‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. ChavegrinChapitre 56 sur 60 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

FORMES LOCALES DE l'oPINION — l'eST, l'OUEST ET LE SU»

On peut observer dans toutes les parties de l'immense territoire de l'Union, au point de vue du développement de l'opinion publique, les tendances générales et les tendances de classe que j'ai essayé de décrire. Cependant les unes sont plus puissantes dans une région, et les autres dans une autre; d'un autre côté, les besoins et les sentiments locaux de chaque région tendent à donner une couleur particulière à ses idées et une direction aux buts divers qu'elle a en vue. Il faut donc examiner et tâcher de décrire ces différences locales, de façon à corriger, en tenant compte de leur influence, ce qui a été affirmé d'une façon générale sur les conditions dans lesquelles se forme l'opinion, et sur les questions qui la font naître.

Dans un chapitre antérieur j'ai classé les Etats en cinq groupes : les Etats du Nord-Est ou de la Nouvelle-Angleterre, les Etats du Centre, les Etals du Nord-Ouest, les Etats du Sud, et les Etats du Versant du Pacifique. Pour la question que nous étudions actuellement, il n'y a pas de différence matérielle entre les deux premiers groupes, mais les différences entre les autres sont importantes. Inutile de dire qu'il y a, naturellement, des différences locales très nombreuses dans chacune de ces divisions. La Pennsylvanie, par exemple, à beaucoup de points de vue, diffère de l'Ohio. La Géorgie a un niveau plus élevé que la Louisiane. Le Nebraska est plus novice que l'IUinois. Pour étudier toutes ces petites diver^nces, il faudrait s'engager dans

une discussion ennuyeuse et peut-être s'exposer à embrouiller le lecteur; c'est pourquoi je me contenterai d'exposer, dans ce chapitre, l'aspect général que prend l'opinion dans chaque section du pays ; ce qui sera dit de chaque section en général ne sera pas également applicable à tous les Etats qu'elle renferme.

Dans les Etats de l'Est, l'influence prédominante est celle des capitalistes, des manufacturiers, des négociants, — en un mot, celle des classes commerçantes. L'Est trouve le capital pour les grandes entreprises qui se font dans tout le pays, en particulier pour les chemins de fer, dont les actions sont entre les mains de capitalistes de l'Est, et dont les présidents ont souvent le bureau central à New- York, à Boston ou à Philadelphie, quoique la ligne traverse les Etats de l'Ouest ou du Sud. L'Est est aussi à la tête de l'immense commerce avec l'Europe. Il embarque les grains et les bestiaux, le porc et le pétrole ; il « finance » l'embarquement d'une grande partie du coton, il reçoit presque toutes les marchandises manufacturées qu'envoie l'Europe, et les immigrants de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne et des pays Scandinaves (1). Les bras de ses grands banquiers et de ses grands négociants s'étendent sur toute l'Union et rendent puissantes partout ces influences commerciales qui exercent un pouvoir suprême là où se trouve leur centre. L'opinion de l'Est est, par conséquent, celle qui ressent le plus vite et le plus facilement les mouvements financiers et l'influence européenne : c'est aussi celle qui désire le plus une politique pacilique. Gomme au commencement du xix« siècle les intérêts commerciaux poussaient le Massachusetts et le Gonneclicut à éviter une rupture avec l'Angleterre, dont les ports étaient visités par leurs vaisseaux ; de même aujourd'hui, bien que les vais-

(1) Il y a des Allemands et des Italiens qui entrent par la Nouvelle-Orléans ou par les ports du Texas.

seaux qui entrent dans les ports de l'Est soient surtout des vaisseaux européens (anglais, norvégiens, allemands, français), les relations mercantiles des négociants et des financiers américains et européens font si étroites que la nouvelle d'une guerre pourrait produire un désastre général. L'Est est la région la plus ancienne, et elle est aussi la plus instruite et la plus intelligente du pays (1). Non seulement il renferme un plus grand nombre d'hommes d'une haute culture, mais la moyenne du savoir et de la réflexion est plus haute que partout ailleurs (si l'on exclut la populace des grandes cités et quelques districts arriérés des collines de la Pennsylvanie). Ses hommes de lettres et ses professeurs éminents travaillent pour tout le pays, et ses cités, qui possèdent dans leur populace l'élément le plus inférieur de la population, possèdent aussi dans toutes les professions le nombre le plu? considérable d'hommes éclairés et importants. Bien que d'excellents journaux soient publiés dans l'Ouest aussi bien que dans l'Est, le ton des discussions politiques de la presse de l'Est est plus digne et plus sérieux que celui de la presse du reste de l'Union. L'influence de l'Europe, qui se fait sentir d'abord et principalement sur l'Est, n'est pas, au point de vue des mœurs et de la moralité, un bien sans mélange. Mais dans le royaume de la pensée, l'Europe et sa critique sont un stimulant, qui corrige l'idée exagérée que se feraient les Américains de leurs vertus nationales, et qui aide à la formation d'opinions saines sur l'économie et sur l'histoire. La classe oisive et instruite de quelques grandes cités de l'Est est aussi cosmopolite par le ton que celle qu'on peut voir dans n'importe quelle ville du monde, et cependant elle n'a pas perdu la saveur de son pays natal. Son esprit

(1) La moyenne des personnes sachant lire et écrire est aussi élevée dans quelques-uns des Etats de l'Ouest, tels que riowa et le Nébraska, que dans la Nouvelle-Angleterre, mais ceci dépend peut-être de ce que les Irlandais et les Canadiens français font baisser le niveau de la Nouvelle-Angleterre.

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s'approprie te qu'il y a de nouveau et de sain dans les œuvres littéraires ou scientifiques de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France, plus facilement qu'aucun de ces pays ne paraît profiter des travaux des autres. Ces causes, ajoutées au fait que les fautes du gouvernement de parti ont été particulièrement monstrueuses parmi les masses irresponsables qui encombrent ces cités, ont fait naître contre ce qu'on appelle la « Machine » une opposition plus énergique que dans toutes les autres parties du pays. L'électeur de l'Est est moins attaché à son parti, plus habitué à réfléchir et à demander des lumières aux publicistes capables, quand il sent que ses connaissances sont insuffisantes. Lorsqu'il naît, dans la politique fédérale ou dans celle des Etats ou des cités, un parti indépendant, qui n'accepte pas les candidats présentés par l'une ou par l'autre des deux organisations régulières, c'est ici qu'il -trouve ses chefs et le plus grand nombre de ses partisans. Il reste aussi dans la Nouvelle-Angleterre beaucoup de l'ancien Puritanisme^ froid et âpre comme l'air des glaciers, avec son haut idéal du devoir public et de l'honneur privé, son penchant à appliquer les maximes de la religion à la conduite de la vie, son sentiment très rare dans ce pays si sensible, qu'il y a des moments où il faut tailler Agag en pièces devant le Seigneur dans Gilgal. Si le peuple de la Nouvelle-Angleterre et des campagnes autour de New- York n'eut pas été souillé par le flot bourbeux des immigrants étrangers, il n'y aurait pas eu dans le monde un peuple mieux fait pour le gouvernement démocratique. Il y aurait encore eu des maux, comme dans tout gouvernement, mais ils auraient été incomparablement moins graves que ceux qui mettent actuellement à l'épreuve le patriotisme des hommes de ces Etats qui élèvent, au nom de toute l'Union, la bannière des réformes.

Il est impossible d'établir une ligne de démarcation entre l'Est et l'Ouest, parce que cette ligne se déplace toujours et

descend du côté de l'Ouest. Il y a quarante ans, l'Ohio avait bien le caractère des Etats de l'Ouest ; maintenant, il ressemble autant au Connecticut ou à New-York qu'au Kansas ou au Minnesota. Les éléments les plus distinctifs des Etats de l'Ouest sont la classe des fermiers, qui atteint ici son maximum de force, et les masses d'Allemands et de Scandinaves arrivés depuis peu, qui remplissent des districts entiers et qui dépassent souvent en nombre les Américains indigènes. Ces immigrants contribuent, pour une part bien plus grande, à la puissance élective qu'à la puissance pensante; c'est pourquoi leur présence est une des principales raisons pour lesquelles la puissance politique de l'Ouest est supérieure à son intelligence politique. Ce sont de braves gens, honnêtes et travailleurs, dont les erifanls seront de bons citoyens américains ; ce sont des hommes utiles pour défricher les bois et pénétrer dans la prairie, mais ils connaissent si peu les institutions du pays, si peu aussi sa langue, qu'ils sont comme de l'argile entre les mains de leurs chefs politiques, tantôt Américains, tantôt membres de leur race. La prédominance des intérêts de l'agriculture a les défauts et les mérites que j'ai indiqués dans l'étude que j'ai déjà faite de la classe des fermiers. L'opinion de l'Ouest n'est pas éclairée au point de vue politique et ne désire pas l'être. Elle déteste la théorie, et elle considère que l'homme pratique est celui qui discerne très bien son propre intérêt, mais qui, pour tout le reste, ne voit pas au-delà de son nez. Elle se lance vigoureusement dans une lutte de parti, et méprise les Indépendants, les Mugwumps, et les « apostats » (bolters) de toute sorte. Elle a une confiance illimitée dans l'avenir du pays, de l'Ouest en particulier, de son propre Etat avant tout, et elle ne se soucie nullement de ce que pense l'Est, et encore moins de l'appréciation de l'Europe. Elle est sûre que tout s'arrangera, et elle croit que les « transports à bon marché » sont la seule chose utile. Téméraire dans les entreprises, elle est mesquine quand il s'agit de payer ses fonctionnaires y

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compris les juges : bonne enfant et indulgente pour les fautes, elle n'aime pas cependant à entendre dire que son sénateur vit dans le luxe à Washington. Les habitants des villes sont si occupés à augmenter l'importance de leurs villes, dont les journaux se font une guerre acharnée — ces villes se détestent comme Athènes détestait Thèbes, ou Florence Pise — les gens riches sont si occupés à construire des chemins de fer,les fermiers à travailler leurs champs et à diriger la maison, — car les ouvriers sont rares et chers, — que la politique est laissée aux politiciens, qui ne sont cependant pas les plus mauvais spécimens de leur classe. Quand vient une élection, le citoyen de l'Ouest crie de toute la force de ses poumons, et si une autre guerre éclatait, l'Ouest enverrait encore à la bataille ses régiments d'hommes courageux et bien musclés. Tant que les choses resteront dans l'état actuel, l'homme de l'Ouest refusera d'écouter les raisonnements philosophiques et de se préoccuper des dangers qui pourraient le menacer. Pour fixer son attention, il faut faire appel à ses sentiments, et les questions dont la solution devient urgente ne sont pas des questions que le sentiment puisse résoudre.

On peut dire que l'Ouest est la partie de l'Amérique la plus distinctement américaine, parce que les points sur lesquels elle diffère de l'Est sont les points sur lesquels l'Amérique diffère de l'Europe. Mais le caractère de la population diffère aussi dans les diverses régions selon les parties du pays d'où vinrent les premiers colons. Or, les colons ont généralement suivi les parallèles de latitude, et nous avons ce résultat curieux que les traits caractéristiques des anciens Etats se sont propagés en allant vers rOuest en ligne parallèles. C'est pourquoi le voyageur qui va de l'Atlantique aux Montagnes rocheuses trouve moins de différences à noter que celui qui part du Texas pour aller au Manitoba. Ainsi, le nord de l'Ohio fut occupé par des colons de la Nouvelle-Angleterre et de l'ouest de l'Etat de New- York, et l'Ohio à son tour colonisa le nord de rill»

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noîs, du Michigan, et d'une grande partie du Nord-Ouest. Le sud de l'Ohio et de l'Illinois, et une grande partie de rindiana furent peuplés par des habitants de la Virginie et du Kentucky, et on retrouve encore les traces du caractère de ces premiers colons. Le Missouri fut colonisé par les Etats esclavagistes, et il en conserve encore la souillure (1). Cependant, le Kansas, qui est à l'ouest du Missouri, reçut, à l'époque de la lutte du Free Soil (sol libre), beaucoup d'immigrants Puritains des Etais Libres ; il est encore aujourd'hui un peu supérieur à son voisin, bien qu'on l'appelle l'Etat des « sinuosités » (cranks). Les Scandinaves sont surtout dans le Wisconsin et dans le Minnesota, les Allemands sont nombreux dans l'Iowa aussi, et dans tous ces nouveaux Etats, y compris le Texas. Déjà en 1870, Milvvankee était plutôt une colonie allemande qu'une colonie américaine (2) ; en 1890, il y avait dans le Wisconsin des villes où les listes des impôts étaient tenues en allemand depuis des années, et des comtés où l'on payait un interprète pour permettre aux tribunaux de faire leurs travaux. Les Territoires qui se trouvent plus loin du côté du Sud-Ouest n'ont point de voix dans les élections présidentielles ; ils envoient au Congrès un délégué qui n'a pas le droit de voter ; cependant, les organisations des partis ont étendu leur réseau sur ces régions, mais la vie politique n'existe pas danslesendroitsoù la populationesttrèsclairsemée.

(1) Dans l'Orégon, il y a un district qui fut colonisé par des gens venus du Kentucky et du Tennessee, mais d'une façon exceptionnelle, car les émigrants de ces Etats sont rarement allés aussi loin du côté du Nord. Les descendants de ces immigrants sont maintenant moins prospères et moins entreprenants que ceux des immigrants qui sont venus des Etats libres.

(2) Quand je demandais mon chemin dans les rues, l'allemand me servait plus que l'anglais. Cette même année, j'ai pu remarquer que, dans le Wisconsin, le papier-monnaie (c'était la seule monnaie qu'il y eiit dans la circulation) avait une odeur caractéristique à cause de l'usage que faisaient des peaux et des fourrures les Suédois et les Norvégiens arrivés depuis peu de temps.

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Le Versant du Pacifique (The Pacific Slope) comme rappellent ses habitants, comprend, au point de vue géographique, les Etats de l'Oregon et de Washington, mais ces deux Etats ressemblent par tant de côtés à ceux du Nord-Ouest qu'il vaut mieux les étudier ensemble. D'un autre côté, la Californie et le Nevada sont un caractère réellement distinct. Ils sont plus à l'Ouest que les Etats que je viens de décrire, et ils ont les traits caractéristiques de ces Etats et quelques traits nouveaux. Ils sont séparés par des déserts et par des chaînes de montagnes stériles de la partie agricole du bassin du Mississipi, et il est probable qu'il n'y aura jamais d'habitants côte à côte dans ces régions sauvages. Les industries minières y occupent une place plus grande dans tous les autres Etats, excepté le Colorado. Leurs habitants n'ont point de demeure fixe, ils vont et viennent, ils se livrent beaucoup à la spéculation, comme on pouvait s'y attendre de la part de gens qui travaillent dans les mines et qui jouent sur les valeurs minières; ils s'occupent de questions qui ne concernent qu'eux et ils sont relativement indifférents à celles qui intéressent le reste du pays. L'une de ces questions, c'est l'immigration chinoise; l'autre, c'est l'administration du grand réseau des chemins de fer du Centre et du Pacifique (Great Central and Southern Pacific raihvay), qui est accusée d'opprimer le commerce et les industries de la Californie ; une troisième, c'est la conciliation des droits que prétendent avoir les mineurs et les agriculteurs aux eaux des rivières, que chacun des deux groupes cherche à s'approprier, et que les premiers ont cru pouvoir souiller de plein droit. Mais comme l'histoire contemporaine de la Californie mérite un chapitre à elle seule, il suffit de faire observer que l'opinion publique est ici, malgré la finesse proverbiale, l'énergie et la hardiesse des gens du Pacifique, plus changeante et plus orageuse, moins prête à écouter la voix de la raison, et moins soumise à l'autorité des hommes d'Etat, ou même du parti que partout ailleurs.

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a Les intérêts » d'un groupe de grands propriétaires de mines, ou d'une compagnie de chemins de fer ont une puissance immense, et soulèvent contre eux des mouvements de réaction non moins puissants.

Le Sud, le Sud solide (1), comme on l'appelle souvent, parce qu'il donne maintenant toutes ses voix aux Démocrates au moment de l'élection présidentielle, sera étudié plus loin dans deux chapitres, l'un donnant une esquisse de son histoire depuis la fin de la guerre, l'autre décrivant la condition du nègre et ses rapports avec les blancs. Ici, je me contenterai de parler du caractère général de l'opinion et de l'action publique dans les anciens Etats esclavagistes. Les phénomènes qu'on y rencontre ne se trouvent pas ailleurs. L'égalité devant la loi est absolue et parfaite, car elle est établie par la Constitution fédérale. Cependant, la sujétion politique d'une grande partie (dans certains Etats, de la majorité) de la population n'est pas moins complète.

Il y a trois sortes d'habitants dans le Sud.

La première, c'est la haute classe ou la classe instruite qui comprend les enfants de l'aristocratie des planteurs qui gouvernaient avant la guerre civile, et les gens du Nord qui sont venus s'établir dans les villes depuis 1865 pour taire du commerce ou créer des industries. Plus des neuf dixièmes de cette classe — ceux qui descendent de la vieille aristocratie, ceux des basses classes qui ont fait fortune, et la plupart des nouveaux venus — appartiennent au parti démocrate. A côté du courage et de la confiance qui distinguent une race souveraine, ces hommes du Sud ont fait preuve d'une largeur de vues et d'une aptitude extraordinaire pour l'intelligence d'une politique suivie et énergique. En un mot, ils ont eu le talent des hommes d'Etat, qui diffère beaucoup de la simple politique, et qui a été plus rare dans le Nord, parce qu'il a été moins favo-

(1) c Solid » signifie qui vote en masse, comme un seul fiomme, pour un parti et pour la liste d'un parti.

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risé par les conditions dans lesquelles Tambilion est obligée de se frayer une voie. L'homme du Sud qui entrait dans la vie publique avait une position plus sûre que son rival d'un Etat du Nord, parce qu'il représentait l'opinion d'un groupe uni qui le soutenait, qui le considérait comme son champion, et qui lui demandait moins d'être soumis à ses instructions. Il n'était pas obligé de faire une cour aussi assidue à la faveur populaire. Il n'était pas plus instruit ou plus intelligent ; et il avait vécu dans une atmosphère moins stimulante. Mais il avait du courage et une idée nette de son but : deux qualités essentielles à l'homme d'Etat, et le sentiment populaire qu'il sentait uni derrière lui, lui donnant une sorte de second patriotisme. L'espoir du gain entrait un peu moins dans la politique du Sud, surtout parce que le pays est pauvre. Bien que le Sud commence à avoir l'esprit commercial, il fait songer au vieux temps par sa susceptibilité sur le « point d'honneur » et par un parfum de cérémonie dans les manières. Avant la guerre, dans les Etats esclavagistes, l'opinion était ordinairement hardie, nette, constante, malgré les divisions entre les Démocrates et les Whigs, parce qu'elle était basée sur un petit nombre de doctrines. C'était l'opinion d'une petite classe qui s'occupait beaucoup des affaires publiques, et qui aimait les discuter en parlant des principes et des termes de la Constitution fédérale. Elle a conservé cette qualité, tout en perdant son ancienne fierté et en reconnaissant mieux les conditions dans lesquelles il faut qu'elle s'exerce et agisse dans une République fédérale. D'un autre côté, la force extraordinaire de l'esprit de parti, due à sa susceptibilité extrême au sujet des nègres, a empêché le développement d'une opinion indépendante, et de la tendance qui porte dans le Nord |le nom de Mugwumpisme. El, bien que les hommes d'Etat marquants ne soient pas inférieurs à ceux que le Nord envoie à Washington, le nombre total des hommes réiléchis et instruits est, par rapport à la population, moins élevé que dans le Nord-Est,

moins élevé même que dans des Etats comme rillinois et l'Ohio.

Je me suis servi du passé en décrivant ces phénomènes, parce que le Sud change, et que la marche des événements n'est guère plus rapide actuellement dans l'Ouest que dans les parties du Tennessee, de la Caroline du Nord, de la Géorgie, et de l'Alabama, où l'on commence à exploiter des mines de charbon et des mines de fer. La plupart des régions n'ont cependant qu'une population blanche encore très clairsemée et si pauvre, que le voyageur ne peut pas s'expliquer comment elle a pu, quand elle était plus pauvre encore, résister aux armées du Nord qui était très riche et très peuplé. Il y a, par conséquent, moins d'ardeur et d'espoir que dans l'Ouest, moins d'investigation curieuse et d'organisation sérieuse que dans l'Est, moins de tout ce qui est particulièrement démocratique. La Machine n'a pas acquis cette terrible perfection qu'elle a dans les Etats du Nord, parce qu'on n'en sent pas le besoin là où un parti est sûr de la victoire, et parce que, jusqu'ici, le talent et la position sociale ont désigné les hommes qui devaient être choisis comme candidats, ou les hommes dont la voix arrêterait le choix. Cependant, dans ces derniers temps, l'élément aristocratique du Sud est devenu plus faible, et on ne rencontre plus que rarement les mérites qui caractérisaient les hommes d'Etat du Sud.

La seconde classe se compose de ce qu'on appelait les Blancs moyens (Mean Whites). Leur condition fortifie l'impression de demi-civilisation que produisent sur le voyageur les districts ruraux du Sud, et qui est surtout pénible pour lui quand il est obligé de s'arrêter dans les misérables auberges de ces pays. Tant que dura l'esclavage, ces blancs étaient, dans les plaines des Etats de planteurs, une classe misérable parce qu'elle était superflue au point de vue économique. Il n'y avait pas de place pour eux comme ouvriers, puisque les esclaves faisaient le travail des plantations ; ils n'avaient ni assez d'argent pour acheter des

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terres et des instruments de culture, ni l'énergie nécessaire pour se faire une position dans les villes; et d'un autre côté, le système des grandes propriétés cultivées par des esclaves rendait improductive, comme autrefois les latifundia en Italie, la culture des petites fermes, et impossible l'existence des paysans libres et aisés. Les planteurs détestaient cette classe et l'écartaient autant que possible de leurs propriétés ; les esclaves la méprisaient et l'appelaient « le misérable re*but blanc y> (poar white trash). Dans la Caroline du Sud et dans les Etats du Golfe, ces gens vivaient misérablement delà culture de quelques légumes autour de leurs cabanes, et de la chasse des animaux sauvages dans les bois ; quelques-uns se tenaient autour des grandes maisons attendant qu'on leur donnât quelque petit travail à faire. Sans énergie, ignorants, imprévoyants, sans but dans le présent et sans espoir pour l'avenir, n'ayant du citoyen que le droit de voter, ils étaient la honte du système qui les produisait, et la preuve la plus évidente que ce système était mauvais au point de vue économique et au point de vue moral. Dans les Etats esclavagistes du Nord, ils étaient plus à Taise, et dans les hautes terres de la Virginie occidentale, du Kentucky, du Tennessee et de la Caroline du Nord, où il y avait peu ou point d'esclaves, ils avaient, avec beaucoup de rudesse et d'ignorance, les vertus des simples montagnards. Depuis la guerre, le progrès de cette classe a été considérable, soit près des villes minières ou manufacturières, qui donnent du travail et fournissent des marchés, soit sur les plateaux où pousse le cotonnier, et où plusieurs ont acquis des fermes et ont prospéré comme cultivateurs du sol. Partout, cependant, ces blancs restent inférieurs, au point de vue de l'instruction et de l'intelligence, aux petits fermiers du Nord et de l'Ouest. Avant la guerre, ils suivaient tout naturellement (excepté dans les montagnes où les conditions étaient différentes) la direction de la classe des planteurs, autant par déférence que par haine des nègres.

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Moins ils auraient dû être fiers de leur couleur, et plus ils l'étaient. Depuis la guerre, ils se sont efforcés, autant que leurs riches voisins, de ne laisser aux nègres aucune partie du gouvernement. Mais ce ne sont plus de simples partisans de quelques chefs. Ils ont commencé à penser et à agir eux-mêmes ; et, bien qu'ils aient pour la première fois donné des signes d'indépendai^e en acceptant des projets impossibles comme ceux que réclame l'Alliance des Fermiers, ils forment maintenant un corps qui a des idées, et des idées avec lesquelles il faut compter.

Les nègres forment environ un tiers de la population des anciens Etats esclavagistes, et dans trois Etats ils sont en majorité. Bien que leur présence soit le facteur le plus important dans la politique du Sud, on ne peut pas dire qu'ils forment l'opinion ou qu'ils influent sur elle ; ce ne sont pas leurs voix^ mais les efforts qu'on fait pour les empêcher de voter,qui influent sur le cours des événements. Je réserve pour un chapitre spécial l'étude de leur position extraordinaire.

N'oublions pas que de toute la population des Etats- Unis, près d'un tiers est dans les Etats du Sud, et que la majorité de ce tiers, c'est-à-dire la basse classe des blancs pauvres et presque tous les nègres (plus d'un sixième des 66 millions), n'a aucune connaissance ni aucune capacité politique, rien qu'on puisse appeler une opinion publique éclairée; nous verrons que les habitants des Etats-Unis sont loin de former une démocratie instruite et éclairée dans toutes ses parties. Si une partie du peuple est aussi instruite et aussi capable que la population de la Suisse, une autre partie est aussi ignorante et aussi peu habituée à la politique que celle de la Russie.

Des quatre divisions du pays décrites ci-dessus, l'Ouest (y compris l'Oregon et l'Etat de Washington) a déjà le plus grand nombre d'électeurs, et comme cette région augmente plus vite que les autres, elle aura bientôt, sans aucun

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cloute, une influence prédominante. Mais à mesure qu'elle augmente, elle perd quelques-uns de ses caractères distinctifs ; elle devient de plus en plus semblable à l'Est et subit de plus en plus l'influence de TEst^ inteflectuellement comme au point de vue financier. Il ne faut donc pas supposer que ce qu'on appelle actuellement l'opinion type de l'Ouest sera l'opinion régnante dans l'avenir. Les Etals du Pacifique se rapprocheront, avec le temps, de ceux de la Vallée du Mississipi, et perdront quelque chose de leurs qualités spécifiques ; les centres d'activité intellectuelle et littéraire , tels que ceux qui existent presque exclusivement aujourd'hui dans les Etats de l'Atlantique, seront dispersés dans tout le pays. L'opinion sera, par conséquent, plus homogène, ou plutôt moins locale, plus tard, qu'elle ne l'est à présent ; de même que, maintenant, elle est déjà moins déterminée par les influences des localités ou des Etats qu'elle ne l'était pendant les premières années de la République.

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