TYPES D HOMMES D ETAT AMÉRICAINS
Puisqu'on connaît les arbres par leurs fruits, et que divers systèmes de gouvernement tendent à produire des types difTérents d'hommes d'Etat, il faut rechercher, dans cette étude sur le système des partis en Amérique, quelles sortes d'hommes d'Etat ce système engendre et développe. Une démocratie, plus peut-être que tout autre forme de gouvernement, a besoin de grands hommes pour guider le peuple et lui inspirer des sentiments élevés. On peut donc se faire une idée assez exacte de l'excellence des méthodes qu'emploie une démocratie par l'excellence des hommes d'Etat que ces méthodes font surgir. Les Européens vont plus loin ; du caractère des hommes d'Etat ils concluent au caractère du peuple. C'est un procédé commode, parce qu'il est plus facile de connaître la vie et de juger le mérite d'un homme que celui des nations, mais on ne peut pas toujours l'appliquer. Dans les pays libres d'Europe, les hommes qui sont à la tète des affaires publiques sont des types assez exacts de ce que ces nations ont de mieux comme talent et comme caractère, des types mêmes de leurs vertus, bien que les tentations de la politique soient grandes ; ils représentent certainement leurs aptitudes pratiques. Mais pour deux sortes de pays on ne peut pas raisonner ainsi. Dans les monarchies despotiques, le ministre n'est souvent que le favori du roi ; c'est un homme qui s'est élevé par des moyens méprisables, et non par son mérite. Dans une déni 20
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mocratie où la naissance et l'éducation ne donnent presque aucun avantage, la carrière politique a pu devenir si peu attrayante, comparée aux autres professions, que les hommes les plus intelligents ou les plus ambitieux ne luttent point pour ce genre de succès et le laissent à des hommes inférieurs.
Ce second cas est, jusqu'à un certain point, celui de l'Amérique. 11 ne faut donc pas considérer ses hommes d'Etat comme des types de ce que l'Amérique a de meilleur et de plus puissant. Les qualités nationales apparaissent complètement en eux, mais non pas toujours sous la forme la plus louable. Je parle des générations qui ont suivi la mort des grands hommes de la Révolution. Quelques-uns de ces derniers n'étaient pas inférieurs aux plus grands hommes d'Etat que possédait l'Europe à ce moment-là : l'un d'eux a une grandeur morale supérieure à celle de tous ses contemporains d'Europe. La génération à laquelle appartenaient J. Q. Adams, Jackson, Webster, Clay, Calhoun nous touche moins, — peut-être parce qu'elle ne sut pas résoudre une question qu'aucun homme n'aurait été capable de résoudre. Cependant les hommes que je viens* de citer étaient des personnages remarquables qui aurîtient fait bonne figure dans n'importe quel pays. La plupart des hommes d'Etat de la troisième période, c'est-àdire de la guerre civile, n'avaient qu'une réputation locale au début ; mais pendant la guerre, plusieurs firent preuve de talents remarquables, et Van d'eux devint un héros national. La quatrième génération est actuellement sur la scène. Les Américains avouent qu'ils sont peu nombreux ceux qui se sont fait un nom.. Les temps, disent-ils, sont relativement calmes. Ce qu'il leur faut c'est moins un chef populaire qui ait la passion de la gloire, qu'un grand législateur philosophe. Il leur faut des hommes qui administrent les affaires de la nation habilement et honnêtement, et qui puissent, grâce à leurs études et à leur talent d'observation, attaquer les problèmes économiques
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que le développement du pays a rendus urgents. Voilà ce que disent les Américains, et je suis d'accord avec eux sur ce point; mais je crois que le système des partis, qui est, comme nous l'avons vu, peu favorable au développement des talents de premier ordre, a beaucoup contribué à former les hommes d'Etat actuels. Voyons maintenant quels sont les types que donne ce système.
Dans les pays comme l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie, il peut y avoir et il faut qu'il y ait cinq espèces d'hommes d'Etat. On a besoin d'hommes pour la direction de la politique étrangère et coloniale, c'est à-dire d'hommes qui joignent au talent du diplomate l'art d'observer l'horizon du monde. Pour les réformes sociales et économiques^ si graves dans les vieux pays où l'on a à réparer les erreurs du passé, il faut une deuxième espèce d'hommes d'Etat, c'est-à-dire des hommes capables de préparer des lois qui créent un état de choses nouveau. Troisièmement, il y a l'administrateur qui sait diriger activement, habilement et économiquement un département ministériel. Vient ensuite le tacticien parlementaire dont le rôle consiste à comprendre les hommes, à former des Cabinets, à flatter ou à stimuler adroitement une Assemblée représentative (1). Enfin, il y a celui qui sait entraîner les masses. Ce dernier peut ne pas être un parlem.entaire habile, mais il songe plus au pays qu'à la Chambre, il sait observer et réveiller les sentiments de la multitude, et rallier à son étendard un grand parti. Le premier n'a pas besoin d'éloquence ; le deuxième et le troisième peuvent s'en passer ; elle est à peu près indispensable au quatrième ; elle est pour le cinquième le souffle de vie (!2).
(1) En Angleterre, on peut considérer les hommes qui ont créé et rédif,'é la nouvefle loi des pauvres comme des types de la seconde catégorie. Sir G. C. Lewis comme un type de la troisième, Lord Palmerston comme un spécimen de la quatrième. Les aptitudes de la troisième et de la quatrième catégorie étaient réunies dans Sir Robert Peel.
(2) Inutile de dire que les principaux attributs de ces divers
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Revenons à l'Amérique. En Amérique, on a rarement besoin du premier type de l'homme d'Etat ; les conditions du gouvernement fédéral, dont la sphère législative est très limitée, sont peu favorables au second ; et les Cabinets changent trop souvent pour que le troisième type puisse se développer. Il faut donc nous attendre à rencontrer surtout des hommes de la quatrième et de la cinquième catégorie. Nous en trouverons, mais ils n'auront ni la tournure ni l'air qu'ils auraient en Europe. La politique américaine semble produire en ce moment deux types, dont l'un peut s'appeler par excellence Thomme du bureau ou de la législature, l'autre l'homme de la Convention ou de la campagne électorale. Ils ressemblent aux quatrième et cinquième types européens, mais avec des différences très instructives.
Le premier de ces types est ordinairement un homme d'affaires retors, calme, tenace. C'est un homme qui aurait réussi au barreau ou dans le commerce, s'il s'était engagé dans une de ces carrières. Presque toujours, il a exercé, et souvent il exerce encore comme avocat. Il peut se faire qu'il manque d'imagination et de largeur de vues ; mais il voit nettement les faits, il a une connaissance parfaite des hommes et il a probablement du tact dans ses rapports avec eux. S'il s'est élevé au premier rang, c'est parce qu'il possède une volonté énergique et tenace, car sans cela il aurait été foulé aux pieds dans l'âpre concurrence de sa carrière politique. Son indépendance est limitée par la nécessité où il est de n'avancer qu'avec son parti, car en Amérique l'action isolée ne compte pas ; mais les politiciens sont si bien habitués à suivre leur parti, que celui qui renonce à ses opinions personnelles en est beaucoup moins humilié qu'il ne le serait en Europe. Cette complaisance n'indique pas un manque
types sont souvent réunis dans le même homme : aucun homme politique ne peut s'élever bien haut s'il ne possède pas deux au moins des quatre derniers.
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de courage. Quant à ce qu'on appelle la « culture », il y est souvent très sensible, et son désir très vif d'être « cultivé », lorsqu'il a débuté dans une humble position, contraste singulièrement avec la rudesse extérieure de ses manières. Comme orateur, il a de la facilité, et il produit de l'effet, mais il manque de poli ; il cesse de plaire lorsqu'il abandonne la base solide de ses connaissances légales ou administratives pour se lancer dans la haute éloquence.
Un homme de ce genre ne se fait pas nécessairement sa première réputation dans une Assemblée. 11 peut se faire qu'il débute comme gouverneur d'Etat ou comme maire d'une grande cité ; s'il se fait connaître dans cette situation, il n'a qu'à vouloir aller au Congrès pour être élu. Dans tous les cas, c'est dans l'administration et dans le travail administratif de l'Assemblée législative qu'il fait ses premières armes. La sphère du gouvernement local est bien laite pour développer ce genre de talent, et pour former l'aptitude particulière que j'ai essayé de décrire. Elle fait des hommes d'aftaires capables ; des homnies propres au genre de travail qui exige l'union des qualités de l'homme d'affaires et du pouvoir de travailler en commun. On peut aller jusqu'à dire que, pendant les soixante dernières années, le peuple américain s'est fait remarquer d'une manière toute particulière par ce genre de talent. Le développement intérieur du pays a été surtout remarquable grâce à l'habileté, à l'ingéniosité, à l'activité de ses administrateurs, grâce au talent avec lequel on a appliqué le principe de l'association, soit au moyen de corporations privées ou des organismes publics ou quasi-publics. Ces traits caractéristiques de la nation reparaissent dans la politique fédérale, mais ils ne sont pas toujours associés à la largeur de vues et à la connaissance des sciences politiques et économiques qui sont nécessaires dans cette nouvelle sphère plus étendue.
Le type que je décris est moins brillant que ceux que l'Eu-
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rope moderne a appris à admirer chez des hommes comme Bismarck ou Cavour, on pourrait même dire comme Tisza, Minghetti ou Castelar. Mais les conditions qui ont permis à ces derniers de naître n'existent pas en Amérique, et elle n'en a pas un besoin pressant. L'Amérique aurait tout ce qu'il lui faut si les hommes d'Etat comme ceux que je viens de décrire étaient plus nombreux, et si les meilleurs d'entre eux avaient plus fréquemment un esprit philosophique capable de comprendre la masse des phénomènes de la société transatlantique, et de préparer des solutions générales aux probfèmes qui la préoccupent. Jusqu'ici, on a souvent trouvé des représentants de ce type au Sénat où ils s'élèvent ordinairement après avoir été membres de là Chambre des Représentants ou d'une législature d'Etat. Ils y sont très utiles ; ce sont eux qui lui ont donné l'autorité dont il a longtemps joui et qu'il perd maintenant de jour en jour.
L'autre espèce d'homme d'Etat est le produit de deux facteurs qui donnent à la politique américaine son caractère particulier, à savoir : une immense multitude d'électeurs, et l'existence d'un réseau merveilleux d'organisations de parti qui se sont formées pour choisir et faire élire les candidats aux diverses fonctions. Pour entraîner les masses, il faut être éloquent; pour diriger les comités des partis, il faut être passé maître dans l'art de l'intrigue. La plate-forme électorale et la salle du comité sont la sphère du politicien. On fait beaucoup de discours aux élections des Etats, aux élections congressionnelles, et surtout pendant la campagne présidentielle. Les flots d'éloquence ne coulent pas perpétuellement comme en Angleterre, car depuis 1876 l'Angleterre est devenue le pays du monde le plus inondé de discours ; mais on y fait plus de harangues politiques qu'en France, en Italie ou en Allemagne. Les auditeurs sont moins ignorants que ceux d'Europe, mais leur esprit critique n'est pas plus développé ; et tandis qu'en Angleterre, c'est le Parlement qui forme la plupart des orateurs
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et qui crée le type de l'orateur politique, le Congrès ne rend pas à rAmérique un service semblable. C'est pourquoi on est, je crois, moins sûr qu'en Europe que le politicien qui s'est élevé par son éloquence soit réellement un orateur ou un grand penseur. Cependant, c'est certainement un homme- capable. 11 a certainement de la facilité, il sait émouvoir et frapper l'imagination, il a l'art d'une rhétorique sonore. Probablement^, il a aussi de l'humour et le talent de la réplique. En un mot, il faut qu'il possède l'art — et nous savons en quoi il consiste — de plaire à la multitude ; art qui n'est point blâmable en lui-même, mais qui a besoin d'être corrigé de temps à autre par des auditeurs capables de critiquer. Cet art, joint à une voix puissante et à un caractère énergique, peut mener très loin celui qui le possède. S'il peut y joindre la vivacité d'esprit et des manières avenantes, de la gaîté réelle ou apparente, il devient ce qu'on appelle « magnétique ». Or, le magnétisme est la qualité par excellence de l'orateur populaire américain. S'il la possède, il peut arriver au haut de l'échelle ; sinon, il peut ne jamais y parvenir. Cette qualité lui procure des amis partout où il va. Elle décuple sa puissance dans la politique de derrière les coulisses.
Car, outre le travail visible de la campagne électorale, il y a le travail invisible de la salle des comités, ou plutôt du petit conclave, dont les. résolutions sont ensuite enregistrées en comité, et soumises plus tard à la Convention. Le talent que les intrigants déploient dans les monarchies et dans les oligarchies pour plaire à la Cour ou à un petit groupe de familles qui détiennent le Pouvoir, ils le déploient ici pour plaire aux Rings, aux Bosses et aux chels des groupes politiques. Pour s'élever avec le système des partis, il faut savoir manipuler ces hommes et ces groupes, il faut connaître leurs faiblesses, leurs ambitions, leurs jalousies, savoir jouer de leurs espérances et de leur frayeur en s'attachanl les uns par des promesses, en en prenant d'autres au piège de leur vanité, en intimidant ceux qui résistent, en
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formant des combinaisons dans lesquelles chaque membre du parti ne peut que soutenir son chef parce que ses intérêts sont intimement liés à ceux de l'aspirant homme d'Etat.
On peut croire qu'il n'y a aucun rapport nécessaire entre ces aptitudes et la véritable éloquence. Il y a des intrigants qui ne sont que des intrigants et qui ne comptent pas comme des orateurs électoraux ou sur la plate-forme de la Convention : et cependant, quelques-uns de ces hommeslà parviennent à s'élever très haut dans la politique nationale. Ils s'emparent d'abord de leur propre Etat en faisant du patronage un usage habile ; puis ils acquièrent de l'influence dans la politique nationale parce qu'ils peuvent disposer des voix de leur Etat aux élections fédérales ; enfin, ils se faufilent au Sénat, et ils aspirent même quelquefois à la Présidence, parce qu'ils sont trompés par leur élévation inattendue et par les applaudissements des professionnels pour qui le succès est une preuve de mérite. Les carrières politiques de ce genre n'ont pas été rares pendant ces dernières années. Mais ce sont des exceptions dues aux conditions spéciales de certains Etats extrêmement démoralisés. D'une manière générale, l'éloquence est nécessaire pour se faire distinguer. Cependant, l'art de parler facilement, qui n'est nullement l'éloquence, est à la portée de tous les hommes intelligents qui s'exercent à l'acquérir. Dans les gouvernements populaires, il est aussi commun que méprisable. Et le lien entre la plate-forme et la salle du comité, c'est la « qualité magnétique ». L'homme magnétique attire les individus tout comme il entraîne les masses. Là où l'éloquence n'a besoin ni de savoir ni de réflexion, parce que le peuple ne s'occupe pas des grandes questions, ou parce que les partis les évitent, là où la puissance de la voix et la facilité de parole^ où la sympathie immédiate pour les sentiments et les préjugés des foules suffisent pour plaire à des réunions monstres, là l'orateur applaudi passe pour un homme
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d'Etat. Il passe pour un bon candidat, s'il peut décider les agents électoraux à le proposer, et c'est pour cela qu'il consacre à ces agents une bonne partie de son activité et qu'il passe au milieu d'eux la moitié de son temps.
II arrive aussi que celui qui possède ce talent est en même temps un homme habile, clairvoyant et pratique, et dans ce cas le premier type est uni au second. D'ailleurs, rien n'empêche que l'orateur populaire ou l'intrigant adroit possède en même temps les attributs les plus élevés de l'homme d'Etat. Notre génération a vu l'union de ces deux sortes de talent en Amérique et en France. Mais cette union est rare; non seulement parce que ces derniers attributs sont rares, mais encore parce que l'habitude des intrigues politiques est peu favorable à leur développement. L'intrigue rétrécit l'esprit et fausse le jugement. L'œil de l'intrigant est habitué à l'obscurité des salles de comité ; il ne peut pas saisir d'un regard le vaste panorama des questions nationales. L'habitude de la discussion, telle qu'on l'acquiert sur les plates-formes électorales, ne prépare pas à diriger une législature. On ne trouve chez aucun des grands hommes publics qui ont fait l'ornement de l'Amérique les traits du type que je viens de dépeindre. Hamilton ne fut pas un intrigant, bien qu'une fois il se soit montré stratégiste habile (1). Clay et Webster ne le furent pas non plus. Jefferson possédait à un très haut degré le talent d'organiser et de diriger son parti ; c'était en même temps un grand penseur et un grand écrivain, mais il n'était pas orateur. On pourrait parcourir toute la liste des politiciens de premier ordre, sans en trouver un seul chez qui l'art de manier les comités et les « nominating Conventions » ait atteint le degré de perfection auquel il est arrivé actuellement entre les mains d'hommes très inférieurs. C'est surtout dans les Conventions nationales que
(1) En promettant de faire placer la capitale de la nation dans le Sud, en retour de l'appui que deux représentants du Sud donnèrent au plan qu'il proposait pour fixer la dette publique.
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ce type de l'homme d'Etat trouve l'occasion de déployer son talent particulier. Pour entraîner 800 délégués et 10.000 spectateurs, il faut des poumons puissants, une belle prestance^ beaucoup d'adresse et de courage. Il peut se faire qu'un homme assez capable au Congrès fasse dans cette arène une assez triste figure. Mais plus de la moitié du travail d'une Convention se fait en dehors de l'estrade publique. Il faut voir les délégués, en particulier, arranger des combinaisons, placer des mines, découvrir et faire contre-miner celles de l'adversaire, fixer avec une multitude d'aspirants affamés une répartition des bonnes choses dont le parti peut disposer. Des manières aisées, du tact, la réputation de ne pas oublier et de récompenser les services ou de rendre le mal pour le mal — en un mot un grand nombre des qualités qui font le courtisan — voilà les qualités qu'exigent, que développent, que perfectionnent les intrigues d'une Convention.
Outre ces causes qui sont inhérentes au système des partis et qui empêchent les hommes d'Etat de premier ordre de naître en Amérique, il y en a deux qui proviennent des arrangements constitutionnels et qu'il ne faut pas oublier. La première, c'est la séparation qui existe entre le Congrès et l'Exécutif. J'ai déjà expliqué ailleurs comment ce fait supprime toute véritable direction politique (1). La seconde, c'est l'existence des Etats, dont chacun a une vie politique et une organisation des partis distinctes. Il y a souvent des hommes qui parviennent à une position éminente dans leur Etat et qui n'entrent jamais dans la politique nationale. Ils peuvent devenir virtuellement les maîtres de leur Etat soit d'une manière légitime par les services qu'ils lui rendent, soit d'une manière illégitime en qualité de Bosses. Dans les deux cas, on a à compter avec eux au moment de l'élection présidentielle ; s'ils appartiennent à un Etat douteux, ils peuvent dicter leurs conditions.
(1) Voir chapitres xxi, xxv et xxvi dans le tome I.
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Ils s'élèvent ainsi au premier rang dans l'Etat sans avoir jamais montré qu'ils possèdent les qualités nécessaires pour diriger la nation ; ils prennent la place d'hommes supérieurs, et entre leurs mains la direction et la conduite des partis deviennent encore plus un jeu qu'elles ne le seraient avec le système des dépouilles et avec celui des Conventions. Le vote des Etats commence d'être dans la politique nationale ce qu'est le vote des quartiers dans la politique des cités, une force dont peut disposer un Boss ou un Rin^. Le pouvoir de l'homme qui peut influencer ce vote est plus grand que celui auquel lui donne droit son mérite personnel ; et le genre d'habileté qui sait se faire des amis de ces Bosses d'Etat et les amener à travailler pour un parti, est précieux sinon essentiel à un chef de parti national. En fait, l'Etat des choses est assez semblable à celui qui existait en Angleterre au milieu du xviii« siècle, à une époque où un grand trafiquant de votes des bourgs pourris, comme le duc de Newcastle, était, dans la nation, une puissance qu'il fallait non seulement consulter et rendre favorable à chaque crise, mais admettre même dans le ministère pour obtenir une majorité au Parlement. Quand une crise réveille la nation, la puissance de ces chefs d'organisations et de ces trafiquants de votes disparaît, comme disparaissait en Angleterre, dans des occasions semblables, la puissance du grand propriétaire des voix des bourgs pourris anglais ; car ce n'est que lorsque le peuple d'un Etat est indifférent que son Boss est puissant. Incapable de s'opposer à un désir réel des masses, il ne peut disposer de leurs voix qu'en paraissant leur obéir tout en leur faisant accepter les hommes qu'il patronne ou les projets qui lui sont chers, \
Cette remarque en suggère une autre. Nous avons vu que, parmi les hommes d'Etat du premier des deux types que j'ai décrits, il y a toujours assez d'habileté et d'intégrité pour conduire les affaires régulières de la nation. Les hommes qui possèdent le talent supérieur que recherchent
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les nations européennes chez leurs premiers ministres (et qu'elles ne trouvent pas toujours) ont été rares pendant ces dernières années. Les Américains admettent le fait ; ils l'expliquent en disant qu'il n'y a pas eu de crise rendant ce talent nécessaire. Il est permis d'avoir des doutes sur l'exactitude de cette raison. Il fallait certainement des hommes d'Etat doués d'un génie constructif pendant la période qui suivit la guerre civile : et peut-être des hommes d'Etat supérieurs auraient détourné la guerre elle-même. Cependant, les Américains soutiennent que lorsque l'heure du danger arrive, elle amène l'homme de la situation. Elle amena Abraham Lincoln. Quand il fut désigné par la fameuse Convention de 1860, son nom n'était guère connu en dehors de son propre Etat. Mais il s'éleva immédiatement à la hauteur de la situation, et cela non pas uniquement en vertu d'un grand bon sens, mais par la fermeté patriotique et la noble simplicité de son caractère. Si ce fut un heureux hasard, ce fut un genre de hasard qui porte une nation à être pleine d'espérance pour l'avenir, et à fermer les yeux sur les défauts des méthodes qu'elle emploie pour trouver ses chefs.