élève graduellement, et il devient enfin membre du comité central. Il a soigneusement entretenu ses relations locales, il s'est entouré d'un groupe de fidèles qu'on appelle ses « valets » (heelers) et dont la fidélité dans la Primaire, fidélité assurée par l'espoir d'obtenir « quelque chose », donne du poids à ses paroles. Une fois membre du comité central, il découvre ce que tous ceux qui arrivent au premier rang découvrent tôt ou tard, par combien peu de personnes le monde est gouverné. Il fait partie du petit groupe des meneurs politiques de la cité, qui contrôlent les Primaires, choisissent les c; ididats, préparent les Conventions, organisent les élections, traitent au nom du parti de la cité avec les chefs du parti dans l'Etat. Chaque membre de ce groupe, qui est probablement plus petit que le comité, parce que chaque comité comprend quelques zéros pour soutenir un chel, et peut comprendre un ou deux hommes énergiques n'appartenant pas au comité, chaque membre donc a acquis, dans sa marche ascendante, une connaissance des hommes et de leurs faiblesses, s'est familiarisé avec les rouages, les brancards et les ressorts du mécanisme du parti, il est devenu habile à le faire fonctionner. Chacun peut i-'ipondre d'une Primaire, chacun s'est attaché un groupe de protégés qui lui doivent quelque III 10
place ou qui en attendent une de lui. Le but des membres de ce groupe n'est pas seulement d'obtenir quelque bonne place pour eux-mêmes, mais d'imposer leur joug à la cité en mettant en garnison dans les divers départements leurs propres créatures, et en faisant ainsi élire leurs candidats à la législature de l'Etat afm d'obtenir les lois qu'ils désirent et d'arrêter celles qui pourraient les démasquer ou leur nuire. Ils cimentent leur puissance par l'alliance, chacun plaçant son influence à la disposition des autres; et ils arrêtent, en comité secret, toutes les mesures importantes.
On donne aux ligues de ce genre le nom de <( Ring ». La puissance d'une telle ligue est immense, car elle se ramifie dans toute la cité. Il y a à New- York, par exemple, plus de 10 000 personnes employées par les autorités de la cité et pouvant être renvoyées d''un moment à l'autre et sans qu'on leur dise pour quelle raison. Il y a plus de 3.000 employés dans les douanes, la poste et les autres branches du service fédéral, dont la plupart peuvent être également renvoyés par les autorités fédérales; il y a aussi des serviteurs de l'Etat, responsables envers les autorités de l'Etat et pouvant être renvoyés par elles. S'il se trouve que le même parti politique soit le plus fort dans la cité, dans le gouvernement fédéral et dans le gouvernement de l'Etat, on attend de cette armée d'employés qu'elle travaille pour les chefs du parti dans la cité, dans les Primaires de la cité, dans les Conventions, aux élections, et qu'elle obéisse aux ordres de ces chefs (I). Si l'autre parti tient les rênes du gouvernement fédéral ou à la fois celles du gouvernement fédéral et du gouvernement de l'Etat, les meneurs de la cité ont tout au moins leurs propres dix mille employés au plus, tandis que d'autres milliers grossissent l'armée des « travailleurs » de l'autre parti. Que l'on ajoute ceux qui espèrent obtenir des em-
(1) En supposant, comme on le peut d'ordinaire, que les chefs de la cité soient en bons termes avec les chefs du parti dans la fédération et dans l'Etat.
plois, et on verra de quelle grande force disciplinée on dispose pour occuper la cité et combien cette force devient efficace quand elle est soumise à une discipline sévère. Et pourtant, elle n'est pas trop forte, car la besogne est lourde. Tantœ molis erat Romanam coiidere gentem.
Dans un « Ring », il y a habituellement un homme qui a plus d'influence que les autres. Gomme eux, il est parti de très bas et il s'est élevé au pouvoir par ses propres efforts ; il a étendu graduellement son influence sur la masse des travailleurs, il s'est lié étroitement avec des hommes influents mêlés ou non à la politique, peut-être avec de grands financiers ou des rois des chemins de fer qu'il peut obliger et qui peuvent lui fournir de l'argent. A la fin, son habileté supérieure, son courage, sa force de volonté le mettent en évidence parmi ses semblables, comme ces qualités y mettent toujours ceux qui les possèdent. Une armée conduite par un groupe triomphe rarement ; il lui faut un commandant en chef qui tranche les différends, qui prenne une décision dans les cas difficiles, qui inspire la crainte ou l'attachement. Le chef d'un o Ring » est un de ces commandants. Il distribue des places, récompense les bons, punit ceux qui se mutinent, forme des projets, négocie des traités. Il évite généralement la publicité, préférant la substance à la pompe du pouvoir ; il est d'autant plus dangereux qu'il reste, comme une araignée, caché au milieu de son filet. C'est un « Boss ».
Bien que le chemin que j'ai indiqué soit celui par lequel la plupart des Boss sont arrivés à la puissance, quelques-uns y arrivent par un chemin plus court. Il y a eu des exemples brillants de politiciens mettant du premier coup le pied sur le plus haut degré de l'échelle, grâce à leur audace et à leur énergie, surtout s'ils étaient orateurs. Le premier théâtre du succès de ces hommes est souvent le carrefour plutôtque la Primaire : ils deviennent ensuite influents dans les Conventions, et, par des fanfaronnades ou
par des discours sensés, — caries deux ont leur valeur, — ils sont vile populaires et se rendent nécessaires aux meneurs du parti. C'est naturellement un gain pour un Ring que d'avoir un homme doué du talent oratoire, car il aide à dissimuler les traits odieux de la tyrannie du Ring en la dorant de sa rhétorique et en s'attirant les applaudissements des masses qui sont en dehors du cercle des travailleurs. Cependant, la position du Ross rhétoricien est moins solidement établie que celle du Ross intrigant et on en a vu tomber tout à coup pour ne plus se relever.
Une grande cité est le sol où le Ross pousse le mieux, parce qu'elle renferme les plus grandes masses d'électeurs dociles, aussi bien que les plus nombreux emplois, et d'innombrables occasions de tripotages. Mais un Etal tout entiertombe parfois sous la domination d'un seul intrigant. Pour gouverner un si grand territoire, il faut de grandes qualités, et un Ross d'Etat est toujours un homme capable, ayant plus du politicien, dans le sens européen, que ce qui est nécessaire au Ross d'une cité. Il impose ses candidats aux Conventions de l'Etat et, par ses lieutenants, il dirige les conventions d'Etat et quelquefois les Conventions congressionnelles, parce qu'il est en relations diplomatiques avec les principaux Rosses des cités et avec les Rings locaux des différentes parties de l'Etat. Son pouvoir sur eux provient surtout de son influence auprès du Pouvoir exécutif fédéral et du Congrès. Il est habituellement, presque forcément, membre du Congrès — probablement sénateur — et il peut faire voter les lois que les chefs locaux désirent ou du moins faire échouer celles qui leur déplaisent. Le Président ne peut pas l'éviter, et les ministres, quelque peu qu'il puisse leur plaire, trouvent bon de lui accorder des postes fédéraux pour les personnes qu'il recommande, parce que les votes locaux dont il dispose peuvent entièrement décider de leur chance d'obtenir, un jour, une présentation pour la Présidence. Il se sert ainsi, de sa situation de membre du Congrès pour avoir de l'in-
fluence dans l'Etat, et de son influence dans l'Etat pour affermir sa position fédérale. Quelquefois cependant, il est repoussé par le pouvoir à Washington et alors ses agents d'Etat l'abandonnent. Quelquefois, il se querelle avec un puissant Boss de cité et alors les honnêtes gens sont dédommagés.
Il ne faut pas supposer que les membres des Rings ou le grand Boss lui-même soient des homtins mauvais. Ils sont le produit d'un système. Leur moralité est celle de leur entourage. Ils voient ouverte la porte de la fortune et de la puissance, et ils entrent. Les obligations du patriotisme ou du devoir envers le public ne sont pas négligées par eux, ils n'y ont jamais songé. Un Boss d'Etat est ordinairement un Américain indigène et un homme assez instruit, qui évite les formes les plus grossières de lu corruption, mais qui ferme les yeux quand elles soni pratiquées par ses amis. Il peut être un homme personnellement intègre (I). Un Boss de cité est souvent né à l'étranger et a une humble origine; il a grandi dans une atmosphère de jurons et de cocktails : les idées d'honneur et d'intégrité lui sont aussi étrangères que les idées sur la monnaie légale et sur la nécessité des impôts : la politique n'est qu'un moyen de se proctirer et de distribuer des places. « Pourquoi sommes- nous ici, si ce n'est pour avoir des emplois, dit un naïf déléLiuéàunedes Conventions nationales de Chicago en 1880. » Il ne faut pas s'étonner s'il puise dans le Trésor de la cité et s'il permet à ses favoris d'en faire autant. Quelquefois, il ne vole pas, et, comme Clive, il s'étonne de sa propre modération. Et le Boss de cité devient lui-même meilleur en s'élevant dans le monde. De même, un arbre qui pousse sur un tas de poussière, plus il grandit, plus ses branches et ses
(1) Il arrive aussi qu'un « Boss » rural est souvent parfaitement honnête et blâmable plutôt à cause de ses intrigues qu'à cause de son but.
iSO LBS « RINGS » ET LES « BOSSES »
feuilles sont propres. L'Amérique est un pays où la vulgarité de l'individu disparaît plus facilement qu'en Angleterre, et où un sentiment général de bonne humeur adoucit les aspérités du Pouvoir, Quelques Bosses de cité sont des hommes dont le décorum et les façons modestes ne permettent pas de deviner les débuts honteux ou l'occupation nuisible à la société. Quant au Boss d'Etat, qui a sans doute un plus grand talent, il faut qu'il soit d'une trempe bien grossière pour ne pas acquérir un certain brillant dans la société de Washington.
Un Ring de cité fonctionne à peu près comme il suit : quand arrive l'époque des élections annuelles ou biennales de la cité ou de l'Etat, les membres du Ring se réunissent pour discuter la répartition des emplois. Chacun peut désirer quelque chose pour lui-môme, à moins qu'il ne soit déjà abondamment pourvu ; en tous cas, il désire quelque chose pour ses amis. On donne aux plus humbles les emplois inférieurs dont dispose un fonctionnaire, une place de sergent de ville, de concierge, de messager, que Ton suppose assez bonne pour un « travailleur de quartier ». Les hommes d'un rang plus élevé obtiennent des places de commis ou des places dans les douanes ou dans les postes par l'intermédiaire des autorités fédérales. Ceux qui ont encore plus d'importance aspirent à une fonction élective, à un siège dans la législature de l'Etat, à un poste d'alderman ou de commissaire, peutêtre même, à un siège au (Congrès. Tous les postes à pourvoir aux élections prochaines sont considérés en vue du ticket de parti à faire, c'est-à-dire d'une liste de candidats que le parti devra soutenir le jour du vote, quand elle aura été présentée avec succès aux Conventions voulues. Quelque meneur, ou probablement le Boss lui-même, fait un projet de répartition des places ; et quand cette répartition est terminée, il en résulte une ardoise {slate) c'est-à-dire un projet de liste des candidats à
proposer pour les différents emplois (1). Il se peut que r « ardoise » ne réponde pas aux désirs de tous. Quelque membre du Ring ou quelque Ross local — la plupart des membres d'un Ring sont Rosses chacun dans son district, tout comme les membres d'un Cabinet sont les chefs des départements du gouvernement, comme les cardinaux sont évoques de diocèses près de Rome, ou prêtres et diacres des paroisses de cette ville — quelqu'un d'entre eux donc peut se plaindre de ce que lui et ses amis n'ont pas été pourvus comme il convenait et demander davantage. Dans ce cas, 1' « ardoise » sera probablement un peu modifiée pour maintenir l'union et donner satisfaction ; ensuite, elle sera présentée à la Convention.
Mais il y a quelquefois une difficulté plus sérieuse à surmonter. Un parti, dans un Etat ou dans une cité, peut être divisé en deux ou plusieurs factions. Le succès aux élections ne sera possible que par l'entente de ces factions sur les mêmes candidats aux emplois. Parfois, chaque faction fait des listes et elles viennent toutes les deux à la Convention pour régler leur différend. Mais il est plus prudent que les chefs arrangent les choses en réunion privée. Chacun vient avec le désir d'obtenir le plus possible pour ses partisans, mais il sent la nécessité d'un compromis. En « troquant » (c'est-à-dire en marchandant et en faisant des échanges^ on arrive, après avoir fait des offres diverses et suggéré
(1) On raconte l'histoire amusante d'un ancien Boss de l'Etat de New-York, qui siégeait avec ses vassaux juste avant la Convention, et préparait 1' « Ardoise ». Il y avait une demi-douzaine ou plus de fonctions de l'Etat pour lesquelles il fallait faire des présentations. Les noms furent choisis après délibération et inscrits, à l'e-xceplion de celui qu'on proposait pour le poste très peu important d'inspecteur des prisons de l'Etat. L'un des subordonnés se hasarda à attirer l'attention du Boss sur ce qu'il rroyait être un oubli, et il demanda quel devait être le candidat à cet emploi, à quoi le grand homme répondit avec un sourire complaisant : « Je crois que nous laisserons cela à la Convention ».
plusieurs combinaisons, à dresser une liste sur laquelle s'entendent les puissantes parties contractantes. Ceci est un trafic, un marché, un traité qui met fin aux hostilités pour le moment et qui produit l'harmonie. La liste ainsi arrêtée est maintenant une « ardoise », à moins que quelque grand personnage mécontent ne s'y oppose et ne menace de se retirer. Gela s'appelle briser « l'ardoise ». Si cet « esprit malade » persiste, il peut s'ensuivre un schisme et un horrible désastre pour le parti. Mais habituellement, on prépare une nouvelle « ardoise » sur laquelle on s'entend. L' « ardoise » acceptée est maintenant prête à être changée en « ticket » par la Machine, et il ne reste plus rien à faire si ce n'est la tâche relativement facile de faire choisir les délégués voulus par des Primaires triées avec soin, et de faire adopter les différentes parties du ticket par les Conventions auxquelles les différentes présentations appartiennent. Les luttes intestines entre les chefs sont le seul grand danger; il faut à tout prix que le parti reste uni, car la force d'un parti uni est énorme. Les fonctionnaires et les candidats fonctionnaires ne forment pas seulement une armée considérable, mais une armée parfaitement bien exercée et disciplinée, et le parti peut concentrer ses forces sur tout point où il y a à craindre une opposition aux présentations régulières du parti (1). — Tous ces fonctionnaires et ces candidats fonctionnaires n'ont pas seulement l'ardeur de l'intérêt personnel pour les stimuler, ils ont aussi l'entrave de la crainte pour arrêter tout mouvement d'indépendance. La discipline est très sévère dans cette armée. Les politiciens de la cité eux-mêmes sont obligés d'avoir un Code moral et un idéal moral. Ce n'est pas le Code d'un citoyen ordinaire non politicien. 11 ne défend pas le mensonge, la malversation, il ne défend pas de
(1) Comme, par exemple, en composant les primaires d'adhérents d'autres districts, à qui un président ou un Comité du parti permettra de venir et de voter.
mettre à la fois plusieurs bulletins dans l'urne, ni de compter plusieurs fois le même bulletin (« repealing »). Mais il condamne l'apathie ou la poltronnerie, la désobéissance et, par-dessus tout, la trahison à l'égard du parti. Sa vertu typique est la « solidité», l'unité de cœur, d'esprit et d'effort parmi les travailleurs, la fidélité aveugle aux chefs du parti et le dévouement au ticket du parti. Celui qui fait à sa tête est un « renégat » {kicker) ou un « fuyard » {boiter), et il est puni non seulement impitoyablement, mais vindicativement. Le chemin de l'avancement lui est fermé, il est chassé de la Primaire et il lui tst interdit d'espérer être délégué à une Convention ; il est renvoyé de tous les postes qu'il occupe et qui dépendent du Ring. On raconte même de sombres histoires d'une police secrète qui poursuit le coupable qui a trahi son parti, et de la disparition mystérieuse d'hommes dont on redoutait le témoignage contre le Ring. Je n'affirme pas que ces récits soient fondés. Mais il est vrai que le lien qui unit les chefs de parti à leurs partisans est étroit et très rarement rompu. Les « valets » (heelers") et les travailleurs sont vis-à-vis de leur Boss, dans les cités de l'autre côté de l'Atlantique, ce que le client était vis-à-vis de son patron à Rome, ce que le vassal était vis-à-vis de son suzerain au Moyen Age. Ils rendent un service féodal personnel et le seigneur le paye en donnant un moyen d'existence; et les rapports sont d'autant plus cordiaux que le seigneur accorde ce qui ne lui coûte rien, tandis que le vassal sait qu'il ne peut garder son poste que par la faveur du seigneur.
Il faut de nouveau prévenir les lecteurs européens de prendre garde de ne pas se faire un tableau trop sombre du Boss. Ce n'est pas un démon. Il n'est pas regardé avec horreur, même par ces « bons citoyens » qui s'efforcent de secouer son joug. Il n'est nécessairement ni corrompu ni menteur, bien qu'il s'efforce d'obtenir des places, le pouvoir et la f«rtune. C'est un chef auquel certaines condi-
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lions sociales et politiques particulières ont donné un caractère différent de celui des chefsde parti que l'Europe connaît. 11 est inutile d'indiquer en quoi la différence consiste.
Un Boss a besoin de moins de qualités brillantes qu'un démagogue européen. Sa scène spéciale n'est ni la tribune des Chambres, ni l'estrade des réunions, c'est la Chambre du comité. La faculté de la répartie vive et rude, le talent de la déclamation ampoulée, lui sont utiles, mais il peut se passer de l'une ou de l'autre. Ce qu'il lui faut, c'est l'art de l'intrigue, c'est cette connaissance des hommes qui lui apprend à quel moment il faut rudoyer, à quel moment cajoler, quelles personnes il faut attirer par l'espoir du gain, quelles autres par des appels à la fidélité au parti. Et ce qu'on appelle « talents de société » n'est pas sans importance. La basse classe des politiciens de la cité s'assemble dans les clubs et dans les cafés ; et de même qu'une grande partie de la force de cohésion des petites organisations de parti provient de ce que ce sont aussi des corps sociaux, de même une grande partie de l'influence des marchands de vin est due à ce que les « valets » et les travailleurs passent leurs soirées dans des débits et qu'on y tient des réunions politiques. Sur les 1007 Primaires ou Conventions de tous les partis, tenues dans la cité de New-York pour préparer les élections de 1884, 633 eurent lieu dans des salles de café. Aussi un Boss devrait-il être un homme brusque et familier avec ceux qui fréquentent ces endroits, un homme peu difficile dans ses goûts, aimant à boire et prêt à payer à boire, jovial dans ses manières, et disposé à obliger même ses amis les plus humbles.
Le but d'un Boss n'est pas autant la renommée que le pouvoir, et moins le pouvoir de diriger les affaires que celui de gouverner les hommes. Ce qu'il recherche surtout, c'est le patronage, le patronage dans le sens le plus large du mot, celui qui met à sa disposition les contrats lucratifs et les autres façons de s'enrichir, aussi bien que les
postes salariés. Les serviteurs qui l'entourent désirent la fortune ou tout au moins un moyen de gagner leur vie. Il se préoccupe de leur procurer cela et il affermit ainsi sa situation (1). C'est comme dispensateur de richesses qu'il est puissant, et, en cela, il est semblable au chef d'une bande de condottieri du xv^ siècle.
Ordinairement, le Boss s'intéresse fort peu aux questions politiques. On peut rà et là en trouver un qui est un politicien au sens européen du mot et qui, sincèrement ou non, prétend s'intéresser à une mesure qui est utile au bien-être du pays. Mais l'attachement du membre d'un Ring va entièrement au parti concret, c'est-à-dire aux hommes qui le composent, considérés comme fonctionnaires ou candidats-fonctionnaires, et souvent il n'y a même pas de déclaration de zèle pour une doctrine du parti. Suivant l'expression heureuse d'un politicien célèbre, a il n'y a pas de politique dans la politique ». Aussi, parmi les Bosses, l'esprit de parti est-il peu ardent. Le Boss type considère le Boss de l'autre parti à la façon dont l'avocat du plaignant considère l'avocat du défendeur. Leur profession en fait des adversaires, mais ils ne sont pas nécessairement ennemis l'un de l'autre. Entre Bosses, il peut
(1) « Un « Boss » peut procurer à ses partisans des situations dans les tramways à traction animale, les carrières, etc. Les grandes corporations sont particulièrement exposées aux attaques des démagojsues et elles ont tout intérêt à être en bons termes avec les chefs de chaque district, qui influent sur le vote du membre de l'Assemblée ou de r« alderman »; aussi, ces chefs sont-ils certains qu'une lettre, où ils recommanderont un homme qui demande du travail, sera favorablement accueillie. D'autre part, le chef aide sans cesse ses partisans à se tirer de leurs embarras pécuniaires ou autres : il leur prête un dollar de temps en temps, délivre, quand c'est possible, tel de ses parents qui se trouve dans les griffes de la justice, obtient un appui pour ceux d'entre eux qui ont mal agi et qui craignent d'être démasqués, et apprend à menacer judicieusement en même temps qu'il rend service. » (M. Théodore Roosevelt, dans le Century Magazine de novembre 1886).
n'y avoir d'autre inimitié que celle qui résulte du fait que l'un a obtenu ce que l'autre voulait avoir. Aussi, arrive-t-il quelqueiois que, dans les cités, les chefs de partis opposés vivent en bonne intelligence ; ils vont même jusqu'à conclure un marché entre eux, c'est-à-dire un arrangement pour la distribution des places, d'après lequel quelques amis de l'un obtiendront certains emplois, et ce qui restera sera laissé aux amis de l'autre. Dans une cité, un parti bien organisé dispose habituellement d'un vote qui peut être fait selon les directions des meneurs, de façon à obtenir tel ou tel résultat. Un semblant d'hostilité doit naturellement être maintenu pour satisfaire le public ; mais comme il est de l'intérêt des deux partis de conclure ces marchés et de tenir parole, ils font ordinairement ce qu'ils ont promis de faire, bien qu'il soit rarement possible de le prouver.
L'hostilité sérieuse d'un Boss n'est pas dirigée contre l'autre parti, mais bien contre d'autres factions de son propre parti. Souvent il a, à la tête de quelque autre organisation, un rival qui demande, en compensation des votes que son organisation procure, une part des bonnes choses à donner. Les grandes cités peuvent supporter plus d'une faction dans le même parti ; ainsi New-York eut longtemps trois organisations démocratiques dont deux élaieiit puissantes et souvent fortement hostiles. Si l'une d'elles ne peut pas écraser l'autre, elle se voit obligée de traiter et de consentir à abandonner une partie de son butin en faveur de sa rivale. Encore plus amère, cependant, est la haine du Boss et du Ring contre les membres du parti qui ne désirent pas une partie du butin, qui ne peuvent être apaisés par ce butin et qui font de l'agitation pour ce qu'ils appellent des réformes. Ce sont des ennemis naturels et permanents ; il n'y a que la disparition du Boss lui-même et du régime des Bosses tout à la fois qui puisse les satisfaire. Ils sont en plus les ennemis communs des deux partis, c'est-à-dire du régime des Bosses dans chaque parti. Aussi, dans les cités gouvernées par un
Ring, les professionnels des deux partis se réunissent quelquefois contre les réformateurs et ils aiment mieux laisser gagner une place à leurs adversaires que de la gagner pour eux-mêmes avec le secours des « voix indépendantes ». Le dévouement au « gouvernement de parti », comme ils le comprennent, peut à peine aller plus loin.
Cette grande armée de travailleurs est mobilisée pour les élections. La façon dont se fait cette mobilisation constitue une partie étendue et intéressante de la scène politique. Je ne parle ici que du côté financier parce qu'il est intimement lié au mécanisme. Il faut de l'argent pour une élection ; en Amérique, il en faut beaucoup. D'où vient donc l'argent, puisque les politiciens eux-mêmes appartiennent à une classe pauvre ou en sortent?
Les revenus d'un Ring, c'est-à-dire ses revenus collectifs qu'on peut appeler aussi les revenus de la corporation, et dont on peut disposer pour le parti, coulent de cinq sources.
I. — La première, c'est la souscription publique. Pour les élections importantes, comme les élections biennales des employés de l'Etat, ou peut-être celles de la législature de l'Etat, on lève des « fonds pour la campagne », comme on les appelle, en s'adressant aux membres riches du parti. L'esprit de parti est si fort que beaucoup répondent, bien qu'ils aient peu de confiance dans les membres du Ring, qu'ils désapprouvent leurs procédés et qu'ils n'aient pas une grande sympathie pour les candidats.
II. — On obtient quelquefois secrètement des fonds de personnes riches qui, bien qu'elles n'aient pas de rapports directs avec le Ring, peuvent attendre quelque chose de son influence. Les entrepreneurs, par exemple, ont intérêt à obtenir du travail des autorités de la cité. Les gros actionnaires des chemins de fer ont intérêt à empêcher le vote de lois nuisibles à leurs lignes. C'est pourquoi les uns et les autres peuvent être disposés à aider ceux qui
peuvent les servir d'une façon si efficace. Cette source de revenus n'est utilisable que pour les élections importantes. Le mal, qui résulte du fait de permettre à la fortune d'influencer la législature par l'intermédiaire d'un Ring, est sérieux.
IIL — Les Rings exceptionnellement audacieux affectent quelquefois subrepticement une partie du trésor de la cité (ou plus rarement de l'Etat) à leurs propres dépenses électorales et non à celles de la cité ou de l'Etat. Il serait imprudent d'introduire une telle affectation de crédits (1) dans les comptes soumis au public; aussi sedonne-t-on de la peine pour empêcher cet article d'y figurer, et on est obligé de manipuler les comptes pour atteindre ce but. Il n'y a d'autre justification à ce procédé non autorisé par la loi que les précédents, ou la croyance que l'autre camp ferait de même et enfin les avantages que le Ringespère procurer à la cité qu'il administre. C'est un procédé qu'on ne peut employer, naturellement, que lorsque des fonctionnaires nommés par le Ring sont chargés du contrôle des fonds publics ; l'opposition ne peut pas y avoir recours.
IV. — On perçoit sur les fonctionnaires du parti une taxe qui varie de 1 à 4 et même 5 p. 0/0 du montant de leur traitement annuel. Le total des traitements annuels des fonctionnaires de la cité de New-York se montait en 1888 à 44.000.000 de dollars (55 millions de francs) et ceux des 2.500 fonctionnaires fédéraux qui, s'ils appartenaient au même parti, pouvaient aussi être obligés de contribuer (2),
(1) En 1887, le Parlement anglais a cessé d'accorder des fonds secrets au gouvernement qui s'en servait souvent dans un but électoral. On vote encore des fonds secrets pour le ministère des affaires étrangères. En Angleterre cependant, on votait publiquement des fonds secrets à chaque session, et,bien que le gouvernement ne rendît pas compte de leur emploi, on savait fort bien où ils allaient.
(2) Les fonctionnaires fédéraux ne versent d'ordinaire qu'à la caisse des élections fédérales ; mais quand la lutte se fait au
à 2.500.000 dollars (12.500.000 francs). Un impôt de2 0/0 sur ces totaux produirait plus de 220.000 et de 50.000 dollars respectivement, somme assez honnête pour les dépenses électorales d'une seule cité (1). Même les sergents de ville, les petits employés de bureau, les ouvriers des docks fédéraux ont été imposés par leur parti. De même qu'à l'époque de la féodalité le tenancier devait quelquefois donner de l'argent à son seigneur, en outre du service militaire qu'il faisait, de même maintenant, il faut que le vassal américain verse des secours en argent et remplisse le rôle de chevalier aux Primaires, pendant la campagne électorale et au scrutin. Les impôts qu'il doit sont plus vexatoires que ceux du tenancier féodal, car celuici pouvait s'acquitter de son service sur le champ de bataille en payant l'écuage, tandis que dans la Machine un payement en argent ne dispense jamais de servir dans l'armée des « travailleurs ». On prive de leur poste et on déclare (£ lâches », comme à Tépoque des rois anglo-normands, ceux qui ne remplissent pas leurs devoirs de vassaux. Des efforts, dont le signal fut une ordonnance du président Ilayes, en 1887, s'appliquant aux fonctions fédérales, ont été faits pour empêcher, par le Pouvoir exécutif et par des lois, la levée de ce tribut sur les fonctionnaires, mais ils n'ont pas été jusqu'ici complètement couronnés de succès parce que l'inférieur craint d'offenser ses supérieurs. V. — Un autre expédient utile qui semble avoir été emprunté aux monarchies européennes, c'est l'achat des présentations et parfois des fonctions elles-mêmes (2). Un
sujet des emplois de la fédération et de ceux de la cité, les fonds peuvent être mêlés.
(1) Pour rendre le calcul complet, il faudrait y comprendre aussi les fonctionnaires de l'Etat (relativement peu nombreux) et l'impôt qu'ils payent.
(2) Comme les fonctions judiciaires s'achetaient sous la vieille monarcliie française et les brevets dans l'armée anglaise jusqu'en 1872.
homme qui cherche à [se faire présenter comme candidat à l'une des fonctions les plus importantes, à celle déjuge, de membre du Sénat de l'Etat ou de membre du Congrès, est souvent obligé de verser, à la caisse des élections, une somme proportionnée à l'importance de l'emploi qu'il recherche. On donne comme excuse, pour ce procédé, les frais électoraux. Le même principe est souvent appliqué à la distribution des fonctions non électives, auxquelles un membre officiel d'un Ring, par exemple le maire, a le droit de nommer. Le prix d'une présentation pour un siège à la législature de l'Etat va, dit-on, de 500 à 1.000 dollars et pour une des meilleures fonctions judiciaires, il dépasse 5.000 dollars ; mais ce ne sont là que des suppositions (1).
(1) « Une fonction déjuge », dit M. F. W. Whitridge, « coûte à New-York, environ 1.500 dollars, celle de l'attorney de district la même somme ; pour une présentation au Congrès, le prix est d'environ 4.000 dollars, bien qu'il soit variable; une présentation d'alderman vaut 1.300 dollars, une présentation pour l'Assemblée, de 600 à 1.500. La somme que rapportent toutes ces taxes ne peut pas être évaluée exactement, mais le montant de ce qui a été perçu par Tammany Hall, qui est l'organisation politique la plus complète, peut être fixé très approximativement à 125.000 dollars (6^5.000 fr.) Cette somme est perçue et dépensée par un petit comité exécutif qui ne tient pas de comptes et dont les membres ne sont responsables que l'un vis-à-vis de l'autre. » Article « Assessment » dans VAmer. Cyclop. of Politicat Science. En 1887, le chambellan de la cité de New-York estimait la moyenne de l'impôt minimum perçu sur un candidat aux fonctions de maire à 20.000 dollars, sur un candidat aux fonctions de contrôleur à 10.000 dollars, sur un candidat aux fonctions d'attorney de district à 5.000 dollars. Cependant, en 1887, les rings démocrates de la cité de New-York demandaient 25.000 dollars pour la présentation à un poste de contrôleur et 5,000^ pour la présentation à un poste de sénateur de l'Etat. Le traitement d'un contrôleur est de 10.000 dollars pour trois ans ; celui d'un sénateur de 1.300 pour deux ans ; c'est-à dire qu'on demandait au candidat sénateur de payer 2.000 dollars de plus que le montant de son traitement total. Ce fait dit assez quel espoir le candidat avait de gagner d'un autre côté.
LES a RINGS » ET LES « BOSSES > 161
Naturellement, on donne beaucoup moins si les chances de triompher aux élections sont douteuses : il faut prendre les prix donnés comme représentant des cas où le parti a une majorité assez forte pour rendre le succès certain. Naturellement, il faut qu'on augmente le traitement des fonctionnaires pour leur permettre de supporter cette charge, de sorte que ces dépenses finissent par retomber sur le public. Récemment, un Boss éminent de la cité de New- York défendait devant un comité (1) de la Législature les forts traitements donnés aux aldermen, sous prétexte que « leur parti leur demandait de fortes sommes. »
(1) « Devant un comité de la législature de New- York, le secrétaire du comté avoua qu'il avait un revenu annuel d'environ 80.000 dollars; mais, avec une franchise réconfortante, il admit que sa situation était en réalité la même que celle d'une poulaine dans un navire et que tout son travail était fait par un suppléant auquel il donnait un faible traitement fixe. Comme un secrétaire de comté reste en fonctions pendant 3 ans, il devrait, en principe, toucher 240.000 dollars ; mais, en fait, les 2/3 de cette somme vont probablement à l'organisation politique dont il relève. » M, T. RoosEVELT dans le Century Magazine de Nov. 1886. Un fonctionnaire du comté, à qui le même comité demandait, simplement pour la forme, s'il exerçait ses fonctions fidèlement, répondit qu'il le faisait chaque fois que ses fonctions n'étaient pas en opposition avec ses devoirs politiques ! voulant dire par là, comme il l'explique, chaque fois qu'il ne fallait pas travailler pour l'organisation locale, voir les politiciens, « fixer » les assemblées primaires, se porter garant de ceux de ses amis qui étaient appelés devant un juge de paix, etc.