‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 19 sur 60 · CHAPITRE LXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVI

Je ne peux pas entreprendre d'exposer les lois électorales si compliquées et si variées des différents Etats. Mais la façon de diriger les élections a eu une si grande influence sur le développement du mécanisme politique et les changements récents qu'on y a apportés ont fait tant de bruit et auront vaisemblablement des résultats si considérables, que le sujet ne peut être passé sous silence.

Toutes les dépenses nécessaires pour préparer les salles de vote, pour payer les secrétaires et autres employés électoraux qui reçoivent les bulletins et qui comptent les voix, sont faites par les municipalités ou par les Etats, et non, comme en Angleterre, par les candidats.

Toutes les élections pour les emplois de la cité, de l'Etat, ou de la fédération se font dans tous les Etats, au scrutin secret, qui cependant fut adopté, et fut longtemps considéré moins comme moyen d'empêcher la corruption et l'intimidation, que comme la manière la plus facile et la plus rapide de recueillir les voix d'une foule. Ce qu'on avait voulu obtenir avant tout, ce n'était pas le vote secret, et en réalité on ne l'a pas obtenu d'une façon générale.

Une élection est une affaire beaucoup plus compliquée en Amérique qu'en Europe. Le nombre des fonctions électives y est plus élevé ; et comme la durée des fonctions y est moindre, le nombre des emplois pour lesquels il faut voter, tous les ans, est beaucoup plus élevé. Pour éviter la

dépense de nombreuses élections distinctes, on a habituellement, mais pas toujours, fait voter à la fois pour un grand nombre de fonctions, c'est-à-dire qu'on a élu les fonctionnaires fédéraux (les électeurs Présidentiels, les membres du Congrès), les fonctionnaires de l'Etat, du Comté, et ceux de la cité, le même jour et dans les mêmes salles de vote. On choisit les électeurs Présidentiels tous les quatre ans, et les membres du Congrès tous les deux ans. Mais le nombre des places auxquelles il faut pourvoir dans l'Etat, dans le comté et dans la cité, est si élevé qu'un électeur va rarement au scrutin sans avoir à voter pour au moins huit ou dix candidats à des emplois différents ; il se peut parfois qu'il vote pour vingt ou trente.

Cela donna naissance aux « slip-tickets» (tickets en forme de bande). Un slip-ticket est une liste, imprimée sur une longue bande de papier, des personnes qui défendent les mêmes idées, c'est-à-dire qui sont recommandées par le même parti ou par le même groupe politique pour les postes à pourvoir à une élection (1). Jusqu'à ces derniers temps, chacun de ces tickets de vote était imprimé et publié par une organisation de parti ; il était ensuite distribué aux électeurs dans les locaux de vote par les agents du parti. Les électeurs les mettaient dans l'urne. Le votant, d'ordinaire, mettait le ticket tel qu'on le lui donnait, c'eStà-dire qu'il votait en bloc pour tous les noms qu'il portait. 11 pouvait, à la vérité, le modifier en effaçant certains noms (<v scratching »), en en inscrivant d'autres, ou en plaçant sur un nom un morceau de papier gommé (appelé n paster ») sur lequel était imprimé le nom de quelque autre candidat. Mais la tendance toujours très grande à voter pour toute la liste du parti était naturellement plus forte, lorsque toute cette liste se trouvait sur le même morceau de papier et entre les mains du votant, que si la feuille

(1) Un ticket porte plus ou moins de noms, d'après le nombre des emplois à pourvoir, mais il en porte habituellement plus d'une douzaine.

avait contenu par ordre alphabétique le nom de tous les candidats quels qu'ils fussent, el si on avait eu à faire un choix parmi eux. C'était là cependant le moindre des maux qu'entraînait le système. Lorsque (comme cela arrivait souvent), les deux grands partis avaient inscrit des candidats malhonnêtes sur leurs tickets respectifs de l'Etat ou de la cité, le remède qui s'imposait c'était la formation d'une organisation de « citoyens » ou organisation « indépendante » pour présenter des hommes plus acceptables. La lourde dépense qu'il fallait faire pour imprimer et distribuer ces tickets était un obstacle sérieux à la formation de ces organisations indépendantes, et les distributeurs de tickets « réguliers » faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour empêcher la distribution des « tickets indépendants » et, généralement, ils embrouillaient et égaraient l'électeur indépendant. Les chefs des partis réguliers prétextaient les dépenses qu'ils avaient à supporter, pour lever un impôt électoral sur les candidats (voyez plus haut, p. 158) et pour vendre, en réalité, les présentations. Et, finalement, le vote n'était pas secret, car le votant pouvait être suivi par des regards indiscrets, depuis le moment où il recevait le ticket du parti, jusqu'à celui où il le mettait. dans l'urne; le système ouvrait la portetoute grande à la corruption et à l'intimidation.

Le sentiment toujours croissant de ces maux excita enfin ie zèle des réformateurs. En 1881, on présenta à la législature du Michigan un projet de loi tendant à rendre le vote réellement secret; et en 1888, le Massachusetts vota une loi de ce genre, qui ressemblait, dans ses lignes générales, aux lois de l'Australie et à celles du Royaume-Uni sur le vote au scrutin. Les dépenses illégitimes extraordinaires qui furent faites pour l'élection présidentielle de 1 888, provoqua l'alarme générale, et donna tant de force aux réformateurs que les lois sur le vote secret, ou les lois « australiennes », comme on les appelle, sont maintenant (1894) en vigueur dans tous les Etats, sauf dans les sept suivants : m 13

la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Géorgie, la Louisiane, la Floride, le Texas, l'Idaho ; tous, sauf le dernier, sont des Etats du Sud où les réformes arrivent plus lentement, et où un parti domine tellement que les dispositions en vue d'élections honnêtes peuvent paraître nioins urgentes que dans les Etats du Nord, où les forces des partis sont presque égales. Il peut paraître surprenant que des peuples, qui vivent dans la crainte des nombreuses voix des nègres, ne saisissent pas un moyen si simple d'exclure la masse de ces électeurs ; mais la raison en est probablement que le vote au scrutin secret, s'il n'est pas accompagné de dispositions spéciales pour les électeurs illettrés, exclurait aussi un nombre considérable de blancs. Cependant, ces sept Etats suivront dans peu de temps l'exemple des autres et adopteront le scrutin secret. Ce qui montre la force de ce mouvement, c'est le fait que, dans trois Etats, le Mississipi, le Texas et le Kentucky, on a introduit dans la Constitution des clauses sur ce sujet, bien que dans le Texas, la législature ne leur ait pas donné suite par des lois.

Les nouvelles lois de ces trente-sept Etats n'ont pas toutes le même mérite. Comme on pouvait s'y attendre d'après le caractère de leurs législatures, celles de l'Etat de New-York, du Connecticut et du New-Jersey sont les plus mauvaises. Presque toutes ces lois, cependant, ordonnent l'impression officielle des listes électorales, l'inscription du nom de tous les candidats sur la même liste, pour que le votant soit obligé de marquer ceux pour qui il désire voter, et l'obligation pour le votant de déposer lui-même la liste dans l'urne, de façon à être protégé contre la surveillance. Ainsi, presque partout, on a obtenu le vote secret, et en même temps que les candidats indépendants ont plus de chances, la corruption et l'intimidation ont reçu un grand coup. L'habitude qu'avaient prise les agents des partis de distribuer de l'argent avec les bulletins, habitude qui avait atteint des proportions énormes à New- York, a disparu

dans la plupart des endroits ; la disparition du chapitre des dépenses faites dans ce but ainsi que pour l'impression des bulletins, a diminué les prétextes qu'on donnait pour lever un impôt. Les élections se font avec beaucoup plus d'ordre, parce qu'elles sont plus secrètes, parce que la foule des camelots qui stationne autour des urnes, foule disposée au désordre et prête à intimider, a été bien diminuée. Un avantage accidentel de cette mesure, c'est que la classe d'électeurs la plus ignorante, qui, dans le Nord, se compose ordinairement d'immigrants récents, a été privée du droit de vote dans quelques Etats ; dans quelques autres, (comme cela est arrivé pour les nègres les plus intelligents du Sud) elle a été stimulée à s'instruire pour obtenir le droit de voter. Même là où Ton a pris des dispositions pour le vote des illettrés, une certaine honte, que les citoyens désirent éviter, retombe sur ceux qui sont obligés d'avoir recours à ces dispositions. L'élection présidentielle de i892, qui s'est faite conformément à ces nouvelles lois dans trente-cinq Etats, a montré que le nouveau système valait mieux que l'ancien et elle a encouragé à aller plus loin les réformateurs qui ont été surpris de voir avec quelle rapidité le succès avait couronné leurs efforts. Avant de porter un jugement définitif, il faut attendre cependant que le temps ait montré jusqu'à quel point l'ingéniosité des politiciens corrompus pourra inventer des moyens pour éviter les dispositions salutaires de ces nouvelles lois.

Voilà pour ce qu'on peut appeler le mécanisme du vote. On peut cependant poser plusieurs autres questions sur un système électoral.

D'abord, est-il appliqué honnêtement par les fonctionnaires ? On ne peut pas faire une réponse générale, parce qu'il y a, entre les différents Etats, les plus grandes différences possibles; dilférences dues surtout aux dilTérences de leurs lois électorales, mais en partie aussi à l'état de la conscience publique. Dans quelques Etats, on

croit que les élections se font officiellement d'une façon parfaitement honnête, grâce à des lois minutieusement prudentes. Dans d'autres, on dit que les fraudes comme les doubles bulletins, les computations fausses, sont communes, non seulement dans les élections de la cité, mais aussi dans celles de l'Etat et de la Fédération. On n'a aucune donnée pour établir jusqu'à quel point vont les fraudes, car il est rarement possible d'en prouver l'existence et souvent on ne les découvre pas. On croit quelquefois qu'elles existent là où elles n'existent pas (1). Il est clair cependant qu'elles sont assez fréquentes pour constituer un opprobre sérieux dans certains Etats.

Autre question : le mécanisme électoral empêche t-il d'intimider, d'acheter, de se faire passer pour un autre, et de commettre les autres fraudes qu'essayent de pratiquer les agents des candidats ou des partis ? Ici encore, il y a de grandes différences entre deux cités ou deux Etats, différences dues aux lois et au caractère de la population. Il y a maintenant très peu d'intimidation, sauf dans les grandes cités où les voyous, et même à l'occasion la police, molestent, dit-on, l'électeur qui passe pour appartenir au parti contraire ou qui semble disposé à déserter son propre parti. Mais jusqu'au vote des lois sur le scrutin secret, il

(1) Elles étaient surtout fréquentes, et elles existent encore, dans quelques Etats du Sud, où on les pratiquait pour empêcher les nègres d'élire des candidats républicains. C'est là qu'était le plus répandu l'usage des « bulletins de tissu ». On m'a dit à San Francisco que les élections étaient devenues plus honnêtes, depuis qu'on faisait usage d'urnes en verre qui empêchaient à peu près les présidents de remplir l'urne de listes avant l'ouverture du scrutin le matin. Après l'élection de 1893, plus de 100 fonctionnaires électoraux à New-York, environ 23 à Brooklyn, et beaucoup dans de plus petites cités furent poursuivis pour ne pas avoir observé les lois électorales, et surtout pour avoir autorisé des « repeaters » à voter, pour avoir accompagné dans les salles de vote des votants, en invoquant à tort leur cécité et leur incapacité physique, et pour avoir triché en comptant les voix. Beaucoup furent condamnés.

arrivait souvent que les patrons envoyaient les ouvriers voter en corps afin d'être sûrs de leurs voix; et le déplaisir que cela causait fut une des causes qui valurent à ces lois la faveur populaire. Assez souvent, on vote plusieurs fois en se faisant passer pour un autre dans les endroits où la population est dense, où les agents et les fonctionnaires ne connaissent pas et ne peuvent pas connaître les votants ; et on organise quelquefois ces fraudes sur une grande échelle en amenant d'une cité à l'autre des bandes de voyous.

La corruption est une maladie sporadique ; mais elle est souvent grave quand elle apparaît. La plus grande partie des Etats-Unis est honnête, aussi honnête que l'Ecosse où, de 1868 à 1892, il n'y eut qu'une pétition électorale pour corruption supposée. D'autres parties ne valent pas mieux que ne valaient les petits bourgs du Sud de l'Angleterre avant la loi sur la corruption électorale de 1883 (1). Aucun endroit cependant, pas même le plus pauvre quartier de la cité de New- York, ne descend audessous du niveau de ce qu'étaient quelques circonscriptions anglaises comme Yarmouth ou Sandwich. La corruption est rarement pratiquée en Amérique comme elle l'était habituellement à Rome, c'est-à-dire en distribuant une petite somme à un grand nombre d'électeurs pauvres ou même dans beaucoup de bourgs anglais à une catégorie d'électeurs (pas toujours les plus pauvres) dont le caractère vénal était connu et qui ne votaient que quelques minutes avant la fermeture du scrutin. Il a été d'usage en Amé-

(1) Les élections générales anglaises de 1880 ne donnèrent pas lieu à moins de 95 pétitions contestant des élections pour cause de corruption et beaucoup furent considérées comme fondées. Après l'élection de 1886, il n'y eut pas une seule pétition. Après celle de 1892, il y en eut dix dénonçant des pratiques corrompues, et dans trois, l'élection fut annulée à cause de ces pratiques. Il faut cependant attribuer cette amélioration en quelque mesure à la loi de Redistribution de 1885, qui supprima les petits bourgs.

rique de donner de 2(» à 50 dollars à un « travailleur » actif de la localité, qui se charge d'amener un certain nombre d'électeurs, peut-être vingt ou trente qu'il « possède » ou qu'il peut aborder. On ne lui demande pas de rendre compte de l'argent employé et il en dépense relativement une faible partie pour la corruption directe, bien qu'il soit obligé de consacrer une certaine somme pour payer à boire à la basse classe des électeurs. Cette espèce de dépense rentre plutôt dans la catégorie de la propagande payée que dans celle de la corruption, et cependant la vraie corruption européenne se rencontre quelquefois. Il n'y a pas longtemps, dans une commune rurale de New-Hampshire, on donna dix dollars à chacun des deux cents votants douteux. Dans quelques districts de New- York, les amis d'un candidat se chargent, si celui-ci est élu, de payer le loyer des électeurs les plus pauvres et en fin de compte le candidat fournit la somme (1). Les dépenses pour les élections du Président ou des membres du Congrès sont quelquefois lourdes, et, bien que la plus grande partie soit consacrée à l'organisation, aux manifestations, aux processions aux flambeaux et ainsi de suite, une partie se dépense probablement d'une façon illicite. Unmembre du Congrès, représentant un district pauvre d'une grande cité, me dit que ses dépenses allaient de 8.000a 10.000 dollars (40 à 50.000 fr.) c'est à peu près ce que coûtait une campagne pour l'élection d'un membre du Parlement britannique dans les circonscriptions d'un bourg anglais d'égale superficie. En

(l)Lors d'une élection récente à Brooklyn, un certain nombre d'électeurs nègres restèrent assis (littéralement) sur une barrière en face du local du vote, attendant qu'on les achetât, mais ils furent déçus, les partis ayant décidé de ne pas les acheter. Il y a beaucoup de corruption dans quelques cités, parmi les électeurs nègres : dans les cités du Kentucky et du sud de rOhio. Quand il s'agit d'une question qui intéresse réellement les électeurs, la corruption diminue. Dans la lutte pour l'élection d'un maire en 1886, à New-York, les classes ordinairement vénales votèrent sans hésiter pour le candidat ouvrier et ne voulurent pas se laisser acheter.

Amérique, le nombre des électeurs d'un district congressionnel est plus de cinq fois plus grand que celui d'une circonscription anglaise moyenne, mais les dépenses des locaux de vote et des employés ne sont pas supportées par le candidat. Dans un district corrompu des bords de l'IIudson,en amont de New-York, il s'est dépensé, m'a-t-on dit, jusqu'à 50.000 dollars (250.000 fr.) pour une seule élection congressionnelle, alors que, dans d'autres districts de l'Etat, les dépenses n'ont pas dépassé 2.000 dollars (10.000 fr ) Dans une élection présidentielle, on dépense de fortes sommes pour les Etats douteux, ou, comme on les appelle, les Etats « pivots » {pivotai States). L'Indianafut inondé d'argent en 1880 ; une grande partie fut versée par les grandes compagnies et la corruption en absorba une grosse part. Il est d'autant plus difficile de dire quelle quantité sert à corrompre, que les élections sont rarement attaquées pour cette raison ; les deux partis s'entendent tacitement pour que ce qui est passé soit passé. L'élection de 1888 est une des plus mauvaises que l'on connaisse, tant les frais furent élevés dans les Etats douteux. Cette année-là, les Américains bien informés s'aperçurent enfin que la corruption était, dans le pays, un vice qui allait en augmentant ; mais, même maintenant, ils le considèrent comme moins nuisible que le Bossisme ou les fraudes électorales. En 1883, cette maladie ne me parut pas plus répandue qu'elle ne l'avait été en Angleterre jusqu'à cette date. En 1890, l'ombre était plus accusée, et évidemment les bons citoyens s'en inquiétaient.

Cette alarme a servi le mouvement en faveur des lois contre la corruption. Quelques Etats ont voté des lois de ce genre. Celles du Missouri et de la Californie sont considérées comme devant être efficaces ; celles du Massachusetts et du Kansas, comme moins vigoureuses, mais assez utiles. Celles de l'Etal de New- York, du Michigan et du Colorado sont insignifiantes, elles rendent tout au plus obligatoire la publication de quelques relevés de dépenses. En

Pennsylvanie, il semble que les lois électorales soient rarement appliquées. L'habitude si répandue en Amérique de confier les élections à un comité de parti qui fait les payements au nom de tous les candidats de la même opinion, rend plus difficile qu'en Angleterre la fixation d'une limite définie aux dépenses à faire soit parle candidat lui-même, soit pour faire l'élection. Cependant, les nouvelles lois du Missouri essayent de le faire en fixant une petite sommepour les dépenses de la campagne, et en infligeant des peines sévères à celui qui donne aussi bien qu'à celui qui reçoit de l'argent, pour voter ou pour s'abstenir de voter, car cette dernière forme de corruption semble assez commune.

On inflige d'autres peines, mais plus légères, à ceux qui payent un repas aux électeurs. Il est probable que l'exemple donné par le Missouri et par la Californie sera beau coup imité et que le coup porté à la corruption électorale par les lois sur le scrutin secret seront suivies d'une limitation générale.des dépenses. Le progrès sera-t-il permanent et ira-t-il bien loin ? ce sont là d'autres questions. Il est toujours difficile d'estimer la valeur exacte de lois qui se proposent d'effectuer, par des procédés mécaniques, des réformes qui sont surtout d'essence morale. Mais puisque, dans tout pays, il y a une proportion (variant avec les époques et avec les pays) d'hommes honnêtes qui se conduisent honorablement, quelles que soient les lois, et de même une proportion d'hommes mauvais qui essayent d'enfreindre ou de tourner les meilleures lois, il y a aussi un nombre considérable d'hommes compris entre ces deux classes dont la tendance à faire le mal n'est pas trop forte pour ne pas être réprimée par une loij et chez lesquels le sens moral existe assez pour qu'une bonne loi puisse le stimuler et l'éduquer. Bien qu'il soit vrai qu'on ne peut pas rendre les hommes moraux par des lois, on peut armer les bons citoyens d'armes qui augmentent leurs chances de victoire dans leur conflit incessant avec les aspects différents de la malhonnêteté politique. La valeur des armes,

cependant, dépend de l'énergie de ceux qui les emploient. Il faut que ces lois améliorées sur le scrutin secret et sur la corruption soient rigoureusement appliquées, car la tendance — dont on a remarqué quelques signes — à écarter les peines qu'elles imposent, et à traiter les fraudes électorales et les irrégularités comme des bagatelles, contribuaient beaucoup à annuler les effets qu'on peut attendre de ces lois.

On a donné de bons arguments en faveur d'une autre réforme à introduire dans les lois électorales ; cette réforme consisterait à faire juger les élections contestées, non pas comme maintenant par la législature à laquelle le candidat prétend qu'on l'a envoyé, mais bien par un tribunal. Les décisions d'une législature sont toujours influencées par des sympathies de parti et elles sont habituellement prises par une majorité en faveur du contestant dont l'admission augmenterait sa force. Aussi, ces décisions sontelles peu respectées, tandis que la corruption ou les illégalités ne sont pas condamnées comme elles devraient l'être par l'invalidation de l'élection qu'elles ont entachée. A ces considérations doit être opposé un danger : c'est que les juges qui ont à juger de tels cas ne montrent quelquefois des sympathies pour un parti ou que les gens croient qu'ils en ont montré, et que l'honneur de la magistrature ne souffre de cet état de choses. L'expérience de l'Angleterre, — où les élections parlementaires contestées depuis 1867 ont été jugées par des juges des Gourssupérieures, et les élections municipales depuis 1883 par des juges des Cours de comté, — ne détruit pas entièrement cette crainte ; car il arrive de temps en temps que les juges sont accusés de partialité, ou tout au moins d'une faiblesse inconsciente. Cependant, l'opinion publique anglaise préfère nettement le système actuel à l'ancien. Aux Etats-Unis, la question de la validité de l'élection d'un fonctionnaire vient quelquefois devant un tribunal; et les tribunaux, d'ordinaire, tranchent ces cas avec une honnêteté qui inspire la confiance gêné-

raie. Le bon sens et l'autorité semblent être du côté de ceux qui, comme l'ex-président Ueed, vigoureux homme de parti lui-même, ont réclamé ce changement. 11 fut proposé comme amendement à la Constitution par la législature de New- York aux électeurs de 1892, mais il lut repoussé dans des circonstances qui, cependant, n'enlèvent pas l'espoir de le voir un jour triompher.

Cependant, non contents de la purification des procédés électoraux, quelques réformateurs vont plus loin ; ils ont proposé de faire en sorte que les élections représentent plus complètement l'opinion publique en rendant le vote obligatoire. L'idée n'est pas tout à fait nouvelle. Dans quelques Etals grecs, les citoyens étaient obligés d'assister aux Assemblées ; on trouvait des dispositions semblables dans certaines parties des Etats-Unis,, au siècle dernier ; dans la Suisse moderne, plusieurs cantons mettent à l'amende les électeurs qui négligent de voter aux élections ou lorsqu'on soumet une loi au référendum. En Suisse, ce système n'a pas donné partout les mêmes résultats. Dans le canton de Saint-Gall, par exemple, où il fut introduit dès 1835, il semble avoir donné de bons résultats, tandis que dans le Solothurn il fut inefficace et fut finalement aboli. Somme toute, cependant, il semblerait avoir eu pour effet d'augmenter de beaucoup le nombre des votants qui s'est élevé quelquefois à 83 et même 84- 7o des électeurs inscrits. Mais il est bon de remarquer que les cantons oîi ce système existe, sont, d'une façon générale, ceux où la vie politique est le plus active (1). Aux Etats-Unis, l'abstention électorale ne semble pas être un mal très sérieux ni, surtout, un mal croissant. Les élections des Etats et des cités n'arrivent pas quelquefois à attirer au scrutin les 3/4 des électeurs; mais dans l'élection présidentielle de 1880, année coïncidant avec celle du recensement national, et par conséquent, se prêtant bien à l'investigation,

(1) Je tire ces renseignements d'un article de M. Simon Deploige dans la Revue générale belge, n» de mars 1893.

il vint au scrutin jusqu'à 84 % des électeurs inscrits, et sur les 16 7o qui restaient, les 3/4- peuvent s'expliquer par la maladie, la vieillesse, une absence obligatoire, et pour, les nègres du Sud, il faut tenir compte de l'intimidation ; de sorte qu'il ne reste guère que A 7o des électeurs inscrits qui se soient abstenus par pure indifférence (1). C'est là un bon résultat comparé à TAllemagne, où, en 1887, 77 7o seulement des électeurs inscrits prirent part au vote, ou au Royaume-Uni, où, dans les élections parlementaires de 1892, élections qui ont passionné la nation d'une façon extraordinaire, 77 7o des électeurs semblent avoir voté dans les circonscriptions où l'élection était contestée ; les chiffres sont en effet : pour l'Angleterre 78 Vo? pouï' TEcosse 78, pour le pays de Galles 75, pour l'Irlande 66. Il est juste d'ajouter que, par suite de l'imperfection des lois anglaises sur l'établissement des listes électorales, il y avait probablement sur les registres plus d'inscrits, en proportion de ceux qui avaient qualité pour voter, qu'il n'y en aurait aux Etats-Unis ou en Allemagne. Lors de l'élection présidentielle de 1892, le nombre total des votes n'accusait sur 1888 que la moitié de l'augmentation qu'aurait dû donner l'augmentation de la population. Cette abstention a pu cependant être due en grande partie non pas à l'indifférence, mais bien à la répugnance qu'éprouvait un parti à soutenir le candidat du parti.

Le système qui consiste à obliger les gens à voter sous peine d'amende, ou sous peine d'être privé de certains droits, a été accueilli assez favorablement en Amérique ; mais probablement il ne sera pas adopté ; l'un des arguments qu'on lui oppose est indiqué par les abstentions de 1892. On ne doit pas enlever aux électeurs qui sont mécontents du choix d'un candidat, le moyen de protester en re-

(1) Le sujet est examiné avec attention et intelligence par le Professeur A. B. Hart dans ses Practical Essays on American Government.

fusant de voter. Actuellement^, quand les candidats désignés sont mauvaiSjles électeurs indépendants peuvent manifester leur désapprobation en refusant de voter pour ces candidats. Si le vote était obligatoire, ils voteraient probablement pour ces hommes mauvais, tant est fort l'esprit départi, plutôt que de voter pour leurs adversaires ; et d'ailleurs, les adversaires pourraient être aussi peu désirables. Ainsi, le pouvoir des chefs de parti et de la Machine en général pourrait être augmenté. Je me demande même si, la loi indiquée étant votée, on pourrait l'appliquer ; il n'est pas bon d'ajouter une loi de plus à celles qui ne sont qu'à moitié exécutées.

L'abus du droit de nommer les fonctionnaires chargés de diriger les élections peut à peine s'appeler de la corruption, et cependant, dans certains endroits, dans la cité de New-York entre autres, cet abus a fait un mal sérieux. Là^ les élections ont été placées sous le contrôle du Bureau de police, formé de quatre membres, dont deux doivent être, selon la loi. Démocrates, et deux Républicains (1). Une loi de 1892 ordonne à ce Bureau dénommer, dans chacun des 1187 districts électoraux de la ville, trois inspecteurs des élections dont deux doivent appartenir au parti qui a eu le plus grand nombre de voix à l'élection précédente, et un à celui qui est venu après. Cette audacieuse manœuvre de parti a permis à la faction dominante de disposer d'un grand nombre d'emplois rétribués pour récompenser ses partisans. Les honoraires accordés aux trois inspecteurs, aux deux receveurs des votes et aux deux gardiens des urnes dans les 1187 districts, s'élèvent à 178.800 dollars. Le choix des boutiques ou des autres salles qui doi-

(l Le fait que la loi dit qu'il est nécessaire d'appartenir à un parti pour obtenir un emploi n'est pas une chose rare en Amérique. On trouva qu'il était nécessaire de donner aux partis une part à peu près égale dans la répartition des postes des employés chargés des élections; car il était essentiel de garantir» jusqu'à un certain point l'honnêteté, de ces fonctionnaires.

vent servir de locaux de vote, ainsi que la nomination à quelques autres postes électoraux, ajoute encore à la masse du patronage et pe rmet à la Machine du parti de récompenser un grand nombre des partisans de ce parti aux frais de la cité. Etant donnée aussi l'habitude de considérer toutes, ou presque toutes les nominations des employés de la cité comme des dépouilles du parti, on obtient ainsi une Machine qui comprend un grand nombre de « travailleurs » salariés dans chaque district d'assemblée, sur lesquels on peut compter pour soutenir le parti vigoureusement et sans cesse, et surtout pour enrôler des recrues et pour les conduire au scrutin. Cette loi, il est juste de l'ajouter, a été beaucoup critiquée et il se peut fort bien qu'elle soit bientôt abrogée.

Ce mal particulier indiqué ici fleurit encore comme un vert laurier. Mais après tout, comme on l'a vu dans ce chapitre, la constatation des progrès récents est encourageante, et non moins encourageante par ce fait que les politiciens corrompus eux-mêmes ont été obligés d'accepter et de voter des réformes que l'opinion publique,précédemment apathique ou ignorante, a demandées parce qu'elle y a été poussée par quelques hommes énergiques.

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