CHAPITRE LXII
Aucune impression de la politique en Amérique n'est si généralement répandue en Europe que celle qui se traduit par la question suivante que l'on pose si souvent au voyageur qui arrive des Etats-Unis : « Tout le monde n'y est-il pas corrompu ? y> C'est une impression dont les Américains eux-mêmes sont en grande partie responsables, à cause de leur façon légère de parler de leur pays, de leur recherche de l'effet, du plaisir que leur procurent en général une bonne histoire ou l'exagération. Les visiteurs européens, qui appartiennent généralement aîix classes riches, sont, la plupart, réactionnaires en politique et, par conséquent, heureux de trouver une occasion de dénigrer le gouvernement populaire ; aussi, s'emparent-ils avec empressement des histoires qu'on leur raconte à New-York et à San Francisco, et qu'ils répètent ensuite. Les lecteurs européens acceptent au pied de la lettre les tableaux à couleurs forcées qu'ils trouvent dans les romans américains et croient que les descriptions d'hommes et de groupes politiques qu'on y donne — descriptions assez excusables dans un roman — s'appliquent à tous les hommes et à tous les groupes qui font ce commerce répugnant. En outre, les Européens, les Anglais certainement non moins que les autres Européens, ont un talent particulier pour oublier leurs propres défauts quand ils considèrent ceux du voisin ; de sorte qu'on entend des tirades éloquentes
sur l'immoralité des politiciens américains dans la bouche d'hommes qui frisent la malhonnêteté en donnant à leurs électeurs des assurances trompeuses, qui favorisent des tripotages flagrants dans l'intérêt de leur parti, qui acceptent des faveurs de spéculateurs financiers et de membres du Parlement dont le but est aussi vil, et dont l'idéal moral est aussi bas que celui du membre du Congrès le plus méprisable qui soit jamais venu pour faire fortune à Washington.
Je me rends compte de l'extrême difficulté qu'il y a à évaluer la somme de corruption qui règne aux Etats-Unis. Si les Américains ne savent pas — et peu le savent — combien elle est profonde et combien elle est répandue — comment un étranger peut-il le savoir ? J'ai, toutefois, soumis mes impressions au jugement de quelques amis américains expérimentés et intelligents, et ils m'assurent que ces impressions sont, en substance, exactes ; c'est-à-dire qu'elles donnent une idée semblable à celle qu'ils en ont eux-mêmes d'après des observations beaucoup plus étendues que ne pourraient l'être celles d'un voyageur européen.
Il faut analyser le mot corruption. On l'emploie pour désigner plusieurs sortes de maux politiques. D'abord, il signifie, — et c'est là le sens le plus clair, — donner de l'argent pourcorrompre, ou se laisser corrompre en recevant de l'argent. Il signifie aussi recevoir ou donner des récompenses en nature : par exemple, la distribution d'une certaine quantité de capital ou d'actions dans une compagnie, l'attribution d'un intérêt dans un contrat, d'une concession de terre. La faute est la même que lorsqu'on accepte de l'argent ou qu'on en donne ; mais, pour beaucoup de gens, ce n'est pas la même chose, d'abord parce qu'on se vend d'une façon plus évidente en acceptant de l'argent, et ensuite parce qu'on ne sait généralement pas ce que deviendra la récompense en nature, et qu'on s'excuse en disant que sa valeur dépendra de la façon dont on tirera
profit de l'avantage qu'on reçoit. Dans un troisième sens, elle consiste à faire un tripotage ; par exemple, à promettre à un fournisseur qu'on lui fera habiller la police, à un entrepreneur qu'on lui accordera le nettoyage des rues, en récompense des services qu'ils rendront au parti, à faire mettre des annonces officielles dans un journal qui fait de la réclame pour vous, à promettre au président d'une compagnie de chemin de fer, dont on attend la souscription pour la caisse du parti, qu'on fera échouer un bill tendant à fixer les prix des transports sur ses voies ou menaçant ses concessions de terrain. Ces cas se confonfondent avec ceux du groupe précédent, mais ils paraissent moins condamnables, parce que quelqu'un qui n'aurait probablement pas de meilleurs motifs ferait certainement la même chose, et parce que la turpitude ne consiste pas à obtenir un avantage particulier, mais bien à abuser d'une situation publique pour assurer le succès politique d'un homme. Aussi, la vertu qui refuserait une offre d'argent succombe souvent à ces tentations.
La corruption consiste aussi, à accorder, pour en retirer un intérêt personnel, des places qui donnent du pouvoir ou procurent un bénéfice. L'opinion publique, dans tous les pays, s'est toujours montrée tolérante pour une action semblable, lorsque la place accordée est une récompense des services rendus au parti, maison peut difficilement faire la distinction entre des services rendus au parti et des services personnels. Enfin, en dernier lieu, le sens du terme s'étend au point de comprendre le manque de sincérité dans les professions de foi politiques. Donner des assurances au sujet de mesures que l'on n'approuve pas intérieurement et que l'on considère comme opposées à l'intérêt public, et se déclarer partisans de ces mesures, c'est là une forme de la malhonnêteté qui semble moins grossière que celle qui consiste à vendre son vote ou son influence, mais qui peut, dans certains cas, être aussi dangereuse pour l'Etat.
Bien que ces deux dernières sortes de cas ne soient pas comprises dans le sens propre et dans la signification ordinaire du mot « corruption », il me paraît utile d'en parler, parce que des infractions au devoir, — que nous croyons insignifiantes sous la forme que l'habitude nous a rendue familière dans notre propre pays, où elles sont peut-être un sujet de plaisanteries, — peuvent nous choquer quand elles apparaissent sous d'autres formes dans un autre pays. Elles s'associent, dans notre esprit, à l'idée de vénalité et nous les citons pour prouver que ce pays est corrompu et que ses politiciens sont malhonnêtes. Un Européen, qui ne reproche pas au ministre d'avoir nommé gouverneur d'une colonie un homme qui a rendu quelque service parlementaire secret, sera choqué de voir nommer à la douane de New- York un homme qui sera chargé d'organiser les Primaires dans le district du membre du Congrès qui lui a procuré cette place.
Les membres du Parlement anglais désapprouvent le sénateur qui présente une motion pour apaiser le parti Irlandais , mais ils oublient leurs propres déclarations dans lesquelles ils prétendent s'intéresser vivement à des bills qu'ils croient blâmables au point de vu 3 économique, mais qui sont de nature à stimuler l'ardeur faiblissante de l'ouvrier agricole. En tenant compte de cette distinction des sens du mot corruption, essayons de nous rendre compte jusqu'à quel point on peut accuser de corruption les hommes qui composent chacune des branches du gouvernement américain fédéral ou du gouvernement des Etats.
Aucun Président n'a jamais été sérieusement accusé de corruption pécuniaire. Les Présidents ont été de moraUté très différente ; parfois ils n'ont été ni scrupuleux ni patriotes, mais ils n'ont jamais touché d'argent ou de choses équivalentes pour eux-mêmes, quelque grandes qu'aient été les tentations pour des hommes peu fortunés et obligés de faire de fortes dépenses. Souvent, sans doute, ils ont III 14
fait de mauvaises nominations pour des raisons de parti ; ils ont cherché à consolider leur situation au moyen de leur patronage ; ils ont parlé sans aucune sincérité et ils ont toléré des tripotages ; mais depuis quarante ans, plusieurs premiers ministres anglais, français et italiens ont fait de même et quelques-uns d'entre eux ont, depuis, été canonisés.
La mesure de l'honneur où se sont maintenus les Présidents, n'a pas toujours été la même pour les membres haut placés des administrations récentes. Plusieurs d'entre eux ont été soupçonnés de complicité dans les tripotages des chemins de fer, et même de malversation. Ils n'ont probablement pas mis une partie du butin dans leur poche, mais ils ont fermé l'œil sur les irrégularités de leurs subordonnés, et ils ont permis que les caisses du parti fussent remplies, non pas par des détournements directs, mais en rendant à des individus influents ou à des compagnies des services qu'aurait interdits une notion exacte du devoir public. D'autre part, il est juste de dire que, depuis la guerre, il ne semble pas y avoir eu de cas — bien qu'il y ait eu une vilaine affaire dans le Cabinet du Président Buchanan, juste avant la guerre, — où un membre du Cabinet ait reçu de l'argent ou quelque chose d'équivalent à de l'argent, comme prix d'un arrêté ou d'une nomination, alors que des fonctionnaires inférieurs, qui se sont rendus coupables de pareille chose (et ceci arrive quelquefois), ont été renvoyés et disgraciés (1).
Maintenant, passons au Congrès. Il est particulièrement difficile d'arriver à la vérité au sujet du Congrès, car on n'a pu examiner à fond qu'un petit nombre des affaires douteuses, qui ont donné naissance à des soupçons ou à des accusations qu'on a portées contre des sénateurs ou contre
(1) Ce qu'on a appelé le Wliiskey Ring de 1875 et le « Star Route» à une époque plus récente, sont peut-être les exemples les plus remarquables de mauvaises pratiques dans le service civil.
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des membres de la Chambre. Parmi 450 hommes, il y a les honnêtes et les corrompus. Les occasions de se créer des avantages particuliers sont nombreuses, le danger d'être surpris n'existe guère. Peu de membres sont réélus au Congrès plus de trois ou quatre fois successivement ; la moitié est changée tous les deux ans, de sorte que la tentation de profiter de l'occasion n'en est que plus grande.
La tentation prend plusieurs formes dans la législature fédérale. L'occasion de gagner de l'argent est procurée aux Représentants par la position qu'ils occupent dans les comités. Tous les bills et beaucoup de motions sont envoyés devant un comité et c'est dans la salle du comité que leur sort se décide en fait. Dans un petit corps, chaque membre a beaucoup de pouvoir, et l'exercice de ce pouvoir (comme on l'a fait remarquer plus haut) (1) n'est contrebalancé que par une responsabilité insignifiante. Chaque membre peut, en fait, faire adopter un bill que désire un industriel influent, un financier ou un président de compagnie de chemins de fer.II peut s'opposer à ce bill. Il peut soutenir ou combattre un bill dirigé contre une compagnie de chemins de fer, ou contre quelque autre riche compagnie, à laquelle les lois fédérales peuvent faire gagner ou perdre quelque chose (2). Une grande partie de ce qui se fait au Congrès prendrait, en Angleterre, le nom d'affaires particulières. lîien que les chemins de fer
(1) Voir chapitre xv dans le tome I sur les comités du Con- {^rès, p. 22."» et suiv.
(2) J'ai entendu dire que, toutes les fois qu'il venait dans l'Est, le f^ouverneur d'un territoire de l'Ouest empruntait de l'argent au directeur d'une grande ligne de chemin de fer qui traversait son territoire, et, chaque fois, il disait qu'il rendrait service au propriétaire du chemin de fer lorsque celui-ci aurait l'occasion de lui demander de le faire. 11 pouvait rendre service en usant de son droit de veto contre les lois votées par la législature du territoire. Ce gouverneur était un ex-Koss d'un Etat de l'Est, que son parti avait casé en lui accordant cette charge de gouverneur. ••
particuliers, qui ont des rapports directs avec le gouvernement fédéral, ne soient pas nombreux, — les grandes lignes transcontinentales qui ont reçu des concessions de terrains et d'autres subventions sont les plus importantes — le Congrès a souvent examiné des questions qui intéressaient ces voies et qui impliquaient de fortes sommes d'argent. Le tarif sur les importations ouvre une autre sphère considérable dans laquelle Tintervention législative touche à des intérêts financiers particuliers ; car beaucoup de groupes d'industriels dépendent de l'élévation, du maintien ou de l'abaissement des droits sur une certaine classe de marchandises. Aussi, les portes du Congrès sontelles assiégées par toute une armée de commerçants ou de constructeurs de chemins de fer ou de leurs agents, à qui on a donné le nom d'habitués des couloirs (lobbjists) (1) depuis qu'ils ont fini par créer une sorte de profession. Beaucoup de membres du Congrès sont eux-mêmes intéressés ; ils intriguent pour eux-mêmes parmi leurs collègues, avec l'avantage que leur donnent leurs positions officielles.
Ainsi, il se produit beaucoup de sollicitations et de marchandages. Les lobby ists offrent des dédommagements à ceux qui soutiendront un bill qu'ils désirent voir passer ou à ceux qui combattront un bill qu'ils redoutent. Deux membres, dont chacun veut faire voter un bill, ou dont l'un ne veut pas qu'on s'occupe de sa ligne de chemin de fer, tandis que l'autre désire le maintien du tarif sur un article qu'il fabrique, font un pacte par lequel ils s'engagent à s'aider l'un l'autre. Cela s'appelle «c rouler la bûche » loQ-rolling ; vous m'aidez à faire rouler ma bûche, qui est trop lourde pour ma force seule, et je vous aide à faire rouler la vôtre. Quelquefois, un membre introduit un bill contre quelque compagnie de chemins de fer ou contre quelque
(1) Voir supra, tome I, note B au chapitre xvi, dans l'Appendice p. 592 et s.
autre grande compagnie uniquement pour se faire payer son silence.
Le terme technique qui désigne cette entente c'est le mot « strike » (marché). Un propriétaire de chemins de fer fort en vue m'a affirmé que, pendant un certain nombre d'années, un sénateur avait régulièrement pratiqué ce tour-là. Quand il avait déposé son bill, il venait en droite ligne à New-York, passait au bureau du chemin de fer et demandait au président ce qu'il lui donnerait s'il retirait ce bill. Il est admis par tout le monde que le Gapitole et les Hôtels de Washington sont un nid d'intrigues et de machinations pareilles ; mais personne ne peut dire combien il y a de membres corrompus. Quelquefois, quand l'argent est donné, il ne va pas au membre du Congrès luimême, mais bien à quelque Boss qui peut exercer sur lui une pression et qui l'exerce. Quelquefois même encore, un lobbyist demande une somme pour acheter un membre qui est réellement honnête et quand il s'est assuré que ce membre votera dans le sens voulu, il garde l'argent pour lui. La corruption prend souvent la forme d'un transfert de capital ou d'actions ; et même les billejts de circulation gratuite n'ont pas été dédaignés par quelques-uns des législateurs les moins riches. L'abus sur ce point était devenu si criant que la distribution de ces billets fut interdite (sur les lignes passant d'un Etat dans l'autre) par la loi fédérale de 1887 et est maintenant interdite par la Constitution de plusieurs Etats (1). En 1883, on publia des fragments de la correspondance échangée de 187G à 1878 entre M. Iluntington, l'un des propriétaires et des directeurs du chemin de fer central du Pacifique, qui re-
(1) Toutes les lignes, qui traversent les territoires de plus d'un Etat, sont soumises au Congrès qui peut « régler le Commerce ». Quant aux permis de circulation, voir les remarques contenues dans le premier rapport de la commission du commerce entre les Etats. En Italie, la distribution de ces permis accordés par l'Etat aux membres des Chambres a conduit à des abus.
présentait alors à Washington cette puissante compagnie, et l'un* de ses agents en Californie. Il ressortait de ces lettres que la Compagnie, dont les concessions de terrain étaient souvent menacées par des bills hostiles, et dont le réseau était exposé à la concurrence d'entreprises rivales, qu'on demandait au Congrès d'approuver — parce qu'elles devaient traverser des territoires — se défendait par des marchés constants avec les Sénateurs et les Représentants, marchés par lesquels elle offrait de l'argent et des obligations à ceux dont le soutien lui était nécessaire (1). Il ne semble pas, d'après ce que l'on entend dire sur les lieux, que l'on donne souvent de l'argent, ou, devrais-je plutôt dire, il semble que les hommes qui \e reçoivent soient peu nombreux. Mais on donne (2) assez souvent des récompenses diverses, de sorte que l'on doit admettre que la corruption, dans les deux premiers sens indiqués plus haut,
(1) M. Huntington juge librement le caractère des différents membres des deux Chambres ; il décrit non seulement ses propres opérations mais aussi celles de M. Scott, son adversaire capable et actif, qui avait l'avantage de pouvoir disposer de permis de circulation sur quelques voies qni partent de Washington. Dans une lettre, il se sert d'une métaphore graphique et caractéristique : « Scott a aiguillé les sénateurs S. et W. (c'est-àdire qu'il les a fait sortir de la voie du Pacifique Central pour leur faire suivre sa propre voie), mais vous savez qu'on pourra les aiguiller de nouveau dans l'ancienne voie en faisant les arrangements voulus, lorsqu'on aura besoin d'eux ».
Le rapport de la Commission du Chemin de fer du Pacifique des E.-U. dit de ces transactions : « Il est hors de doute qu'une grande partie de la somme de 4.818.000 dollars a été employée à influencer les législateurs et à empêcher le vote de mesures que l'on considérait comme hostiles aux intérêts de la compagnie, et aussi dans le but d'influencer*ies élections. » Rapport, p. 84.
(2) Le Président d'une grande ligne de l'Ouest ma raconté que des membres du Congrès venaient souvent aux bureaux de la compagnie pour acheter ses terres et que, voyant les prix, ils demandaient : « Mais n'y a-t-il pas de réduction ? Sûrement, vous pouvez donner la terre à meilleur compte à un ami. Vous savez que je vous servirai au Congrès » et ainsi de suite.
existe et qu'une petite partie du Congrès se laisse acheter.
Il y a une situation délicate, c'est celle des avocats qui siègent au Congrès (1) et qui reçoivent à l'avance des honoraires de compagnies puissantes dont les intérêts peuvent être afTectés par les lois du Congrès, honoraires pour lesquels les compagnies leur demandent rarement de les défendre au barreau (2).
Les membres du Congrès peuvent utiliser leur situation de diverses manières pour servir leurs intérêts personnels. Ils ont accès auprès du Pouvoir exécutif et ils peuvent en obtenir des faveurs, non pas tant parce que le Pouvoir exécutif se soucie des lois qui se votent, — car la législation lui importe peu, — mais bien parce que les membres du Cabinet songent à leur avancement, et désirent rester en bons termes avec des personnes qui ont de l'influence dans un vaste territoire et qui pourront peut-être contrôler la délégation d'un Etat dans une Convention de présentation (nomincUing œnvention). C'est pourquoi un sénateur ou un représentant peut, de temps en temps, peser sur le Pouvoir exécutif et en obtenir ce qu'il n'en aurait pas obtenu en d'autres circonstances ; le bénéfice qu'il en retire ou qu'en retire celui qui 'a invoqué son influeilce, peut être un gain illicite, non pas probablement sous forme d'argent, mais sous forme de tripotage dont il pourra retirer quelque chose.
Jusqu'ici une partie importante des devoirs d'un membre a consisté à procurer à ses électeurs des places dans le service civil fédéral. Ces places sont au nombre d'environ 130.000. Il y avait là un vaste champ, sinon pour gagner de l'argent, car les nominations ne se vendent pas, tout au moins pour récompenser des services personnels ou des ser-
(1) Parmi les enquêtes qui dévoilèrent l'existence de la corruption parmi les membres du Congrès, les plus importantes, depuis celle de 1856-57, sont celles du Crédit Mobilier et de la Malle du Pacifique.
(2) Voir tome I, p. 179, note I.
vices rendus au parti. Et le mal ne s'arrête pas aux nominations d'importance secondaire, car l'habitude de négliger ses droits publics émousse la notion de l'honneur chez l'homme, et le prépare à céder aux tentations les plus grossières. Les mêmes causes produisirent les mêmes effets pendant le xviir siècle en Angleterre, et Ton dit que le Parlement français souffre maintenant de la même maladie, et que les membres de la Chambre sont constamment occupés à faire la cour au Pouvoir exécutif ou à le menacer afin d'en obtenir pour leurs électeurs des places ou des décorations.
Les employés subalternes du service civil fédéral sont aussi intégres que ceux d'Angleterre ou d'Allemagne. Le service civil des Etats est relativement réduit, et, dans la plupart des Etats, on n'en entend pas dire beaucoup de mal ; cependant, les cas des trésoriers d'Etat coupables ne sont pas rares. Si l'on considère l'ensemble du pays, le citoyen qui a des affaires avec une administration gouvernementale comme les douanes ou la régie, avec le bureau d'un trésorier d'Etat, avec l'administration de la taxe des pauvres ou l'autorité scolaire, s'attend à trouver devant lui un homme honnête, tout autant qu'il s'attend à trouver des agents dignes de confiance pour diriger une affaire commerciale particulière. Les exemples de malhonnêteté sont plus remarqués quand on les trouve dans une administration publique, mais ils ne semblent pas être plus fréquents (s'il est vrai qu'ils le soient) là qu'ailleurs.
Il est difficile de porter un jugement général sur les législatures d'Etat, parce qu'elles diffèrent beaucoup les unes des autres. Celles du Massachusets, du Vermont et de plusieurs autres Etats du Nord-Ouest comme le Michigan sont honnêtes ; c'est-à-dire que les membres qui se laisseraient
(1) Les nouvelles législatures de l'Ouest (y compris les législatures des territoires), varient beaucoup d'une époque à l'autre. Quelquefois, elles sont parfaitement honnêtes. L'élection sui-
acheter sont rares et que ceux qui accepteraient des tripotages pour d'autres considérations sont une fraction relativement faible (1). Même dans le Nord-Ouest cependant, un homme riche a de grands avantages à se faire accorder un siège de sénateur fédéral par la législature. Quelques Etats, y compris New- York et la Pennsylvanie, ont une si mauvaise réputation, que l'on est surpris quand ils votent une bonne loi, et un gouverneur énergique ne cesse jamais d'opposer son veto à des bills obtenus par corruption. Plusieurs causes ont contribué à déshonorer la législature de l'Etat de New- York. L'Assemblée n'ayant que 128 membres et le Sénat 32, il vaut la peine d'acheter chaque membre. 11 y a dans l'Etat, en plus de New- York et de Brooklyn, plusieurs villes gouvernées par un Ring et d'où viennent les membres mauvais. Il y a aussi des compagnies immensément puissantes, telles que celles des chemins de fer qui le traversent pour aller vers l'Ouest. Les grandes compagnies sont toujours le fléau de la politique d'un Etat ; leur administration est secrète, parce qu'elle est habituellement entre les mains d'un ou deux capitalistes, et leur richesse est si grande qu'elles peuvent offrir des sommes qui font pâlir la vertu ordinaire.' Dans beaucoup de cas, ils peuvent donner comme excuse que ce n'est que par l'argent qu'ils peuvent parer les attaques que dirigent constamment contre eux les démagogues et ceux dont il faut acheter le silence. L'Assemblée a quelques membres honnêtes, et quelques hommes riches qui n'ont pas besoin de « douceurs » ; mais la proportion des véreux est assez grande pour contaminer le corps tout entier. L'homme acheté garde pour lui une partie de ce qu'il prend ; il emploie le reste à acheter les voix douteuses des gens qui se laissent acheter ; à d'autres, il promets on appui quand ils en auront besoin, et quand, parce « log-rolling », il a trouvé
vante, faite sous l'impulsion démagogique, peut faire rentrer une foule d'aventuriers malfaisants.
un nombre considérable de partisans, il aborde les hommes honnêtes parmi lesquels, naturellement, il a beaucoup de connaissances ; il leur expose les choses d'une façon plausible ce sont probablement de simple fermiers des districts ruraux ; — et ainsi il se fait une majorité. Chaque grande compagnie a son agent à Albany, capitale de l'Etat ; cet agent a qualité pour acheter ceux qui présentent des bills hostiles et pour se servir des intrigants de couloir {lobbyists) dont il a besoin. Tel ou tel lobbyist, qu'il soit lui-même membre ou non de la législature, demande une somme minimum, 5.000 ou 10.000 dollars, pour le cas où il réussirait à faire passer ou à faire échouer le bill, selon le cas. Quand la session est terminée, il vient demander son argent et on le lui donne sans difficulté. Cet état de choses existe maintenant ou existait il n'y a pas longtemps, dans plusieurs autres Etats, mais nulle part sur une aussi vaste échelle. La Virginie, le Maryland, la Californie, l'illinois, le Missouri, sont tous plus ou moins corrompus ; la Louisiane, sous l'influence de sa compagnie des Loteries (qui heureusement n'existe plus maintenant), était même pire que New-York.
Mais le niveau le plus bas fut atteint par quelques Etats du Sud peu de temps après la guerre, lorsque les nègres ayant reçu le droit de vote, les blancs étaient encore privés de leurs droits comme rebelles, et le gouvernement exécutif était confié à des aventuriers politiques du Nord, protégés par les troupes fédérales. Dans quelques Etats, le trésor fut mis au pillage ; d'immenses dettes furent contractées, les nègres se donnèrent des fermes ; il se produisit librement toute sorte de vols et de tripotages. La Caroline du Sud, par exemple, était un parfait Tartare de corruption, qui était aussi bas au-dessous de l'enfer de riUinois ou du Missouri que le ciel d'une pureté parfaite est élevé au-dessus de la terre ordinaire de Boston ou de
(1) To(J70v èvep6' A'iSew oaov oùpavoç èjx' aTto Y*-*!?-
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Westminster (l).Dans sa législature siégeait un vieux noir, d'un noir de jais, avec une vénérable chevelure blanche, prédicateur méthodiste, influent parmi ses confrères, qui tenait une baraque législative où il faisait le commerce des lois à des prix variant de 100 à 400 dollars. Depuis cette époque, il y a eu dans le Sud une révolution pacifique pour le mieux, mais quelques-unes des législatures sont encore bien médiocres.
J'ai parlé dans des chapitres précédents des gouvernements des cités. Ils commencent à devenir mauvais, quand la population approche de 100.000 habitants, et se compose d'une grande proportion d'immigrants récents. Ils sont généralement honnêtes dans les petits endroits, c'està-dire aussi honnêtes que ceux de la moyenne des villes anglaises, françaises ou allemandes.
La forme que prend généralement la corruption dans les grandes cités, c'est la concession de « franchises » à un prix tout à fait disproportionné (surtout de monopoles pour l'usage des voies publiques) — pratique commune et scandaleuse (1) — le tripotage dans les contrats, la distribution de places à des amis personnels. Ces deux vices ne sont pas inconnus dans les grandes municipalités européennes ; on dit qu'ils sont surtout répandus à Paris, quoiqu'ils le soient moins que sous Louis-INapoléon, à l'époque où la reconstruction de la ville, sous l'administration du préfet Haussmann, fournit à des individus des occasions merveilleuses de faire lortune aux dépens du public. En Angleterre, les paroisses, les conseils locaux et même, bien que beaucoup plus rarement, les conseils des villes, font quelques tripotages secrets. Aucune cité européenne, cependant, n'a vu de scandales approchant de ceux de New- York ou de Philadelphie, où l'on a beaucoup volé
(1) Le cas notoire le plus récent est celui de la vente, par les aldermen de New-York, du droit de construire un tramway dans Broodway. Presque tous furent poursuivis et quelques-uns furent condamnés à la prison.
dans les caisses publiques et où Ton a systématiquement faussé les comptes pour cacher les vols.
En révoyant toute la question, on trouvera probablement que les conclusions suivantes ne sont pas très éloignées de la vérité.
La corruption existe au Congrès, mais elle est limitée à quelques membres, environ à 5% du nombre total. Elle est plus générale dans les législatures de quelques Etats, mais d'un petit nombre d'Etats seulement ; elle n'existe pas en général dans les hautes sphères du service civil fédéral, elle €st rare parmi les hauts fonctionnaires des Etats, elle n'est pas répandue parmi les petits fonctionnaires, elle est inconnue parmi les juges de la fédération et rare parmi les juges des Etats (1).
On trouve que les législateurs acceptent beaucoup plus souvent des récompenses autres que de l'argent, par exemple une part dans un contrat lucratif un permis de circulation sur les chemins de fer, ou une « bonne chose » pour un ami. Tout cela étant moins matériellement visible que l'argent, on le considère comme moins grave. On peut dire à peu près que de 15 à 20 7o des membres du Congrès ou de la moyenne des législatures d'Etat consentiraient à se laisser influencer par des tentations semblables.
Le détournement de fonds publics existe parfois dans les cités, moins fréquemment parmi les fonctionnaires de la fédération ou des Etats.
Les tripotages de diverses sortes, c'est-à-dire ceux qui consistent à se servir d'une position publique pour servir
(1) Lés sénateurs sont souvent accusés d'acheter leur élection au Sénat ; mais autant que j'ai pu m'en rendre compte, il n'arrive pas souvent qu'un candidat au Sénat achète les membres de la législature de son État, bien qu'il verse fréquemment de fortes sommes dans la caisse électorale du parti, dont les fonds sont employés à payer les dépenses électorales du parti dominant dans la législature de l'Eat.
des particuliers, ne sont pas rares ; ils sont communs dans les grandes cités. On prétend souvent que c'est pour rendre service au parti qu'on agit ainsi et on allègue quelquefois la même excuse pour s'approprier les fonds publics.
On se sert du palronnage dans l'intérêt du parti ou pour se procurer des partisans personnels. Mais cette remarque est aussi vraie de l'Angleterre et de la France ; la seule différence, c'est que le patronnage a une bien plus grande importance aux Etats-Unis, parce que les fonctions durent peu et que les titulaires sont souvent remplacés.
Ce n'est pas un tableau brillant, mais il n'est pas aussi sombre que celui que la plupart des Européens ont dépeint et que justilient les paroles légères de beaucoup d'Américains. Ce qui le fait paraître sombre, c'est le contraste entre les vices du gouvernement à ce point de vue et la perfection de la Constitution, et l'excellence des idées et des sentiments du peuple. Le lecteur européen, cependant, peut trouver le tableau vague dans ses grandes lignes. Je ne peux pas le rendre plus précis. Il n'est pas facile de contrôler les faits et il est difficile de dire d'après quelle règle il faut les juger. Dans le cas de l'Amérique, les hommes sont portés à être sévères, parce qu'il s'agit d'une République, qui prétend s'être engagée dans une nouvelle voie politique, et se proposer un idéal plus élevé que celui de la plupart des monarchies européennes. Cependant,il faut se rappeler que, dans un vaste pays nouveau où les tentations sont énormes et où les gens qu'on tente n'ont pas, pour la plupart, de position sociale à perdre, les conditions ne sont pas très favorables à la vertu. Si nous admettons que le chemin des politiciens est entouré de pièges dans tous les pays, et que nous laissions les règles idéales de côté, pour appliquer à l'Amérique la règle ordinaire et concrète de l'Europe, nous trouvons que les législatures sont bien moins honnêtes que celles de l'Aile-
magne et de l'Angleterre et aussi que celles de la France et de l'Italie, mais que le corps tout entier des fonctionnaires fédéraux, malgré les maux que cause l'instabilité des fonctions, n'est pas en ce moment, au point de vue de l'intégrité, bien inférieur aux administrations de la plupart des pays européens. On peut dire la même chose des fonctionnaires des Etats, mais on ne peut pas cependant en dire autant de ceux qui administrent les affaires des grandes cités, car le niveau de l'honnêteté y est descendu plus bas que dans les municipalités de n'importe quel pays d'Europe.