‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 55 sur 60 · DE LEUR INFLUENCE SDR L'OPINION · texte numérisé non relu

DE LEUR INFLUENCE SDR L'OPINION

fait que le passage d'une classe à l'autre est facile et fréquent. Ainsi, malgré l'existence d'un soi-disant parti du Travail, et malgré la création récente d'une vaste organisalion qui embrasse tous les métiers dans l'Union tout entière (les Chevaliers du Travail), il y a eu jusqu'ici moins d'entente, d'union et d'action collective de classe parmi les ouvriers qu'en Angleterre, et certainement beaucoup moins qu'en France ou qu'en Allemagne (1). Les politiciens ont commencé récemment à se poser comme les amis particuliers de l'ouvrier. On croirait que, dans un pays où le suffrage populaire est tout-puissant, il est absurde de supposer que l'ouvrier est faible et a besoin d'une protection particulière ; cependant, la grande puissance du capital, les moyens illégitimes auxquels ce pouvoir a recours pour agir sur les législatures, l'inégalité croissante des fortunes, et le fait que les gens riches ne payent pas leur part des impôts, tout cela a donné une base à l'agitation ouvrière. La classe qui gagne un salaire donne à l'armée des politiciens de profession autant de recrues que les autres classes, elle fait autant de travail politique que les autres, mais elle fournit peu de candidats aux fonctions fédérales ou à celles de l'Etat. Jusqu'à ces derniers temps, les travailleurs n'avaient guère demandé à être représentés par un des leurs au Congrès ou dans les législatures d'Etat. Il y a certainement beaucoup de membres qui ont débuté dans lavie comme ouvriers; mais, à ma connaissance, il y en a très peu au Congrès (un peu plus dans les législatures d'Elat) qui prétendent avoir pour fonction de défendre la

(1) Un .\méricain de mes amis, très bien renseif^né sur ces questions, m'écrit : « Bien que les immigrants de la Grande-Bretagne soient les meilleurs de toas les immigrants, les ouvriers anglais sont plus prêts à fomenter des dissentiments avec leurs patrons que ceux de toute autre race. Les patrons disent qu'ils redoutent leurs ouvriers anglais, parce qu'ils sont généralement soup<;oimeux, et qu'ils croient que l'hostilité end-p patrons et ouvriers est la seule chose possible. »

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classe à laquelle ils appartenaient auparavant. Les mouvements communistes ou socialistes ont surtout fait des progrès parmi les immigrants de l'Europe centrale, parmi les Allemands et les Slaves qui ont été soutenus par un petit contingent d'Irlandais et d'Italiens ; mais il n'est pas facile de mesurer l'étendue de ce progrés, car les classes instruites ne le connaissent guère et ne s'en sont occupées un peu que depuis le jour où les violences des Anarchistes de Chicago, en 1886, ont révélé à tous une nouvelle source de péril pour la civilisation.

Cependant^ il y a une question qui ne manque jamais de surexciter les ouvriers, indigènes ou immigrants, c'est l'introduction du travail étranger à bon marché, et l'introduction d'ouvriers venus pour remplacer des grévistes. On a adopté, il y a quelques années, une loi, dont l'exécution soulève de grandes difficultés, et qui interdit de débarquer dans le pays des ouvriers qui se sont engagés par un contrat à travailler chez un certain patron.

Dans les Etats du Pacifique, l'irritation contre les Chinois, qui acceptent des salaires très bas, souvent la moitié de ce qu'on donne aux blancs, n*a pas été seulemant le principal facteur dans l'Etat de la Californie, elle a encore décidé le Sénat à ratifier des traités et le Congrès à faire des lois extrêmement sévères qui interdisent à la race jaune l'entrée du pays. Lorsqu'un fabricant de chaussures du Massachusetts fît venir, il y a quelques années, un certain nombre de Chinois pour remplacer ses propres ouvriers qui s'étaient mis en grève, ceux-ci menacèrent de leur faire un mauvais parti. 11 y a cependant un métier qu'il leur est permis d'exercer et dont ils ont presque le monopole actuellem.ent, c'est celui de blanchisseurs — on ne peut pas dire, blanchisseuses. On trouve jusque dans les petites villes une buanderie chinoise.

On comprendra, d'après ce que j'ai dit, que les ouvriers ne manquent ni d'intelligence ni de finesse. Au point de vue politique, si on laisse de côté les questions purement ou-

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vrières, il n'y a guère de différence entre eux et les autres classes. Leur instruction n'est pas inférieure à celle des fermiers ou des commerçants, leur façon de penser est la môme. Ils sont cependant un peu plus faciles à exciter et plus aisément fascinés par un démagogue énergique, comme le prouve le succès du général Benjamin F. Butler parmi les cordonniers de son district dans le Massachusetts. Un puissant orateur très humoristique et très audacieux les entraîne plus facilement que le boutiquier habitué au commerce, ou que l'agriculteur dont l'esprit est plus lourd, si toutefois on peut dire d'un Américain qu'il ait l'esprit lourd.

Les masses ignorantes des grandes cités, comme New- York, Cincinnati, Chicago, San-Francisco, et la classe dangereusement considérable des ce vagabonds », « tramps », n'appartiennent presque pas à la classe que je viens de décrire, mais répondent plutôt à ce qu'on appelle en Angleterre le « residuum ». Ce sont en général des Irlandais, des Allemands, et aussi des Polonais, des Tchèques, des Russes, des Nègres, des Français, et quelques Américains qui se sont adonnés à la boisson et sont tombés dans la misère. Des immigrants récents on ne peut attendre ni patriotisme national ni sentiment des devoirs civiques ; c'est, par conséquent, fâcheux qu'on leur ait accordé les droits civiques. On ne peut pas dire qu'ils aient des opinions politiques, car ils n'ont pas eu le temps d'apprendre à connaître les institutions de leur nouveatf pays. Cependant, ils sont guidés par trois sentiments, outre l'adhésion au parti qui les a saisis au moment de leur débarquement, ou qui les manipule à l'aide d'agents politiques de leur race. Un de ces sentiments, c'estlasympathie religieuse. Ceux qui sont catholiques sont prêts à soutenir le parti que leur recommande leur église ou qui promet de servir le mieux leurs intérêts (1). Un autre sentiment, c'est la protection du commerce

(1) Ceux des immigrants allemands qui restent dans les

des liqueurs. L'Allemand aime sa bière, et ne considère pas comme un pays libre celui oîi l'on ne peut pas se procurer cette boisson, et l'Irlandais défend une profession à laquelle appartiennent beaucoup de ses compatriotes. En troisième lieu, les Irlandais d'Amérique sont entraînés par la haine de l'Angleterre, qui leur donne le désir de l'ennuyer, et, si c'est possible, de faire naître des sujets de querelle entre elle et leur pays d'adoption. Les événements des dernières années en Angleterre semblent avoir atténué ce sentiment dont jouent naturellement les politiciens peu scrupuleux, et qui est le seul obstacle à une bonne entente entre les deux pays.

Il ne faudrait pas que le lecteur européen suppose que celte section inférieure de la classe ouvrière se compose uniquement d'immigrants, ou que tous les immigrants des cités en fassent partie, car il y a beaucoup d'étrangers que l'instruction et Ihabileté p'.acent immédiatement au même niveau que les ouvriers nés en Amérique. L'importance politique de cette classe provient moins du nombre, qui ne dépasse pas trois millions d'électeurs en tout (1), que de la cohésion des groupes qu'elle forme dans toutes les grandes cités. Elle est relativement ignorante, et en général elle n'a pas encore été absorbée par la population américaine ; c'est pourquoi elle n'est pas entraînée par les forces politiques ordinaires, elle n'est pas soumise aux influences intellectuelles et morales ordinaires. Elle vote « en masse » comme le désirent ses chefs, et ce fait donne

grandes cités, au lieu d'aller dans l'Ouest, paraissent être en général catholiques, du moins de nom ; il en est de même des Polonais, des Tchèques et des Slaves.

(l) Le nombre total des habitants des Etats-Unis nés à l'étranger s'élevait, pour les deux sexes, à 9.249.547 (1890), contre 53.372.703 nés en Amérique. Dans la classe ouvrière inférieure que je décris, un très petit nombre d'individus sont nés eu Amérique, une partie considérable se compose d'enfants nés en Amérique d'immigrants récents.

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à ces chefs une importance exceptionnelle, et leur permet, quand les partis sont presque égaux, de dicter leurs conditions aux hommes d'Etat. La tendance à plier devant les forces du désordre, et à faire un mauvais usage du pouvoir dé pardonner, tendance que montrent quelquefois les hauts fonctionnaires de l'Elat, est due à la peur de ce qu'on appelle le « Sutïrage du Travail «, suffrage qui serait insignifiant si le droit de voter n'était accordé qu'aux gens qui ont passé quinze ou vingt ans dans le pays. Cependant, les immigrants sont moins responsables des fautes de la politique américaine que le langage de beaucoup d'Américains ne pourrait le faire croire aux étrangers. On se sert souvent des immigrants aux Etats-Unis, et surtout des Irlandais, comme on se sert du chat à la cuisine pour rendre compte des assiettes cassées et de la nourriture qui disparaît! Le droit de suffrage des immigrants a sans doute été préjudiciable aux cités. Mais New-York n'était pas un Eden avant l'arrivée des Irlandais ; et cette cité ne deviendrait pas un Eden s'ils retournaient tous à la verte Erin, ou s'ils allaient dans l'aride Arizona.

La classe capitaliste se compose de gros négociants, d'industriels, de banquiers et de propriétaires de chemins de fer, de quelques grands marchands de biens, et de quelques directeurs de compagnies de transport et de compagnies commerciales. Tout le monde sait ce qu'il y a d'intelligence, d'énergie, de richesse et d'influence dans celte petite classe. Ses membres sont doués d'un talent exécutif supérieur, et d'une habileté que n'ont pas ceux qui sont chargés des services civils de l'Etat. Bien que ces personnages ne se désintéressent pas et ne puissent pas se désintéresser de la politique — quelques-uns sont très zélés pour leur parti — ils se servent surtout de la politique jiour détendre leurs intérêts et surtout pour résister aux attaques dont ils sont menacés, tantôt par le mouvement populaire contre les monopoles, tantôt par les libre-échan- III 26

gistes qui cherchent à se débarrasser du tarif actuel très élevé que les industriels croient nécessaire à la prospérité du pays. Une moitié des capitalistes prêche le laissez-faire au sujet du contrôle des chemins de fer, l'autre moitié combat la première, au sujet des tarifs des chemins, pour faire transporter ses marchandises à bon marché, et, au sujet des tarifs protecteurs, pour protéger des industries que menace la concurrence étrangère. Cependant, ils s'entendent fort bien ensemble. Leur talent pratique n'implique pas nécessairement la perspicacité politique ou l'élévation morale, et, en général, ils n'ont ni le goût ni le loisir de réfléchir sérieusement aux besoins de l'Etat. On ne trouve dans aucun pays autant d'hommes d'une capacité supérieure pour les affaires, sagaces, énergiques et audacieux, qui soient si peu intéressants, si stériles intellectuellement, en dehors de la sphère de leur connaissance des affaires. Mais les gens riches ont beaucoup de moyens d'influer sur l'opinion et sur le cours des événements. Quelques-uns sont propriétaires de journaux, d'autres trouvent des journaux qui expriment leurs idées. D'autres soutiennent des collèges ou des universités par leurs libéralités, et on prétend que souvent ils demandent aux professeurs du collège de ne pas propager des opinions qui leur déplaisent. Les présidents des grandes co mpagnies ont sous leurs ordres des armées de fonctionnaires, qu'ils ne peuvent pas évidemment intimider, car l'opinion publique s'en mêlerait, mais à qui ils peuvent permettre que quelqu'un fasse savoir ce que pense et attend leur supérieur. Les cités, les districts ruraux, même les Etats ou les Territoires, ont beaucoup à espérer et beaucoup à craindre de l'administration d'une ligne de chemin de fer, et ils ont de bonnes raisons de rester en bons termes avec le président. De plus, les finances du pays sont entre les mains de ces hommes, et tous les commerçants ont à souffrir des changements financiers, parce que ces personnages sont à la tête d'immenses entreprises par actions, dont les actions appartiennent à des multi-

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ludes d'individus de tous les rangs qui s'en servent pour faire de la spéculation. C'est pourquoi leur manière d'agir et leurs paroles sont observées avec une curiosité inquiète, et la ligne de conduite qu'ils adoptent détermine la conduite de milliers de personnes qui n'ont pas de rapports directs avec eux. Un mot de plusieurs grands financiers suffit pour faire agir dans tel ou tel sens les principaux hommes d'Etat. Ils jouent en général le rôle de modérateurs en politique, parce qu'ils sont opposés aux changements soudains qui troubleraient le marché des valeurs ou le commerce, et surtout aux complications avec les Etats étrangers. Ils sont, par conséquent, le parti de la paix par excellence en Amérique, car si quelques-uns désirent pêcher en eau trouble, la majorité a plus à perdre qu'à gagner.

11 reste le groupe de classes qu'on désigne par le terme vague de professions libérales, dont on peut écarter les médecins parce qu'ils n'apportent pas dans la politique un élément spécial, ou qu'ils ne s'y intéressent pas activement, les journalistes parce que nous en avons parlé en examinant les organes de l'opinion, et le clergé à qui le sentiment public interdit de prendre une part directe aux luttes politiques. Dans les luttes contre l'esclavage et dans celles du Sol Libre, les ministres de la religion ont joué un rôle prépondérant, comme ils le font maintenant dans le mouvement en faveur de la tempérance, et comme ils le feront toujours lorsque des questions essentiellement morales seront soumises au pays. Mais, en temps ordinaire, et pour la plupart des questions, ils trouvent prudent de se contenter d'inculquer de bons principes qui élèvent les idées de leurs auditeurs et qui les poussent à voter pour les meilleurs candidats. Cependant, quelques-uns, qui sont exceptionnellement zélés et qui occupent une position particulièrement solide, paraissent sur les plates-formes électorales, et justifient leur courage par leur succès, comme l'a fait M. Henry Ward Beecher, qui est mort, il y a quel-

ques années. Les prêtres catholiques ont une grande influence sur leurs fidèles, mais ils savent fort bien que toute action politique de leur part causerait un très grand mécontentement parmi la population américaine ; aussi» sont-ils très réservés et se contentent-ils d'agir plus librement dans les questions de tempérance ou dans les autres causes morales. Quelques-uns d'entre eux ont été parmi les personnages les plus éminents du pays.

Les hommes de loi, qui sont à la fois avocats et avoués, puisque cette profession n'est pas divisée en deux branches comme en Angleterre ou Bn France, sont de toutes les classes celle qui s'occupe le plus de politique (1). De leurs rangs sort une grande partie, probablement la moitié, et, paraît-il, la meilleure moitié, des politiciens de profession. Ceux qui ne font pas de la politique une profest^ion, s'en occupent ordinairement un peu, et même ceux qui s'en occupent très peu ont souvent l'occasion de voir ce qui se passe derrière le rideau et en profitent. Leur travail les oblige à étudier la Constitution fédérale et la Constitution de leur propre Etat, et à ne pas perdre de vue la législation courante. C'est, par conséquent, de la profes^on des avocats que sont sortis la plupart des hommes d'Etat éminents, depuis l'époque de Patrick Henry, John Jay et John Adams jusqu'à celle d'Abraham Lincoln et des candidats présidentiels de la génération présente. Voilà pourquoi, dans les grandes et dans les petites cités, l'homme de loi est bien placé pour influer sur l'opinion. Si c'est un homme de talent, il devient facilement le centre de l'opinion locale, comme le fut Lincoln à Springiield, où il était avocat et où il fit sa réputation (2). Quand, dans une

(1) On trouvera dans un autre chapitre une étude sur le Barreau en Amérique.

(2) J'ai entendu dire aux compatriotes du grand Président que le devant de sa maison était, pendant les soirées d'été, une sorte de lieu de rendez-vous où son éloquence vigoureuse formait l'opinion de la localité.

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grande cité, comme New- York ou Boston, on organise une démonstration, on choisit, pour prononcer le discours du jour, un avocat diî-tingué, comme Charles O'Connor à New- York, ou comme Rufus Choate à Boston, parce qu'il est éloquent d'abord et ensuite parce que tout le monde le connaît. C'est pour cela que les avocats méritent réellement d'être appelés la classe dirigeante. Ils sont moins puissants que les capitalistes, proportionnellement à leur nombre; mais ils sont plus puissants pris en masse, parce qu'ils sont plus nombreux et plus actifs dans leurs localités respectives. Naturellement, les questions professionnelles sur lesquelles toute la classe est d'accord sont peu nombreuses. Leur rôle consiste à instruire l'opinion à un point de vue technique et à rendre les choses claires pour le peuple. Que l'avocat pris individuellement soit ou ne soit pas un meilleur citoyen que ses voisins, peu nous importe ; c'est probablement un homme plus rusé, il connaît mieux le gouvernement et les affaires publiques que la plupart d'entre eux, et il est capable de voir le mal que peuvent faire de mauvaises lois, tandis que les fermiers et les boutiquiers ne s'en rendent compte que très imparfaitement.En somme, l'influence de cette profession est bonne, et bien qu'elle soit souvent un instrument avec lequel on fait du mal, elle sert plus souvent encore à révéler et à faire échouer les ruses des politiciens, et à tenir sous les yeux de la nation les principes salutaires de la Constitution. On peut comparer son action dans la vie politique à son rôle dans les affaires judiciaires. L'éloquence de l'avocat est au service du juste et de l'injuste également ; quelquefois, il fait croire que la mauvaise cause est la bonne ; cependant, l'expérience montre que l'examen des témoignages et la discussion des articles de loi tendent en somme à faire triompher la justice.

Il reste les hommes de lettres et les artistes, classe très peu nombreuse en dehors de quelques cités de l'Etat, et les professeurs, surtout ceux des collèges et des universités.

L'influence des hommes de lettres s'est fait sentir par les Magazines beaucoup plus que par les livres, car les auteurs américains ont beaucoup soufl*ert jusqu'en 1891 du déluge de livres anglais à bon marché. Celle des professeurs s'exerce d'abord sur leurs élèves, et indirectement sur les milieux auxquels appartiennent ces élèves, et dans lesquels ils travaillent quand ils ont quitté l'université. On est amusé par l'amertume — par le dédain aff'ecté qui cache une peur réelle — avec laquelle les politiciens de profession dénoncent les « professeurs des collèges universitaires » comme des hommes peu pratiques, visionnaires, pharisaïques, «au ton haut », «aux mains gantées », « aux idées indignes d'un Américain ». Le fait est que les universités ont créé un mouvement en faveur de la réforme des méthodes des partis, de la réforme du service civil et des tarifs, et que ce mouvement a produit une activité politique plus grande parmi la jeunesse de l'enseignement supérieur. La nouvelle génération des avocats, des clergymen, des journalistes, des professeurs des écoles supérieures, et même des hommes d'affaires, du moins la partie de cette génération qui a reçu une éducation universitaire, a puisé dans les universités, et particulièrement dans celles des Etats de l'Est qui sont plus anciennes et plus développées, une idée plus sérieuse et plus grave de la politique que celle qui prédominait depuis la fin de la guerre civile. Son horizon a été agrandi, son patriotisme tempéré par le sentiment des fautes nationales et stimulé par un idéal plus élevé de bien-être national. La croyance que tous les genres de prospérité accompagneront la prospérité matérielle, que les bons instincts suffisent pour guider les nations à travers les difficultés pratiques, erreurs qui ont trompé tant de dignes citoyens pendant la génération précédente, sont en train de disparaître, et on cherche à donner une idée plus juste des grands problèmes du gouvernement démocratique. Les centres du savoir et de l'enseignement sont maintenant une des forces les plus puissantes qui

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mènent au progrès et qui forment une opinion saine aux Etals-Unis ; ils deviennent tous les jours plus influents, grâce à l'excellence croissante des professeurs et au nombre toujours croissant des étudiants.

Avant de quitter cette partie de mon sujet, il est bon d'ajouter quelques remarques qui compléteront et qui lésumeront les résultats de mes recherches et de mon étufîe.

Il n'y a pas, aux Etats-Unis, cette opposition générale (jui existe en P^urope entre les hautes et les basses classi-s, entre les riches et les pauvres. Il n'y a pas l'hostilité qu'on trouve en France entre la bourgeoisie et les ouvriers. Dans beaucoup d'endroits, les distinctions de classe existent uniquement au point de vue des relations sociales. Mais c'est seulement dans les grandes cités qu'il y a une ligne de séparation très nette entre ceux qui se décernent le nom de gentlemen, et ceux à qui les premiers refuseraient celte épithète en causant entre eux.

Il n'y a aucune classe, aucun groupe d'hommes qui soit spécialement chargé de former et de diriger l'opinion. Les politiciens ne le font certainement pas. C'est l'opinion publique qui les mène.

Il y a encore moins une classe qui gouverne. La classe d'où sortent la plupart des fonctionnaires correspond, par l'instruction et par les manières, à ce qu'on appellerait en Europe la partie inférieure de là classe moyenne. Mais les fonctionnaires ne gouvernent pas.

Les questions de classe qui existent actuellement ou qui ont existé pendant ces dernières années, coïncident rarement, et d'une manière insignifiante, avec les questions de parti. Les deux partis s'en moquent également, et si une question de ce genre prend assez de force pour devenir la base d'un parti nouveau, ce parti se. séparera des deux "vieilles organisations régulières.

En Europe, les classes sont devenues des facteurs dans la politique par intérêt ou par passion. Les lois et l'adniinis-

tralion ont quelquefois été très dures pour une classe, et cette classe a voulu se défendre et s'affranchir. Ou bien ses sentiments ont été blessés par des injustices ou des insultes antérieures, et elle cherche l'occasion de se venger. On ne peut pas dire qu'en Amérique une classe ait une de ces raisons pour agir (1). Les classes n'ont donc pas été un des principaux facteurs dans la politique américaine ou dans la formation de l'opinion publique du peuple américain. En somme* les questions politiques ont toujours occupé la première place dans l'esprit de l'électeur, et les questions de classe, la seconde (2). Les grandes grèves qui ont bouleversé une grande partie du pays pendant les trente dernières années, et l'agitation « ouvrière » qui en a résulté, ont apporté sur la scène des éléments nouveaux pour les passions et les intérêts des diverses classes. Mais il est possible que ces phénomènes, dus en grande partie à la présence d'une masse d'immigrants qui ne sont pas encore assimilés, bien qu'ils aient le droit de voler, ne soient que des phénomènes transitoires.

La nation n'est pas un assemblage de classes. Les classes existent dans son sein, mais elles ne constituent pas la nation. On n'est pas frappé de leur importance politique comme on le serait dans un pays d'Europe. Ce peuple

(1) Même ceux qui voudraient persuader aux ouvriers que la législation est injuste pour eux se plaignent rarement de ce qu'elle fait, mais plutôt de ce qu'elle ne fait pas ou n'empêche pas. Une loi qui serait injuste pour les ouvriers serait abrogée immédiatement. Quelques chefs du « parti du travail « font maintenant de l'agitation dans quelques Etats pour faire modifier la loi qui restreint ce qu'on appelle le « picketing » coeicitif, c'est à-dire qui empêche' d'inquiéter quelqu'un dans les querelles de métier, mais l'assentiment général a été jusqu'ici en faveur de cette loi et en a empêché l'abrogation.

(2) Il y a des exceptions — par exemple les questions de tarif occupent le premier rang dans l'esprit des industriels, les questions chinoises dans l'esprit des ouvriers californiens, et souvent les questions des transports dans celui des fermiers.

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n'est qu'un peuple, bien qu'il occupe un territoire plus vaste que toute autre nation, et qu'il sç compose d'éléments venus de tous les côtés.

L'éducation elle-même établit une moins grande différence qu'on ne pourrait le croire entre les diverses sections des habitants. On trouve parmi les gens instruits beaucoup des préjugés et des idées fausses que l'on attribue particulièrement aux classes moyennes des nations de l'Europe. D'un autre côté, les vrais Américains peu instruits sont, par l'intelligence des affaires publiques, par la finesse du jugement et par l'intérêt qu'ils prennent en général à la prospérité nationale, bien supérieurs aux classes inférieures d'Europe.

C'est là le côté fort de la nation. C'est ce qui a donné de la légèreté au vaisseau de l'Etat, ce qui lui a permis de porter avec une facilité visible, quoique moins grande maintenant, le poids mort d'ignorance que l'émigration européenne continue à jeter sur ses ponts.

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