CHAPITRE LXV
On peut trouver un exemple du dicton populaire au sujet de la sagesse avec laquelle le monde est gouverné, dans le fait que les plus grands changements sont souvent ceux que l'on opère sans avoir la moindre idée de leurs conséquences et que ceux qui sont les plus funestes sont ceux qui rencontrent le moins de résistance. Ainsi, l'usage de renvoyer les fonctionnaires fédéraux, qui commença il y a environ 70 ans, fut désapprouvé, il est vrai, par plusieurs des hommes d'Etat marquants de l'époque, parmi lesquels Clay, Webster et Calhoun, mais il n'attira que relativement peu l'attention du pays et les partisans de ce système n'avaient pas prévu un dixième de ses conséquences lointaines.
La Constitution donne au Président le droit de nommer aux fonctions fédérales ; elle exige le consentement du Sénat pour les plus importantes, et elle permet au Congrès d'accorder au Président seul, ou aux Cours de justice ou aux chefs des départements, le droit de nommer aux emplois inférieurs. On supposa que cette clause faisait dépendre la durée des fonctions du bon plaisir du Président ; c'est-àdire que le Président avait le droit légal de destituer les fonctionnaires sans donner de raison pour cela. Mais les premiers Présidents considérèrent que le poste était donné pour la vie ou tant que le délenteur se conduirait bien ; III 12
178 LES DÉPODILLES
ils ne destituèrent, sauf pour des raisons valables, aucun des fonctionnaires nommés par leurs prédécesseurs. Washington, pendant huit ans, n'en renvoya que onze et tous pour de bonnes raisons ; John Adams neuf en quatre ans, mais aucun pour des raisons politiques. Jefîerson, pendant ses huit ans, en destitua trente-neuf, mais beaucoup de ceux-ci, John Adams les avait nommés arbitrairement peu de temps avant de quitter ses fonctions ; dans les vingt ans qui suivirent (1802-28) il n'y eut que seize destitutions. Cependant,en 1820, on fit passer au Congrès et presque sans discussion, un bill fixant quatre ans comme durée extrême pour un grand nombre d'emplois importants et faisant expirer cette période peu de temps après l'installation d'un Président. Ceci était de mauvais augure et provoqua la colère de Jefferson et de Madison. Cependant, le Président et ses chefs de département ne renvoyèrent personne, de sorte que les employés dont la conduite fut bonne restèrent comme auparavant à leur poste. Mais une nouvelle période commença avec le bouillant et entêté Jackson qui arriva à la Présidence en 1829. C'était un rude habitant de l'Ouest, un homme du peuple porté au pouvoir par un mouvement populaire, irrité contre tout ce qui touchait à son prédécesseur; c'était un ami chaleureux ou un ennemi acharné, désireux de récompenser les services qu'on lui avait rendus. Pénétré des idées extrêmes d'égalité, il proclama, dans son message, que le roulement dans les fonctions était un principe de la foi républicaine ; il écouta et sa doctrine et ses passions en renvoyant, la première année, cinq cents directeurs de bureaux de poste et en mettant à leur place des hommes de son parti. Le système consistant à se servir des fonctions comme d'un engin dans la guerre des partis avait déjà été essayé à New-York où la violence des luttes de parti avait amené le développement rapide de plusieurs stratagèmes, dans l'organisation des partis ; c'est un partisan de Jackson à New-York, Macy, qui, dans un discours prononcé au Sénat en 1832, condensa la
nouvelle doctrine dans une phrase devenue célèbre : « Au vainqueur les dépouilles » ( To the vidors belong thespoils) (1).
Depuis 1828 jusqu'à ces dernières années, les deux partis ont considéré comme vacantes, à chaque changement de Président, toutes les fonctions fédérales, depuis les ambassades aux Cours européennes jusqu'à l'emploi de directeur de bureau de poste de village. Les occupants peuvent naturellement être maintenus ou renommés (si la durée de leurs fonctions est expirée) ; si le nouveau Président appartient au même parti que son prédécesseur, beaucoup le sont ; mais on ne considère pas qu'ils y aient droit légalement ou moralement. Le choix d'un Président ou d'un chef de département (ministère) est absolument libre ; aucune condition n'est exigée du candidat, sauf la qualité de citoyen ; aucun obstacle ne lui est opposé, sauf que le consentement du Sénat est nécessaire pour les postes les plus importants (2).
Comme le Président et ses ministres ne connaissaient pas les candidats à un poste éloigné, ils étaient obligés de demander des renseignements et des conseils à ceux qui, étant du voisinage, pouvaient les donner. Il était naturel que les sénateurs d'un Etat ou le représentant au Congrès d'un district où il y avait une vacance, recommandassent
(1) Avant 1820, Clinton se plaignait « de l'intervention, dans les élections de l'Etat, d'un corps organisé et discipliné de fonctionnaires fédéraux. » Le discours de Marcy était une défense du système de la destitution en faveur du parti et de celui des courtes périodes suivant l'exemple de son propre Etat. « Quand ils luttent pour la victoire, ils (les politiciens de New-York) avouent qu'ils ont l'intention de jouir de ses fruits. Ils ne voient rien de mal à la règle d'après laquelle les dépouilles de l'ennemi appartiennent au vainqueur ».
(2) Voir sur ce sujet, chapitre v, t. I, pp. 64 et s. La loi de 1820, étendue par des lois postéri'eures, s'applique' maintenant à environ 4.000 emplois. Le mal qu'elle fait n'est pas limité aux vacances légales de ces emplois ; elle a contribué aussi à établir une habitude qui s'applique à un grand nombre d'emplois inférieurs.
180 LES DÊPODILLES
des candidats au Président, et, tout naturellement aussi, le Président et les ministres se laissaient guider par ces recommandations, mais seulement lorsqu'elles venaient dhommes qui étaient du parti du Président. Ainsi, le pouvoir exécutif s'habitua à admettre les droits que les politiciens prétendaient avoir, et alla jusqu'à prostituer son patronage pour récompenser des services politiques locaux et pour s'attirer le soutien du parti dans les localités. De temps en temps, un Président ou un ministre énergique tout-puissant sur le Président, se sont montrés intraitables. Cependant, cet usage continue parce qu'il repose sur le désir naturel du Pouvoir exécutif d'obtenir le bon vouloir et l'aide des sénateurs pour faire approuver les traités et les nominations, et parce qu'on se rend compte que, dans chaque district, il faut donner de la force au parti en distribuant les bonnes choses de la façon que le chef local croit ctre le plus utile.
Voici les traits essentiels du système : une fonction publique dépend du bon plaisir absolu des autorités qui sont chargées des nominations ; elle est invariablement accordée pour des raisons de parti à un homme du parti, comme récompense de services rendus au parti (soit par le candidat ou par celui qui le protège) ; personne ne s'attend à la garder, dès que son parti tombe du pouvoir ; ceci lui donne les raisons personnelles les plus fortes pour lutter dans les rangs du parti. De cette façon, la conception que les politiciens finirent par se taire de la possession d'un poste ne fut pas la conception idéale — selon laquelle un fonctionnaire a des devoirs vis-à-vis du public — , ni la conception pratique — d'après laquelle une fonction est un lit confortable où un homme peut vivre s'il ne néglige pas complètement son travail — , mais bien la conception immorale — selon laquelle une fonction publique est un salaire qu'on reçoit pour des services rendus au parti, dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir.
Les politiciens, cependant, n'auraient guère pu imposer
LBS DÉPODILLES 181
ce système au pays sans l'existence de certaines idées qui étaient devenues courantes dans la masse du peuple : « Le roulement » des fonctions {rotation in office) fut, et est même encore, pour la plupart des hommes, considéré comme conforme au génie d'une démocratie. Il donne à tous une égale chance d'obtenir le pouvoir et un traitement ; il ressemble en cela au système d'Athènes et de Florence où l'on tire au sort les fonctionnaires. Il est censé stimuler les hommes à l'action, engendrer une louable ambition de servir le pays ou la région, empêcher la formation d'une caste de fonctionnaires, avec ses habitudes de routine, sa raideur et son arrogance. Il admet cette égalité si chère à l'esprit améméricain (1) ; il rappelle au fonctionnaire qu'il est le serviteur du peuple et non pas son maître, comme les bureaucrates de TEurope. Il lui défend de penser qu'il a le droit d'être là où il est, qu'il a quelque raison d'espérer y rester. Il satisfait, d'une façon bizarre^ cet amour de la nouveauté et du changement, qui est naturel aux populations changeantes de l'Ouest. L'habitude d'élire les employés de l'Etat et de la ville pour une courte période, qui se développa plus tard, tendait au même but. Si ceux que le peuple luimême choisissait ne devaient garder leurs emplois qu'une année ou deux, pourquoi ceux qui étaient nommés par les autorités fédérales auraient-ils des situations plus stables? Et l'habitude de se servir des protections dans un but politique fut encore justifiée par l'exemple de l'Angleterre ; car les Américains d'il y a soixante ans croyaient que le gouvernement anglais était, comme il l'était en grande partie au xyiii" siècle, entre les mains du secrétaire du patronage du Trésor, dont les fonctions consistaient à distribuer des places aux membres de la Chambre des communes et des honneurs (comme les ordres de chevalier et
(Ij Maintenant, naturellement, les choses ont changé et on oppose au système américain le système des services civils en Angleterre, dont les fonctionnaires presque inamovibles sont nommés à la suite dun concours d'entrée.
des titres supérieurs dans la pairie) aux membres de la Chambre des Lords, des bénéfices ecclésiastiques aux parents des membres des deux Chambres.
Une autre raison importante, pour laquelle le système de roulement se recommanda aux Américains, c'est la croyance qu'un homme en vaut un autre, et peut faire suffisamment bien le travail que vous lui laites faire, opinion heureusement exprimée par leur vieil ennemi George III quand il dit « que tout homme est capable d'occuper la place qu'il peut obtenir ». En Amérique, on s'attend à ce qu'un homme intelligent soit capable de faire toutes les choses auxquelles il met la main, et ce fait de s'être emparé d'une place est une preuve d'intelligence. C'est un homme « pratique ». Voilà, au fond, l'idée de George III ; si vous êtes assez habile pour vous faire donner une place, vous êtes assez habile pour remplir les fonctions qui s'y rattachent, ou pour cacher le fait que vous ne les remplissez pas. On peut ajouter que la plupart de ces places fédérales, surtout celles que le citoyen ordinaire voit le plus, ne demandent pas d'aptitudes particulières. Tout homme attentif et honnête fait assez bien un officier de douane ou un gardien de phare. Les hommes actifs et capables n'avaient pas grand intérêt à demander que les postes fussent donnés au mérite et que les fonctions fussent stables ; car ils voulaient rarement des places pour eux-mêmes ; et ils avaient, ou ils croyaient avoir intérêt à lancer leurs parents pauvres ou des amis malheureux dans les services publics. Il est vrai que le parent ou l'ami courait le risque d'être renvoyé. Mais l'espoir est plus fort que la crainte. L'espoir d'obtenir une place affecte dix personnes pour une qu'affecte la crainte de la perdre, car les candidats sont nombreux et les places sont relativement rares.
Jusqu'ici, nous n'avons considéré que les fonctions fédérales, qui sont en général des fonctions inférieures comme celles de directeur de bureau de poste de village, d'officier de douanes dans un port, etc. — bien qu'elles comprennent
aussi les postes d'employés dans les ministères à Washington, les postes de consul et d'ambassadeur à l'étranger et de gouverneur de territoires. Le système du roulement s'était cependant si bien emparé de l'esprit public, qu'il s'étendit bientôt aux emplois des Etats et même à ceux des cités, lorsque ces emplois étaient donnés par nomination et n'étaient pas laissés à l'élection populaire, comme les postes importants dans l'administration et (dans la plupart des Etats et des grandes cités) les fonctions judiciaires. Ainsi, jusqu'à l'époque tout à fait récente dont je parlerai bientôt, la nomination par la faveur, la durée des fonctions laissée au bon plaisir de ceux qui nommaient, devinrent la règle générale dans toutes les sphères et dans toutes les branches du gouvernement national, du gouvernement de l'Etat et du gouvernement municipal. Il peut sembler étrange qu'un peuple, aussi éminemment pratique que le peuple américain, ait accepté un système qui détourne le service public de sa propre fonction qui est de servir le public, un .système qui détruit la perspective de cette habileté qui vient avec l'expérience, et ne donne à personne la moindre garantie d'arriver à un poste plus élevé, ou même de garder celui qu'il occupe, en faisant preuve d'une capacité évidente. L'explication est que l'administration semblait être laissée au hasard, que les citoyens, habitués à faire leurs affaires eux-mêmes, comptaient très peu sur leurs fonctionnaires, qu'il leur importait peu qu'ils fussent habiles ou non. 11 était d'ailleurs si facile à un homme qui abandonnait son genre d'occupation de se lancer dans une autre carrière et d'y gagner sa vie, et la chose était si fréquente que le renvoi semblait entraîner peu de misère pour un fonctionnaire. Cependant, la véritable raison, c'est qu'il n'y avait pas de parti ou de groupe de personnes intéressé à mettre fin à ce système, alors qu'il y eut bientôt une catégorie de gens intéressés à le défendre. 11 fit naître, je pourrais presque dire, il créa, la classe des politiciens de profession, et ceux-ci main-
484 LBS DÉPOUILLES
tinrent le système parce qu'il leur convenait parfaitement. Cet immense travail politique, toujours croissant, qu'il fallait faire pour diriger les primaires, les conventions, les élections de la cité, de l'Etat et de la nation, dont nous avons déjà parlé, et que le développement du mouvement démocratique et les besoins des luttes de parti rendirent nécessaire de 1820 à 1850, nécessita l'existence d'hommes qui pussent lui consacrer une attention constante et entière. Les personnes qui n'auraient rien eu à gagner pour elles-mêmes, se seraient bientôt fatiguées de ce travail. Les membres d'un service civil permanent n'aur^aient eu aucune raison de se mêler de politique, parce que la défaite . politique des amis d'un fonctionnaire public n'aurait pas modifié sa situation, et le service civil n'étant pas composé de personnes d'un seul parti, mais de personnes nommées à des époques différentes par des pouvoirs exécutifs de nuances différentes, n'aurait pas agi comme un tout. Cependant, on peut être sûr que ceux dont le pain et le beurre dépendent d'un parti travailleront pour ce parti, essayeront de faire des recrues, surveilleront l'organisation, useront même des ruses électorales qu'hésiterait à employer l'esprit de parti ordinaire. La classe des politiciens de profession fut, ainsi, le premier fruit du système des dépouilles, du système qui consiste à considérer les emplois publics comme un butin privé de la guerre. Les Bosses en furent le second fruit. Dans la vieille poésie Scandinave, le titre spécial du roi ou du capitaine, c'est celui de « distributeur d'anneaux ». Il attire des partisans et récompense les services du guerrier ou du scald (barde) par de grands cadeaux. De même, le Boss arrive au pouvoir et y reste en accordant sa protection. Les places sont la récompense de la victoire dans les guerres électorales. Il partage ce butin avant et après la bataille, en promettant les fonctions électives les plus élevées aux plus forts de ses soldats et en distribuant les emplois inférieurs qui dépendent de lui ou de ses lieutenants aux combattants moins importants,
mais non moins iidèles. Ainsi, le capitaine consolide, étend et fortifie son pouvoir en récompensant ceux qui le soutiennent. Il fait garder ses avants-postes par ses écuyers et par ses partisans qui lui sont solidement attachés par l'espoir d'obtenir autre chose et par la crainte de perdre ce qu'ils ont. La plupart de ces emplois où l'on est nommé sont trop peu rétribués pour attirer des hommes capables, mais ce sont des marche-pieds pour arriver aux plus importants qui dépendent de l'élection populaire ; et le désir de les obtenir et de les garder produit cette nombreuse armée que demande le système américain pour faire marcher la Machine. Dans un pays comme l'Angleterre, les fonctions sont désirées par un petit nombre d'hommes marquants, mais seulement par un petit nombre, parce que le nombre de places qui deviennent vacantes lors d'un changement de gouvernement, ne va pas jusqu'à soixante, alors qu'il n'y a de vacances, dans les autres emplois, qu'après la mort ou la promotion du titulaire. Aussi, n'y a-t-il qu'un nombre insignifiant de personnes sur toute la population qui soit pécuniairement intéressé au succès d'un parti. C'est pourquoi, en Angleterre, on a ce qu'on peut appeler les officiers généraux et l'état-major général d'une armée de pjrofessionnels de la politique, mais peu de subalternes et pas de soldats. Et en Angleterre, la plupart de ces officiers généraux sont riches, et n'ont pas besoin des traitements officiels. En Amérique, il existe entre les soldats et les officiers une proportion normale. Ils co|^stituent une grande armée. Comme ils vivent presque tous de la politique, ils restent attachés les uns aux autres par une forte raison personnelle. Quand leur parti est privé des dépouilles du gouvernement fédéral, comme le fut le parti démocrate de 1801 à 1885(1), ils peuvent se rattraper sur le butin de l'Etat, ou encore sur celui des cités ; et l'espoir d'obtenir
(1) Le fait qu'au Canada, les fonctions publiques sont permanentes, expHque, sans doute, l'absence de ce mécanisme de parti ai régulier que possèdent les Etats-Unis.
au moins une de ces deux dernières séries de places maintient la discipline et aiguise l'appétit, quelque légères que puissent être les chances de capturer les fonctions fédérales.
Ce sont ceux qui bénéficient des dépouilles qui ont gâté et faussé le mécanisme de la politique. Ce sont eux qui composent soigneusement les Primaires et les Conventions de façon à détruire la liberté du choix populaire ; ce sont eux qui imaginent et font les fraudes électorales qui sont la honte de quelques Etats et de quelques cités et qui consistent à faire voter plusieurs fois le même individu, à doubler les bulletins, à faire de l'obstruction le jour du vote, et à frauder dans le calcul des voix.
En faisant de chaque nomination administrative un avantage auquel un parti a droit et une faveur personnelle, le système a rabaissé le niveau général de la moralité publique, car il a appris aux hommes à négliger les intérêts du public et il a fait dégénérer le mensonge en cynisme. Personne ne suppose que le mérite soit pour rien dans l'avancement ou ne croit au prétexte invoqué par une nomination. La politique est devenue l'art de distribuer des traitements de façon à obtenir le maximum de soutien de la part des amis en offensant le moins possible les adversaires. A cet art ont dû s'appliquer des hommes capables : le Président et les ministres y ont consacré des heures que demandaient les questions intéressant le pays (1). Le politicien naissant est obligé de penser aux partisans obscurs qui demandent des places inférieures, aussi bien qu'à ces importantes nominations d'après lesquelles on jugera sa connaissance des hommes et son honnêteté. C'est à peine une caricature, lorsque, dans la satire de M. Lowell, celui
(1) Le Président Garfield dit : « Le tiers des heures de travail des sénateurs et des représentants est à peine suffisant pour répondre aux demandes d'emplois... Avec un système de services civils judicieux, le travail des ministères pourrait se faire mieux à moitié prix. »
qui veut se porter comme candidat à la Présidence écrit à son ami de la côte dans la Nouvelle-Angleterre.
Si vous me faites entrer à la Maison-Blanche, J'oindrai votre tète d'une meilleure huile En vous faisant entrer dans ce phare Qui est à l'extrémité de la pointe de Galaam.
Après ceci, on semble ajouter peu de chose en disant que le système du roulement n'a pas amélioré les services civils. Les hommes choisis pour des services rendus aux élections ou aux primaires n'ont pas été les meilleurs serviteurs du public. Comme la plupart des postes qu'ils occupent n'exigent pas autre chose que les qualités ordinaires de l'homme d'affaires que possède en général l'Américain, le mal n'a pas été aperçu par les citoyens en général, mais il a été parfois grave dans les hautes situations, comme celles des ministères à Washington, et celles de quelques bureaux de douane des plus importants (1). Qui plus est, le fonctionnaire n'est pas libre pour remplir les devoirs de sa charge. Il a, à l'égard de son parti, des devoirs bien plus importants, parce qu'ils ont plus d'influence sur sa fortune : il faut qu'il surveille les élections dans l'intérêt du parti, qu'il plaise à ses chefs, le Boss et le Ring, en faisant présenter par les Conventions le candidat qu'ils patronnent. Ce fonctionnaire, auquel les théories démocratiques cherchent à rappeler qu'il dépend du public, ne se sent pas lié envers le public, mais bien envers le Boss de la cité, le sénateur ou le membre du Congrès qui lui a fait obtenir sa nomination. La reconnaissance, le dévouement, les services vont tous au protecteur. Loin de rendre les fonctionnaires zélés dans l'exercice de leurs fonctins, l'instabilité des postes a découragé
(1) Quelquefois, on sentait si bien le mal, qu'on gardait toujours un subordonné expérimenté pour apprendre leur travail à ceux qui rentraient par la faveur polifique.
l'application suivie au travail, puisque ce n'est pas par cette application qu'on peut conserver l'emploi ou gagner de l'avancement. L'administration de quelques-uns des services du gouvernement de la fédération ou de la cité est moins bonne que celle des entreprises privées et cela à un plus haut degré que dans les contrées de l'Europe. L'esprit inventif et le talent exécutif dont la nation est justement fière sont moins visibles dans les affaires nationales ou municipales. Bref, le service civil en Amérique, avec le système du roulement, n'est pas une carrière et ne peut pas le devenir. La chasse aux places, voilà la carrière ; une fonction n'est pas une charge publique, c'est un moyen de récompenser des services, et aussi, avec la mélhode des impositions précédemment exposée, c'est une source de revenus pour alimenter la caisse du parti dans un but électoral.
Quelques-uns de ces maux furent déjà remarqués en 1853, et alors le Congrès vota une loi qui obligeait les employés des ministères à Washington à passer un examen spécial (i ). Ni cet effort, ni ceux qui ont été faits depuis dans ce but^ n'ont produit une amélioration, car les hommes en place qui auraient dû donner suite à la loi y ont été hostiles. Des causes semblables firent échouer le système des concours inauguré par une loi du Congrès en 1881, alors que l'agitation actuelle, en vue de la réforme des services civils, avait commencé de s'emparer de l'opinion publique. M. Hayes (1877-81) paraît être le premier Président qui ait honnêtement désiré la réforme des services civils, mais il ne put pas vaincre l'opposition des politiciens, ni l'indifférence du Congrès qui n'avait légiféré que sous la pression de l'opinion éclairée du dehors. Un bon pas en avant fut cependant fait en 1883 par l'adoption de ce
(1) Si l'on avait décidé que le fonctionnaire conserverait son poste tant qu'il se conduirait bien, on aurait pu objecter que cette décision empêcherait de renvoyer des fonctionnaires incapables qui n'auraient commis aucune faute spéciale.
qu'on appelle la loi Pendlelon, qui créait un Conseil de commissaires des services civils (que le Président devait nommer) auquel elle demandait d'appliquer un système de concours à un nombre considérable d'emplois des ministères à Washington et à un nombre plus petit dans d'autres parties du pays. Le Président Arthur nomma une bonne commission et les règles qu'elle établit rendirent quelques services. L'action des deux Présidents qui suivirent a été l'objet d'une polémique récente, mais en admettant qu'on n'ait pas fait toutes les réformes que l'on pourrait désirer, il n'en est pas moins vrai qu'on a fait beaucoup plus qu'on n'aurait osé l'espérer il y a vingt-cinq ans. Dans ce qu'on appelle le « service classé » , auquel on a appliqué le système des examens, on fait encore quelquefois quelques renvois pour des raisons politiques. Mais le tant pour cent est beaucoup plus faible que dans le « service non classé » et l'assertion suivante, exprimée par les inspecteurs du service civil dans leur rapport de 1891, semble justifiée : « ou bien on fait, en dehors du service classé, des nominations inférieures, ou bien il y a beaucoup de renvois d'hommes parfaitement capables qui ne sont sacrifiés que pour des raisons personnelles ou des raisons de parti. Ces deux conclusions seraient probablement justes. »
La loi de 1883 ne s'appliquait, au début, qu'à 14.000 postes. Elle a été étendue depuis, de sorte qu'elle s'applique maintenant à environ 43.000 postes sur un total évalué à 130.000 dans le service civil national; et les traitements des postes du « service classé » s'élèvent à la moitié du montant des traitements payés par le gouvernement. Ses effets moraux ont cependant été plus grands que ne le laisserait supposer cette proportion ; ils nous permettent de le considérer comme on l'a fait à l'époque, c'est-à-dire comme « un grand coup porté aux pessimistes. » L'opinion publique est de plus en plus favorable, et bien que la basse classe des « professionnels » s'élève contre une si grande ingérence dans leurs procédés, tous ou presque tous les
chefs des deux partis semblent maintenant disposés à défendre le système. Ce système donne plus de pouvoir aux Présidents réformateurs et il a activé le mouvement réformateur dans les Etats et dans les municipalités. Plusieurs Etats ont maintenant institué des examens pour l'admission à leur service civil ; et une législation semblable a été appliquée à New-York, à Brooklyn, à Philadelphie, à Boston et dans d'autres cités. Il faut qu'il s'écoule quelques années avant qu'on puisse se faire une idée exacte des résultats produits par ces changements sur la purification de la politique. Il suffit maintenant de dire que si l'état de choses décrit plus haut a été exact d'une façon générale, à la fois pour l'administration des cités, de l'Etat, et de l'Union, pendant les soixante-dix dernières années, on a maintenant des raisons de croire qu'elle a fait son temps, l'habitude de nommer pour de courtes périodes, de refuser de nommer de nouveau ou de renvoyer les fonctionnaires pour donner les postes libres à des amis politiques. Et il est hors de doute que l'extension du système des examens tendra de plus en plus à exclure du service public les simples (c hommes de dépouilles ».