‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 54 sur 60 · DB LEDR INFLUENCE SUR L'OPINION · texte numérisé non relu

DB LEDR INFLUENCE SUR L'OPINION

tenace dans ses habitudes et peu accessible au raisonnenient. Sa façon de vivre est sinnpie, et il est fier de sa simplicité ; il affirme que la classe à laquelle il appartient est le principal soutien du pays ; il regarde les gens des villes et les avocats avec un mélange de suspicion et de jalousie, parce qu'il les croit aussi inférieurs à lui en vertu qu'ils lui sont supérieurs en habileté et en intelligence. Econome plutôt qu'avare dans ses dépenses, et vivant en général des produits de ses champs, il a si peu d'argent chez lui que les petites sommes lui paraissent considérables ; comme il ne voit pas pourquoi tout le monde ne serait pas à l'aise avec 1.500 dollars (7.500 fr.) par an, il considère que cette somme est un traitement suffisant pour le fonctionnaire principal du comté ou du district ; il part du même principe pour se faire une idée de ce que devraient être les traitements de tous les autres fonctionnaires, y compris les juges. Appartenir à un parti, et le soutenir de sa voix, lui paraît être une partie des devoirs du citoyen ; mais la politique nationale l'intéresse moins que les questions qui touchent à l'agriculture, et particulièrement que la guerre contre les monopoles et contre les capitalistes, guerre qui a été provoquée par le pouvoir et, dans certains cas, par la tyrannie des compagnies de chemins de fer de l'Ouest, Mécontent par nature, comme le sont ses frères dans tous les pays^ se trouvant isolé, et souvent incapable de saisir les causes qui font baisser les prix des récoltes, il croit d'autant plus facilement que les choses dont il se plaint sont dues aux combinaisons de spéculateurs éhontés. Le journal d'agriculture auquel il est abonné est naturellement d'accord avec ses préjugés, et les flatteries qu'il adresse à la classe des fermiers le confirment dans son idée que celui qui fait la richesse du pays est privé par des fripons de la part de prospérité qui lui est due. C'est pourquoi, de temps à autre, il fait des efforts désespérés pour obtenir son droit par des lois, et il écoute trop facilement des politiciens qui promettent de lui faire rendre justice par des

mesures souvent injustes et ordinairement inconsidérées et imprudentes. Quand il est mécontent des partis réguliers, il vote assez facilement pour ceux qui prennent le nom de parti du Peuple ou des Fermiers et qui font miroiter devant lui l'espoir d'obtenir « l'argent à bon marché », de faire réduire les frais de justice, et de forcer les chemins de fer à transporter ses produits à des prix non rémunérateurs. Cependant, malgré tout ce qu'on peut dire contre lui, c'est un homme honnête, bon, hospitalier, religieux, patriote; c'est l'homme dont le dur travail a fait de TOuest ce qu'il est. C'est surtout dans l'Ouest qu'on trouve le type bien caractérisé que j'ai essayé de dépeindre, mais pas toujours dans l'Ouest récent ; car dans les régions comme le Minnesota, le Wisconsin et le Dakota, la population des fermiers est généralement formée d'étrangers — de Scandinaves et d'Allemands — tandis que les Américains nés en Amérique s'occupent d'affaires commerciales et de l'exploitation des chemins de fer.

Cependant, les Scandinaves et les Allemands acquièrent en peu d'années la plupart des traits caractéristiques du fermier indigène, don| ils suivent la direction politique. Au début de la République, les agriculteurs étaient, surtout dans le Centre et dans les parties nouvellement colonisées des Etats du Sud, la pierre angulaire du parti démocrate, les soutiens énergiques de Jefferson, et ensuite d'Andrew Jackson. Lorsque l'opposition du Nord et du Sud commença à se développer et que la population se porta au delà de rOhio, les pionniers de la Nouvelle-Angleterre qui s'établirent dans ce pays accordèrent leurs suffrages au parti whig ; et dans la fameuse campagne de « la cabine en bois et du cidre sec » (log cabin and hard cider), qui se termina par l'élection du général Harrison comme Président, ce personnage, pris comme type du hardi habitant des bois non défrichés, fit, pour la première fois, du fermier de l'Ouest, une noble et poétique figure pour l'imagination populaire. De nos jours, il est moins romantique ; cependant.

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c'est encore un des meilleurs éléments du pays. 11 soutint l'Union pendant la guerre, et versa courageusement son sang pour elle. Pendant plusieurs années, ses suflrages ont encore donné la majorité au parti républicain dans les Etats de l'Ouest et surtout dans ceux du Nord-Ouest, parce que ce parti est toujours à ses yeux celui qui sauva l'Union et qui protège le nègre.

On peut dire que les boutiquiers et les petits industriels forment une seconde classe ; mais dans les petites villes, surtout dans l'Ouest, leurs intérêts sont si intimement unis à ceux des cultivateurs, et leur genre de vie est si semblable, qu'il n'y a presque rien à dire à leur sujet. Dans les grandes villes, ils ont l'esprit plus ouvert, ils s'occupent davantage de ce qui se passe que ne le fait la population rurale, mais leur horizon intellectuel n'est guère plus vaste. Une sorte de sélection naturelle entraîne, dans les villes, les esprits les plus ambitieux et les plus ardents, car le vrai américain n'aime pas la monotonie et l'isolement d'une vie de fermier qui n'offre que peu d'occasions de faire fortune.

Tenir un magasin à un « coin de rue », voilà l'ambition du jeune homme intelligent et vif. Inutile de dire que le boutiquier américain n'est pas obséquieux comme son confrère d'Europe, et qu'il est loin de s'imaginer que son commerce de détail ait quelque chose de dégradant. Il s'occupe plus activement que le fermier de la politique locale, mais il cherche moins que lui à devenir membre de la législature, parce qu'il ne peut pas quitter son magasin à certaines époques comme le fermier peut quitter ses terres. Il lit plus de journaux que le fermier, et naturellement il apprend davantage dans les conversations de tous les jours. Son éducation est meilleure, parce que les écoles des cités sont supérieures à celles des campagnes. Son parti peut moins compter sur lui. Il a moins de causes de disputes avec les chemins de fer, mais s'il est intéressé à une industrie, il s'intéresse aussi davantage aux questions

de tarifs, et dans ce cas il est fréquemment protectionniste. Cependant, son occupation lui donne rarement un motif personnel direct pour soutenir un parti plutôt que l'autre ; il a moins de cette timidité politique que les Européens considèrent comme le trait caractéristique du bourgeois que n'en a le petit commerçant de la France ou de l'Angleterre.

Les ouvriers, et j'entends par là ceux qui travaillent de leurs mains pour un salaire, forment une classe moins bien caractérisée que dans la plupart des pays d'Europe, et ils ont moins de subdivisions dans leur propre groupe. Naturellement, la distinction entre les ouvriers spécialisés et les ouvriers bons à tout faire existe, et on peut dire, d'une façon générale, que tous les ouvriers bons à tout faire sont des immigrants relativement récents. Les ouvriers indigènes sont évidemment instruits ; ils lisent les journaux et souvent aussi une semaine religieuse et un Magazine mensuel.

La plupart d'entre eux, sauf dans les grandes cités, appartiennent à une congrégation dont ils s'occupent activement. Un très grand nombre s'abstient de toute boisson alcoolique. Leurs femmes ont été en général plus longtemps à l'école qu'eux-mêmes et ont lu davantage. Dans les petites villes de la Nouvelle-Angleterre et de l'Ouest, et même dans quelques-unes des grandes cités comme Philadelphie et Chicago, ceux qui sont le plus à l'aife sont propriétaires de la maison qu'ils habitent, maison en bois dans la banlieue avec une petite véranda et un bout de jardin, et se sentent ainsi attachés au pays. Leurs femmes et leurs filles s'habillent avec tant de goût, que le dimanche ou quand on les rencontre dans les tramways à vapeur, on les prendrait pour des personnes riches. Jusqu'à ces derniers temps, les grèves ont été plus rares qu'en Angleterre, et malgré l'agitation des dernières années, il n'y a jamais eu d'hostilité entre patrons et ouvriers d'une manière générale. Cet état de choses est dû en partie au bienêtre relativement plus grand des ouvriers, et en partie au

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