CHAPITRE LXIV
Déterminer jusqu'à quel point le système des Ring et des Bosses, décrit dans les chapitres précédents, domine aux Etats-Unis, serait difficile même pour les Américains, parce que cela demanderait une connaissance approfondie des affaires locales de tous les Etats et de toutes les cités. C'est donc beaucoup plus difficile pour un Européen. Je ne peux qu'indiquer grosso modo les résultats des recherches que j'ai faites, en recommandant à quelque investigateur futur d'étudier les détails de la question.
J'ai montré que les Rings et les Bosses étaient le produit non de la démocratie, mais bien d'une forme particulière du gouvernement démocratique, fonctionnant dans des conditions particulières. Ils appartiennent au gouvernement démocratique, comme diraient les vieux logiciens, non pas simpliciter, mais secundum guid : ils n'en sont pas l'essence, ce sont simplement des accidents séparables. Nous avons vu que ces conditions étaient :
L'existence d'un système de dépouilles (fonctions rétribuées, données et reprises pour des raisons de parti) ;
Les occasions de gains illicites, créées par l'exercice d'une fonction ;
L'existence d'une masse d'électeurs ignorants et dociles ;
La participation insuffisante des « bons citoyens » à la politique.
Si ce sont là les vraies causes ou conditions qui produisent ce phénomène, nous pouvons nous attendre à le voir développé pleinement là où ces conditions existent dans la plus grande mesure, moins là elles sont plus limitées, et pas du tout là où elles n'existent pas.
Un examen rapide des faits montrera que tel est le cas.
On pourrait penser que le système des dépouilles est un fait général, existant partout, et par conséquent n'admettant pas l'application de cette méthode des variations concomitantes. Ce système règne sans doute dans tous les Etats de l'Union, mais ce n'est pas partout un facteur également important ; car, dans quelques cités, les fonctions sont beaucoup mieux rétribuées que dans d'autres, et les revenus des fonctionnaires sont plus élevés. Dans quelques petites localités, les emplois ou la plupart des emplois, ne sont pas rétribués du tout (1). Aussi ce facteur varie-t-il à peine moins que les autres.
C'est pourquoi nous dirons la vérité en affirmant que chacune des quatre conditions indiquées plus haut se trouve pleinement réalisée dans les grandes cités. Quelques fonctions sont très bien payées, beaucoup donnent des occasions de tripotages lucratifs ; et les fonctionnaires non payés sont quelquefois les plus portés à abuser de ces occasions. Les votants sont si nombreux qu'il faut une organisation forte et active pour les diriger, la majorité est si ignorante qu'elle se laisse facilement mener. Les citoyens les plus capables sont si occupés par leurs affaires, qu'ils ne peuvent accorder aux occupations politiques l'attention continue qu'elles demandent. C'est là ce qui se passe à New-York, à Philadelphie, à Chicago, à Brooklyn, à Saint- Louis, à Cincinnati, à San-Francisco, à Baltimore et à la Nouvelle-Orléans. Dans ces cités, le système des Rings et des Bosses a atteint sa plus parfaite floraison, et couvre
(1) Par exemple, les seleclmcn des villes de la Nouvelle- Angleterre ne sont pas payés.
de son ombre le champ tout entier de la politique. Il est inutile que je parle ici en détail des deux premières de ces cités, puisque je me propose de décrire plus loin ce qui s'y passe. Chicago, Baltimore et la Nouvelle- Orléans sont à peine meilleures, s'il est vrai qu'elles le soient. J'ajoute quelques remarques se rapportant à cinq autres villes, remarques que voulurent bien m'adresser (en 1887) quelques-uns de leurs citoyens en vue, en réponse aux questions que je leur posais. Sachant combien un étranger est porté à imaginer une uniformité plus grande que celle qui existe, je désire ardemment mettre le lecteur à même de juger jusqu'à quel point la description que j'ai faite est vraie, et quelles sont les variations locales qui peuvent se rencontrer.
Cincinnati (Ohio) ; population en 1890 : 296.908.
« Notre Ring est d'une constitution moins formelle que ce qu'on voit quelquefois, mais les hommes peu honnêtes des deux partis s'entendent souvent, en fait, pour réaliser des profits aux dépens du public. Quant au Boss, il y a, en ce moment, un interrègne, mais on remarque que quelques hommes ambitieux s'avancent vers cette dignité. Les Rings sont à la fois les effets et la cause des malversations. Ils sont les résultats de la loi générale des associations tendant à servir les intérêts des associés.
« Là où il y a un Ring il peut toujours empêcher d'arriver à une fonction un bon citoyen qu'il sait lui être hostile. Mais un brave homme docile, qui ne luttera pas et qui fera une honorable poulaine, peut être une excellente nomination.
« Les grandes cités sont les grandes victimes du système des dépouilles, parce que c'est là que le pouvoir donne les meilleures occasions de gain et de péculat. Là aussi, il est facile de créer une entente plus ou moins ouverte entre les patrons de débit et les buveurs « bummers » qui s'y assemblent. Ces cités sont aussi le rendez-vous naturel de cette
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classe de vagabonds qui font profession de dévouement à l'égard du parti ou de l'homme qui les paye, qui s'arrangent pour faire chanter tous les candidats, et qui sont prêts à leur tour à remplir les boîtes du scrutin, à acheter des voix, à « voter plusieurs fois », etc. Ces chenapans vivent de la politique, à leur façon, et s'imposent aux hommes les plus en vue jusqu'au moment où il y a une sorte de « solidarité » dans laquelle des hommes connus dans toute la nation se trouvent moralement compromis parce qu'ils sont obligés de reconnaître cette sorte de fraternité et de se rendre directement ou indirectement responsables des procédés de ces suivants et de ces partisans. Us n'osent pas rompre avec cette classe, dont l'inimitié ruinerait leurs ambitions, et les moins scrupuleux d'entre eux font le plus grand usage possible de cette coopération ; se contentent de rendre un faible hommage à la décence en cherchant à le faire par des intermédiaires, de façon à ne pas trop se salir les mains.
« Dans ces conditions, les cités deviennent la proie de la a classe criminelle » en politique, parce qu'il faut maintenir dans l'Etat et dans la politique nationale la discipline et l'organisation dont les grands chefs ont besoin pour réussir. Par suite, il va sans dire que chaque grande cité a un Ring et des Bosses, ou des personnes qui voudraient l'être. U y a quelquefois des révolutions de « palais » où des Bosses sont déposés ou « étouffés, » parce qu'ils s'engraissent trop au milieu des dépouilles, et il n'y a pas de permanence dans ces rôles, de sorte que le profane ne peut pas toujours dire quel est le Ring ou le Boss qui gouverne. Us ne publient pas un Almanach de « Gotha » mais nous sentons et nous savons que le pillage continue. Un homme de génie dans cette branche, comme un Tweed ou un Kelly, arrive parfois au premier rang; mais même en l'absence d'un tel maître, les politiciens de quartier peuvent toujours dire où se trouvent les plus influents.
<L L'étendue des cités où le système atteint sa pleine flo-
raison dépend des affaires qui s'y font et de leur caractère général. Les petites villes, avec une population d'ouvriers relativement grande, sont des champs d'action meilleurs pour un Ring que des villes plus homogènes qui sont des centres de commerce. Il y a cependant une tendance à organiser un corps de « travailleurs », même dans les plus petites villes ; et l'égoïsme humain mène naturellement à la doctrine d'après laquelle ceux qui font le travail doivent en vivre. Ainsi, à cause des profits du « roulement des fonctions », et de la pratique de l'intrigue et des artifices pour obtenir un poste de celui qui l'occupe, il y a un « facilis descensus » à considérer les profits de la malversation et des vols au détriment du public, comme un correctif légitime à l'accumulation trop lente provenant du traitement légal. Certains traitements et certains honoraires sont, au su de tout le monde, maintenus très élevés, afin que celui qui les touche puisse librement « se saigner » pour soutenir le parti, ou, ce qui est la même chose, pour soutenir les agents secrets (bummers) du parti. Aussi, avons-nous eu des greffiers et des shérifs dont le traitement était un grand nombre de fois plus élevé que celui des juges, etc. En partant de ce point, on arrive à tripoter dans des contrats, à acheter des hommes, à voler sans pudeur, par une marche si aisée, que le politicien local a à peine conscience des progrès de son éducation morale ».
Saint-Louis (Missouri) ; population en 1890 : 451.770.
« Il y a toujours, dans les deux partis, des Rings plus ou moins actifs, selon les circonstances. Deux hommes ou peut-être trois, sont les Bosses reconnus du parti démocratique (qui a la majorité) ; il y en a un dans le parti républicain.
« Les Rings sont les causes et de la malversation et des tripotages, bien que Saint-Louis n'ait pas subi de « grand vol ».
a Un bon citoyen, cherchant à obtenir un poste dans nos
grandes cités^ serait exclu par l'action des Rings ; sauf dans un moment de surexcitation où les honnêtes gens se réveillent au point d'avoir une juste notion de leur devoir (1). »
Lùuisville {Kentucky) ; population en 1890 : 161,129.
« On peut à peine dire qu'il y ait un Ring régulier à Louisville. Il y a des associations louches, mais elles changent continuellement. Les postes les plus élevés de ces associations sont occupés par des démocrates — c'est là le parti le plus fort — mais il y a toujours quelques républicains.
« Le seul Ross qu'il y ait aujourd'hui à Louisville, c'est la compagnie du gaz de Louisville. Elle se sert surtout du parti démocrate, parce qu'il est plus facile de corrompre les nègres républicains et de les amener à soutenir les candidats démocrates, que d'amener les démocrates blancs à soutenir les républicains.
« Il y a maintenant très peu de malversations dans le Kentucky ; pas de grande révélation scandaleuse depuis plus de 5 ans ; mais il y a beaucoup de tripotages.
« Les associations tendent naturellement à exclure des emplois les hommes honnêtes et capables et à donner les postes à de simples favoris et à des politiciens locaux (2). »
Minneapolis {Mimiesota) ; population e?i 1890 : 164.738.
« Il y a, depuis quelques années, un Ring très peu honorable qui est arrivé au pouvoir en s'emparant du mécanisme du parti démocratique: 1° par un travail actif dans les « caucus » des quartiers ; 2" par son étroite alliance avec les marchands de vin, les teneurs de tripots, et par le soutien des individus sans moralité de l'espèce la plus vile ;
(1) Mon correspondant écrit, en 1892 que les remarques cidessus sont encore aussi justes. Les deux partis restent sous la domination d'un Ring despotique.
(2) L'état des choses à Louisville était en substance le même en {89:>.
3" par une défense habile et séduisante des droits du travail et la captation des voix des ouvriers.
« Le Boss de cette bande n'est pas aimé de l'élément responsable et honorable de son parti dans le Minnesota, et il n'a pas sa confiance ; mais on le tolère, à cause de sa popularité et parce qu'on ne peut pas le renverser. Il s'est imposé en mettant la main sur la police. Au lieu de supprimer les maisons de jeu, par exemple, il a permis à plusieurs d'entre elles de rester ouvertes sous la protection de la police et il s'est fait donner une part de leurs gros bénéfices. Jusqu'à ces derniers temps, les patentes pour un café ont été de 500 dollars (2.500 francs) par an. Ils ont permis, lui et les chefs du service de la police, à un certain nombre de maisons, de vendre des boissons au détail et un peu en cachette, au delà des limites de la surveillance de la police, à l'intérieur desquelles nous restreignons la vente des boissons, et le Ring a reçu de fortes sommes de ces marchands de vin non autorisés.
« Le Ring semblait être le maître de la majorité au Conseil commun, mais le système des impôts directs et du contrôle des dépenses est si clair et la surveillance de la presse et du public est si constante, qu'il y a eu peu d'occasions de piller réellement. Dans l'adjudication des contrats, cela sent quelquefois le tripotage et plusieurs des membres du conseil ne refusent pas de se laisser corrompre. Mais ils n'ont pu f^ire que relativement peu de mal ; en fait, il n'y a eu rien de scandaleux en dehors du service de la police. Le Ringha, depuis peu, obtenu une influence sur le conseil des Parcs (qui est électif) et il en est résulté quelques .tripotages honteux. De même^ il y a eu des malversations dans le service de la santé publique et des hôpitaux, dans la direction du service des eaux et dans la concession des tramways. Mais notre ville n'est pas trop exploitée, nous venons de réussir à enlever aux employés du Ring le contrôle de la police que nous avons confié à »n Conseil Métropolitain de la police, les conséquences
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sont excellentes. Deux membres du Ring sont maintenant SOUS le coup d'une accusation devant le grand jury du comté, pour malversation ».
Saint-Paul {Minnesota) ; population en 1890 : 133.156.
« Il n'y a pas de Ring reconnu à Saint-Paul. La cité est restée, pendant plusieurs années, aux mains d'une clique de politiciens municipaux démocrates, qui sont d'assez bons citoyens, et qui n'ont pas commis de déprédations honteuses. Elle est gouvernée d'après les vues étroites d'un parti, mais en fait de politique et de dépenses, les vues des citoyens importants, telles qu elles sont formulées par la Chambre de commerce,remportent presque toujours.
« Les Rings des cités de l'Ouest (ajoute celui qui m'a donné ces renseignements) ne sont pas expressément organisés pour le pillage ou les tripotages. Ils sont le produit de notre politique de parti. Certains des plus mauvais éléments du parti réussissent, par leur diligence et leur habileté supérieures dans la manipulation des caucus de quartier ou de district, à obtenir le contrôle du mécanisme local de l'organisation de leur parti. Le succès de leur parti leur donne le contrôle des affaires municipales. Ce sont généralement des hommes qui ont échoué dans leur commerce ou dans leur profession, et qui font leur affaire de la politique de la cité. Ils trouvent souvent leur intérêt à entreprendre différentes petites aflaires profitables, mais ils ne font habituellement rien de très mauvais ou de très hardi. »
J'ai pris les deux villes de Minneapolis et de Saint-Paul, parce qu'elles montrent la différence qui existe «souvent entre dès villes dont la population et les conditions où elles se trouvent semblent identiques. Les centres de ces deux cités ne sont qu'à 10 milles de distance ; leurs banlieues commencent presque de se loucher. Minneapolis est plus jeune et a grandi beaucoup plus vite, et l'élément ouvrier de sa population est plus important. Mais, à beaucoup
de points de vue, elle ressemble tant à sa sœur ainée — elles sont extrêmement jalouses l'une de l'autre — qu'un observateur du vieux monde, qui ne s'est pas rendu compte de la rapidité avec laquelle les phénomènes vont et viennent dans l'Ouest, est étonné de trouver que les maladies politiques de l'une sont beaucoup plus graves que celles de l'autre.
Tel était l'état des choses en -1887. En 1893 il s'était amélioré dans les deux cités. Le Boss de Minneapolis avait disparu et le parti opposé à celui dont il était l'ornement, était au pouvoir. Si l'administration municipale n'était pas à l'abri des reproches, du moins elle était relativement libre de honte. Saint-Paul montrait une amélioration marquée. On avait élu un maire appartenant à la liste du parti des réformes et la clique municipale précédemment maîtresse avait été renversée. Mais personne n'était sûr que ces avantages seraient conservés. Dans six ans d'ici, disait-on, les deux cités seront peut être retombées, ou bien le contraste qui existait entre elles en 1887 aura reparu (1). La grande ville de San Francisco, capitale du « versant du Pacifique», avec une population de 300.000 âmes, fut, pendant des années, gouvernée par un Boss qui, au moyen d'un lieutenant énergique, était le maître absolu des pompiers de la cité et se servait de ses 350 pompiers rétribués comme d'une sorte de garde prétorienne. 11 contrôlait les élections da la ville, commandait aux fonctionnaires, était une puissance dans la politique de l'Etat, subornait l'administration de la loi pénale. A la fin, on fit des démarches pour que lui et son grand vizir fussent accusés de concussion ; alors tous deux s'enfuirent au Canada et la cité fut débarrassée de leur joug. Mais les conditions qui produisent le régime du Boss subsistant, il s'éleva d'autres Bosses à peine moins audacieux, et maintenant, selon les plus
(1) On m'a informé en mai d894, que le parti des réformes avait été battu aux dernières élections à Saint-Paul, et on craignait que la rechute dont on parle dans le texte ne suivît bientôt.
récents renseignements que j'ai pu me procurer, les contribuables trop insouciants sont exploités comme auparavant.
Dans les cités de deuxième ordre (disons de 10.000 à 100.000 habitants), il existe quelques-uns des mêmes maux, mais à un degré moindre. Les occasions de tripoter sont peu nombreuses. Les fonctions sont modérément rétribuées. La population de nouveaux immigrants, incompétente en politique et par conséquent facilement pervertible, est dans une proportion plus faible vis-à-vis des Américains indigènes. Les hommes les plus remarquables par leur fortune et par leur intelligence sont vraisemblablement plus connus de la masse des électeurs et ils peuvent avoir plus de loisir pour prendre part à la politique locale. Aussi, bien que nous trouvions des Rings dans un grand nombre de ces cités, ils sont moins puissants, moins audacieux, moins corrompus. Il y a naturellement des différences entre une ville et une autre, différences qui parfois peuvent s'expliquer par leur histoire et par le caractère de leur population. Un personnage très influent m'écrit du Michigan, Etat au-dessus de la moyenne :
« Je n'ai entendu accuser les Bosses ou les Rings de concussion dans aucune ville ou commune du Michigan ou de rindiana, mais seulement dans un petit nombre de nos cités, et ces cités sont, pour la plupart, les plus grandes. Dans certains cas, les Rings et les Bosses ont dirigé les campagnes politiques dans l'intérêt d'un parti, et quelquefois à un tel point, par exemple à Détroit (population en 1890, 205.870), que les bons citoyens ont été exclus des fonctions ou ont décliné la candidature. .Mais le vol n'était pas le but des Rings. Dans plusieurs de nos cités, les patrons de café se sont entendus pour peser sur la politique, de façon à arriver au pouvoir et à obtenir des règlements municipaux qui leur fussent favorables. C'est là, en partie, l'explication du grand mouvement du parti de la prohibition. »
Les cités de l'Etat de New-York semblent souffrir plus
que celles de la Nouvelle-Angleterre ou de l'Ouest. Albany (ville de 95.000 habitants) a longtemps gémi sous des Bosses; mais, comme siège de la législature de New-York, c'est un loyer d'intrigue. Buffalo (avec 255.000) a une importante population irlandaise et allemande. Rochester et ïroy sont gouvernées par des cliques locales ; la dernière est pleine d'individus qui vont « voter plusieurs fois » (repeat) aux élections d' Albany. Syracuse (b8.000) est plus petite et est mieux administrée que Rochester, mais elle a, pendant ces dernières années, montré de sérieux symptômes de la même maladie. Gleveland est plus grande que toutes celles-là, mais elle a, comme le reste du Nord de l'Ohio, une population meilleure ; ses Rings n'ont jamais fait les choses d'une laçon arbitraire, et n'ont jamais volé les deniers publics. On peut dire la même chose de Milwaukee et des villes de la Nouvelle-Angleterre comme Providence, Augusta, Hartford, Worcester, Lowel. Le système existe plus ou moins dans toutes ces cités, mais les Bosses ne se sont pas hasardés à exclure des fonctions les gens honnêtes qui n'appartenaient pas à leur bande, ils n'ont pas volé la cité, ni corrompu la législature, ni conservé le pouvoir en fraudant aux élections, à la façon de leurs grands modèles de New-York et de Philadelphie. Ceci semble vrai aussi pour les cités de grandeur moyenne de l'Ouest et de l'Est. Une banlieue maritime d'une grande ville de l'Est produisit dernièrement un Boss singulièrement audacieux, qui joignait à ses fonctions celles de chef de la police et de directeur de la principale école du dimanche. Il avait modifié le résultat des élections, tantôt accordant son soutien à un parti, tantôt à l'autre et avait apparemment pu changer le résultat des élections de l'endroit selon son caprice. Un soulèvement des « bons citoyens y> a enfin réussi à obtenir sa condamnation et son emprisonnement pour fraudes électorales.
Quant àce qui concerne l'Ohio, une autorité judicieuse dit :
« Il est moins probable qu'il existe des Rings dans les petites cités, bien qu'une population de 30.00(» ou 40.000 habitants puisse à l'occasion les faire vivre. Nous ne les trouverions guère dans une ville de moins de 10.000 : la corruption, là, serait accidentelle, non systématique. i>
Du Missouri on m'informe que :
« Nous avons peu ou pas de Rings dans les cités de moins de 60.000 habitants. Les villes plus petites ne se prêtent pas à ces sortes de gouvernement. Les hommes se connaissent trop entre eux. 11 n'y a pas de grande population flottante irresponsable comme dans les grandes-cités. »
Une réponse semblable du Kentucky ajoute qu'on a vu cependant des Rings dans des cités qui n'étaient pas plus grandes que Lexington (2^.000 habitants) et Frankfort (8.500).
Dans les toutes petites villes et dans les districts ruraux, en fait, partout où il n'y a pas de municipalités et où le gouvernement est confié aux assemblées de la ville, ou aux selectmen, ou aux fonctionnaires de la commune et du comté, les conditions dangereuses sont réduites à leur minimum. Les nouveaux immigrants ne sont généralement pas groupés en masse ; ils sont dispersés parmi la population indigène dont ils acquièrent bientôt les habitudes et les façons de penser. Les Allemands et les Scandinaves qui s'établissent dans des districts ruraux ont été parmi les meilleurs de leur race et ils constituent un élément de grande valeur. L'électeur rural, qu'il soit du pays ou qu'il soit étranger, est exposé à moins de tentations que son frère de la cité et est moins facile à diriger ou à conduire. Il est parcimonieux et il paye chichement ses fonctionnaires de la ville ou du comté. Aussi un Boss n'a-t-il rien à faire dans un endroit semblable. Ses talents seraient inutiles. S'il existe un Ring dans une petite cité, ce n'est
guère qu'une clique d'avocats de l'endroit qui s'arrangent pour s'emparer des fonctions, chacun à son tour, et pour assurer un siège à l'un d'entre eux à la législature de l'Etat où il pourra y avoir quelque chose à rannasser. Il n'est pas facile de distinguer une clique pareille, que l'on trouve dans le monde entier, d'un véritable Ring. Mais quel que soit le nom que nous donnions à la mauvaise herbe, elle nuit peu à la récolte. Çà et là cependant, on rencontre un vrai Boss dans ces localités d'innocence rurale. Je connais une ville de la Nouvelle-Angleterre avec une population d'environ 10.000 âmes, qui est, depuis longtemps, gouvernée par un pareil meneur local. Je ne crois pas qu'il vole. Mais il a réuni autour de lui un groupe d'électeurs avec le secours desquels il s'empare des emplois et trouve l'occasion de se livrer à des tripotages qui l'enrichissent et qui procurent du travail à ses partisans. Les circonstances sont toutefois exceptionnelles. Dans le territoire imposé par la ville, se trouvent les villas de beaucoup de riches marchands, qui ont leurs affaires dans une ville voisine, mais dont les résidences d'été sont imposées ici. Aussi, les sommes dont cette ville dispose sont-elles beaucoup plus importantes qu'elles ne le seraient dans la plupart des villes de la même importance ; et, d'un autre côté, un grand nombre de riches contribuables ne sont pas citoyens de l'endroit, et votent dans la cité qu'ils habitent en hiver (1). C'est pourquoi ils ne peuvent pas aller aux réunions de l'endroit pour s'en prendre au Boss, et il ne leur reste qu'à faire la grimace et à payer tout en se rendant compte de ses fredaines.
Généralement parlant, les villages et les petites cités ne
(1) On se souviendra qu'aux Etats-Unis, bien qu'un homme puisse payer les impôts de ses immeubles dans un nombre quelconque d'Etats, de comtés, ou de villes, il ne peut voter, même aux élections purement locales ou sur des questions purement locales, qu'en un endroit seulement, celui où on considère qu'il réside.
subissent pas le joug d'un Rinji. Les organisations locales des partis ont partout une tendance à tomber entre les mains de quelques hommes, peut-être d'un seul. Mais cela ne provient pas tant de l'intention d'en exclure d'autres et d'abuser du pouvoir, que du fait que le travail- est laissé à ceux qui ont quelque intérêt à le faire, cejui par exemple d'être pourvus eux-mêmes d'un emploi. Ces personnes sont rarement des candidats-fonctionnaires de profession, mais plutôt des avocats, des fermiers, des marchands qui sont contents d'ajouter quelque chose à leur revenu, et qui ont l'importance, pas si méprisable dans un village, de siéger à la législature de l'Etat. Et il n'en résulte pas non plus beaucoup de mal. L'administration est assez bonne; les contribuables ne sont pas volés. Si un citoyen en vue, n'appartenant pas au groupe dirigeant, désire obtenir une nomination, il peut réussir ; en fait, personne ne cherche à l'exclure. Dans beaucoup d'endroits, il y a un comité de citoyens n'appartenant à aucun parti, qui enlève le gouvernement des mains des deux organisations en soutenant comme candidats des hommes respectables indépendants de tout parti. Ces candidats réussissent généralement si les chefs de parti de la localité ont offensé le sentiment public par de mauvaises présentations. Bref, la matière pour un véritable gouvernement de Ring n'existe pas, et ses procédés sont inapplicables en dehors des grandes cités. Personne n'a à le redouter et personne ne le redoute.
Ce qu'on a dit s'applique surtout aux Etats du Xord, du Centre et de l'Ouest. Les conditions du Sud sont différentes, mais on y retrouve également bien les lois générales du développement des Rings. Dans les Etats du Sud, il n'y a guère de populations d'immigrants européens. La basse classe est formée de nègres et de « blancs pauvres ». Les nègres sont ignorants et constitueraient une manière plastique dangereuse entre les mains de meneurs sans scrupules, comme on l'a vu suffisamment après la guerre civile.
Mais ils ont jusqu'ici appartenu pour la plupart au parti républicain et le parti démocrate a si complètement repris le dessus, que les Bosses qui étaient les maîtres des voix des nègres ne peuvent rien faire. Dans la plus grande partie du Sud, les [lommes capables et haut placés se sont intéressés à la politique au point de dicter la conduite à suivre au parti. Leur position, après la restauration d'un gouvernement libre et la chute des aventuriers politiques, les a obligés à l'action. Ils se servent quelquefois d'un Ring ou ils le tolèrent, mais ils ne lui permettent pas de faire un mal sérieux et il est ordinairement heureux de présenter l'un d'eux ou toute autre personne qu'ils recommandent. Les vieilles traditions au sujet des chefs sociaux survivent davantage dans le Sud que dans le Nord, de sorte que la partie pauvre de la population blanche se conforme plus facilement aux suggestions des principaux citoyens de la localité et elle les place plus facilement à sa tête s'ils veulent accepter, De plus, le Sud est une région relativement pauvre. Il y a moins à gagner dans les emplois (y compris les sièges à la législature) soit comme traitement, soit indirectement par les contrats où l'on peut tripoter, soit en exerçant une influence sur la législation. Les bénéfices à réaliser dans la politique considérée comme une profession étant moindres, la profession est recherchée avec moins d'ardeur et l'organisation est moins parfaite. Il y a cependant des cités où reparaissent des conditions semblables à celles des grandes cités du Nord, et là reparaît aussi le système des Rings et des Bosses. La Nouvelle-Orléans est le meilleur exemple et dans l'Arkansas et le Texas, où il n'y a jamais eu une aristocratie de planteurs comme celle des Etals à esclaves de la côte de l'Atlantique, les Rings sont assez nombreux ; mais comme les cités sont petites et rarement riches, leurs exploits attirent peu l'attention.