‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 52 sur 60 · CHAPITRE LXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX

INFLUENCE DU CARACTÈRE NATIONAL SUR LA FORME DE l'opinion PUBLIQUE

Comme Fopinion publique d'un peuple est, plus directement encore que ses institutions politiques, l'image et l'expression de son caractère, il est peut-être bon de faire précéder l'analyse de l'opinion en Amérique de l'indication des traits généraux du caractère national qui donnent une couleur et un ton particulier aux idées et aux sentiments politiques du peuple. Les traits caractéristiques varient naturellement avec les classes diverses, et avec les parties du vaste territoire de l'Union; mais il faut examiner d'abord ceux qui appartiennent à la nation tout entière, et passer ensuite à l'étude des diverses classes et des divers districts du pays. Et quand je dis la nation, j'entends les Américains nés dans le pays. Ce qui suit ne s'applique pas aux immigrants venus d'Europe depuis peu de temps, et encore moins aux nègres du Sud ; bien que ces derniers éléments soient puissants par leurs suffrages.

Les Américains sont bons, bienveillants, prêts à s'entr'aider, portés à juger charitablement même les malfaiteurs. Leur colère s'enflamme quelquefois, mais le feu est bientôt éteint. On n'a nulle part autant d'horreur de la cruauté. Même la foule qui lynche dans l'Ouest un voleur de chevaux a des égards pour le criminel, et elle lui donne un bon verre de whisky avant de le pendre. La cruauté à l'égard des esclaves était rare à l'époque où régnait l'es-

37rt INFLUENCE DU CARACTÈRE NATIONAL

clavage, comme le prouve bien le calme des esclaves pendant la guerre, alors que les hommes et même les jeunes gens du Sud servaient dans les armées confédérées. Gomme tout le monde le sait, les jurys sont plus indulgents qu'en Europe pour toutes sortes de crimes, sauf pour les outrages contre les femmes. Les « rebelles » du Sud furent bientôt pardonnes ; et bien que les guerres civiles soient toujours cruelles, il "y a eu peu de luttes dans lesquelles les combattants se soient donné autant de petites marques d'amitié, il y en a eu peu aussi dans lesquelles les vaincus aient oublié aussi rapidement leur ressentiment. 11 est vrai que les orateurs et les journaux sont très violents à l'égard de leurs adversaires ; mais c'est là une partie du jeu, et c'est une façon de se calmer : on aboie quelquefois très fort pour ne pas être obligé de mordre. Tout le monde désapprouve l'homme public qui montre de la rancune ; et on applique si fréquemment la maxime : « Oublions le passé », que l'on oublie souvent les crimes d'un malfaiteur quand il faudrait se les rappeler et les faire expier à leur auteur.

Tout le monde sait que c'est un peuple humoristique. Les Américains sont, au xix'= siècle, les grands fournisseurs de l'humour, comme les Français ont été les grands fournisseurs de l'esprit au xviiie. El ce sentiment du côté comique des choses n'est pas limité à un petit nombre de brillants écrivains. Il est répandu dans le peuple tout entier ; il colore sa vie de tous les jours et donne à ses conversations cette saveur réellement nouvelle qui plaît tant au palais américain. Ils savent" même apprécier une plaisanterie faite contre eux, comme le prouve d'une manière curieuse, au commencement de la guerre civile, époque de violente surexcitation, l'éclat de rire que souleva parmi eux la retraite précipitée dés troupes fédérales à la bataille de Bull Bun. Lorsque William M. Tweed gouvernait et pillait New-York, et qu'il eut mis dans les tribunaux des juges qui prostituaient ouvertement la justice, les

SUR LA FORME DE l'oPINION PUBLIQUE 377

citoyens trouvèrent la situation si amusante qu'ils oublièrent presque de se mettre en colère. La popularité du Président Lincoln et le talent qu'il eut de rendre la confiance au Nord aux moments les plus sombres de la guerre, étaient dus en grande partie à la tournure humoristique qu'il donnait aux choses. Il laissait supposer qu'il n'était nullement inquiet au moment où il Tétait le plus.

L'indulgence qu'ils montrent pour l'humanité et dont j'ai déjà parlé, indulgence curieuse chez un peuple dont les ancêtres croyaient au péché originel, est fortifiée par le désir de s'amuser de tout. Le manque de sérieux qu'elle produit est plus apparent que réel. Cependant, il est important ; car les gens sont influencés par leurs propres paroles, et on voit des hommes devenir cyniques après avoir acquis l'habitude de parler cyniquement pour faire de l'effet.

C'est un peuple plein d'espoir. Qu'il ait tort ou raison de s'appeler un peuple nouveau, il paraît sentir dans ses veines le pouls léger de la jeunesse. 11 voit devant lui une longue série d'années pendant lesquelles il aura le temps de se corriger de tous ses défauts, de vaincre tous les obstacles qui lui barrent le chemin. Il jette ses regards sur son vaste territoire dont les sources de richesses ne sont encore qu'à moitié explorées, il compte sur l'accroissement de sa population et de ses produits, il compare le bien-être et l'inlelligence de ses classes ouvrières à la condition des masses dans le Vieux Monde. Il se souvient des dangers qui ont si longtemps menacé l'Union du côté de la puissance esclavagiste, de la rébellion que cette puissance produisit, et il voit maintenant h paix et l'harmonie rétablies, le Sud plus prospère et plus content qu'auparavant, la bonne intelligence entre toutes les sections du pays. Il est tout naturel qu'il croie à son étoile. Et ces vives espérances lui font tolérer des maux qu'il considère comme transitoires, comme faciles à faire disparaître le jour où il aura le temps de les déraciner.

Les Américains ont une confiance illimitée dans ce qu'ils

appellent le Peuple, et dans le système démocratique de gouvernement. Les grands Etats du continent européen sont divisés par les luttes des Képublif'ains et des Monarchistes, et par celles des riches et des pauvres — luttes qui touchent à la base du gouvernement, et qui sont encore rendues plus violentes en France par les passions religieuses. Même en Angleterre, l'ancienne Constitution est toujours en réparation, et pendant que plusieurs pensent qu'on la détruit en y introduisant des modifications, d'autres soutiennent qu'il faudra y introduire des modifications encore plus grandes pour la rendre tolérable. Ces questions-là ne tourmentent pas l'esprit des véritables Américains, car presque tous croient, et tous affirment que leur système de gouvernement est, dans ses grandes lignes, si parfait, que les réformes n'ont pas à toucher à ces lignes, et qu'elles sont nécessaires uniquement pour empêcher les partis de pervertir la Constitution. De là naît une confiance encore plus grande que le peuple aura raison à la longue, confiance inévitable et essentielle dans un gouvernement qui soumet toutes les questions à l'arbitrage populaire. On a vu des cas où une minorité insignifiante a été plus sage que la majorité du moment ; par exemple, dans la grande lutte contre l'esclavage. Mais ici la minorité a été victorieuse parce qu'elle est devenue la majorité lorsque les événements eurent mûri la question, de sorte que ce cas luimême a été considéré comme une raison pour soutenir que les minorités, qui ont le droit de leur côté, finissent par convaincre leurs adversaires et par obtenir à la longue la majorité des voix. Demandez à un citoyen intelligent pourquoi il professe cette opinion, et il vous répondra que la vérité et la justice font inévitablement leur chemin et arrivent enfin dans l'esprit et dans la conscience de la majorité. On considère cette opinion comme un axiome, d'autant plus qu'on identifie la vérité avec le sens commun, c'est-àdire avec la qualité que la majorité des citoyens se vante avec fierté de posséder.

SDR LA FORME DB l'OPINION PUBLIQUE 379

Ce sentiment est accompagné d'un autre, semblable en apparence, mais au fond distinct — le sentiment que non seulement la majorité, qu'elle ait tort ou raison, doit gouverner, mais encore qu'elle a raison par le fait même qu'elle est la majorité. Cette idée, qui prend tantôt la forme de la piété et tantôt celle du fatalisme, ne paraît pas être un facteur insignifiant du caractère actuel du peuple. J'en parlerai plus au long dans un chapitre ultérieur.

Les Américains sont un peuple instruit, si on les compareàlamassede lapopulation des Etats européens, excepté la Suisse, certaines parties de l'Allemagne, la Norvège, l'Islande et l'Ecosse ; c'est-à-dire que la moyenne du savoir est plus élevée, l'habitude de lire et de penser plus généralement répandue que dans aucun autre pays. (Je parle naturellement des vrais Américains, non compris les nègres et les immigrants récents.) Ils connaissent la Constitution de leur pays, ils suivent les affaires publiques, ils prennent part au gouvernement local, et apprennent là comment il faut gouverner, comment il faut conduire les débats dans les réunions, et en juger les résultats aux élections. L'Assemblée primaire des villes (communes rurales) a été la meilleure école de gouvernement autonome qui ait jamais existé dans aucun pays. Dans les villages, les gens s'exercent aussi à résoudre des questions théologiques, et ils discutent avec beaucoup de finesse des points de la doctrine chrétienne. Les femmes en particulier, bien qu'elles ne lisent guère que des romans et des ouvrages de théologie ou de religion, acquièrent dans les écoles ou dans les Magazines beaucoup plus de connaissances générales diverses que les femmes d'aucun pays européen, et ce fait n'est pas sans influence sur l'intelligence des hommes.

Inutile de dire que l'instruction des masses est très superficielle. Elle est suffisante pour leur faire croire qu'ils savent quelque chose sur les grands problèmes de la politique, insuffisante pour leur montrer combien ils savent peu. L'école élémentaire publique donne à chacun la clef

du savoir en lui apprenant à lire et à écrire couramment, mais elle n.'a pas le temps de lui apprendre à se servir de cette clef, dont l'usage sera limité, par suite de la pression du travail quotidien, au journal et au Magazine. Ainsi, nous pouvons dire que si l'on compare l'instruction politique de la moyenne des électeurs américains à celle de la moyenne des électeurs européens, elle est très élevée ; mais si on la compare au rôle que leur confie en théorie le gouvernement américain, au rôle qu'ils ont à remplir d'après l'esprit de la Constitution, et que supposent les méthodes de l'organisation des partis, elle est notoirement insuffisante. Cette observation n'est cependant pas un reproche adressé aux écoles, qui font, en général, ce qu'omettent de faire les écoles anglaises — qui instruisent l'enfant sur les principes de la Constitution — c'est plutôt un hommage à la grandeur de l'idéal que suppose la conception américaine du gouvernement populaire.

Car le rôle du citoyen ne consiste pas, comme jusqu'ici en Europe, uniquement à élire des législateurs que l'on charge de régler les questions politiques et de choisir les chefs exécutifs. Le citoyen américain est un des gouverneurs de la République. Les questions sont réglées et les gouverneurs choisis par le suffrage populaire direct. Les élections sont si fréquentes que, pour faire convenablement son devoir, le citoyen devrait surveiller constamment les affaires publiques et bien comprendre les principes qu'elles impliquent; critiquer les raisonnements des candidats et connaître leur passé pour pouvoir porter sur eux un jugement. L'instruction reçue dans les écoles publiques ou puisée dans les journaux, et développée ensuite en théorie par la pratique des Primaires et des Conventions fait croire à l'électeur qu'il est capable de gouverner; en réalité, elle ne le prépare pas à peser les véritables mérites des hommes d'Etat, ni à discerner les véritables principes d'après lesquels les questions devraient être résolues, ni à voir la marche des événements ou à découvrir la

SDR LA FORME DE LOPINION PUBLIQUE 381

direction que devraient prendre les partis. 11 ressemble au marin qui connaît la mâture elles cordages de son vaisseau et qui sait les faire fonctionner, mais qui ignore la géographie et la navigation ; au marin qui voit que certains officiers sont vifs et d'autres lents, mais qui ne sait pas distinguer celui qui saura se servir du sextant et rester calme dans la tempête.

C'est un peuple moral qui se conduit bien. Si Ton écarte le œlluvies gentium que l'on trouve dans les campements miniers de l'Ouest, que la littérature populaire a dépeint aux Européens comme bien plus considérable qu'il ne l'est en réalité ; si l'on écarte aussi la populace de quelques grandes cités et les nègres du Sud, la moyenne de la tempérance, de la chasteté, de la véracité et de la probité en général est supérieure à celle des grandes nations de r Europe. Les instincts du fermier ou de l'artisan indigène sont presque invariablement bienveillants et charitables. Il respecte la loi ; il est poli pour les femmes et indulgent pour les enfants ; il attache une importance presque excessive au naturel, à la gaieté et à l'observation des devoirs domestiques.

, C'est aussi un peuple religieux. Les Américains ne respectent pas simplement la religion et ses ministres, car on pourrait en dire autant des Russes et des Siciliens; ils ne se contentent pas d'aller assidûment à l'église et de prendre leur part de l'école du dimanche, mais de plus ils s'intéressent d'une manière intelligente à la forme de leur foi, ils sont pieux sans superstition, et zélés sans bigoterie. L'importance qu'ils attachent encore aux propositions dogmatiques, et qui est moindre qu'autrefois, ne les empêche pas de sentir le côté moral de leur théologie. Le christianisme exerce sur la conduite moins d'inlluence qu'il ne devrait le faire en théorie, mais probablement une inlluence plus grande que dans aucun autre pays moderne, et bien plus grande que celle qu'il exerça dans les prétendus siècles de foi.

Leurs idées religieuses et morales ne restent pas non plus dans la brume de la satisfaction personnelle. Il existe un ardent désir de chasser ou de guérir les maux visibles. Il n'y a nulle part autant d'œuvres philanthropiques ou d'institutions pour ramener au bien les jeunes criminels. Le zèle dépasse la mesure, dépasse les limites du possible, dans la plupart des efforts qui sont faits, soit par la législation, soit par l'initiative individuelle, pour supprimer le vice, pour empêcher l'intempérance, pour purifier la littérature populaire.

Sauf pour la religion, c'est un peuple irrévérencieux. Je ne veux pas dire qu'il ne respecte rien ; loin de là ; je ne veux pas dire qu'il ne soit pas capable d'un grand culte pour les héros, car il a souvent fait preuve du contraire. Je veux dire qu'il n'est pas porté, surtout dans les questions publiques — politiques, économiques ou sociales — à accepter les opinions de ceux qui sont plus expérimentés ou plus instruits. Tout tend à rendre l'individu indépendant et à lui donner une grande confiance en lui-même. II va de bonne heure dans le monde ; il est obligé de faire luimême son chemin ; il essaie de plusieurs occupations successivement, si la première ou la seconde ne réussit pas ; il en arrive à penser que le meilleur soutien et le meilleur conseiller, c'est soi-même. Il est ainsi amené, je ne dirai pas à se faire une opinion sur toutes choses, car même en Amérique il y a peu de citoyens qui en soient capables, mais à s'imaginer qu'il s'en est fait une, et à ne pas sentir le besoin du secours des autres pour la corriger. On est moins porté qu'en Europe, par conséquent, à attendre des lumières et une direction des orateurs et des écrivains sur les affaires publiques. Les discours n'ont pas pour but l'instruction, mais l'encouragement. Les connaissances spéciales qui commandent le respect dans les sciences appliquées ou dans les finances, ne le commandent pas en politique, parce qu'on ne considère pas la politique comme un sujet spécial, mais comme une chose qui est à la portée de

SDR LA FORME DE L'OPINIOpI PUBLIQUE 383

toutes les intelligences moyennes. La politique est certainement une profession, et il pourrait sembler par suite qu'il faut des aptitudes professionnelles pour s'y adonner. Mais le politicien de profession n'est pas celui qui a étudié Tari du gouvernement, c'est celui qui est habile dans l'art de diriger les Conventions et de gagner des élections.

Même le point capital pour l'Amérique, la perfection et le caractère liautement populaire du gouvernement local, contribue à rabaisser le niveau des qualités exigées d'un homme public, parce que les citoyens jugent la politique en général d'après la politique qu'ils voient autour d'eux €t qu'ils connaissent le mieux, — d'après celle de leur ^^lle ou de leur cité — et ils s'imaginent que celui qui peut faire un selectman ou un alderman, ou un commissaire de comté, peut bien siéger aussi dans l'Assemblée de la nation. Ils croient, comme le berger de Virgile, que la seule différence entre Rome et leur ville, c'est la grandeur et l'étendue, et ils supposent que ce qui est bon pour Lafayetteville le sera aussi pour Washington. Voilà pourquoi l'homme doué d'un grand talent d'homme d'Etat n'est guère encouragé à prendre le ton élevé de l'homme d'Etat, car sa position ne donne pas plus de poids à ses paroles. Il ne veut pas instruire ou exhorter, de crainte que cette attitude ne l'expose au ridicule ; et en Amérique, le ridicule est une puissance terrible. Rien ne lui échappe. Il y a peu d'hommes qui aient le courage de s'y exposer. Cette race humaine et bienveillante en use sans pitié.

C'est un peuple affairé. J'ai déjà fait observer que la classe oisive est relativement peu nombreuse, et qu'elle n'existe que dans quelques cités de l'Est. Le citoyen n'a que peu de temps pour s'occuper des problèmes politiques. Toutes les heures pendant lesquelles il peut travailler sont prises par sa profession, et il ne lui reste que quelques moments épars pour songer au devoir fondamental du citoyen. Mais bien qu'il n'accepte pas l'idée que d'autres

puissent penser pour lui, il n a pas le loisir de penser luimême; dans la pratique, il est obligé de se fier à son parti et de le suivre. L'Anglais qui visite l'Amérique est étonné du peu de place qu'occupe la politique dans les conversations des classes riches et même en général de toutes les classes dans les cités. Pendant un voyage de quatre mois que j'ai fait en Amérique dans l'automne de 1881, j'ai eu l'occasion de causer avec toutes sortes de gens dans toutes les parties de l'Amérique et surtout dans les cités de TEst, et je n'ai jamais entendu discuter politique, excepté lorsque le sujet a été rais sur le tapis par moi ou par un autre Européen. Pendant l'année de l'élection présidentielle et surtout pendant la campagne présidentielle, les conversations privées et les discours publics qui y ont rapport sont très nombreux, mais les questions que l'on discute ont surtout un caractèie personnel et non un caractère politique dans le sens européen du mot. Mais d'autres fois, l'étranger sent fort bien — plus, je crois, que dans aucune région de la Grande-Bretagne — que son hôte a été accablé toute la journée par ses affaires, et qu'il aime mieux, lorsqu'arrive l'heure du repos^ parler de choses moins sérieuses et plus amusantes que l'Etat de la nation. Cette remarque s'applique moins aux habitants des villages. On cause beaucoup politique dans le magasin du centre de la locaUté, et bien que ce soit plutôt une causerie qu'une discussion, elle paraît concourir, avec la pratique du gouvernement local, à intéresser les gens ordinaires aux affaires publiques (1).

Le manque de sérieux et de réflexion soutenue n'est pas

(1) Le pays européen où les gens du peuple comprennent le mieux la politique, c'est la Suisse. Celle où Ton parle le plus de la politique, c'est la Grèce. Par exemple, un jour que je traversais le golfe qui sépare Céphalonie d'Ithaque, les bateliers discutèrent, pendant tout le voyage, une crise ministérielle qui venait de se produire à Athènes, et ils semblaient s'y intéresser vivement et bien connaître la question.

SDR LA FORME DE L'OPINION PUBLIQUE 38y

limité à la politique. On le sent encore davantage quand il s'agit de questions économiques ou sociales. C'est à ce défaut qu'il faut attribuer la vitalité de certains préjugés et de certaines erreurs qui pourraient à peine résister si des esprits vigoureux comme ceux qu'on trouve parmi les Américains les examinaient longtemps et de près. Leur vivacité et leur perspicacité naturelles les servent si bien dans les affaires et dans la vie privée qu'ils ne sentent pas le besoin d'étudier minutieusement les principes cachés des choses ou d'y réiléchir patiemment. Ils sont exposés à ignorer les difficultés, et quand ils ne peuvent plus les ignorer, ils les tournent plutôt que de les attaquer de front d'après les règles de l'art. L'Américain est hanté par celte idée qu'il n'a pas de temps à perdre, même lorsqu'il pourrait trouver le temps et qu'il ferait bien de le trouver.

On dira peut-être qu'en général, dans tous les pays, l'homme n'aime pas réfléchir longtemps. Je l'admets, mais je dois répéter encore une fois que je ne compare pas les Américains avec la moyenne des citoyens des autres pays mais avec le citoyen idéal d'une démocratie. Nous les jugeons d'après l'idéal que suppose la théorie de leur gouvernement. Dans d'autres pays, les hommes d'Etat et les philosophes pensent pour la masse du peuple, et on attend d'eux ce travail. Ici le peuple est censé penser pour luimême. Dire qu'il le fait d'une manière imparfaite, ce n'est pas nier qu'il le fait mieux que n'aurait pu le prévoir un philosophe européen.

C'est un peuple commercial, qui se pla«c tl'abonl au point de vue de gens habiliUés à calculer les profits et les pertes. Instinctivement, ils jugent à un point de vue pratique les hommes et les choses, ils supposent que ceux qui ont réussi le plus vite sont les plus intclliiients, et qu'un plan qui semble donner un bon rapport mérite d'être soutenu. Les raisonnements abstraits, il les détestent; les raisonnements subtils, ils les tiennent pour suspects, ils n'acceptent comme pratique que ce qui est évi-

dent, simple, compréhensible pour l'intelligence la plus ordinaire. Bien qu'ils aient l'esprit très ouvert, du moins pour écouter, il est très difficile de les convaincre, parce qu'ils ont déjà des idées arrêtées sur la plupart des sujets, et qu'ils ont adopté, comme des vérités dues à leur propre réflexion, les idées de leur parti ou de leur localité.

Cela peut paraître une contradiction de dire qu'avec cette sagacité et le genre d'endurcissement qu'elle produit, c'est néanmoins un peuple impressionnable. C'est cependant vrai. Ce n'est pas son intelligence qui est impressionnable, mais son imagination et ses émotions qui répondent d'une manière inattendue à l'appel qu'on leur fait en faveur d'une cause qui paraît avoir quelque chose de noble ou de pathétique. Il est capable d'avoir un idéal supérieur à celui des Anglais ou des Français.

C'est un peuple sans domicile. Dans aucun Etat de l'Union, la masse de l'opinion n'a une résidence aussi fixe que la plupart des habitants de l'Europe; dans plusieurs Etats, elle est nomade. Sauf dans quelques districts paisibles du Sud, personne ne se sent attaché au sol. Ici aujourd'hui, et demain ailleurs, il ne peut pas contracter facilement l'habitude de compter sur ses voisins et d'avoir confiance en eux. La communauté d'intérêts, ou la croyance à une cause comme la tempérance, ou la protection pour le pays natal, l'unit pour quelque temps à d'autres citoyens qui ont les mêmes idées, mais les esprits faits pour s'entendre ne vivent pas assez longtemps ensemble pour former une école ou un type d'o'pinion locale capable de devenir puissant et de faire des prosélytes. Peut-être ce fait empêche-t-il la formation d'opinions variées. Lorsqu'il naît un homme capable d'avoir des idées originales en politique, cet homme est faible s'il reste isolé, et il est découragé par le sentiment de son insignifiance ; mais s'il grandit dans un sol favorable, au milieu d'esprits sympathiques, auxquels il peut à la longue inculquer ses idées, il apprend à parler avec confiance et il plane sur les ailes

SDR LA FORME DE l'oPINION PUBLIQUE 387

de ses disciples. Celui qui considère la variété des conditions dans lesquelles on vit en Amérique ne peut qu'être surpris de voir qu'il y a si peu d'écoles professant des opinions indépendantes.

Mais s'il est sans domicile fixe, ce peuple a néanmoins l'esprit d'association, car il est sympathique. Bien que les atomes soient constamment en mouvement, ils sont fortement attirés l'un vers l'autre. Chaque individu saisit le sentiment de son voisin plus vivement et plus facilement que ne le fait l'Anglais. Cette réserve, cet isolement, cette tendance à repousser plutôt qu'à attirer, que les étrangers attribuent aux Anglais, et qui appartient plutôt à la classe supérieure et à la classe moyenne qu'à la nation en général, on la retrouve bien un peu en Amérique, mais elle se remarque bien moins (1). C'est là une des différences qui existent entre les deux branches de la race. Comme aux Etats-Dnis chaque individu aime sentir que ses idées font naître dans d'autres esprits les mêmes émotions que dans le sien, un sentiment ou un mouvement se propage vite et ne tarde pas à avoir conscience de sa force. Ajoutez à cela l'aptitude à former des organisations, qui a été développée par l'histoire et par les institutions, et vous verrez comment la tendance à créer et le talent de faire fonctionner des combinaisons ayant un but politique ou non, sont devenus un des grands traits de la nation. De là est née aussi la force immense de chaque parti. Le parti a pour base non seulement l'intérêt, l'habitude, et le sentiment de sa valeur comme moyen de gouvernement, mais

(1) Je ne veux pas dire que les Américains sont plus disposés que les Anglais à s't'-pancher dans le sein des étrangers, mais plutôt qu'ils s'adaptent plus facilement, et qu'ils sont moins portés à rester seuls et à ne tenir aucun compte des opinions des autres. Il vaut la peine de dire que les Américains qui voyagent à l'étranger semblent prendre plus facilement contact avec les habitants du pays que ne le font les Anglais ; ils n'ont pas non plus l'iiabitude anglaise d'appeler ces habitants — les Français, par exemple, ou les Allemands — « les indigènes. »

encore l'élément sympathique et l'instinct d'association qui est gravé dans le caractère national.

C'est un peuple changeant. Non pas léger, car il n'est que trop attaché à ses idées une fois qu'il les a adoptées, il est trop attaché à son parti, et il pardonne trop facilement les fautes d'un chef bien-aimé. Mais il a ce que les chimistes appellent une basse chaleur spécifique ; il s'échauffe tout à coup et se refroidit aussi facilement ; il est sujet aux explosions rapides et violentes de sentiment qui traversent le pays comme un feu follet, et qui deviennent plus ardentes avec la vitesse, comme la roue d'une voiture de chemin de fer. La similitude des idées et l'égalité des conditions qui les rendent difficiles à convaincre tout d'abord font qu'une conviction poursuit son cours d'une façon plus triomphale dès qu'elle est implantée. Ils semblent prendre feu tous à la fois, parce que ce qui en a influencé un les a influencés tous de la même manière, et les barrières qui, en Europe, obstruent le passage ou séparent les classes n'existent presque pas en Amérique. On ne peut nulle part appliquer avec autant d'à-propos le dicton : Rien ne réussit comme le succès. Le parti indigène américain, ou comme il s'appelait lui-même le parti des Know- Nothings (chauvin, qui ne veut rien savoir), acquit en deux ans une force extraordinaire, et put lancer, avec l'espoir du succès, son candidat présidentiel. Trois ans après, il était mort pour toujours. De temps à autre, comme par exemple dans les élections de 1874-75, et aussi dans celles de 1890, on voit passer à travers le pays une passion si soudaine et si extraordinaire, que l'on a inventé pour le décrire le nom de flot de marée {Tidal Wave),

On pourrait croire, après cela, que j'avance un paradoxe, si je disais que c'est un peuple conservateur. Cependant, quiconque observe parmi eux la force de l'habitude, la ténacité avec laquelle ils se sont attachés aux vieilles institutions, aux anciens usages, aux anciennes formules légales et théologiques, admettra ce fait. Il y a dans leur sang an-

SDR LA FORME DE l'oPINION PDBLIQUE 389

glais l'amour de ce qui est ancien et établi. De plus, la prospérité tend à les rendre conservateurs. Ils sont contents du monde dans lequel ils vivent, qu'ils ont trouvé bon, ils s'y sont enrichis, et ils peuvent s'asseoir sous leur vigne ou sous leur figuier sans être tourmentés par qui que ce soit. Ils sont fiers de leur histoire et de leur Constitution, qui est sortie de la fournaise de la guerre civile, presque sans avoir l'odeur du feu. Ce serait peu de dire qu'ils ne cherchent pas le changement uniquement pour l'amour du changement, car ce genre de nation n'existe que dans l'esprit des philosophes alarmistes. Il y a cependant des nations qui ne savent pas supporter avec patience les maux présents, ou qui sont portées à se laisser séduire par la vision d'un avenir plus brillant; et ce caractère les pousse à ne pas tenir suffisamment compte des risques d'un changement. Ce sont des nations qui arrachent la plante pour voir si elle a mis des racines. Tel n'est pas le cas des Américains. Ils sont sans doute prêts à écouter les conseils qui peuvent leur être donnés, quelle qu'en soit l'origine. Ils ne croient pas qu'une institution doive être conservée uniquement parce qu'elle existe, et ils admettent que tout doit être critiqué. Leur esprit admirablement trempé pour la concurrence, l'orgueil de leur propre habileté les mettent en état d'adopter et d'adapler, plus vite qu'aucun autre peuple, les diverses inventions : on se servait déjà du téléphone dans toutes les petites villes de l'Ouest, lorsqu'on a commencé de se demander dans la cité de Londres si cette invention valait la peine d'être exploitée. J'ai fait remarquer dans un chapitre précédent que le désir de faire des expériences a produit, surtout dans les nouveaux Etats, beaucoup de lois adoptées à la légère, et plusieurs de ces entreprises ont dû être abandonnées. Mais cet aveu n'infirme en rien le fait principal.

Les Américains sont au fond un peuple conservateur, en vertu des instincts profonds de leur race et de cette sagacité pratique qui reconnaît la valeur de la permanence et de la

Page 1