‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 5 sur 60 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Moins il y a, dans les doctrines dès républicains et des démocrates, d'éléments qui rendent leur caractère intelligible au lecteur européen, plus il est utile de donner une idée de ce qu'on peut appeler leur tempérament social et local, le tempérament de leurs races et de leurs groupements.

Le parti républicain se forma entre 1854- et 1856, principalement des débrjs du parti whig, auxquels se joignirent les abolilionnistes et les partisans du sol libre ; ceux-ci dégoûtés delà soumission apparente des principaux Whigs du Nord à ceux du Sud, formaient depuis quelque temps un groupe distinct, bien que quelques-uns d'enire eux eussent eu une tendance à voter pour les candidats whigs. Il trouva aussi dès recrues parmi les démocrates partisans du sol libre, qui s'étaient séparés de la masse du parti démocrate, et dont quelques-uns prétendaient être de véritables Jeffersoniens en se joignant au parti qui s'opposait à l'expansion de Pesclavage (i). Dès le début, les républicains furent donc un parti du Nord, plus complètement que ne l'avaient été les fédéralistes ta la lin du siècle précédent, et

(1) On donna à ce parti le nom de républicain, avec l'espoir que ces démocrates de la vieille école y adhéreraient plus facilement, parce que, du temps de JefTerson, ses partisans portaient le nom de républicains.

plus complèlement que les Whigs, parmi lesquels il y avait eu un élément méridional assez puissant.

L'élément whig apporta au nouveau parti de la solidité, l'expérience politique, et un grand nombre d'adhérents riches et influents. L'élément abolitionniste lui donna de la force et de l'enthousiasme, qualités inappréciables au moment de la crise qui arriva en 1801 avec la sécession de tous les Etats où il y avait des esclaves, sauf quatre. Pendant la guerre, il attira à lui toutes les volontés fermes, tout le patriotisme, toute la ferveur morale et religieuse que possédaient le Nord et l'Ouest. C'est encore, dans ces régions, le parti dans les rangs duquel il faut chercher les hommes honorables, sérieux^ pieux, et d'une conduite irréprochable. Si vous dinez chez « un homme de la haute société, » dans une cité de la Nouvelle-Angleterre, ou à Philadelphie, ou à Cincinnati, à Cleveland, à Chicago, ou à Minneapolis, vous supposez que l'hôte qui est assis à côté de vous est républicain, tout comme dans une réunion de la haute société d'un comté anglais vous supposeriez que votre voisin est tory. Vous pouvez quelquefois vous tromper, mais quatre fois sur cinq votre supposition est exacte. A New- York, la proportion est moins élevée; vous pourriez vous tromper deux fois sur cinq. On peut dire que, dans tout le Nord, les négociants, les manufacturiers, les membres des professions libérales ont une tendance à être républicains, dans les petites villes plus encore que dans les grandes. Il en est de même des fermiers, particulièrement dans le Nord-Ouest (1). Dans les cités, la classe ouvrière est divisée ; mais la partie la plus sérieuse, les gens qui vont à l'église et les membres de la société de tempérance, sont généralement républicains. Il reste encore un assez grand nombre de soldats delà guerre civile,

(1) Cette affirmation, écrite en 1888, est moins vraie maintenant, car depuis cette époque les démocrates et ceux qui s'appellent « le parti du peuple w ont gagné du terrain dans les Etats du Nord-Ouest.

nombre qui va diminuant tous les jours : et ces hommes sont naturellement fidèles au vieux drapeau.

Quand on se dirige vers le Sud et qu'on arrive aux frontières des anciens Etats esclavagistes, tout est changé. A Baltimore, les gens de la bonne société sont à peu près tous démocrates, et quand on rencontre un Républicain en société, on se demande si ce n'est pas un immigrant de la INouvelle-Angleterre. Ce cas est moins frappant dans le Kentucky et dans le Missouri; mais en Virginie^ dans les Carolines et dans les Etats du Golfe, il y a très peu d'hommes occupant une bonne position qui soient républicains. Le parti républicain se compose ici de nègres récemment affranchis, d'un certain nombre de blancs du pays qui font voter les nègres et prolitent eux-mêmes de ces votes, et qui retiraient de ces intrigues d'assez beaux bénéfices il y a trente-cinq ans; il se compose aussi de quelques fonctionnaires fédéraux (d'un très petit nombre quand les Démocrates sont au pouvoir), à qui le gouvernement a donné des postes fédéraux, pour qu'ils travaillent en faveur de ce parti, et enfin de quelques autres citoyens épars, peut-être de colons venus du Nord qui n'ont pas encore renoncé à leurs principes. 11 n'est pas facile à un homme instruit de rester républicain dans le Sud, non seulement parce que les gens qu'il rencontre dans la société sont démocrates, mais parce que les organisateurs du parti républicain sont fréquemment des brebis galeuses.

Dans les Etats du Centre, New- York, New-Jersey, la la Pennsylvanie, auxquels on peut ajouter à ce sujet rOhio et rindiana, et sur le versant du Pacifique, les partis sont presque égaux, et la majorité penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon que les circonstances du moment, les causes locales ou les mérites de certains candidats influent sur l'opinion publique. La Pennsylvanie est maintenant, comme elle Ta toujours été depuis 18G0, un Etat républicain^ parce qu'elle est intéressée au maintien des tarifs protecteurs. New-York, dont la législature est fré-

quemment républicaine, donne généralement, lors des élections présidentielles la majorité aux Démocrates. Dans ces Etats douteux, la plupart des meilleurs citoyens ont été républicains. C'est dans ce parti que l'on trouve le plus grand nombre des philanthropes, des hommes instruits ou riches qui désirent un gouvernement paisible, et qui ne veulent point de lois téméraires dont les affaires se ressentent toujours. Ce sont là de grands éléments de force. Ils sont acquis au parti républicain, parce que, à ses débuts, ce parti attira à lui, ilya quarante ans, les jeunes gens sérieux et les patriotes fervents qui sont maintenant dans leurs localités respectives les hommes mûrs les plus importants. Mais ils ont contre eux une section du parti républicain, peu nombreuse, mais composée de quelques hommes énergiques et intelligents, qui ont une tendance à abandonner le programme et la « liste » du parti, ou, comme on dit, à « apostasier». Pour expliquer sa conduite, cette section déclare que les droits à la confiance du pays que le parti avait acquis en résistant à l'esclavage et en poursuivant vigoureusement la guerre, il les a perdus par sa mauvaise administration depuis la fin de la guerre, et par les scandales auxquels ont donné lieu quelques-uns de ses membres les plus en vue. Si l'intelligence et le savoir poussent ceux qui les possèdent à faire désertion au moment critique, le parti serait plus puissant sans cet élément, car, comme chacun le sait, un bon partisan est celui qui soutient ses amis quand ils ont tort.

Ce qui nuit au parti démocrate dans le Nord et dans l'Ouest est exactement le contraire de ce qui nuit aux Républicains. Ce parti est resté longtemps discrédité par la sympathie qu'il avait témoignée au Sud, et par l'opposition d'un grand nombre de ses membres (les têtes de cuivre, comme on les appelait) à la continuation de la guerre. Cette ombre a pesé sur lui jusqu'au jour où la pacification complète du Sud et l'importance croissante de questions nouvelles ont commencé de faire oublier les années de la

guerre. De 1869 à 1885, il a profité du fait qu'il était dans l'opposition. N'ayant pas l'occasion d'abuser du patronage, ou de se compromettre dans des spéculations administratives, il a pu critiquer librement les erreurs ou les vices de ses adversaires. On peut, quand même, se demander si ses organisateurs ont été, somme toute, plus sages ou plus honnêtes que ceux qu'ils critiquaient, et ils ne paraissent pas avoir inspiré plus de conliance aux citoyens impartiaux. Lorsque les Démocrates ont eu la majorité à la Chambre des Représentants, — ce qui est arrivé plusieurs fois, — leur législation n'a pas eu un but plus élevé et n'a pas employé des moyens plus judicieux que ceux des Congrès républicains. C'est pourquoi la tendance à déserter les rangs des Républicains pour passer aux Démocrates a régné moins qu'on n'aurait pu le croire. Cependant, le parti démocrate comprend non seulement les hommes de talent, les hommes instruits ou riches du Sud, et la grande masse des fermiers et des blancs pauvres du Sud, mais encore une forte minorité toujours croissante d'honnêtes gens des Etats du Centre, et une petite minorité dans la Nouvelle- Angleterre et dans le Nord-Ouest (1).

Dans ces derniers districts, sa principale force réside dans lesci'és, ce qui fait un contraste cuHeux avec l'époque primitive où Jefferson était soutenu par les "fermiers et Hamilton par les habitants des villes (2). Mais les grandes cités ont maintenant une population qui ne ressemble pas à celle qui existait il y a quatre-vingt-dix ans, une vaste population ignorante et flottante, composée de gens dont plusieurs

(1) En 1892, cependant, les démocrates furent victorieux dans plusieurs Etats du Nord-Ouest.

(2) JefTerson considérait lagricuUure comme la meilleure occupation pour les citoyens ; aussi fut-il alarmé quand le bruit courut que les morues des côtes du Nord-Est descendaient le long des rivages de la Virginie et de la Caroline. Il craignait que les habitants de ces Etats ne fussent « tentés de les prendre et de faire ensuite du commerce, alors qu'il y a trop de commerçants ».

jouissent depuis peu du droit de cité. Ces gens n'ont presque pas de raisons pour appartenir à un parti plutôt qu'à un autre : les uns sont attirés par le nom de parti démocrate, les autres par le fait que ce n'est pas le parti des classes aisées, les autres par des chefs qui sont de la môme race qu'eux et qui sont devenus influents dans les rangs de ce parti. L'adhésion de celte foule au parti lui donna une légère saveur de turbulence, comme ses anciens souvenirs lui donnent, au goût du palais puritain^ une légère saveur d'irréligion.

Il y a trente ans, il eût été aussi difficile à un doyen de la Nouvelle-Angleterre — le doyen est en Amérique le type de la parfaite honnêteté — de voter pour un candidat démocrate qu'à un archidiacre anglais de voter pour un Radical de Birmingham. Mais ces vieux sentiments sont en train de disparaître. Une nouvelle génération d'électeurs a grandi, qui n'a jamais-vu l'esclavage et que Jefîerson n'intéresse nullement. Cette génération prend les partis comme elle les trouve. Même parmi les anciens électeurs, il s'est produit un changement pendant les vingt dernières années. Plusieurs des meilleurs républicains, qui se souvenaient qu'une section importante du parti démocrate avait été sympathique aux propriétaires d'esclaves avant la guerre, et avait désapprouvé la guerre pendant qu'elle se faisait, éprouvèrent un sentiment d'horreur en 1885 en présence de l'avènement au pouvoir d'un Président démocrate. Le pays ne fut cependant pas ruiné par M. Cleveland, mais les affaires marchèrent comme auparavant, les éléments du bien et du mal se mêlèrent ou luttèrent l'un contre l'autre, comme sous les administrations républicaines. Cependant, les chefs républicains font toujours remarquer que le parti démocrate obtient tous les suffrages des Etats où régnait autrefois l'esclavage, et que, pour cette raison, il devrait exciter la défiance des bons citoyens qui luttèrent pour l'Union.

Maintenant que les différences des doctrines politiques

sont peu accentuées, les différences de race jouent un rôle considérable dans la composition des partis. Outre les Américains nés dans le pays, il y a des gens de cinq nationalités aux Etats-Unis : des Anglais, des Irlandais, des Allemands, des Scandinaves, des Canadiens français (1). Parmi ceux-là, les Anglais et les Ecossais perdent immédiatement leur identité et sont absorbés par la masse des habitants nés dans le pays. Quoiqu'ils soient très nombreux, ils n'ont eu jusqu'ici aucune importance politique, parce qu'ils sont restés indifférents aux luttes politiques ou bien parce qu'en votant, ils ont obéi aux mêmes motifs que la moyenne des Américains. Ils sont, en général, restés sujets britanniques, et se sont désintéressés du droit de suffrage. Récemment^ cependant, on s'est efforcé (sans doute pour déjouer les plans des Irlandais) de les décider à demander le droit de cité et à faire usage de leurs droits d'électeurs en votant tous comme un seul homme. Il est peu probable qu'un très grand nombie d'entre eux deviennent citoyens, ou, s'ils le deviennent, il est peu probable qu'ils votent en masse pour un parti.

Il en est tout autrement des Irlandais. Ils conservent leur esprit national et leurs dispositions à agir ensemble jusqu'à la seconde, rarement jusqu'à la troisième génération. Ils sont un facteur puissant dans la politique fédérale et un facteur encore plus puissant dans la politique des cités. L'immigration irlandaise, qui avait déjà été considérable en 1842, prit de vastes proportions en 1847 (l'année de la famine). Elle fut, dès le début, un appoint fort utile pour le parti démocrate, probablement parce

(1) Il y a aussi des Polonais, des Tchèques, des Italiens, des Juifs russes, et des slaves tion^rois (aussi quelques Houmains et quelques Arméniens) ; mais le nombre, qui a auf;menté rapidement pendant les dernières années, en est relativement petit, excepte* dans deux ou trois Etats de l'Atlantique, à Chicaiio, à Milwaukee, à Cleveland, à Saiut-Paul, à Minnéapolis, à la Nouvelle-Orléans, et dans les régions minières de la Pennsylvanie.

qu'il était inoins protestant que le parti whig, et qu'il était dominant dans la cité de New-York, où les Irlandais devinrent, pour la première fois, une force politique. L'aversion qu'ils montrèrent bientôt pour le nègre en fit les ennemis naturels de celte race, lorsque le parti républicain se forma, car les Républicains furent, pendant et après la guerre, les protecteurs naturels du nègre. Avant que la guerre eût pris fin, les suffrages irlandais formaient déjà une grande partie de la force des Démocrates, et les Irlandais occupaient les premiers rangs parmi les politiciens de ce parti : c'est pourquoi les nouveaux immigrants qui arrivent d'Irlande se rangent généralement sous sa bannière. Actuellement, il y a cependant beaucoup d'Irlandais, et même beaucoup de chefs de parti et de bosses irlandais, parmi les Républicains des grandes cités ; et les hommes d'Etat de ce parti cherchent souvent à atlirer les sut rages des Irlandais par des moyens trop connus pour qu'il soit utile de les décrire.

L'immigration allemande, à l'exclusion des premières colonies allemandes de la Pennsylvanie, commença un peu plus tard que l'immigration irlandaise ; et comme il y a un peu de jalousie entre les deux races, le fait que les Irlandais étaient déjà démocrates quand les Allemands arrivèrent, fut une des raisons pour lesquelles ceux-ci se rangèrent parmi les Républicains. Une autre raison, c'est que les exilés allemands de 1849 étaient naturellement hostiles à l'esclavage. En général, les Allemands se font fermiers dans les Etats du Centre et de l'Ouest, et comme les fermiers de ces régions sont pour la plupart républicains, ils imitent la politique de leurs voisins. Il y a, dans les grandes cités, beaucoup de Démocrates allemands : on peut attribuer ceci à l'altitude moins bienveillante des Républicains au sujet du trafic des boissons alcooliques, car le colon allemand est fidèle à la bière de son pays natal, et, dans le cas des catholiques allemands, à l'alliance tacite qui existe depuis longtemps dans plusieurs districts entre

l'église catholique et les Dimocrates. Les allemands sont une race unie qni entretient le sentiment national par des fêtes, des sociétés de gymnastique, des processions et des chansons nationales ; mais comme ils s'intéressent mains vivement à la politique, et qu'ils ne sont point groupés par les prêtres, leur cohésion est plus passagère que celle des Irlandais. Un fils d'Allemand né en Amérique est déjà un Américain par les idées aussi bien que par les aptitudes pratiques. On peut aflirmer, d'une façon approximative, que les cinq neuvièmes des sulTrages allemands de toute l'Union vont aux Républicains et les quatre neuvièmes aux Démocrates.

Les Scandinaves — Suédois et Norvégiens, quelques Danois et une poignée d'Islandais — forment maintenant un élément assez important parmi les fermiers des Etats du Haut-Mississipi, surtout du Wisconsin, du Minnesota et des Dakotas. Autant qu'on peut en juger d'après leur court séjour dans ces pays, car il n'y a que trente-cinq ans qu'ils ont commencé d'immigrer, ils s'américanisent encore plus rapidement que leurs cousins germaniques du Sud de la Baltique. Cependant, les Suédois et les Norvégiens sont encore si attachés à leur groupement par clans, que les deux partis trouvent utile de présenter, pour les fonctions publiques, un candidat de l'une ou de l'autre de ces deux races, ou des candidats des deux nationalités, afin d'avoir les suffrages de leurs compatriotes (1). Neuf dixièmes d'entre eux étaient républicains, jusqu'au jour où est né

(1) 11 y a un peu de jalousie entre les Suédois et les .Norvégiens, et lorsqu'ils se trouvent être à peu près en nombre égal dans une localité, il serait imprudent de proposer un candidat d'une race sans mettre sur la môme liste un candidat de l'autre. Mais là où lu population d'une des deux races est trop petite 4)our entretenir une éf^lise ou une institution à elle, elles fraternisent dans ce but, parce qu'elles sentent qu'il y a entre elles une parenté qui n'existe pas avec les autres éléments de la population.

le prétendu « parti du peuplé » qui en a attiré dans ses rangs un très grand nombre. De même que les Allemands, ils ne savent rien de la politique américaine quand ils arrivent, mais les agents indigènes des partis déploient leur vigilance et leur énergie pour les ranger sous la bannière d'un parti aussitôt qu'ils deviennent citoyens. Ce sont peutêtre les agriculteurs les plus sobres et les plus travailleurs que reçoive l'Amérique; ils sont môme plus disposés que les Allemands à supporter les privations^ et ils hésitent moins à se passer de boissons alcooliques.

Les Canadiens français sont nombreux dans la Nouvelle- Angleterre, et dans un ou deux Etats du Nord ; cependant, ils le sont à peine assez pour avoir une influence sur la politique, surtout parce qu'ils restent souvent sujets britanniques. Leur religion porte ceux qui deviennent citoyens à se mettre du côté des Démocrates, mais ils viennent de constituer ce qu'on appelle « un vote » (un groupement) et quelquefois ils « passent au parti républicain » .

Dans les Etats du Centre, du Nord et du Pacifique, les nègres constituent un élément peu important. La reconnaissance les a attachés au parti républicain en souvenir de ce que ce parti a fait pour leur race. On leur permet rarement d'occuper les premières places dans les organisations de parti, mais, dans les luttes pour l'élection présidentielle, on a jugé à propos d'organiser un « club coloré » qui est chargé de faire campagne en ferveur du candidat du parti parmi la population colorée d'une ville. Dans les Etats comme le Maryland, le Kentucky et le Missouri, oîi il y a beaucoup de blancs républicains, les nègres votent tous pour les Républicains, à moins qu'ils ne soient payés pour s'abstenir. Dans l'extrême Sud, leur nombre seul les mettrait en état, s'ils étaient égaux aux blancs par l'intelligenee, par la richesse et par l'organisation, non seulement d'élire un des leurs au Congrès dans plusieurs districts, mais encore de décider de l'élection présidentielle dans certains Etats. Mais, sur ces trois points, ils sont extraordi-

nairement inférieurs. Au débuts sous la conduite de quelques aventuriers blancs, appartenant généralement à la classe des « carpel-baggers » (qui n'a qu'un sac de voyage), ils votèrent presque tous en masse pour le parti républicain ; et quelquefois, depuis le départ des troupes fédérales, ils ont fait pencher la balance de son côté. Actuellement cependant, les Démocrates ont la haute main ; et maintenant, soit qu'ils n'aient plus confiance dans leurs anciens bosses, soit qu'ils aient été découragés en se voyant incapables de lutter avec une race supérieure, soit enfin qu'ils s'intéressent moins qu'au début à leurs nouveaux privilèges, les nègres commencent à ne plus avoir la même solidarité. Quelques-uns votent avec les Démocrates.

La religion joue un rôle bien secondaire dans les partis américains, excepté lorsque les progrès de l'église catholique et l'idée qu'elle use de son influence pour obtenir des avantages particuliers produisent, comme cela arrive quelquefois, une explosion de colère chez les protestants (1 ). Les catholiques sont ordinairement démocrates, parce qu'ils sont généralement irlandais, excepté dans le Maryland, qui est tout à fait démocratique. Les congrégationalistes et les unitariens viennent surtout de la Nouvelle- Angleterre et sont presque tous républicains. Les presbytériens, les méthodistes, les baptistes, les épiscopaliens ne sont pas affilés à aucun parti d'une manière spéciale. Les Mormons luttent pour rester maîtres de leur propre pays, et dans l'Utah, l'Idaho et l'Arizona, ils votent, sous la direction de leurs chefs hiérarchiques, pour le parti local qui promet de se mêler le moins de leurs affaires. Récemment, dans l'Idaho, un parti a jugé bon de proposer un candidat mormon.

(1) C'est ce qui s'est produit récemment et ce qui a amené la formation de l'Association protectrice américaine, qui est devenue un facteur polili(iut! puissant dans ci'rlaines parties du Nord-Ouest.

La distribution des partis est, jusqu'à un certain point, géographique. Tandis que le Sud vote en masse pour les Démocrates, et que les Républicains sont surtout puissants dans le Nord-Est et le Nord-Ouest, la position intermédiaire des Etats du Centre correspond aux tendances politiques diverses de ces Etats. La raison de ce fait, c'est qu'en Amérique la colonisation a suivi dans sa marche les parallèles de latitude. Les tendances de la Nouvelle-Angleterre reparaissent dans le Nord de l'Ohio et de l'Illinois, dans le Michigan, le Wisconsin, le Minnesota; elles donnent aux Républicains, dans celte immense population de l'Ouest qui croit rapidement, une prépondérance qui n'est contrebalancée que par le poids des masses compactes du Sud. Cette opposition géographique ne fait pas redouter une disjonction politique. Les intérêts matériels des agriculteurs du Nord-Ouest ne sont pas différents de ceux du Sud : le libre-échange aura les mêmes effets, ni plus ni moins, pour les producteurs de blé de Tlllinois que pour les producteurs de coton du Texas, pour les ouvriers des forges du Tennessee que pour ceux de la Pennsylvanie. Et l'existence d'un parti démocrate actif dans le Nord empêche que la victoire d'une section géographique soit considérée par l'autre comme une défaite.

C'est là une garantie importante contre une rupture. On trouve encore une garantie contre lé danger d'une guerre civile ou d'une révolution dans le fait que les partis n'ont point pour base essentielle une différence dans la richesse ou la position sociale. Leur ligne de séparation n'est pas horizontale et ne suit pas les couches sociales ; elle est verticale. Ceci serait moins vrai s'il s'agissait des Etats du Nord pris séparément ou des Etats du Sud pris séparément : mais c'est vrai de l'Union prise dans son ensemble. Cela pourrait cesser d'être vrai si le nouveau parti du travail devenait assez important pour absorber ou pour remplacer un des deux partis actuels. Le même trait a caractérisé la politique anglaise

COMPOSITION DKS PARTIS 49

comparée à celle'des autres pays de l'Europe, et a été la principale cause de la stabilité du gouvernement anglais et des bons sentiments qui existent entre les différentes classes de la société (1).

(1) Actuellement, la grande majorité des riches, une proportion probablement plus grande qu'autrefois, appartient en Angleterre à un des deux partis historiques ; mais ce phénomène pourrait disparaître.

Kl

Page 1