‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 51 sur 60 · CHAPITRE LXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIX

Comment s'exprime cette chose vague, flottante, complexe, qu'on appelle l'opinion publique — cette chose toute-puissante et cependant indéterminée, ce souverain dont tout le monde écoute la voix, et dont il est cependant si difficile de saisir les paroles, parce qu'il parle avec autant de langues qu'il y a de vagues dans une mer en courroux — comment l'opinion publique s'exprime-t-elle en Amérique? Par quels organes est-elle exposée, et comment savoir lequel de ces organes parle plus véritablement pour la masse, puisqu'ils se contredisent souvent l'un l'autre ?Plus la souveraineté populaire règne complètement dans un pays, plus il est important que les organes de l'opinion soient capables de l'exprimer, prompts et clairs dans les idées qu'ils émettent. Et dans les pays d'Europe comme la France et l'Angleterre, on sent maintenant que le chef de parti qui réussit le mieux est celui qui sait le mieux deviner, d'après ces organes de l'opinion, quelle sera la décision du peuple lorsqu'on lui fera appel directement au moment d'une élection.

J'ai déjà fait observer qu'en Amérique l'opinion publique est un pouvoir qui ne se contente pas de choisir des mandataires exécutifs et législatifs à de certains intervalles, mais qu'elle surveille et dirige toujours ces mandataires, qui s'adressent à elle non pas seulement pour lui demander un vote de confiance au moment où arrivent les élec-

lions générales, mais encore pour lui demander des instructions auxquelles ils s'empressent d'obéir dés qu'ils en ont bien compris le sens. La valeur réelle des organes de l'opinion est par conséquent plus essentielle même pour le gouvernement des Etats-Unis que pour la France ou l'Angleterre.

Cependant, un organe de l'opinion publique n'est pas simplement l'expression de vues et de tendances déjà existantes, c'est encore un facteur qui développe et forme le jugement du peuple. L'opinion fait l'opinion. Les hommes suivent le chemin qu'ils voient prendre à d'autres ; ils se hâtent d'accepter les idées qui paraissent devoir triompher. C'est pourquoi une voix puissante, par exemple celle d'un orateur, ou d'une association, ou d'une réunion publique, ou d'un journal, montre une force qui existe et est ellemême une force qui agit sur d'autres. Ce fait multiplie les organes par lesquels s'exprime l'opinion, et il augmente en même temps la difficulté de bien s'en servir, parce que chaque voix cherche à se représenter comme celle du plus grand nombre ou du moins du nombre qui va croissant.

La presse, et particulièrement les journaux occupent, de l'aveu de tous, le premier rang parmi les organes de l'opinion. Cependant, il n'y a rien de plus difficile que d'en évaluer le pouvoir, et de dire en quoi ce pouvoir consiste.

Les journaux sont influents de trois façons — comme conteurs, comme avocats et comme girouettes. Ils racontent les événements, ils avancent des arguments, ils indiquent par leur attitude ce que ceux qui les dirigent considèrent comme l'opinion générale de leurs lecteurs. Ils ne se contentent même pas des événements qui sont arrivés, ils vont jusqu'à en décrire d'autres qui se sont peut-être produits, mais au sujet desquels ils n'ont que des témoignages très douteux et très insignifiants : pariter facta aiguë infecta canebal. Cette habitude leur fait perdre un peu de leur valeur comme document historique et de leur influence sur les gens graves. Mais c'est un résultat naturel

de la haute pression sous laquelle se trouvent conduites les affaires de journalisme. On veut à tout prix des nouvelles, et surtout des nouvelles « à sensation » ou hautement épicées, et les journalistes, dans cette concurrence ardente, sont toujours pressés et lancent, au risque de donner des nouvelles fausses, les renseignements qu'ils reçoivent.

On fait ainsi beaucoup de mal, mais on fait peut-être autant de bien. On raconte qu'un vieil avocat disait : « Dans ma jeunesse, j'ai perdu beaucoup de procès que j'aurais dû gagner; et maintenant que je suis vieux, et que j'ai de l'expérience, j'en gagne beaucoup que je devrais perdre. En somme, justice a été faite. » Si quelquefois, par sa négligence, la presse fait de la peine à des innocents, elle rend un service immense et nécessaire en démasquant les malfaiteurs, dont plusieurs échapperaient si elle ne disait que les choses dont elle est sûre. C'est un chien de garde dont il faut tolérer les aboiements, même lorsque la personne qui approche n'a pas de mauvaises intentions. Sans doute, les accusations sont si souvent lancées à tort et à travers et à la légère qu'elles ont moins de portée qu'elles n'en auraient dans un pays où l'on ferait plus fréquemment appel à la loi sur la diffamation. Mais beaucoup d'abus sont dévoilés, beaucoup d'autres sont empêchés par la peur de la publicité.

Bien que les grands journaux américains contiennent beaucoup plus de choses étrangères à la politique que ceux •d'Europe, ils contiennent aussi, spécialement avant une élection importante, plus de renseignements politiques domestiques que les grands journaux anglais, à l'exception peut-être d'un ou d'eux. Le public a l'avantage d'apprendre tout ce qu'il peut désirer savoir, et plus qu'il ne devrait désirer savoir, sur tous les événements et tous les personnages. Ces renseignements ne sont pas tout à fait de même nature que ceux que l'on donne en France ou en Angleterre. Il y a moins de comptes rendus de discours parce qu'on y fait moins de discours où l'on démontre des

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principes ou des doctrines, mais on y parle davantage des projets et des agissements des Conventions et des cliques politiques, et aussi des paroles prononcées par certains individus.

Gomme défenseurs de doctrines politiques, les journaux sont naturellement puissants, parce qu'ils sont beaucoup lus et souvent bien écrits. On les accuse d'être de mauvaise foi et de rechercher le scandale, mais je crois qu'à ce point de vue il n'y a guère de différence entre leur conduite et celle des journaux d'Europe à un moment de surexcitation. Je n'ai pas vu non plus que dans leurs discussions ils s'adressent plus fréquemment qu'en Europe aux préjugés plutôt qu'à la raison. Cependant, en Amérique, l'article de fond a moins de poids par lui-même, car le lecteur un peu avisé le considère comme l'expression de ce qu'on peut naturellement attendre du journal qui le publie ; il ne produit de l'effet que lorsqu'il s'empare d'un fait (vrai ou faux) et qu'il le fait entrer dans l'esprit du public. C'est là ce que le politicien malhonnête a le plus à redouter. Peu lui importent les simples invectives ; mais les allusions fréquentes à des méfaits dont il ne peut pas se disculper et les commentaires sur ces méfaits finissent à la longue par lui porter préjudice.

Ce qui montre l'influence qui est attribuée à la presse, ce ne sont pas seulement les fonctions (surtout les légations étrangères) qu'on accorde souvent aux propriétaires ou aux rédacteurs des grands journaux, ce sont les invitations fréquentes adressées aux membres fidèles d'un parti de ne lire que des journaux dévoués au parti, et les menaces de ne plus laisser lire par un parti les journaux qui montrent une indépendance dangereuse. Cependant, s'il faut considérer la presse comme un facteur dans la formation de l'opinion, grâce aux doctrines qu'elle répand ou à l'autorité dont elle jouit, il faut bien comprendre aussi qu'elle est moins puissante qu'en Europe, parce que le public est généralement plus avisé, plus indépendant, moins impres-

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sionné par le mystérieux « nous » . Je ne crois pas qu'il existe un journal par lequel jurent beaucoup de gens ; et je suis sûr que bien peu de personnes citent leur journal comme un oracle, comme le font encore beaucoup de gens en Angleterre. L'immense superficie de la République et l'absence de capitale empêchent qu'un journal puisse acquérir une véritable prépondérance, môme dans une section particulière du pays. On remarque, à ce point de vue, un contraste frappant entre le Vieux Monde et les Etats- Unis. Bien que les principaux journaux américains soient, en tant qu'entreprises commerciales, plus importants que ceux d^Europe, ils ne dominent point toute la presse, comme le font quelques journaux dans la plupart des pays d'Europe. Ou bien, pour dire la chose d'une autre manière, en Angleterre, comme en France ou en Allemagne, vingt journaux suffisent aux neuf dixièmes du public qui lit, tandis qu'en Amérique, vingt journaux quelconques ne suffisent pas à plus du tiers des lecteurs.

De plus, dans les cités où l'on trouve des journaux réellement puissants, chacun de ces journaux est exposé à une concurrence plus âpre qu'en Europe, car dans les cités, la plupart des gens lisent plus d'un journal. Feu M. Horace Greeley, qui a été pendant de nombreuses années propriétaire et rédacteur de la Ne^u York Tribune, est l'exemple le plus remarquable d'un rédacteur écouté. Il avait acquis, par son grand talent et par sa grande assurance, assez d'influence personnelle pour que les multitudes fussent à l'affût de l'expression de son opinion qu'elles étaient toujours prêtes à suivre. Il a été pour l'ancien parti whig et pour le parti républicain naissant ce que Katkoff a été à notre époque pour le parti national en Russie, et il a eu, naturellement, beaucoup plus de lecteurs.

C'est surtout comme signe indicateur et comme miroir de l'opinion publique que l'on considère la presse. C'est là la fonction qu'elle cherche à remplir; et les hommes publics sentent qu'en lui montrant de la déférence, ils plaisent

à l'opinion publique et l'invitent à exprimer ses désirs. En adorant la divinité, on se concilie ses ministres. Mais comme toutes les idées et toutes les tendances sont exprimées par quelque organe de la presse, le problème consiste à découvrir les idées qui ont derrière elles la majorité populaire. Les journaux affiliés à un parti ne donnent pas une indication précise, bien qu'il soit quelquefois possible de comprendre, à la façon dont ils défendent une doctrine, s'ils croient qu'elle s'imposera au parti contraire, ou s'ils ne s'en servent que parce qu'elle est dans leur programme. On peut glaner de bien meilleurs renseignements dans les journaux indépendants ou semi-indépendants, qui se divisent en trois classes : les journaux qui' soutiennent généralement un parti (il j en a deux ou trois dans les grandes cités), mais qui n'hésitent pas à l'abandonner quand ils désapprouvent sa conduite ou qu'ils supposent que le peuple la désapprouve ; les journaux qui donnent avant tout des nouvelles, et qui viennent quelquefois au secours d'un parti dans des questions particulières ; et enfin les journaux qui n'ont point la prétention de faire de la politique et qui ne sont pas créés pour en faire. Dans cette dernière classe, les plus importants sont les semaines religieuses, qui surpassent en nombre et en influence tout ce qu'on trouve de semblable en Europe. En général, elles sont neutres ou vaguement attachées à leur parti, ordinairement le parti républicain, parce qu'il fut tout d'abord partisan du Sol Libre, et qu'il comprend, dans le Nord, le plus grand nombre des gens sérieux. Ce n'est que dans les grandes occasions, au moment d'une élection présidentielle par exemple, ou lorsqu'une grande question morale vient à se poser, qu'elles discutent longuement la politique courante. Quand elles s'en occupent, elles ont une grande puissance, parce qu'on croit qu'elles sont moins « inféodées » à un parti ou à un chef, parce qu'elles se placent à un point de vue moral, et parce qu'on iss lit le dimanche, jour de repos, où la semence qu'elles

contiennent a plus de chance de prendre racine. Les Magazines mensuels s'occupent moins de politique que les grands périodiques mensuels anglais, mais leur influence semble être en rapport avec la quantité toujours croissante d'œuvres bien écrites qu'ils contiennent.

Pendant les luttes présidentielles, on attache une grande importance à l'attitude des premiers journaux des grandes cités, car la défection d'un de ces journaux — comme par exemple la défection de plusieurs journaux républicains en 4884 — est un signe de mécontentement et de danger. Quand il existe une scission dans un parti d'Etat. les Bosses des deux sections essaient quelquefois de s'emparer des petits journaux et de les faire marcher à leur guise pour donner l'impression que leur faction gagne du terrain. Les journaux parlent l'un de l'autre plus fréquemment qu'en Angleterre^ soit pour citer des passages des journaux amis, soit pour attaquer ceux qui sont hostiles; de sorte que tous les incidents ou toutes les paroles spirituelles de nature à exercer une influence pendant une campagne électorale sont lus et connus du jour au lendemain dans toutes les cités depuis Détroit jusqu'à la Nouvelle-Orléans.

Les Américains ont inventé, pour saisir, pour mesurer et pour indiquer l'opinion, un organe inconnu en Europe : c'est l'usage de citer les opinions particulières des hommes éminents sur telle ou telle question. Quelquefois, on publie une lettre adressée non pas au journal mais à un ami qui lui donne la publicité que désirait l'auteur. D'autres fois, on dit comment doit voter à l'élection suivante tel ou tel personnage important. Un petit entrefilet annonce que le Juge un Tel ou le D"^ Blank, clergyman connu, ne votera pas pour le candidat présidentiel ou pour la liste de son parti ; et l'entrefilet est souvent suivi des raisons qui le font agir ainsi. Dans l'interview, qui est une forme plus savante de ce même usage, l'homme éminent ouvre son cœur à un reporter, et lui fait connaître ces idées sur la situation politique d'une façon moins cérémonieuse et moins docto-

raie, mais aussi efficace que celle de la lettre au rédacteur. Quelquefois, à la demande du rédacteur en chef, ou de son propre mouvement, un reporter hardi va trouver le citoyen le plus connu de la cité et lui demande son opinion. Celui ci refuse rarement de la donner, mais souvent il est très réservé et ne satisfait le reporter que très imparfaitement. D'autres fois, quand il veut commenter un fait, ou faire connaître ses idées, c'est le premier citoyen lui-même qui envoie chercher le reporter, et celui-ci est très heureux d'une pareille invitation. Ce système offre de grands avantages, et entre autres la possibilité de désavouer telle ou telle expression comme ne rendant pas la véritable pensée de l'auteur. Tous ces stratagèmes permettent aux personnages éminents de répandre leurs idées dans le public ; et ils montrent aussi qu'une partie du pubHc demande à être guidée.

En somme, il semble que la presse américaine serve à exprimer et aussi à former l'opinion plus complètement que ne le fait la presse des pays de l'Europe continentale, et aussi complètement que celle de l'Angleterre. Les journaux pris individuellement et les journalistes jouissent peutêtre d'un pouvoir moindre que celui qu'ils possèdent dans certains pays du Vieux Monde ; mais si tel est le cas, cela provient non pas de la capacité inférieure des rédacteurs en chef et des écrivains, mais de la plus grande indépendance du public qui lit ; car ce public admet bien, comme les Anglais, que le journal est une partie nécessaire du gouvernement libre, mais il n'a pas, à l'égard de son journal, la même altitude. La presse américaine peut ne pas être supérieure au niveau moral de la moyenne des bons citoyens — elle ne l'est dans aucun pays et personne ne s'attend à ce qu'elle le soit — mais elle est supérieure au niveau des politiciens des organisations politiques des cités. Dans la guerre engagée contre ces personnages, les journaux de New- York, de Boston, de Philadelphie et de Chicago ont été l'un des meilleurs bataillons.

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Je suis persuadé qu'il est plus facile de trouver dans les journaux américains que dans les journaux anglais un tableau complet de l'opinion courante, mais je ne prétends pas qu'ils donnent tout ce dont le politicien a besoin. Tous ceux qui ont l'habitude de tàter le pouls du public de leur pays ne manquent pas de s'apercevoir, pendant un voyage de quelques semaines à l'étranger, qu'ils « perdent contact » avec le sentiment courant de leur pays dans ce qu'il a d'actualité, bien qu'ils lisent avec le plus grand soin les principaux journaux de leur pays et des journaux de toutes les nuances. Les journaux semblent leur transmettre ce que les auteurs des articles veulent faire croire et non ce que le peuple pense réellement; et à mesure que les semaines s'écoulent, le voyageur sent de plus en plus le besoin de causer pendant une heure avec quatre ou cinq amis clairvoyants professant des doctrines différentes, qui lui feront comprendre l'impression qu'éprouvent ses concitoyens en présence des événements de chaque jour. Tout homme prudent s'entoure de tels amis, qui lui donnent l'occasion d'apprécier et de corriger ses propres impressions mieux qu'il ne pourrait le faire en lisant les jugements quasi officiels des journaux des partis. De même,en Amérique, on peut apprendre, dans les conversations avec des observateurs judicieux qui restent en dehors de la politique et avec les principaux représentants des sections politiques et des classes sociales, bien des choses que ne donne pas la lecture attentive des journaux.

Les lettres sur des questions publiques, adressées par leurs électeurs aux membres du Congrès ou des législatures d'Etat, paraissent être moins fréquentes qu'en Angleterre, où les politiciens les considèrent comme une indication importante des sujets qui occupent l'esprit du peuple.

Excepté pendant la campagne électorale^ les réunions publiques, et surtout les dîners politiques publics, jouent un moins grand rôle dans la vie politique des Etats-Unis

que dans celle de l'Europe occidentale. Les réunions étaient naturellement plus fréquentes pendant la lutte contre l'esclavage qu'elles ne le sont à l'époque actuelle, qui est une époque très calme ; cependant, on ne peut pas attribuer entièrement la différence entre l'Europe et l'Amérique aux questions importantes qui ont récemment préoccupé les Européens. En Amérique, on tient ordinairement une réunion pour résoudre une question pratique, par exemple pour choisir des candidats ou pour créer une organisation, mais assez rarement pour exposer des opinions ou pour instruire le public. Quand on veut instruire les citoyens, on a l'habitude de faire venir un personnage connu pour faire une conférence politique. On lui donne 50, 100 ou même 150 dollars pour sa peine, et des sénateurs en fonctions ou d'anciens sénateurs ne se croient pas déshonorés en acceptant ces honoraires. Pendant la campagne électorale, les discours prononcés dans les réunions, qui sont nombreuses, n'ont pas toujours pour but de démontrer ou de prouver quelqu t chose, car les organisateurs supposent que les auditeurs sont tous des membres d'un parti, des membres déjà convaincus, et qu'ils n'ont besoin que d'une plus forte dose d'enthousiasme. Cependant, depuis que le tarif protecteur est devenu une question essentielle, le raisonnement a souvent pris la place de la déclamation. Les membres du Congrès n'adressent pas tous les ans des discours à leurs électeurs comme le font en Angleterre les membres de la Chambre des Communes ; ils ont beaucoup moins de peine au point de vue des harangues, mais ils s'en donnent beaucoup plus pour obtenir des places pour leurs électeurs. Les Américains qui visitent l'Angleterre paraissent surpris et même édifiés de voir tout ce que font les réunions dans ce pays pour découvrir et pour cultiver l'opinion des électeurs. Je les ai entendus faire l'éloge de la coutume anglaise, et exprimer le désir de la voir régner dans leur pays.

Comme tout homme public désire savoir à tout instant m 24

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de quel côté penche le peuple, et comme les élections peuvent «seules indiquer l'opinion d'une manière sûre, on observe avec attention une élection quelconque, quelque insignifiante qu'elle soit. Or, aux Etats-Unis, les élections sont aussi fréquentes que les révolutions au Pérou. On compare le nombre de voix données à chaque parti dans une cité, dans un district congressionnel ou dans un Etat à la dernière élection, au nombre que le parti vient d'obtenir; on en tire des conclusions sur ce qui arrivera au moment de l'élection d'Etat ou de l'élection présidentielle suivante. On attache une importance spéciale aux élections d'Etat qui précèdent immédiatement une élection présidentielle, car elles n'indiquent pas seulement l'état d'esprit de ces électeurs ; elles exercent encore une influence sur le pays en général, et surtout sur l'immense classe des citoyens qui désirent être du côté du vainqueur. Comme cela se produit au sujet des « élections d'un membre isolé » pour la Chambre des Communes en Angleterre, on attribue ordinairement une valeur exagérée à ces luttes qui dépendent souvent, mais moins souvent qu'en Angleterre, des causes purement locales. Cependant, ces élections donnent au peuple l'occasion de manifester son mécontentement à propos d'actes malhonnêtes dont le parti s'est rendu coupable, et quelquefois elles décident les chefs du parti à se repentir à temps et à changer de conduite avant que la lutte ait pris un caractère plus grave.

Aux Etats-Unis, on crée, on étend, on fait fonctionner des associations plus rapidement et mieux que dans aucun autre pays. Le talent exécutif du peuple ne se manifeste nulle part aussi bien que dans la promptitude avec laquelle on s'empare de l'idée de former uue organisation pour atteindre un but commun, dans l'esprit de discipline qui pousse chacun des membres à se mettre instinctivement à sa place, et dans la tournure pratique, sérieuse, que prennent immédiatement les discussions. Ainsi en 1884, les éleveurs de l'Ouest, éprouvant des difficultés à conduire

leurs troupeaux de gros bétail du Texas au Wyoming et au Montana, convoquèrent tout à coup à Chicago une grande Convention qui présenta un projet de construction d'une grande route du Sud au Nord, et qui décida de faire les démarches nécessaires pour obtenir les lois indispensables. Mais ici nous ne nous occupons des associations qu'au point de vue de leur utilité comme centres de l'opinion et comme moyens de la propager. Les grandes associations, telles que les sociétés de tempérance, étendent leur ramification sur la nation tout entière, et constituent une sorte d'organisation politique qui joue un rôle dans la lutte présidentielle et dans celles des Etats. Presque toutes les « causes », qu'elles soient philanthropiques, économiques ou sociales, ont quelque chose de ce genre. Dans les cités, on forme souvent des associations ou des comités locaux pour combattre les politiciens de la Machine et pour faire aboutir les réformes municipales. Toutes les élections importantes font surgir une multitude de « clubs de campagne » qui fonctionnent pendant toute la durée de la lutte et qui disparaissent ensuite. L'argent afflue bien vite dans les caisses de ces clubs ; il est plus abondant qu'en Europe, et on souscrit plus facilement dans un but électoral.

Ces associations ont une grande importance pour le développement de l'opinion, car elles attirent l'attention, elles poussent à la discussion, elles formulent des principes, soumettent des plans, enhardissent et stimulent leurs membres, et produisent l'impression d'un mouvement qui gagne du terrain, impression qui mène souvent au succès chez un peuple émotionnable. Possunt quiaposse vkleutur est doublement vrai en Amérique tant pour les spectateurs (|ue pour les acteurs, parce que l'apparence de la force attire des recrues et donne du courage aux premiers combattants. Toute cause qui est en progrès voit venir à elle des adhérents inattendus. S'il est vrai que l'individualité soit trop faible dans le pays, que les hommes d'Etat ou les pu-

blicistes forts et pleins de confiance en eux-mêmes soient trop rares, la valeur de cette habitude de former des associations n'en est que plus grande, car elle crée de nouveaux centres de force et de mouvement, elle soutient les causes naissantes et les doctrines peu populaires et leur donne assez d'assurance pour qu'elles deviennent agressives. Dans tous les cas, elles sont utiles pour indiquer les tendances qui naissent et les forces qui sont derrière ces tendances. En observant attentivement le nombre de personnes qui se rendent aux réunions, le langage qu'on y tient, le zèle qu'on y déploie, on peut découvrir les idées qui s'emparent de l'esprit public.

11 reste à noter une différence significative entre la formation et l'expression de l'opinion aux Etats-Unis et en Europe. En Angleterre et dans le pays de Galles, 40 % de la population se trouvaient en 1891 dans soixante-deux cités de plus de 50.000 âmes. En France, la population urbaine est très inférieure à la population rurale, et cependant c'est elle qui produit l'opinion et qui dicte la politique, sauf pour quelques questions très générales. En Amérique, les cités, dont la population dépassait 50.000 âmes, étaient au nombre de cinquante-huit en 1890, avec une population de 12.348.775 habitants, c'est-à-dire 20 Vo de la population totale. Le nombre d'habitants, au mille carré est de 498 en Angleterre et dans le pays de Galles, il n'est que de 21 en Amérique, non compris l'Alaska. C'est pourquoi l'influence qu'a la vie de la ville pour former l'opinion, la présence de chefs politiques, et l'influence personnelle qu'ils exercent, les idées qu'une conversation chasse de l'esprit ou consolide, tout cela agit un j»eu moins sur le peuple américain que sur le peuple anglais, entassé dans sa petite île, et agirait beaucoup moins encore si les Américains n'avaient pas un instinct social très puissant et l'habitude qu'ils ont prise de lire partout les journaux quotidiens.

Il est, à certains points de vue, plus facile à l homme d'Etat américain qu'à son collège anglais de découvrir les

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tendances de l'opinion publique. Comme les distinctions sociales ne comptent presque pas en Amérique, les mêmes tendances sont plus généralement et plus uniformément répandues dans toutes les classes, et il n'est pas nécessaire de tenir compte d'une série de petites différences qui peuvent faire varier chez nous la conclusion. (>orame les relations sociales sont plus faciles, et qu'il y a moins de « gêne » entre un membre des hautes classes et un membre des basses classes, il est plus aisé de voir dans une conversation les sentiments des voisins pauvres. De plus, le nombre des gens qui n'appartiennent à aucun parti, ou qui ne sont que très vaguement attachés à un parti, est relativement plus petit qu'en Angleterre ; de même, les suffrages qu'on ne peut pas prévoir — l'élément douteux qui comprend ce qu'on appelle en Angleterre « les politiciens de fauteuil » — ne dérange pas autant les calculs. Cependant, il est toujours difficile de discerner les changements et de prédire les conséquences ; les plus habiles s'y trompent. Le pays est vaste, le bruit des voix ininterrompu ; et, dans beaucoup d'endroits, les partis sont presque égaux. Il y a souvent de petits changements dont il serait téméraire de conclure à un mouvement d'opinion, comme on est obligé, quand on arrive au bord de la mer, d'observer un grand nombre de petites vagues qui viennent se briser sur le sable pour savoir si la marée monte ou descend.

On me demandera peut-être comment on peut dire véritablement que l'opinion publique règne et gouverne même, puisque les organes de l'opinion publique donnent si souvent un son incertain. Je répondrai qu'un souverain n'en est pas moins un souverain quoique ses ordres soient mal entendus ou rapportés inexactement. En Amérique, tout le monde cherche à les entendre. Ceux qui dirigent les affaires du pays obéissent aux commandements qu'ils ont cru entendre. Ils n'agissent pas selon leurs propres idées, comme on l'a fait en Europe, avec l'intention de demander en-

suite au peuple d'approuver leurs décisions : ils adoptent la ligne de conduite que le peuple semble désirer à ce moment-là. Les chefs ne cherchent pas à forcer la main à l'opinion ou à la devancer, comme le font encore quelquefois les politiciens en Angleterre ; ou bien s'ils le font, ils sont punis de leur erreur parla réaction qu'ils provoquent. Il ne faut pas faire avancer le peuple trop vite. On ne demande pas à l'homme d'Etat de marcher en tête ; il faut qu'il semble suivre ; cependant, s'il a le courage de dire au peuple qu'il se trompe, et de refuser d'être l'instrument de ses erreurs, il n'en sera que plus respecté. Ceux qui se trompent parce qu'ils prennent les remous ou les courants secondaires pour le fleuve de l'opinion publique, se trompent plus souvent par suite d'un défaut de caractère, ou par vanité, ou parce qu'ils prêtent l'oreille à une clique de partisans, que parce qu'ils manquent d'éléments d'observation. Celui qui sait s'arracher à ses opinions formées d'avance, qui éprouve une véritable sympathie pour ses concitoyens, et qui possède l'art de savoir où l'on trouve les manifestations typiques de leurs sentiments, s'aperçoit bien vite que les organes par lesquels s'exprime l'opinion sont plus parfaits et plus nombreux en Amérique que dans aucun autre pays.

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