ET SUR LES ÉLECTIONS
Ces considérations aident à comprendre la disproportion qui existe entre les mérites du candidat présidentiel et l'enthousiasme qu'il suscite. Ce n'est pas à lui en tant qu'individu que va cet enthousiasme, mais au parti qui est personnifié en lui, parce qu'il en porte la bannière. Cette ardeur provient moins de l'esprit de parti que du caractère impressionnable du peuple^ qui veut des émotions, qui veut manifester, qui veut, comme disent les étudiants anglais, « courir avec les régates », et applaudir aux efforts des rameurs. Quant aux manifestations, aux parades, aux réceptions, aux insignes, aux fanfares, et aux arcs de triomphe, on comprend pourquoi la masse du peuple — ce qu'on appelle en Angleterre la partie inférieure de la classe moyenne et la classe ouvrière — prend plaisir à ces distractions qui rompent la monotonie de leur existence et qui leur donnent l'illusion d'une participation personnelle à un grand mouvement. Même dans la ville de Londres, qui est extérieurement la moins pittoresque des cités européennes, les ouvriers marchent en groupe lorsqu'ils se rendent à une réunion de Hyde Park, sous les bannières de leurs associations ouvrières ou d'autres sociétés ; ils portent aussi des devises et ils sont précédés par des fanfares. C'est un spectacle assez peu brillant, parce que les Anglais ne savent pas éclairer la tristesse de leur ciel et de leurs rues par des costumes éclatants et des ornements variés. Mais il y a là comme partout le goût de la parade. En Angleterre, les hautes classes n'aiment pas se joindre à ces manifestations, même lorsqu'elles ont un caractère religieux. Elles sont trop dédaigneuses et ont trop le sentiment de leur dignité pour y prendre part. Mais en Amérique, le sentiment de l'égalité est si général que les riches ne songent pas à mépriser les processions populaires ; ou s'il y en a qui éprouvent ce mépris, ils ont soin de le cacher. L'habitude de faire des manifestations avec des fanfares, des bannières et des devises s'est établie à une époque où la haute classe était très peu nombreuse.
30i REMARQUES SDR LES PRÉSENTATIONS ET LES ÉLECTIONS
et n'aurait pas songé à se tenir à l'écart de ce qui intéressait la foule. Maintenant que la classe riche et cultivée est devenue aussi nombreuse et, à certains points de vue, aussi difficile que la classe correspondante d'Europe, cette habitude est trop profondément enracinée pour disparaître. Personne ne songe à plaisanter. Faire comme le peuple, c'est rendre hommage à la majesté du peuple. Les milliers d'avocats et d'hommes de loi qui crient « James G. Blaine, 0-h-i-o », en parcourant au mois d'octobre la rue boueuse de Broadway, ne se figurent pas plus qu'ils se rendent ridicules que le noble d'Europe qui se retire à reculons devant le roi en faisant une série de révérences.