CHAPITRE LVI
Outre les deux grands partis qui divisent rAmérique depuis trente ans, il y a deux ou trois organisations ou factions secondaires dont il faut dire un mot. A l'époque où Tun des deux partis disparut, il y a soixante -dix à quatrevingts ans, l'autre se divisa en petites sections (1). Les partis étaient nombreux et peu stables : il s'en formait de nouveaux, qui bientôt après s'unissaient à un autre ou disparaissaient complètement de la scène. Ce iut un phénomène particulier à cette époque, et il cessa vers 1832 avec la formation du parti whig qui dura presque jusqu'à la guerre civile. Mais Tocqueville, — qui visita l'Amérique en 1831-1882, — crut que c'était l'étatnormal d'un gouvernement démocratique, et en tira quelques conclusions hardies. L'étranger qui se rend compte du petit nombre de principes qui servent à maintenir l'union dans chacun des deux grands partis modernes, est plutôt étonné qu'ils ne soient pas divisés en groupes ou en factions secondaires.
Qu'est-ce qui constitue un parti ? En Amérique, il est facile de le distinguer. Toute section d'hommes, qui propose des candidats spéciaux pour la Présidence ou la Viceprésidence des Etats-Unis, est considérée comme un parti
(J) Le môme phénomène se produisit de nouveau lorsque les whigs cessèrent Je former un parti entre 18b2 et 1836, et à peu près pour les mêmes raisons.
national. Si nous acceptons cette distinction, nous verrons qu'il y a eu récemment deux ou trois partis nationaux en dehors des Républicains et des Démocrates.
Le premier, c'est (ou plutôt c'était) celui des greenbackers, qui naquit peu après la fin de la guerre civile. Il demandait que l'on mît en circulation un grand nombre de greenbacks (c'est-à dire du papier-monnaie, ainsi appelé à cause de la couleur des billets mis en circulation pendant la guerre), et il alléguait que, par ce moyen, on rendrait service aux classes pauvres, qui seraient évidemment plus riches quand il y aurait plus d'argent dans le pays. 11 peut sembler incroyable que l'on trouve encore des masses d'hommes civilisés qui croient que la monnaie est une valeur et qu'une grande émission de papier portant le sceau de l'Etat puisse donner aux pauvres plus de pain ou de meilleurs vêtements. S'il y avait eu un grand nombre de débiteurs, et que le but eût été de déprécier cette valeur légale pour leur permettre de payer ainsi leurs dettes, on pourrait comprendre le sens de cette proposition. Cette dépréciation exista pendant la guerre civile et immédiatement après. Comme les gages et les prix s'étaient élevés considérablement, le peuple recevait, en salaires ou pour les marchandises qu'il vendait, plus de monnaie qu'il n'en avait reçu auparavant, tandis qu'il payait des dettes fixes, telles que les intérêts des hypothèques, avec du papiermonnaie déprécié. Ainsi les petits fermiers eurent en somme un bénéfice, tandis que les créanciers et les personnes qui avaient un revenu fixe éprouvèrent une perte. Il est vrai que les fermiers et les ouvriers payaient davantage ce dont ils avaient besoin : nourriture, vêtements et logements ; cependant, il semble qu'ils aient eu plus de bénéfice à recevoir des sommes plus importantes qu'ils n'eurent de pertes en payant des sommes plus élevées. Ceux qui demandent une grande augmentation de papiermonnaie en circulation affirment qu'ils ne veulent pas le
déprécier : ils n'ont pas non plus été soutenus sérieusement par la classe des débiteurs pour qui la dépréciation du papier serait une bonne aubaine, comme l'altération de la frappe fut quelquefois utile aux rois du Moyen Age dans des moments difticiles. Mais le souvenir de l'époque de la guerre, où l'on avait du travail en abondance et des gages très élevés, reste encore dans l'esprit de beaucoup de gens et s'ajoute à cette idée confuse que plus il y a de monnaie en circulation, plus tout le monde en a, plus tout le monde est à l'aise, plus on trouve de travail, plus est abondant parmi les pauvres le flot fertilisant des salaires (1).
Le parti des greenbacks, qui s'appela d'abord parti indépendant, tint une Convention nationale en 1876, à laquelle dix-neuf Etats étaient représentés, et désigna des candidats pour la Présidence et la Vice-présidence. Il lança un manifeste énergique mais peu correct, dans lequel il dénonçait la politique financière des Républicains et des Démocrates. Il présenta encore des candidats en 1880 et en 1884, mais il fit triste figure au moment du scrutin dans la plupart des Etats, et il fut loin de remporter une victoire dans un Etat.
Pendant ces dernières années, le parti du travail {Labour party) a à peu près remplacé les greenbackers, et il paraît avoir acquis les adhérents que ce parti avait conservés. Il n'est pas facile d'en exposer les doctrines d'une manière précise, car il comprend des hommes dont les opinions sont très différentes. Les uns porteraient en Europe le nom de socialistes ou de communistes ; d'autres veulent restreindre l'action des compagnies de chemins de fer et de télé-
(1) La chose se complique du fait que les billets de banque nationaux émis par les banques nationales sont garantis par des bons du gouvernement déposés au Trésor des Etats-Unis, bons sur lesquels le gouvernement national paye un intérêt. Les greenbackers voulaient substituer les greenbacks, ou ce qu'on appelle « fiât money », à ces billets de banque comme agent de circulation.
graphes et de^e qu'on appelle « les monopoleurs :o ; beaucoup sont mécontents des conditions économiques actuelles et voudraient que les classes laborieuses pussent avoir une plus grosse part des bonnes choses de ce monde, mais ils ne disent pas de quelle manière on peut atteindre ce but et améliorer le sort des ouvriers. D'une façon générale, les réformes que réclament les chefs du parti du travail comprennent la « nationalisation du sol », la création d'un impôt progressif sur le revenu (1), la prise de possession par le gouvernement national des chemins de fer et des télégraphes, l'interdiction de laisser immigrer des Chinois ou d'autres ouvriers étrangers qui viennent travailler à l'entreprise, la restriction de ce qu'on appelle les monopoles, l'annulation des concessions de terrain faites aux compagnies de chemins de fer, l'augmentation des agents de circulation, rémission libre de papier-monnaie non convertible, et surtout la diminution légale des heures de travail. Mais ne faut pas supposer que tous les chefs acceptent toutes ces doctrines ; et le parti est encore trop jeune pour qu'il soit facile de dire quels sont ceux qui doivent être considérés comme ses chefs. 11 a une tendance à se diviser en factions. La force réside dans les associations ouvrières et particulièrement dans l'immense organisation ou ligue des associations ouvrières connues sous le nom de Chevaliers du travail : (Knights of Labour) c'est pourquoi il s'intéresse beaucoup à la façon dont on applique les diverses lois des Etats qui ont rapport aux grèves, et à la pratique du boycottage par laquelle les grèves cherchent souvent à arriver à leur but. Outre les chevaliers enrôlés, dont la force politique est moins redoutée aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a quel-
(1) Ceci était réclamé par la Convention nationale des gre^nbackers dans ses programmes de 1880 et 1884, et par l'alliance des fermiers en 1880 ; mais en Amérique, on en a moins parlé qu'on ne pourrait le supposer. Le vote de cette loi dans le canton de Vaud en Suisse a décidé quelques-uns des habitants riches à quitter le canton.
ques années, ce parti est fortement soutenu par les immigrants récents qui habitent les grandes cités, surtout par les Allemands, les Polonais, les Tchèques et les autres Slaves venus de l'Autriche-liongrie.
Le parti du travail n'a présenté un candidat présidentiel qu'en 1888, et il était alors divisé, de sorte qu'on n'a pas pu connaître exactement sa force. Mais il a pris l'habitude de présenter des candidats dans les élections des Etats et des cités toutes les fois qu'il a eu quelques chances de succès. En 4886, il a présenté M. Henry George comme maire de New-York, et il a obtenu un succès inattendu : 67.(>00 voix contre 90.000 au candidat démocrate et 60.000 au candidat républicain (1) ; mais le succès n'a pas été le même dans l'élection aux fonctions de Secrétaire de l'Etat de New- York en 1887, car cette année-là le parti du travail n'eut que 37.000 voix. En 1892, une section qui s'intitulait le parti socialiste du travail présenta un candidat présidentiel qui n'obtint que 21.164 voix, dont 17.956 venaient de New-York et les autres de la Pennsylvanie, du New-Jersey, du Massachusetts et du Connecticut. A présent, c'est une force considérable dans la politique des Etats ou des localités, une force qui n'est nulle part assez puissante pour faire réussir son candidat, mais qui est quelquefois capable de faire échouer un des grands partis en lui enlevant un certain nombre de ses électeurs, ou d'arracher une partie des fonctions pour quelques-uns de ses candidats. Ce n'est que dans un petit nombre d'Etats, principalement dans ceux du Nord, que le parti du travail présente des candidats.
Les prohibitionnistes, ou ennemis de la vente des boissons alcooliques, ont toujours tenu, depuis 1882, une Convention nationale pour choisir un candidat présidentiel, et
(i) En 1874, lorsque le parti du travail présenta, pour la première fois, un candidat aux fonctions de maire de New-York, il n'obtint que 3.000 à 4.000 voix.
OBSERVATIONS SDR LBS PARTIS 55
ils ont présenté une liste de candidats aux fonctions de Président et de Vice-président. Ce parti a fréquennment essayé d'agir dans les législatures des Etats, car il appartient aux Etats et non au Congrès d'autoriser, de restreindre ou d'interdire la vente des baissons alcooliques. Cependant, le Gouvernement National retire d'immenses recettes des droits d'importation très élevés qui ont été mis sur les vins, les liqueurs, les bières, et il prélève aussi un droit d'accise dans le pays. Comme, un peu avant 1890, ces recettes n'étaient plus nécessaires pour les dépenses du gouvernement national, on proposa de les distribuer aux Etats, ou de les consacrer à une œuvre nouvelle et utile, ou encore de réduire à la fois les droits de douane et l'accise. La peur de la première ou de la seconde de ces mesures qui ne pouvaient manquer de faire durer longtemps encore la fabrication et la vente des liqueurs, ou de la tr«)isième qui en aurait augmenté la consommation, fut une des causes qui poussèrent les prohibitionnistes à se lancer dans l'arène de la politique nationale. Ils se juslitient d'avoir agi ainsi en proposant d'amender la Constitution fédérale en vue de la prohibition, et d'empêcher la vente des boissons alcooliques dans les territoires, et dans le district de la Colombie, qui sont sous le contrôle direct du Congrès (1).
(1) Le programme prohibilionnisle de 1884, publié par la Convention nationale de ce parti, contenait le passage suivant :
« Le Congrès devrait user de ses pouvoirs certains et interdire la fabrication et la vente des boissons alcooliques dans le district de la Colombie, dans les territoires des Etats-Unis, et dans tous les endroits qui dépendent exclusivement de la juridiction du gouvernement fédéral ; il devrait décréter qu'à l'avenir aucun Etat ne sera admis à entrer dans l'Union à moins que sa Constitution n'interdise expressément la polygamie et la fabrication et la vente des boissons alcooliques. »
En 1892, leur programme s'exprimait ainsi : « La vente des liqueurs est l'ennemi de la civilisation, le pire ennemi du gouvernement populaire et un fléau public. C'est la citadelle des forces qui corrompent la politique, qui mènent à la pauvreté et au crime, qui ravalent la vie domestique dans la nation, qni vont à
S'ils présentent un candidat à la Présidence, c'est surtout pour faire une démonstration, car ils n'ont que peu de voix à donner. Plusieurs même de ceux qui leur sont favorables aiment mieux soutenir l'un des deux grands partis que de donner leur voix à un tandidat uniquement pour défendre un principe abstrait. 11 faudrait distinguer entre les prohibitionnistes proprement dits — qui veulent interdire complètement la vente des liqueurs, — et les partisans de la tempérance, fort nombreux parmi les Républicains du Nord et parmi les Démocrates du Sud, — qui sont prêts à voter une loi autorisant l'option locale et établissant des droits de licence très élevés, mais qui n'approuvent pas que l'on essaie d'interdire absolument cette vente par une loi générale (1). Mais les citoyens qui sont des prohition-
Tencontre de la volonté du pays et qui jettent le pays entre les mains des hommes rapaces des diverses classes. Toutes les lois qui prétendent réglementer ce trafic, le légalisent, le protègent, et donnent au gouvernement une part des profits malhonnêtes qu'il rapporte ; elles sont donc mauvaises en principe e^ impuissantes comme remède. Nous nous déclarons encore une fois favorables à la suppression complète de la fabrication, de la vente, de l'importation, de l'exportation, et du transport des liqueurs alcooliques comme breuvage. Les Etats et l'Union fédérale devraient faire des lois à cet effet et user de tous les pouvoirs qu'ils ont pour arriver à ce résultat. »
On aurait pu s'attendre à ce que les prohibitionnistes demandassent l'abolition des tarifs protecteurs sur les produits manufacturés, afin de rendre nécessaire le maintien des droits de douane et de l'accise sur les boissons alcooliques pour donner au gouvernement les recettes dont il a besoin. Mais il eût fallu admettre pour cela que l'on pourrait toujours boire ce genre de boisson, et les esprits ardents du parti de la tempérance refusent d'accepter cette solution. En 1892, ils disaient : « On ne devrait établir des droits de douane que pour se défendre contre les gouvernements étrangers qui mettent des droits sur nos produits ou qui les empêchent d'entrer dans leurs marchés ; mais les recettes ne devraient être qu'un but accessoire. »
(1) Plusieurs législatures d'Etat ont « apaisé » les partisans de la tempérance, en décrétant que a l'hygiène de l'alcool et de son action sur le corps humain « serait un sujet régulier d ensei-
nistes déterminés et de purs prohibilionnistes, c'est-à-dire qui ne sont pas en même temps républicains ou démocrates, sont peu nombreux ; et, même lorsqu'ils sont renforcés par une section des « partisans de la tempérance », ou par les Républicains ou les Démocrates mécontents qui n'aiment pas les candidats « réguliers » du parti, ils sont de beaucoup trop peu nombreux pour donner à la liste de la prohibition quelque chance de succès dans n'importe quel Etat, luette liste n'est pas sans importance parce que, dans un Etat douteux, elle peut enlever à un des candidats « réguliers » un nombre de voix assez élevé pour le mettre en minorité. C'est probablement ce qui fit du tort à M. Blaine aux élections de 1884-, car la plupart des voix données au candidat prohibitionniste venaient d'anciens Républicains. D'un autre côté, il peut se présenter un cas dans lequel l'existence d'une issue ou soupape de sûreté, telle que la liste prohibitionniste, pourrait empêcher les « apostats » d'un parti de faire une chose plus dangereuse encore et de voter pour le candidat du parti contraire.
La force du parti prohibitionniste réside dans la ferveur religieuse et morale qui l'anime et qui en fait, à plusieurs points de vue, le successeur et le représentant des aboli tionnistes d'il y a cinquante ans. Les clergjmen jouent un rôle prépondérant dans ses Conventions, et les femmes prennent une part active à ses travaux. Soit par tradition et par tempérament, soit parce qu'il croit que les femmes seraient de son côté aux élections, il demande qu'on leur accorde la franchise électorale.
Un esprit de mécontentement à l'égard des vieux partis et le désir vague d'améliorer la condition des agriculteurs, ont donné naissance à ce qu'on appela d'abord le parti de
gneroent dans les écoles publiques. On se demande encore si cet enseignement a fait plus de bien que de mal. Voir sur ce sujet le rapport du commissaire de 1 Instruction publique des Etats-Unis pour l'année 1890.
l'alliance des fermiers {the Farmers' Alliance party), à ce qu'on appelle maintenant le parti du peuple {the People's Partyou » populistes ». En 1889 et en 1890, ce parti a pris tout à coup une grande importance dans l'Ouest et dans le Sud, et il s'est emparé de quelques sièges dans les Etals de rOuestau cinquante-deuxième et plus tard au cinquantetroisième Congrès. Son programme a plusieurs points de ressemblance avec ceux des greenbackers et du parti du travail ; mais au lieu de chercher ta « nationaliser » la terre, il veut réduire les impôts sur la propriété immobilière et obtenir (entre autres choses) que le Trésor public prête de l'argent aux fermiers à un taux très bas. Cependant, ses doctrines et son but ne sont encore que des aspirations vagues et de vaines idées démagogiques qu'il est impossible de décrire avec précision. On risquerait de se tromper, si on lui prédisait une longue vie sous sa forme actuelle, quoiqu'il ait présenté un candidat à l'élection présidentielle de 1894 — (il a été victorieux dans quatre Etats et a obtenu un succès relatif dans deux autres), — et que les conditions économiques et sociales des agriculteurs américains soient de nature à produire de temps à autre de semblables explosions de mécontentement, et à pousser les fermiers à demander avec impatience des remèdes peu pratiques (1).
Les défenseurs du suffrage féminin ne peuvent pas être considérés comme un parti, parce que les femmes ne votent pas aux élections présidentielles (excepté dans le Wyoming et le Colorado), et qu'elles ne présentent pas de candidat présidentiel. Eu 1884, une femme fut désignée comme candidat mais elle ne se présenta pas aux suffrages (2).
Le lecteur européen désire peut-être savoir quelque
(1) Il vint à la Convention prohibitionniste de 1888 un grand nombre de personnes qui désiraient former un troisième parti, dont la rf^glementation de lavante des boissons alcooliques n'aurait pas été Tunique base.
(2) Voir plus loin pour le suffrage des femmes, chap. xcvi.
OBSERVATIONS SDR LBS PARTIS 59
chose du groupe connu sous le nom de Mugwumps (i). A l'élection présidentielle de 1884, une section du parti républicain — plus importante par l'intelligence et par la position sociale des hommes qui la composaient que par le nombre de voix dont elle disposait, — « apostasia » (pour employer le terme technique), et refusa de soutenir M. Blaine. Quelques-uns s'abstinrent simplement ; d'autres, obéissant à l'impulsion qui fait que tous les bons citoyens votent en Amérique, votèrent pour M. St. John, candidat prohibitionniste, ce qui équivalait, ils le savaient bien, à une abstention. La majorité d'entre eux, cependant, vota contre son parti et pour M. Cleveland, candidat démocrate. Il semble bien que c'est ce déplacement de voix qui fit pencher Ja balance de l'autre côté dans TEtat de New- York, et qui rendit cette élection favorable à M. Cleveland dans toute l'Union. Cette section ne pouvait pas être considérée comme un parti national, d'après le sens américain de ce mot, parce qu'elle n'avait pas une liste de candidats à elle, et qu'elle soutenait un candidat présenté par un des partis réguliers. La seule organisation qu'elle forma se composa de comités qui tinrent des réunions et firent des discours pendant la période électorale, et qui se séparèrent ensuite. Elle n'a point conservé un mécanisme permanent ; elle n'a point formé une section distincte, — même pour faire de l'agitation, — aux élections présidentielles de 1888 et de 1892 (^). Un si grand nombre de ses membres a été absorbé par le parti démocrate,
(1) On dit que ce mot est formé d'un mot indien qui veut dire chef ou sage vieillard, et qu'il fut appliqué par les véritables républicains à leurs frères » apostats » pour les tourner en ridicule. Ceux-ci s'en emparèrent comme si c'eût été un compliment; cependant, en i884, ils prirent le nom de « Républicains indépendants ».
(2) En 1888, quelques-uns votèrent pour M. Harrison; d'autres, ceux qui voulaient le libre-échange, pour M. Cleveland. En 1892, même ceux qui n'étaient pas devenus démocrates paraissent avoir voté pour ce parti.
surtout dans la Nouvelle-Angleterre et à New- York, que maintenant ce n'est plus une section, mais seulement une tendance, un groupe d'hommes qui sont portés de temps à autre à devenir indépendants.
Les Mugwumps n'ont pas plus de ressemblance avec un parti anglais qu'un autre parti des Etats-Unis, car il n'est pas question, en Angleterre, de la principale doctrine qu'ils défendent, c'est-à-dire de la nécessité de réformer les services civils en faisant les nominations sans tenir compte du parti, et de réformer les méthodes politiques, en choisissant pour les fonctions fédérales, municipales ou des Etats, des hommes qui ont les aptitudes nécessaires plutôt que des affiliations politiques. Ils sont très nombreux dans la Nouvelle-Angleterre et dans les cités des Etats de l'Est, mais on en trouve quelques-uns, de ci de là, dans le Nord et dans l'Ouest jusqu'en Californie. Ce n'est cependant que dans les Etats de New-York, du Massachusetts et du Gonnecticut qu'ils paraissent avoir constitué un groupe électoral relativement puissant. Dans le Sud, excepté dans les cités de la frontière comme Saint-Louis et Louisville, il n'y en avait pas, parce que les habitants du Sud qui seraient passés au parti des Mugwumps, s'ils avaient habité le Nord, sont Démocrates dans ie Sud, et votèrent par conséquent pour M.Gleveland en 1884, 1888 et 1892. Il ne semble pas y avoir d'ans le parti démocrate, soit au Nord, soit au Sud, les éléments de sécession qui exisièrent en 1884 parmi les Républicains. Cependant, en 1893, un nombre considérable d'électeurs démocrates de l'Etat de New-York votèrent pour le parti républicain, parce que les Démocrates présentaient à une fonction judiciaire importante un homme considéré comme taré. Ce mouvement montra que les deux partis avaient à compter avec l'élément ou la tendance mugwump, du moins dans les Etats du Nord.
Il faut rappeler au lecteur une différence essentielle qui existe entre les Républicains et les Démocrates d'un côté.
et les partis secondaires dont je viens de parler de l'autre. Les deux premiers couvrent TUnion tout entière. Ils existent dans chaque Etat et dans tous les coins de chaque Etat. Ils existent même dans les trois territoires, quoique les habitants des territoires ne votent pas dans les élections fédérales. Le parti du travail et le parti prohibitionniste maintiennent bien une organisation plus ou moins permanente dans plusieurs Etats, mais ils n'essaient pas de le faire dans tous les Etats (1), et ils n'essaient pas non plus de combattre toutes les élections de ces Etats. Le « parti du peuple », assez fort actuellement dans l'Ouest, est sans importance dans les Etats de l'Atlantique, quoique les partisans de « l'alliance des fermiers » soient devenus assez forts en 1890 dans les élections de quelques Etats du Sud, surtout dans la Caroline du Sud. Quand ces partis secondaires sont forts, ou bien dans les endroits où l'on discute une question qui les intéresse vivement, ils présentent un candidat aux fonctions de gouverneur de l'Etat ou de maire, ou bien ils lancent une liste de sénateurs de l'Etat ou de membres del'Assemblée. Quelquefois aussi, ils adoptent une méthode souvent plus profitable : ils s'unissent, pour l'occasion, à un des partis réguliers, auquel ils donnent leurs voix à condition que ce parti présentera leurs candidals pour une ou plusieurs des fonctions 'électives (2).
(1) A l'élection de 1880, le candidat des greenbackers eut des voix dans tous les Etats sauf trois (308.578 voix en tout) et le prohibitionniste dans dix-sept Etats sur trente-iiuit (10.305 voix en tout). En 1884, le candidat des greenbackers eut des voix dans vingt neuf Etats, et le prohibitionniste dans trente-trois. En 1888, les voix s'éparpillèrent, et le parti du travail était divisé. En 1892 le candidat du » parti du peuple » eut des voix dans tous les Etats, le prohibitionniste dans quarante et un, le « travail socialiste » dans cinq.
(2) Le parti du travail a adopté ce système assez fréquemment, les prohibilionnistes presque jamais. En 1892, les « populistes » et les démocrates s'unirent dans six Etats, et les démocrates votèrent pour le candidat présidentiel des « populistes ». Grâce à cette union, le parti du peuple fut victorieux dans quatre de ces
Ce système empêche les partis secondaires de disparaître, et donne à leurs votes un résultat pratique qu'ils ne pourraient pas obtenir autrement.
On me demandera peut-être s'il n'y a pas un parti du libre-échange. Il n'existe pas, du moins dans le sens américain du mot « parti ». La plupart des Démocrates, principalement ceux du Sud ou de l'Ouest, sont favorables aux idées de libre-échange, mais plutôt sous la forme pratique de la réduction des tarifs que sous celle d'une doctrine générale comme celle que défendit Cobden. Ces mêmes opinions sont soutenues par quelques Républicains qui ne doivent pas leur importance au nombre, mais à l'influence qu'ils exercent comme écrivains ou comme professeurs. Mais les libre-échangistes républicains sont en général mugwumps, et depuis quelque temps ils passent peu à peu au parti démocrate.
11 y a une société qui cherche à instruire l'opinion en publiant des livres et des brochures sur ce sujet; mais ce n'est pas une force politique, pas plus que la société semblable qui existe en France ou le Cobden Club en Angleterre. Il n'y a pas d'organisation politique qui fasse de l'agitation en faveur du libre-échange par les méthodes ordinaires des partis, et personne ne songe à présenter des candidats à la Présidence ou au Congrès sur un programme purement anti-protectionniste (1), quoique l'élection de 1888 et encore plus celle de 1892 se soient faites en grande partie sur cette question particulière que le tarif Mac Kinley de 1890 avait mise au premier rang.
Etats. Dans la Louisiane, les républicains et le parti du peuple s'entendirent pour faire à peu près la même chose, mais les démocrates furent quand même victorieux.
(1) 11 serait absurde de présenter des candidats aux fonctions des Etats ou des municipalités avec un programme de ce genre, parce que les questions de douane ne peuvent être tranchées que par la législature nationale.
Il est certain que les anciens partis hésitent à s'occuper des questions nouvelles, et que^ dans l'immense étendue des Etats-Unis, au milieu de l'infinie variété des intérêts économiques et des conditions sociales de ce pays, on pourrait s'attendre à ce que ces opinions et ces aspirations locales si diverses se cristallisassent et donnassent naissance à plusieurs partis locaux. Pourquoi, dans ces conditions, les partis ne sont-ils pas beaucoup plus nombreux ? Pourquoi encore les partis sont-ils si persistants? Dans ce pays changeant il semble que les changements de doctrine et de méthode devraient être fréquents.
D'abord, en Amérique, on est fortement opposé actuellement à tout sentiment ou à toute organisation qui ne s'adresse qu'à une région particulière du pays. Ce localisme ou ce sectionalisme est odieux, parce qu'il rappelle l'esprit séparatiste du Sud qui conduisit à la guerre, et que par suite il semble antinational et anfipatriotique. Par le fait même qu'il sortirait d'une source locale, et qu'il défendrait un intérêt local, un parti aurait tout le reste du pays contre lui. Comme section organisée séparément pour s'emparer du gouvernement fédéral, il ne réussirait pas à vaincre les partis nationaux, parce que, dans les vastes régions de l'Union, il serait certainement battu par l'un des deux. Mais s'il se contente de rester une simple opinion avec des revendications particulières, s'il n'attaque aucun des partis nationaux, et qu'il accorde les voix dont il dispose à celui qui est prêt à lui donner satisfaction, il est assez puissant, pour que les deux grands partis rivalisent de flatteries et de concessions pour avoir son appui. Par exemple, la question qui intéresse la masse de la population sur les côtes de l'Océan Pacifique, c'est l'exclusion des immigrants chinois qui viennent disputer le travail aux blancs et qui font baisser les salaires. Or, si les v< Anti- Mongoliens » de la Californie, du Nevada et de l'Orégon créaient un parti national, ils ne seraient guère soutenus dans les six cinquièmes de l'Union. Mais en montrant que
l'altitude des deux grands partis sur cette question décidera de leur propre attitude à l'égard de ces partis, ils les gouvernent tous les deux, car chacun veut obtenir les voix de la Californie, du Nevada et de l'Orégon et chacun des deux cherche à surpasser l'autre en fait de promesses et de votes en faveur de la législation anlichinoise.
La position des extrémistes irlandais a été semblable ; mais il s'agit ici d'une race et non d'une « section » géographique. Leur pouvoir, — que le Congres a quelquefois reconnu d'une manière peu compatible avec sa dignité ou avec la courtoisie internationale, — réside dans le fait que les Républicains et les Démocrates sont presque égaux, et que les chefs de ces deux partis au Congrès désirent se concilier cette faction, pour laquelle ils n'ont pas une affection bien sincère. Un parti irlandais, ou un parti allemand, ou un parti catholique, qui présenterait ses candidats avec un programme d'intérêt particulier, prononcerait sa propre condamnation aux yeux des Américains et serait considéré comme n'étant pas véritablement américain. Mais tant qu'il se contente d'exercer un certain empire sur les partis et sur les candidats, il a une influence hors de proportion avec le nombre de ses adhérents, et il n'est arrêté que par la peur que, s'il demande trop, les Américains indigènes se révoltent, comme l'a fait en 1853 1858 le fameux parti de « l'Amérique aux Américains » ou Know-nothing. Le même sort serait réservé à un parti qui serait basé sur un intérêt commercial, tel que la protection pour un groupe spécial de manufactures, ou l'encouragement à l'élevage des bestiaux, ou la défense des réclamations des pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre. Ce parti pourrait réussir pendant un temps dans un Etat, et dicter ses conditions à un parti national ou aux deux ; mais quand il voudrait être un parti national, il deviendrait ridicule et tomberait.
Une seconde cause du phénomène que je m'efforce d'expliquer ce sont les difficultés et les dépenses énormes qui sont nécessaires pour fonder un nouveau parti natio-
OBSERVATIONS SDR LBS PARTIS 65
nal. Agir sur lés suffrages, arriver même jusqu'aux oreilles de 66.000.000 d'individus, voilà une entreprise dans laquelle on ne doit se lancer que si une cause réellement grande enflamme l'imagination nationale, dispose le peuple à écouter et décide les riches à dépenser leur argent sans compter. 11 fallut six ans d'un travail acharné pour former le parti républicain, qui, peut-être, n'aurait pas été victorieux aux élections de 1860, si une scission ne s'était pas produite dans les rangs des adversaires. En 1872, on essaya de former un nouveau parti indépendant avec les Républicains et les Démocrates mécontents : cette tentative échoua lamentablement. Les Républicains indépendants de 1884 ne s'aventurèrent pas à avoir un programme ou un candidat à eux, mais ils se contentèrent prudemment d'aider le candidat démocrate qu'ils croyaient plus disposé que son adversaire à soutenir la doctrine de la réforme des services civils qu'ils demandent.
Le cas des indépendants ou Mugwumps est, pour nous, un exemple et une explication. Depuis plusieurs années, on se plaignait de ce que les deux anciens partis ne s'occupaient pas des questions qui ont aujourd'hui une importance capitale ; telles que les tarifs, la monnaie légale, la réforme des méthodes de travail au Congrès, l'épuration des services civils et l'abolition de ce qu'on appelle le" système des dépouilles. Ces plaintes ne venaient cependant pas des hommes d'Etat ou des politiciens éminents et pratiques dans les partis, mais de profanes, et surtout d'hommes qui avaient une haute culture intellectuelle et qui occupaient une position sociale assez élevée. Très peu de ces hommes prennent une part active à la « politique », mais ils s'intéressent aux affaires publiques. Ce sont des amateurs quand il s'agit de la pratique, c'est-à-dire d'organiser des réunions de quartier et des Conventions, de préparer les « listes de candidats », d'amener les électeurs au scrutin, en un mot de faire fonctionner et d'organiser ce vaste mécanisme compliqué dont a besoin un parti amé-
ricain. De plus, c'est un mécanisme coûteux et peut-être seraient-ils incapables de trouver l'argent. C'est pourquoi ils reculent devant cet effort, et ils se proposent de créer un sentiment qui prend une forme concrète lorsqu'ils donnent leurs voix à celui des deux partis qui paraît être plus disposé, à un moment donné, à adopter, môme sans sincérité, les principes, et à donner effet, même malgré lui, aux mesures que réclament les indépendants.
Comment donc se fait-il que les politiciens de profession, qui a connaissent les ficelles », et qui savent où trouver les fonds nécessaires, essaient si rarement de faire échouer un parti pour en fonder un nouveau plus à leur goût? Parce qu'ils sont assez satisfaits de la sphère que leur donnent les partis existants, et qu'ils savent par expérience combien cette entreprise serait hasardeuse.
Ces considérations aideront à faire comprendre la remarquable cohésion des partis américains, et la force de la loyauté des citoyens pour leurs partis respectifs. En Europe, où des questions importantes enflamment les esprits, où la masse des adhérents est formée d'ignorants qui se laissent prendre à un mot d'ordre, et entraîner facilement par un chef, ce phénomène serait plus naturel que dans une République où aucun parti ne peut promettre au peuple un avantage que l'autre parti ne puisse pas lui donner, où l'électeur indigène est un homme d'esprit vif, qui respecte fort peu l'autorité d'un individu. Il y a cependant une autre raison qui découle du caractère du peuple américain. Les Américains aiment bien s'associer, et ils sont portés à s'attacher à l'organisation à laquelle ils se sont joints. Ils redoutent toute accusation de déloyauté. Ils vont par bandes; chaque individu aime mieux aller avec la multitude et faire comme elle que de suivre une ligne de conduite particulière (1), et ils font des « campagnes élec-
(1) C'est-à-dire qu'ils respectent l'autorité de la masse à laquelle ils appartiennent, mais rarement celle de chefs individuels. — Voir plus loin, chap. lxxxv : « Fatalisme de la multitude ».
torales » uniquement pour le plaisir de les faire. Voilà des traits caractéristiques qu'il faut expliquer, et sur lesquels on trouvera plus loin une élude. L'Européen est surpris de voir des politiciens éminents soutenir, quelquefois avec ardeur, un homme qu'ils délestent, et dont ils appuient la candidature uniquement parce que c'est le candidat du parti. 11 y a, dans la vie des partis, une sorte de discipline militaire qui a son bon et son mauvais côté, car, si elle empêche quelquefois d'exprimer une honnête désapprobation, elle gêne la jalousie, elle déconcerte l'égoïsme et ne permet point les récriminations. Chacun des partis américains est bien moins soumis à l'autorité d'un ou de deux chefs éminents que ne le sont les partis européens. Ce fait est dû en partie à l'absence d'hommes doués d'un talent oratoire et administratif assez brillant pour jouir d'une autorité incontestée sur le peuple ; et, à ce propos, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de ces liommes-là dans la vie publique américaine, pourquoi il y a aujourd'hui moins de personnages remarquables qu'à l'époque de Jelferson et d'IIamillon, de Webster et de Calhoun. Mais le fait est diî aussi aux singularités de la Constitution. L'absence de concentration des pouvoirs dans le gouvernement national se retrouve dans le système des partis. La séparation qui existe entre le Pouvoir législatif et le Pouvoir exécutif diminue l'importance des chefs de parti et aflaiblit, en même temps, ces deux groupes de Pouvoirs. Le Président, qui est en général un des hommes marquants, ne peut pas diriger convenablement la politique de son parti, et encore moins le défendre publiquement, parce qu'il représente la nation entière. Ses ministres ne peuvent pas s'adresser au peuple par l'intermédiaire du Congrès. Il n'y a pas nécessairement, dans les deux Chambres du Congrès, un homme qui soit le chef reconnu de l'un ou de l'autre parti. Comme aucune des deux Chambres n'a le droit de faire des lois et de diriger l'administration du pays comme le font les Chambres françaises
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OH italiennes, ou la Chambre des communes, les discours que l'on v prononce et la stratégie qu'on y déploie n'ont pas sur le pays une force égale, ni une iniluence aussi directe. Il reste les discours électoraux et c'est surtout dans des discours de ce genre que l'homme d'Etat américain s'adresse au peuple. Mais que de distances à parcourir, que de fatigues à affronter, avant de pouvoir devenir une personnalité vivante et attrayante pour les masses des électeurs ! L'homme d'Etat anglais part de Londres à deux heures, et fait un discours à Birmingham, à Leeds, ou à Manchester le même soir. En quelques années, toutes les grandes villes le connaissent comme leur propre maire, et les politiciens locaux un peu actifs qui vont à Londres l'entendent des galeries de la Chambre des communes, se présentent chez lui à la tête de députalions, sont invités aux soirées que donne sa femme pendant la saison. Les chemins de fer et les télégraphes ne peuvent pas faire de l'Amérique un pays compact comme l'Angleterre.
Depuis la fin de la guerre civile, ni les Républicains ni les Démocrates n'ont suivi un homme, comme on a suivi en Angleterre M. Gladstone et lord Beaconsfield, ou avant eux lord Derby, lord John Russell et lord Palmerston, ou plutôt encore Sir Robert Peel et lord Melbourne.
Depuis M. Seward, personne n'a eu, sur son parti, même l'autorité restreinte qu'ont eue sur les parties de Topinion publique qu'ils représentaient, des hommes éminents comme M. Bright quand il n'était plus ministre, ou Gambetta en France ou M. Parnell en Irlande.
Gomment les partis sont-ils dirigés au Congrès et dans le pays ? Qui dirige leur politique ? Qui choisit leurs candidats pour les postes les plus importants ? Voilà des questions auxquelles on ne peut pas répondre tant qu'on n'a pas décrit la nature du mécanisme des partis. Pour le moment, il faut que je me contente de suggérer provisoirement les réponses suivantes :
La principale chose, c'est le choix des candidats. Ceci se tait dans des réunions du parti appelées Conventions, Quand un parti a une politique, il l'arrête en Convention et l'expose dans un document appelé plate-forme ou programme. Quand il n'en a pas, il fait un programme quand même. Au Congrès, la tactique du parti est fixée par des réunions du parti dans chacune des deux Chambres : ces réunions portent le nom de caucus. Les chefs sont naturellement à la tête de ces trois ordres de choses. Mais souvent, ils s'elTacent par respect pour le sentiment d'égalité et parce que le pouvoir caché est moins exposé à l'envie.
En quoi les partis influent-ils sur la vie sociale ? A présent très peu, du moins dans les Etats du Nord et du Centre, parce que la politique est relativement peu active. Les amis chez qui vous dînez, et même vos amis intimes ne votent pas nécessairement comme vous, et quoique les idées politiques tendent à devenir héréditaires, personne n'est surpris de voir que les fils n'appartiennent pas au même parti que leur père. Le boycottage social, pour des raisons politiques, que l'on rencontre fréquemment dans les campagnes de l'Angleterre, est inconnu. Dans le Sud où le souvenir de la grande lutte est entretenu par la présence des électeurs nègres qu'il faut diriger, les choses se passent autrement : et elles se sont passées autrement dans le Nord jusqu'au jour où les passions produites par les luttes civiles se sont calmées.
Jusqu'ici, j'ai parlé des partis seulement en tant qu'organisations nationales, qui se disputent le gouvernement fédéral et qui agissent sur ce gouvernement ou par son intermédiaire. Mais j'ai déjà fait remarquer (t. II, chap. xlvi) qu'elles existent comme organisations des Etats et des cités où elles se disputent les places que les Etats et les cités ont à donner, où elles cherchent à diriger les législatures des Etats et les conseils municipaux. Toutes les circonscriptions des Etats et des gouvernements locaux, de-
puis l'Etat de New-York avec ses six millions d'habitants jusqu'à la cité qui vient de se construire autour d'un embranchement de chemin de fer dans l'Ouest, ont une organisation régulière du parti républicain qui se trouve en face d'une organisation démocrate semblable. Chacune des deux présente son ticket (c'est-à-dire sa liste de candidats) à chaque élection, pour tous les postes qui appartiennent à sa circonscription, et chacune des deux est rattachée aux grandes organisations qui sont au-dessus d'elles, travaille pour ces organisations dans lesquelles elle est représentée, forme et stimule le parti dans sa sphère d'action.
Quel rapport y a-t-il entre les doctrines des partis nationaux, tels que les Républicains ou les Démocrates, et la politique des Etats et des cités ? Très peu quand il s'agit de la politique des Etats, car une question qui dépend de la législation fédérale ne dépend pas de la législation de l'Etat. Les cités et les comtés n'ont pas, à proprement parler, de questions politiques à traiter. Elles ont à paver et à éclairer, à tenir les rues propres, à entretenir une police efficace et des prisons bien fermées, à administrer honnêtement, sagement et énergiquement l'emploi de la taxe des pauvres et les institutions charitables. Les lois qui règlent ces questions ont été faites par l'Etat, et l'autorité du comté ou de la cité n'a qu'à les appliquer. C'est pourquoi, aux élections des comtés et des cités, on devrait se préoccuper uniquement de choisir des hommes d'affaires honnêtes et sérieux. Qu'il soit démocrate ou républicain, le maire ou l'administrateur des écoles n'agira pas différemment dans une question concrète.
Cependant, l'habitude des luttes de parti a été assez forte pour attirer dans son tourbillon toutes les élections ; et un parti craindrait pour l'avenir, s'il négligeait Jes moyens, que lui offrent les luttes locales, de grouper et d'entraîner son parti. Ce système a un avantage : il pousse le peuple à s'intéresser à la politique, en entretenant une
agitation perpétuelle. Mais la multiplicité des luttes fait de la politique une occupation trop absorbante pour le citoyen ordinaire qui a à s'occuper de sa profession ou de ses affaires. Il y a, il est vrai, en Angleterre, des gens qui prétendent qu'il faut disputer les élections municipales en faisant intervenir les questions de parti, alin de décider les hommes de valeur à accepter les fonctions municipales dans l'intérêt de leur parti ; mais c'est là le dernier des résultats que désirent les politiciens, et auxquels s'attend le peuple. C'est le travail constant que doit faire l'homme politique, c'est la ramification des partis dans tous les coins et les recoins du gouvernement local, qui a produit la classe des politiciens de profession, dont il est temps de parler.