CHAPITRE LXXXIII
Les derniers chapitres ont essayé de montrer quelles sont les conditions dans lesquelles se forme l'opinion publique en Amérique, quelles qualités nationales elle reflète, comment elle est influencée par les intérêts de classe ou par les circonstances locales, et enfin par quels organes elle se manifeste. Il faut se demander maintenant comment elle agit, et pour atteindre ce résultat il faut essayer de répondre à trois questions.
Par qui l'opinion publique est-elle formée? est-ce par un petit nombre d'hommes ou par la masse du peuple ?
Comment cherche-t-elle à s'emparer et à se servir du mécanisme légal que lui fournissent les Constitutions (fédérale et des Etats) ?
Quels moyens a-t-elle d'influer sur la direction des affaires autrement que par l'intermédiaire du mécanisme régulier légal ?
On comprendra peut-être mieux les phénomènes qui caractérisent le développement de l'opinion en Amérique si on les compare à ceux de quelques pays d'Europe. Comme l'Angleterre est le pays où l'opinion règne depuis plus longtemps qu'ailleurs et sans interruption, et où la masse du peuple s'intéresse le plus aux affaires publiques (1), l'Angleterre fournira les meilleurs points de comparaison.
(1) Toujours à l'exception de la Suisse, de la, Norvège et de la
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Dans la Grande-Bretagne, la suprématie politique appartient aux électeurs qui possèdent ou occupent une maison, et qui sont au nombre de 0.161.000 (pour tout le Royaume- Uni), cest-à-dire un peu moins des deux tiers des adultes du sexe masculin. En théorie, l'opinion publique devrait venir d'eux. Dans la pratique, cependant, comme tout le monde le sait, la plupart d'entre eux n'ont presque pas ce qu'on appelle une opinion politique. L'opinion est créée par un bien plus petit nombre de personnes qui la tient entre ses mains.
L'analyse de l'opinion publique dans la Grande-Bretagne distinguera trois groupes de citoyens — je ne les appelle pas classes parce qu'ils ne coïncident pas avec les degrés de l'échelle sociale — ceux qui font l'opinion, ceux qui reçoivent et tiennent entre leurs mains l'opinion, ceux qui n'ont pas d'opinion du tout.
Le premier groupe se compose de politiciens pratiques (c'est-à-dire d'un certain nombre de membres de la Chambre Basse et d'une bien plus petite fraction de la Chambre Haute, et de quelques hommes qui prennent une part active à l'organisation locale des partis), de journalistes et d'autres écrivains qui s'occupent des questions politiques, et d'un petit nombre d'autres individus, surtout des membres des carrières libérales, qui pensent aux affaires publiques et en parlent constamment. Dans ce groupe d'hommes qui se comptent par centaines et non par milliers, ce sont les chefs des grands partis qui donnent en général naissance à l'opinion, et ce sont les journalistes qui la propagent. Les débats du Parlement contribuent à la créer, et les discours qu'un usage récent, mais de plus en plus fort, oblige les chefs à prononcer d'un bout à l'autre du pays, et qui sont naturellement reproduits par la presse, remplacent le Parlement quand il est en va- Grèce, dont les conditions sont cependant trop différentes de celles de l'Amérique pour que la comparaison puisse être utile.
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cances. Le rôle des douze meilleurs penseurs et des douze meilleurs orateurs de chaque parti ne consiste pas maintenant, comme pendant la dernière génération, à connaître et à diriger le Parlement, à surveiller les affaires étrangères et à préparer des projets de loi pour le pays ; il consiste aussi à inspirer, à instruire, à stimuler et à s'attacher le grand public. Ainsi, certains membres des deux Chambres du Parlement trouvent que leur position est surtout utile parce qu'elle leur permet de comprendre ce qu'il y a de réel et d'actuel dans la politique mieux qu'ils ne pourraient le faire autrement et de pouvoir mieux se faire écouter de leurs concitoyens quand ils ont quelque chose à leur dire. Ce petit groupe de personnes constitue ce qu'on peut appeler le personnel du laboratoire ; c'est parmi eux, par 1 action et la réaction des chefs, des partisans et de la presse les uns sur les autres, que l'opinion reçoit sa première forme (1).
(1) Cette classe qui forme l'opinion publique paraîtra sans doute très petite à un Américain, et cependant elle n'a pas cessé de s'accroître en Angleterre. Au XVIII» siècle elle se composait uniquement de la classe dirigeante, — des grandes familles — des Chambres du Parlement, d'un certain nombre d'avocats, d'un petit nombre de journalistes et de clergymen, et d'une sorte de frange d'hommes instruits et d'hommes riches qui avaient été mis en relation avec ceux qui gouvernaient. C'est cette Angleterre qui permit à George III de s'aliéner et de perdre les colonies de l'Amérique du Nord. Même alors, sans doute, la masse des électeurs (bien petite quand on la compare au nombre de ceux qui votent maintenant) comptait pour quelque chose, puisque les citoyens pouvaient toujours intervenir quand un sentimentse répandait parmi eux; l'un des deux partis, en effet, était toujours prêt à stimuler ce sentiment et à en profiter, et une élection générale permettait aux électeurs de l'exprimer dans les comtés et dans quelques bourgs. Lorsque le Bill de Réforme de 1832 élargit lé droit de suffrage, et fit presque disparaître les bourgs pourris (bourgs de poche, pocket boroughs), ce qui avait été la classe toute-puissante ne conserva plus que les places et les fonctions ; et maintenant, bien qu'il s'éteigne péniblement, ce monopole des places est en train de
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Le second groupe se compose d'hommes qui surveillent les affaires publiques avec un certain intérêt. Quand un événement important se produit, ils lisent les débats du Parlement ou quelque discours prononcé par un chef de parti, et ils ont toujours une idée de ce qui se passe dans le monde politique. De temps à autre, ils assistent à une réunion publique. Ils ne sont pas toujours, mais presque toujours, enrôlés comme membres d'une association politique. Quand arrive une élection, ils vont voter sans consulter personne. Ils parlent politique après le dîner ou en rentrant en ville dans un train de banlieue. La proportion de ces hommes est plus grande dans les professions libérales (et surtout parmi les hommes de loi) que dans le monde des commerçants, plus grande parmi les grands négociants que parmi les ouvriers des villes, plus grande parmi les ouvriers techniques que parmi les ouvriers ordinaires^ plus grande dans le Nord que dans le Sud, plus grande parmi les ouvriers des villes que parmi les ouvriers agricoles affranchis depuis peu de temps. Elle varie dans les diverses parties du pays, et elle est peut-être moins élevée dans Londres que dans d'autres villes. Si elle est encore inférieure au tiers des électeurs, cette proportion va cependant en augmentant (1).
Le troisième groupe comprend tout le reste des électeurs. Bien qu'ils possèdent un pouvoir politique, et qu'ils soient contents de l'avoir, ils ne s'en soucient réellement pas — c'est-à-dire que la politique n'occupe pas,dans leurs pensées ou dans les choses qui les intéressent, une place
leur échapper comme leur monopole des sièges du Parlement leur échappa en 1832.
{i) Dans un chapitre antérieur (chap. Lvn), j'ai essayé de distinguer un cercle intérieur et un cercle extérieur de gens qui jouent un rôle actif dans la politique. Ce que j'appelle ici le premier groupe ou groupe qui fait l'opinion serait presque complètement dans le cercle intérieur et serait bien moins considérable que ce cercle.
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appréciable. Quelques-uns d'entre eux votent aux élections parce qu'ils se considèrent comme appartenant à un parti, ou qu'ils s'imaginent que, dans un cas particulier, ils ont plus à attendre d'un parti que de l'autre ; ou parce que quelqu'un qui a de l'influence sur eux les conduit aux urnes. Le nombre des votants tend à augmenter depuis qu'on a introduit la question de parti dans les luttes municipales et dans les autres luttes locales ; pour la même raison, certains individus s'enrôlent maintenant dans des associations départi. D'autres ne se donnent pas la peine d'aller aux urnes. Personne ne peut attribuer, sauf dans un discours électoral, des idées politiques indépendantes à cette masse de citoyens^ parce que leurs connaissances et leurs intérêts, qui vont en augmentant, il est vrai, sous l'influence des privilèges dont ils jouissent, sont encore insignifiants. Plusieurs n'ont même pas une opinion politique ; ils vous regardent en souriant d'un air niais si vous leur demandez à quel parti ils appartiennent. Ils ne comptent presque pas, excepté le jour de l'élection, et ce jour-là, ce ne sont guère que des instruments dont d'autres se servent. Au point de vue de la formation et de l'influence de l'opinion, on peut les laisser de côté (1).
(1) Ce que j'avance ici ne peut pas être prouvé naturellement, mais cela ne fait aucun doute pour ceux qui connaissent un grand collège électoral et qui comparent le nombre des électeurs assistant aux réunions publiques et allant voter volontairement au nombre des électeurs inscrits sur les listes. Dans les circonscriptions de Londres, je crois qu'il n'y a pas plus de 10 pour cent des électeurs inscrits qui paraissent s'intéresser d'une façon ou de l'autre aux élections. 25 à 40 pour cent ne votent même pas. La proportion des votantç est plus grande dans les villes du Nord et dans celles du Centre et en Ecosse. A l'époque des petits collèges électoraux, alors qu'on aurait pu supposer que la restriction de la franchise Ii^i donnait plus de prix, les candidats inexpérimentés étaient toujours étonnés de voir combien étaient peu nombreux les gens qui, même parmi les électeurs quils engageaient personnellement à voter pour
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Il est évidemment impossible de tracer une ligne de démarcation nette entre le deuxième groupe et le troisième, ou de dire quel est approximativement le nombre de chacun, parce que,pendant les périodes de calme, beaucoup de gens tombent dans findifférence et ne sont réveillés que par une crise. Et il y a aussi naturellement dans le deuxième groupe beaucoup d'individus qui s'intéressent à la politique, mais qui ne la connaissent pas réellement et ne sont pas capables de la juger. Mais ces considérations ne rentrent pas dans le cadre de notre analyse qui a pour but d'établir une distinction entre ceux qui créent l'opinion (le premier groupe), ceux qui l'ont et qui la modifient un peu (le deuxième groupe), et ceux qu'il faut considérer, — et cela seulement lorsqu'on peut les décider à aller voter, — comme desimpies bulletins. Le premier groupe pense; il répand les idées et les raisonnements. Le second groupe reçoit et examine ce qui lui est transmis. Ce que ses sentiments ou son jugement approuvent, il l'accepte et lui donne de l'effet par ses suff'rages ; ce qu'il n'aime pas, ce qui lui inspire des soupçons est refusé et périt, et quelquefois même c'est cela qui le fait changer de parti. On mesure cependant la valeur d'une idée ou d'une proposition — je ne parle pas de sa valeur intrinsèque, mais du pouvoir qu'elle a de plaire à la nation — non pas seulement d'après le nombre des suffrages qu'elle obtient, mais d'après le zèle qu'elle communique à ceux qui l'adoptent. Bien que les membres du second groupe appartrennent en général à un des deux partis (1)et soient.par conséquent, prêts, de prime abord, à
eux, paraissaient s'intéresser à la politique ou croyaient appartenir réellement à un parti.
(1) Le caractère de plus en plus politique des luttes municipales tend à faire passer un plus grand nouibre d'électeurs du troisième groupe dans le second, parce que, après avoir été entraînés à voter dans les élections municipales, ils acquièrent, sinon des opinions, du moins l'habitude d'être avec un parti et de répéter les mots d'ordre d'un parti.
accepter ce qui vient des chefs de leur parti, le degré de satisfaction avec lequel ils l'acceptent indique cependant à un chef la direction de leurs sentiments, et devient un élément dans ses calculs futurs. Ainsi, le second groupe, qui reçoit plutôt qu'il ne crée, contribue cependant, pour une large part à mouler l'opinion, à lui donner la forme et la couleur qu'elle finit par prendre lorsqu'elle s'est cristallisée sous l'influence d'une lutte de parti. Le troisième groupe n'est presque pas un facteur dans la formation de l'opinion; mais il peut se faire qu'un mot d'ordre ou une proposition particulière l'attire et lui plaise plus qu'une autre. 11 a quelques idées fixes, quelques préjugés que l'homme d'Etat ne doit pas oublier, mais en somme il est passif; il se compose d'hommes qui suivent la direction du premier ou du second groupe, ou qui sont trop indifférents pour se déranger.
Les Etats-Unis offrent des phénomènes différents. Là, ce que j'ai appelé le premier groupe est extrêmement petit. Le troisième groupe est relativement plus petit qu'en Angleterre, et il serait insignifiant sans les immigrants et les nègres. C'est dans le second groupe que l'opinion se forme et qu'elle est examinée, qu'elle est créée et qu'elle prend sa forme. La lumière et la chaleur politique ne rayonnent pas d'un foyer unique comme en Angleterre. Elles sont répandues dans toute l'atmosphère et ne sont guère plus intenses dans la sphère intérieure des politiciens qui sont aux affaires, qu'ailleurs. Les citoyens ordinaires s'intéressent à la politique et la surveillent avec intelligence, avec le même genre d'intelligence (mais en lui consacrant une moindre part) que celle qu'ils appliquent à leurs propres affaires. Ils sont forcés, par des élections à jet continu, de prendre une part plus active aux affaires publiques que les peuples d'Europe, ils sont convaincus que leur compétence est égale à celle de leurs représentants et de leurs fonctionnaires ; et ils n'ont pas absolument tort. Ils ne lèvent
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point leurs yeux vers leurs hommes d'Etat pour leur demander de les guider, mais ils regardent leurs concitoyens autour d'eux, et ils poussent jusqu'à l'extrême le principe que, dans la multitude des conseillers, se trouve la sagesse.
C'est pourquoi, en Amérique, l'opinion n'est pas créée, elle grandit et se développe. Naturellement, il faut qu'elle commence quelque part ; mais il est quelquefois difficile de dire où et comment. Comme il y a dans le pays un très grand nombre d'esprits semblables par les connaissances, par les croyances, par l'attitude, et peu d'esprits exceptionnellement puissants qui s'occupent de la politique, il est naturel que la même idée se présente à plusieurs en même temps, que chaque événement produise, au moment où il arrive, la même impression et évoque les mômes commentaires sur une vaste région. Quand tout le monde désire être d'accord avec la majorité et attache plus de prix à cet accord qu'à l'originalité, cette tendance est encore plus forte. Dès qu'une idée a été lancée ou qu'une opinion a été proposée sur un événement courant, elle vole partout sur les ailes d'une presse amoureuse de la nouveauté. La publicité est la chose du monde-la plus facile à obtenir ; mais comme toutes les idées, tous les bons mots, tous les projets, sages ou insensés peuvent l'obtenir également, la lutte pour l'existence — c'est-à-dire pour l'attention publique — est très dure.
Je ne nie pas naturellement qu'ici, comme partout ailleurs dans le monde, il faut qu'un homme ou un groupe commence ; mais je veux montrer qu'en Europe on voit bien qui commence, tandis qu'en Amérique une opinion semble naître spontanément et être l'œuvre de la multitude plutôt que de quelques personnes. L'individu a moins d'inlluence, la masse en a davantage. Pour propager une doctrine qu'aucun parti n'a encore soutenue, on emploie les mêmes méthodes qu'en Angleterre. On forme une société centrale, des sociétés affiliées à celle-là naissent dans tout le pays, on lance un journal (quelquefois plusieurs
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journaux), et si le mouvement réussit, les partisans de cette opinion tiennent une Convention annuelle dans laquelle on prononce des discours et on adopte des résolutions. Si une personnalité marquante est à la tête du mouvement, comme Garrison pour l'Abolitionnisme, elle ne peut que devenir quelque chose comme une poulaine. Cependant, il est plus rare en Amérique qu'en Angleterre qu'un chef particulier donne à un mouvement son caractère, surtout parce que les mouvements nouveaux prennent moins souvent naissance parmi ce qu'on appelle les politiciens pratiques, c'est-à-dire qui détiennent le pouvoir, et que ces mouvements sont plus rarement défendus par eux.
Quant à l'opinion sur les grandes questions du jour^ comme autrefois l'extension de l'esclavage ou aujourd'hui les questions de la réforme du service civil, de la monnaie légale, des tarifs, elle monte et descend à peu près comme dans tous les pays, sous l'influence d'événements qui semblent militer pour ou contre une des deux opinions en lutte. La différence entre l'Amérique et l'Europe, c'est qu'en Amérique les discours paraissent avoir moins d'influence sur la moyenne des citoyens, parce que ceux-ci sont plus habitués à penser par eux-mêmes ; les attaques des journaux portent moins aussi, parce qu'on y est plus habitué ; les événements courants ont plus d'influence, parce que les citoyens les connaissent mieux. L'esprit de parti n'est probablement pas plus fort en Amérique qu'en Angleterre^ si l'on en juge par la façon de penser et de parler, mais il exerce une action plus grande sur l'électeur au moment du vote.
On trouve un exemple de ce que j'ai dit dans le fait que la proportion des votants est plus grande en Amérique qu'en Europe. Dans quelques collèges électoraux, la moyenne ne' dépasse pas 60 Vo> quoiqu'elle soit supérieure à ce chiffre, dans le pays pris en masse, aux moments de surexcitation. A l'élection générale de 1892, elle atteignit 77 7o- En Amérique 80 7o peut être considéré comme une
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bonne moyenne pour les élections présidentielles, pour lesquelles il y a un plus grand nombre de votants, et en 1880 et en 1892 cette proportion fut dépassée. Les organisations locales des partis américains sont peut-être pour quelque chose dans ce résultat ; mais par contre, la masse des électeurs américains comprend presque toute la population adulte mâle, tandis que la masse des électeurs anglais s'élève à un peu moins des deux tiers de cette même population, et que ces deux tiers comprennent la partie la plus aisée et la plus sérieuse du peuple anglais.
N'y a-t-il donc pas, aux Etats-Unis, une sphère intérieure de penseurs, d'écrivains et d'orateurs, correspondant à ce que nous avons appelé le premier groupe en Angleterre ?
11 y a des individus qui correspondent à des individus de ce groupe anglais, et qui sont probablement tout aussi nombreux. 11 y a des journalistes de grand talent, il y a quelques hommes de lettres, des clergymen et des professeurs, beaucoup d'avocats, quelques hommes d'affaires, quelques politiciens. Mais ils sont isolés, non organisés, et ils ne constituent pas une classe. La plupart' d'entre eux s'occupent avant tout de leur profession, de leurs affaires; ils consacrent seulement le temps qui leur reste à réfléchir aux questions politiques et à écrire. En général, ils demeurent dans les grandes cités de l'Est et dans une ou deux de l'Ouest, ou près de ces cités ; dans d'immenses parties du pays on n'en trouve presque pas. En Angleterre, ce sont des spécialistes qui font et dirigent l'opinion ; en Amérique, à l'exception de quelques journalistes et de quelques hommes d'Etat, ce sont des amateurs. De même que les livres des amateurs ont des mérites que souvent on ne rencontre pas dans ceux des auteurs de profession, de même l'absence de l'él ément professionnel dans l'opinion politique américaine offre un certain avantage. Mais ce que produisent ces amateurs est moins cohérent, moins abondant, et moins promptement efficace sur la masse des ci- III 28
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toyens que le produit anglais correspondant. En fait, les Américains que nous étudions maintenant (sauf les journalistes et les hommes d'Etat) ne se distinguent de la masse des citoyens que par leur compétence intellectuelle supérieure et par l'intérêt plus vif qu'ils prennent aux affaires publiques. (Il n'est pas question bien entendu des « professionnels de la politique » parce que ces Messieurs songent uniquement à obtenir des places et à les garder). Nous pouvons par conséquent répéter ce que nous avons déjà dit, qu'en Amérique l'opinion n'a pas son origine dans une classe particulière, mais qu'elle grandit et se développe dans toute la nation. Toutefois, il y a naturellement des esprits supérieurs qui contribuent beaucoup plus à sa formation que leurs concitoyens. Un exemple remarquable du pouvoir que peuvent exercer des hommes de ce genre nous est fourni par le succès du mouvement pour la réforme du service civil, qui commença parmi quelques citoyens éclairés des Etats de TEst. Ces hommes aigrirent peu à peu, ou du moins on supposa qu'ils aigrissaient l'esprit de leurs concitoyens à un tel point que le Congrès fut forcé, bien malgré lui, à proposer et à adopter des lois appropriées. On en trouve un autre exemple dans le succès rapide obtenu par ceux qui demandèrent le scrutin secret ou « australien », mesure que ne désiraient pas particulièrement les « politiciens ».
Mais l'exemple le plus frappant, c'est la victoire récente de l'agitation en faveur du droit d'auteur international. Quelques hommes de lettres, secondés au bout de quelque temps par un petit nombre d'éditeurs, soutenaient, depuis bi'en des années, une lutte qui paraissait devoir être inutile, en faveur de l'extension aux écrivains étrangers du droit d'acquérir la propriété littéraire en Amérique, droit qui avait été réservé jusque-là aux seuls citoyens. On se moqua d'abord de ces gens-là. On se demandait comment ils pouvaient s'attendre à ce que la nation, qui lisait surtout des livres européens, vendus très bon marché parce
que l'auteur n'en retirait aucun bénéfice, voulût faire hausser contre elle-même le prix des livres. Ni les Démocrates, ni les Républicains n'avaient avantage à voter ne bill, et le Congrès, à une forte majorité, repoussait ou refusait de prendre en considération (ce qui revient au même) tous les bills de ce genre qui lui étaient présentés. Les agitateurs persévérèrent cependant et furent soutenus par la sympathie de la presse ; ils surent si bien faire appel à l'honneur et au bon sens du peuple que le Congrès changea enfin d'avis. Les adversaires intéressés livrèrent une rude bataille et arrachèrent quelques concessions. Mais en 1891 le bill fut voté (1).
Nous pouvons nous demander maintenant de quelle façon l'opinion, formée ou en formation, peut influer sur la conduite des aflaires?
Le mécanisme légal, par le moyen duquel le peuple est invité à gouverner d'après la Constitution (fédérale ou des Etats), est celui des élections. Quelquefois, lorsqu'il est question de modifier la Constitution, le citoyen vote directement pour ou contre une proposition qui lui est soumise sous forme d'amendement constitutionnel ; mai-s, en dehors de ce cas, ce n'est qu'en votant pour un candidat qu'il peut exprimer son opinion et soutenir une politique ou s'y opposer. Or, dans tout pays, le vote en faveur d'un candidat est un moyen très imparfait d'exprimer son opinion sur la politique, parce que le candidat a toujours, sur quelques questions, des idées qui ne sont pas celles du parti. Il est particulièrement insuffisant aux Etats-Unis, parce que la sévérité de la discipline de parti laisse peu de liberté à la pensée individuelle ou à l'action d'un membre d'une législature, parce que le politicien ne s'intéresse à peu prèst à rien de ce qui n'est pas dans le programme du parti, et parce que, dans aucun parti, les citoyens ne peuvent choisir
(1) « Ne désespérez jamais de l'Amérique », s'écriait un pran.I homme de lettres qui avait été un des promoteurs les plus actifs de cette mesure.
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leur candidat, vu que les professionnels de l'organisation se chargent de le trouver pour eux et le leur imposent. Il est donc très facile à Topinion qui suit la voie du parti de s'affirmer fréquemment et vigoureusement et d'agir ; il est extrêmement difficile à l'opinion qui erre en dehors de cette voie de trouver un moyen légal et régulier d'agir sur ceux qui gouvernent, c'est- à dire sur les législateurs et sur les fonctionnaires de l'Exécutif. C'est là le point faible du système de parti américain, peut-être aussi de tous les systèmes de parti, au point de vue de l'homme qui a un esprit indépendant ; mais c'en est aussi le point fort au point de vue de l'agent qui mène le parti. Un corps d'opinion non organisé est, par conséquent, impuissant en présence des partis compacts. Il est obligé de s'organiser. Quand il est organisé pour faire aboutir une idée ou une proposition particulière, trois voies lui sont ouvertes aux Etats-Unis.
La première, c'est de s'emparer de l'un ou de l'autre des deux grands partis, c'est-à-dire de décider ce parti, par la persuasion ou par la peur, à adopter cette doctrine dans son programme, ou, pour me servir du terme technique, à en faire une planche de sa plate-forme, car dans ce cas ses candidats seront obligés de la défendre. C'est la voie la plus efficace, mais c'est aussi la plus difficile ; car un parti est certain de perdre aussi bien que de gagner quelque chose en adoptant un dogme nouveau. Pourquoi des partis, comme l'ont été récemment ceux de l'Amérique, se préoccuperaient-ils de défendre des questions nouvelles, s'ils ne sont pas sûrs de gagner quelque chose en agissant ainsi? Leurs vieux dogmes sont évidemment usés jusqu'à la corde, mais jusqu'ici ils ont été un vêtement suffisant.
En second lieu, les hommes qui professent une doctrine nouvelle peuvent former un nouveau parti, faire un programme à eux et présenter leurs candidats. Mais ce moyen n'est pas seulement coûteux et difficile à employer, il serait même considéré comme ridicule lorsqu'il ne s'agit pas d'une doctrine ou d'une proposition de premier ordre,
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déjà approuvée par un très grand nombre de citoyens. Cependant, quand il est possible, il est bon de l'adopter, car, même si les candidats ne sont pas élus, il sert d'avertissement ; et il effraie le vieux parti, auquel il enlève des électeurs qui deviennent dissidents.
Le troisième moyen consiste à jeter le poids électoral des promoteurs organisés de la proposition ou de la doctrine en question dans le plateau du parti qui se montre le plus favorable, ou qui semble le mieux disposé à une conversion. Comme dans beaucoup d'Etats, les partis réguliers sont à peu près de force égale, un déplacement de quelques voix suftit pour changer le résultat. Le petit groupe qui donne ces quelques voix ne fait pas nécessairement aboutir ses idées, car les candidats qu'il fait élire ne se sont aucunement engagés à soutenir son programme (1). Mais il se fait remarquer, il montre qu'il est une force avec laquelle il faut compter, et il a plus de chances de s'emparer d'un des deux partis réguliers, ou de pouvoir présenter luimême des candidats plus tard.
Lorsque le transfert de toutes les voix d'un, corps d'agitateurs est le résultat d'un marché avec le vieux parti qui reçoit ces voix, ce transfert s'appelle une « vente » ; et il arrive quelquefois que ce marché donne une ou deux places aux nouveaux alliés en considération de la force qu'ils apportent. Mais si le nouveau groupe songe honnêtement à ses doctrines et non aux places, il pose plulôt comme condition la présentation de bons candidats, ou une
(i) L'usage de poser des questions aux candidats en vue d'obtenir d'eux l'engagement de voter dans un sens particulier est moins fréquent en Amérique qu'en Angleterre. La rigueur de la discipline de parti, et le fait que les affaires sont partagées entre le Congrès elles législatures des Etats sont peut-être pour quelque chose dans cette différence. Cependant, les candidats américains sont quelquefois accablés de questions et d'injonctions de la part des groupes qui réclament des réformes nioralei, comme la prohibition des boissons alcooliques.
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attitude plus conciliante à l'égard de la nouvelle doctrine.
Voilà les diverses façons dont peut s'affirmer aux élections la minorité d'un parti qui professe des doctrines étrangères au programme régulier de ce parti, ou un nouveau groupe qui aspire à devenir un parti. La troisième est applicable partout où la discipline de la section qui s'est formée dans un parti est si bonne, que ses membres sont prêts à abandonner leur ancienne affiliation, et à voter en masse pour le parti que leurs chefs ont décidé de favoriser. C'est une arme puissante, dont on peut abuser : Mais dans un parti où le flot monte contre les minorités et les petits groupes, elle est indispensable. La possibilité d'en faire usage sert de frein aux partis réguliers ; elle les engage à s'abstenir de faire des lois qui seraient de nature à irriter un groupe naissant ou à en faire un nouveau parti avec des doctrines nouvelles, et elle leur fait tolérer les petites divergences d'opinion sur les dogmes du programme orthodoxe plus facilement que ne leur permettrait leur amour violent de l'uniformité du parti.
Jusqu'ici nous avons considéré le cas de personnes défendant une opinion ou un projet particulier. Quant à la conduite ordinaire des affaires par les fonctionnaires et les législateurs, la peur que le peuple ne manifeste sen mécontentement aux élections suivantes est naturellement la plus forte des influences modératrices. Avec un système d'autorités se faisant équilibre, cette peur aide à prévenir ou à faire disparaître les difficultés autrement insurmontables et l'abus de pouvoir de la part d'une autorité. Un Président (ou un Gouverneur d'Etat) qui a opposé son veto à des bills votés par le Congrès (ou par une législature d'Etat) est engagé à continuer de le faire quand il sent que l'opinion publique est de son côté ; et le Congrès (ou la législature) hésite à adopter de nouveau ce bill malgré le veto, bien qu'il y ait en sa faveur une majorité suffisante. Lorsque^ à la Chambre des Représentants, ou à l'Assemblée législative d'un Etat, la majorité, qui a abusé du pou-
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voir de clore les débats en appliquant la question préalable, se voit désapprouvée par le peuple, elle n'ose pas recommencer de commettre cette faute. Quand les deux branches d'une législature sont d'avis différents, et qu'un bill utile n'a pu être voté, ou qu'il y a eu des flibusteries vexatoires, l'opinion publique ne manque pas de blâmer le parti responsable de l'échec d'une bonne mesure ou de cette perte de temps, et elle peut l'en punir aux élections suivantes. Ainsi, de bien des façons et dans bien des cas, mais pas aussi souvent ou aussi complètement qu'il le faudrait, l'apparition des urnes, vues à quelques mois ou à quelques annés de là, a le pouvoir de terrifier et d'avertir les politiciens égoïstes. De même qu'il faut estimer la valeur des tribunaux non pas simplement d'après les crimes qu'ils punissent et les procès qu'ils instruisent, mais plus encore d'après les crimes que la peur des châtiments empêche les scélérats de commettre, et d'après les payements que la perspective d'une citation arrache aux débiteurs récalcitrants ; de même une opinion publique saine et vigilante se fait sentir en empêchant les lois insensées ou corrompues et les tripotages de l'Exécutif. Le- mal n'est pas commis en Amérique, comme partout ailleurs, parce que le coupable a peur d'être dévoilé, ou qu'il redoute les critiques des journaux au moment où il proposera une mauvaise affaire. Et, naturellement, les élections fiéquentes — désavantageuses à plusieurs points de vue pour le pays — ont le mérite de rapprocher la perspective du châtiment.
On me demandera comment on peut avoir réellement peur, vu que le résultat d'une élection est ordinairement incertain. Quelquefois, le coupable n'a pas peur en effet. La majorité d'une législature qui agit mal peut croire que le peuple est avec elle, et le gouverneur peut supposer que ses tripotages seront oubliés. En général, cependant, la marche probable de l'opinion est indiquée par le langage que tiennent les hommes modérés et les journaux un peu indépendants. Quand quelques-uns des journaux du parti
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coupable commencent à le blâmer, il y a du danger dans l'air, car les journaux de l'autre parti profitent immédiatement de l'avantage qui leur est offert. Par suite^ les critiques ont d'autant plus d'autorité que les partis sont plus égaux en force. L'opinion semble surtout puissante lorsqu'une Assemblée législative fait des lois ou des règlements, et que le Président, ou un gouverneur, ou un maire oppose son veto, car, dans ce cas, la législature hésite et recule toutes les fois qu'elle croit que le magistrat est soutenu parle peuple. Même les fluctuations légères dans les élections font une grande impression sur l'esprit des politiciens.
La constance ou l'inconstance des collèges électoraux est un phénomène difficile à expliquer, surtout là où l'on a le scrutin secret, et il est périlleux de généraliser à ce sujet. La tendance des électeurs d'une circonscription à passer du Tory au Whig et du Whig au Tory, était considérée comme une preuve qu'il y avait un élément corrompu. C'était une tare pour un bourg. En Amérique, elle mérite quelquefois d'être interprétée de même, car il y a dans beaucoup de districts des masses corruptibles. Mais il y a aussi des cas où elle indique qu'il existe dans la population un élément exceptionnellement réfléchi et libre de préjugés, un élément qui refuse de se soumettre aux ordres d'un parti, et qui veut donner sa voix aux meilleurs candidats. Les électeurs américains sont en général plus attachés à leur parti que les Anglais ; ils sont, je crois, moins capricieux, et par conséquent si le transfert des voix ne provient pas d'une influence corrompue, il indique que les fuyards (Bolters) désapprouvent sérieusement le parti qu'ils abandonnent. Les fluctuations sont très fréquentes dans un ou deux des moins sérieux et des moins modérés des Etats de l'Ouest, et dans quelques-uns des plus éclairés, comme New-York et le Massachusetts. Dans ceux-là, les électeurs se laissent entraîner par un mouvement soudain ; dans ceux-ci, il y a une section qui juge moins les candidats
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d'après le parti auquel ils appartiennent que d'après leur propre mérite.
Ces défiiuts, que l'on peut signaler dans le mécanisme constitutionnel et qui ne permettent pas à l'opinion publique d'agir promptement et sans effort, sont, en partie, corrigés par l'habileté des Américains à employer toutes sortes de moyens volontaires et privés pour répandre et exprimer l'opinion. Quand on veut faire réussir une cause particulière, on forme des associations qui se relient les unes aux autres, on réunit des fonds, on fait agir la presse, on organise des conférences.
Quand on peut invoquer la loi utilement (ce qui est fréquent dans un pays gouverné par des institutions supérieures à la législature), on prend un avocat, on fait des réclamations, le tout avec la célérité et l'habileté qu'a données une longue expérience de ces choses. Si la cause a une portée morale, on s'efforce d'obtenir Tappui des Magazines religieux ou semi-religieux, et des ministres de la religion (1). Des députations se rendent à Washington ou à la capitale de l'Etat, et assiègent les législateurs l'un après l'autre. Quelquefois, on crée aussi des sociétés de femmes distinctes de celles des hommes, et l'action de ces sociétés sur les femmes et par leur intermédiaire est d'autant plus puissante que la déférence que l'on montre au soi-disant sexe faible leur permet de faire ce que l'on désapprouverait chez un homme. 11 n'y a pas longtemps, dans l'Iowa je crois, pendant que l'on présentait une liste de candidats de la tempérance aux élections, des groupes de dames restèrent toute la journée pendant le scrutin devant les urnes, occupées à chanter des cantiques. Tout le monde se souvient de la « Guerre des Femmes contre le Whisky », guerre pendant laquelle des bandes de femmes entraient dans les bars et les buvettes et chassaient les clients par
(1) A Philadelphie, pendant la latte contre un Ross de la Cité, on pria le clergé de faire des sermons électoraux.
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leurs supplications ou par leurs reproches. Il n'y a point de pays où un sentiment qui intéresse un grand nombre de personnes ait autant de moyens de se manifester. Cependant, comme le premier et le principal effort de chaque groupe est de convaincre le monde qu'il est fort et que sa force s'accroît tous les jours, il est difficile de savoir si ceux qui crient sont nombreux ou s'ils ne sont que bruyants.
Pour favoriser la formation de l'opinion d'un parti sur les grandes questions qui divisent ou occupent les partis, il y a naturellement les organisations régulières du parti, dont le mécanisme complexe, avec ses ramifications multiples de tous les côtés, a été décrit dans un chapitre précédent. Cependant, l'opinion est la chose dont ce mécanisme s'occupe le moins aujourd'hui. Sa raison d'être principale, c'est le choix des candidats du parti, et aussi la propagande au moment des élections. Il reste des traces de l'autre but dans l'habitude d'adopter, aux Conventions nationales et à celles des Etats, une plate-forme ou déclaration de principes et d'idées, qui est le manifeste électoral du parti, et qui renferme les doctrines pour la défense desquelles il est censé vivre. La Convention est une assemblée trop nombreuse et trop composite pour pouvoir discuter et examiner des doctrines politiques ; mais, même si elle en était capable, ce n'est pas là l'œuvre que lui demanderaient ses chefs. Une « plate-forme » est toujours préparée par un petit comité, et adoptée ordinairement par le grand comité et par la Convention avec très peu de modifications. Elle tend non pas à définir ou à convaincre, mais à attirer et à laisser dans le doute. C'est un mélange de déclarations, de déclamation et de conciliation. Elle blâme les « fautes passées » du parti contraire, et « montre de l'inquiétude » au sujet de sa politique actuelle. Elle rappelle tous les services qu'a rendus dans le passé le parti de ceux qui la lancent, elle est pleine d'idées générales sur la démocratie, elle essaie d'étendre et d'exposer les doctrines traditionnelles du parti afin d'y faire entrer tous les bons prin-
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cipes de gouvernement, et de mériter le soutien de tous les bons citoyens. De nos jours, ni les plates-formes ni le système qui les produit n'ont une grande influence sur le développement et la clarification de l'opinion publique. Cependant, à une époque plus troublée que la nôtre, comme pendant la période qui a précédé immédiatement la guerre civile, les Conventions de l'un ou de l'autre des grands partis ont acceplé certaines propositions vitales, et en ont rejeté d'autres qui étaient dangereuses, et elles peuvent avoir à le faire encore ; et, de plus^ une « plate- forme » imprudente expose un parti à des attaques funestes pour lui. Quand arrive le moment d'une élection importante, l'organisation du parti envoie ses orateurs en tournée et fait distribuer une multitude de brochures électorales. D'autres fois, l'opinion se meut dans un plan entièrement différent de celui où se trouve le mécanisme du parti, et n'en subit presque pas l'influence.
On pourrait supposer qu'aux Etats-Unis, les gens pensent plus constamment à la politique qu'en Europe. C'est le contraire qui est la vérité. L'opinion est toujours éveillée et vigilante, sans doute, toujours en train de naître, de srandir et de s'éteindre. Mais son activité est moins continue et moins soutenue qu'en Europe, parce qu'il y a une plus grande différence entre la grande marée de l'année de la campagne présidentielle et la morte-eau des trois années qui suivent, qu'il n'y en a entre les diverses années sous le système européen des Ciiambres qui peuvent être dissoutes et des ministères qui peuvent être renversés d'un jour à l'autre. La surexcitation d'un moment est suivie de l'épuisement pendant les moments qui suivent. L'Amérique souffre d'une sorte de fièvre intermittente — de ce qu'on peut appeler une fièvre quaternale. Tous les quatre ans, il y a de terribles frissons, qui se terminent par l'accès de fièvre chaude de l'élection présidentielle. Ensuite vient ce que les médecins appellent « l'intervalle » ; puis l'accès de nouveau. En Europe, les
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personnes qui se trouvent dans la sphère intérieure de la politique s'occupent sans cesse des problèmes politiques et les discutent toujours entre eux ou devant le peuple. Comme les hommes qui leur correspondent en Amérique, ne sont pas organisés en classe, et que, jusqu'à un certain point, ils' ne sont pas engagés dans la politique pratique, ils laissent, pendant les trois années intermédiaires, le soin de discuter sur la politique aux journalistes et à quelquesuns des hommes d'Etat les plus actifs et les plus réfléchis, auxquels se joignent, de temps à autre, quelques citoyens que la politique intéresse. Or, beaucoup de problèmes ne peuvent être résolus que par une étude ininterrompue, par ce qu'on peut appeler une étude scientifique et professionnelle. La politique étrangère offre évidemment des problèmes de cette nature. Les fautes de l'Angleterre moderne, au point de vue de la direction des affaires étrangères, ont été attribuées avec raison au fait que l'attention de ses hommes d'Etat a toujours été détournée de ce genre d'affaires par les luttes domestiques, et que son peuple n'est pas habitué à tourner ses regards du côté des pays étrangers, sauf lorsqu'un grand événement, comme la guerre de 1870, ou le massacre des Bulgares en 4876, l'oblige à le faire. C'est pourquoi un Etat comme l'Allemagne, où un trône puissant maintient au pouvoir un puissant ministre pendant une longue série d'années, obtient des avantages qui ne doivent pas être attribués uniquement à ses hommes d'Etat, mais encore aux difficultés que rencontrent dans leur tâche leurs rivaux des pays plus démocratiques.
L'Amérique a rarement l'occasion de songer aux affaires étrangères, mais quelques-uns de ses problèmes domestiques exigent un examen approfondi et une réflexion ininterrompue que ne peuvent lui donner maintenant ni ses magistrats exécutifs, ni ses législatures, ni aucune classe dirigeante de son peuple.
Ceux qui connaissent les Etats-Unis et qui ont été
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frappés par la quantilé de ce qu'on appelle la politique dans ce pays-là, croiront peut-être que cette description estime au-dessous de sa valeur le volume et l'énergie de la discussion politique. Je reconnais l'existence du lohu-bohu incessant, des élections constantes tantôt dans un district, tantôt dans un autre, des articles des journaux au sujet des mouvements ou des intentions de tel ou tel homme marquant, des comptes rendus de ce qui se passe au Congrès et dans les législatures d'Etat, des décisions des Cours fédérales sur les questions constitutionnelles, des rumeurs au isujet de combinaisons nouvelles, des révélations sur les nlriguesdes Rings, des critiques sur les nominations. II n'en est pas moins vrai que, en proportion du nombre de mots prononcés, des articles écrits, des télégrammes envoyés, et des actes accomplis, on fait moins qu'il ne faudrait pour former une opinion politique sérieuse et pour préparer la solution des problèmes pratiques. Je traversais une fois la Transylvanie avec M. Leslie Stephen, dans un charriot de paysan, sorte de charrette grossière, longue et basse, remplie de foin. Les routes étaient inégales et pierreuses, les chevaux faisaient retentir leurs grelots, le conducteur criait après les chevaux et faisait claquer son fouet, les roues frappaient avec bruit, et les planches aussi ; nous étions assourdis, secoués et cahotés. Nous croyions aller vite quand nous regardions devant nous, mais un coup d'oeil sur les arbres du bord de la route nous montrait que nous marchions à raison de trois milles à l'heure. Il en est de même du tumulte et du bruit assourdissant de la politique américaine qui tiennent le peuple en éveil, et lui donnent la sensation du mouvement et de la marche rapide, tandis (jue la machine du gouvernement les entraine lentement. Heureusement qu'ils n'ont pas besoin de se hâter. C'est moins à l'aide du mécanisme du- gouvernement que le peuple américain avance, que grAce à son bon sens pratique, qui finit par trouver des solutions que les politiciens n'ont pas su découvrir. Quand un voyageur européen
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dîne en compagnie des meilleurs citoyens d'une cité de l'Est, comme Boston ou Baltimore, il est frappé de la finesse, de la pénétration, de la justesse, avec lesquelles on parle de la condition et des besoins du pays, de l'absence des passions et des préjugés de classe qui pervertissent les idées de tous les Européens intelligents, de l'accord qui existe en substance entre les membres des deux grands partis sur les réformes à faire, du patriotisme qui est assez fier de la grandeur de l'Union pour en reconnaître franchement les défauts, de la générosité avec laquelle on apprécie ce qu'il y a de meilleur dans le caractère et dans les méthodes politiques des autres nations. On sent que la nation possède un grand fonds de sagesse et de force, grâce à ces hommes qui, loin d'être des aristocrates ou des ermites, sont ordinairement les citoyens les mieux connus des habitants de leur ville, les plus respectés aussi, parce qu'ils occupent le premier rang dans le monde des affaires ou des professions libérales. En temps ordinaire, ces hommes ne s'occupent pas plus, peut-être moins, de la politique nationale ou locale, que les principaux négociants d'une ville anglaise ne s'occupent des affaires municipales. Mais quand il y a un soulèvement contre les Bosses, c'est à ces hommes que l'on demande de se mettre à la tête du mouvement ; ou encore lorsqu'une question comme celle de la réforme du service civil a été pendant quelque temps soumise à la nation, c'est leur opinion qui donne le ton à celle de leur cité ou de leur district et qui effraie les professionnels ou leur fait honte. On trouve dans beaucoup de petites villes, surtout dans les Etats de l'Est et du Centre, des hommes du même type, bien qu'ils soient moins en vue que ceux que j'ai pris comme exemples; et avec le temps, leur influence va grandissant. Ce qui fait la valeur de cette classe très instruite et très réfléchie en Amérique, c'est que ses membres ne sont pas attachés aveuglément à leur parti, parce qu'ils voient les principes pour lesquels les partis devraient exister. Ils forment peut-être numérique-
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ment une petite minorité des électeurs; mais comme, dans beaucoup d'Etats, les deux partis réguliers peuvent compter sur un nombre de partisans à peu près égal, une petite section qui se détache d'un des deux partis peut faire changer le résultat de l'élection en donnant ses voix au candidat qu'elle croit capable et honnête, sans s'occuper du parti auquel il appartient. Ainsi, un groupe indépendant possède une puissance hors de proportion avec le nombre de ses membres ; il peut, par une sorte de vent de côté, non seulement faire redouter son hostilité, mais encore faire accepter ses opinions par un plus grand nombre de personnes. Ce qui manque surtout à la politique, en Amérique, pour contrôler les politiciens, ce ne sont pas les hommes ayant des loisirs, car les hommes ayant des loisirs sont souvent des dilettantes et n'ont pas le sens de la réalité ; c'est une activité plus soutenue de la part des hommes doués d'un esprit indépendant et énergique, d'un eiTort plus assidu de leur part pour inculquer leurs idées aux masses, et le penchant de la part des citoyens bien intentionnés mais souvent peu attentifs, à préférer les réalités de la bonne administration aux mots d'ordre usés des partis.
CHAPITKE LXXXIV
L'expression « tyrannie de la majorité » est ordinairement employée pour désigner tout abus que fait la majorité des pouvoirs dont elle jouit, dans les pays libres, sous la tutelle et par l'intermédiaire de la loi, et dans tous les pays en dehors de la loi. Cet abus peut être tyrannique mais non pas illégal, comme l'a été celui de Denys de Syracuse et de Louis-Napoléon qu'on a appelés des tyrans, car, dans un pays libre, tout ce que la majorité fait de la manière prescrite par la Constitution est légal. Il sera tyrannique dans le sens des vers suivants :
Oh ! c'est excellent D'avoir la force d'un géant, mais c'est tyrannique De s'en servir comme un géant.
Gela veut dire qu'il y a tyrannie lorsque les plus forts se servent de leur force d'une manière inconsidérée ou inique, ou pour faire des choses qu'ils ne tenteraient pas de faire contre un adversaire de force égale. Une majorité est tyrannique quand elle prend des décisions sans entendre la minorité, quand elle interdit de faire de ses actes une critique juste et modérée^ quand elle limite la liberté des citoyens sans que cette restriction soit nécessaire, quand elle oblige à donner de l'argent pour des choses qu'on désapprouve et qui ne sont pas utiles au public, quand elle condamne à des peines sociales des
hommes qui ne sont pas d'accord avec elles sur des questions secondaires au point de vue de la prospérité publique. Ce qui constitue l'élément tyrannique, c'est le caprice de l'acte, caprice qui provient de l'insolence qu'engendre le sentiment d'une force écrasante; c'est encore le lait que la majorité emploie pour une chose l'autorité qui lui a été accordée pour une autre. La tyrannie n'est pas dans la forme de l'acte, qui peut être parfaitement légal, mais dans Tesprit et l'humeur qu'il révèle, et dans le sentiment d'injustice et d'oppression qu'il évoque dans la minorité.
Les philosophes ont compris depuis longtemps déjà que les tendances qu'a un despote ou une oligarchie toutepuissante à faire du pouvoir un usage inconsidéré et injuste, existent aussi dans la majorité qui gouverne une démocratie, parce que ces tendances sont dans la nature humaine (1). Les sages de 1787 ont senti et craint ce danger et ^un passage du Federalist (n" A) insiste sur les garanties que la grande étendue d'une République fédérale et les éléments divers dont elle se compose offrent •contre cette tendance de la majorité à opprimer la minorité.
Depuis que Tocqueville a essayé de montrer que c'est là le défaut capital et du gouvernement et du peuple américains, les Européens, déjà prêts à trouver que la tyrannie de la majorité est le défaut caractéristique des nations démocratiques, se sont habitués à considérer les Etals-Unis <:omme un pays déshonoré par ce vice, et ils ont cité cet exemple pour annoncer que c'est le résultat nécessaire du développement de la démocratie dans le Vieux Monde. Il vaut donc la peine d'étudier la question et de voir si ce reproche est fondé, quand on l'adresse aux Américains d'aujourd'hui.
(() La comparaison de la majorité à un monarque absolu est aussi vieille qu'Aristote. [xôvap-^o; o of,|jio; y'^"*' (Polit, iv, 4, 26); MTKtp T'jpivvtji Tû) Z-/,ym> yipii;o,a£vot (Ibûl., il, 12,4). Dans les cités grecques où le respect de la loi était faible, un parti triomphant foulait souvent la loi aux pieds, tout comme les tyrans, m 29
11 faut rechercher les signes de cette tyrannie dans trois endroits — d'abord, dans la législation du Congrès; en second lieu, dans les Constitutions et les lois des Etats ; enfin dans l'action de l'opinion publique et du sentiment public en dehors de la sphère de la loi.
La Constitution fédérale, qui n'a pas seulement limité la compétence du Congrès, mais qui lui interdit positivement de faire certaines choses, a fermé quelques-unes des voies par lesquelles pourrait passer la majorité pour abuser de son pouvoir. La liberté de la parole, la liberté religieuse, la liberté de discussion sont amplement garanties. On pourrait évidemment abuser du pouvoir d'établir des taxes, et de réglementer le commerce pour opprimer certaines classes de gens, comme, par exemple, si l'on mettait des droits de douane prohibitifs sur des articles que la minorité désire et dont la majorité condamne l'usage. Mais rien de semblable n'a été tenté. Quoi qu'on pense de l'utilité du tarif actuel, qui, sans doute, favorise une classe, on ne peut pas dire qu'il soit oppressif pour aucune classe. Dans son action politique, comme, par exemple, pendant la lutte au sujet de l'esclavage, la majorité refusa pendant quelque temps de recevoir les pétitions abolitionnistes, et elle essaya même d'empêcher l'envoi parla poste d'articles ou d'ouvrages abolitionnistes; puis, pendant et après la guerre, dans quelques-unes de ses mesures, elle a, sous la pression de la surexcitation, usé de son pouvoir avec trop de dureté et trop peu de sagesse. Mais cette action politique n'est pas celle à laquelle s'applique l'accusation que nous examinons ici.
Dans les Etats, la majorité peut exercer une action directe en faisant (ou en amendant) une Constitution, ou bien une action indirecte en faisant voter des lois par la législature.
On pourrait s'attendre à trouver plus d'exemples d'abus de pouvoir dans la première classe de faits que dans la seconde, parce que, si les législatures sont en activité
constamment et le peuple par intermittences, les législatures ont été entourées d'une multitude de limitations constitutionnelles auxquelles une majorité tyrannique ne saurait se soustraire sans une prodigieuse habileté. Cependant, on trouve, dans les Constitutions des Etats en vigueur aujourd'hui, bien peu de] choses dont une minorité puisse se plaindre. Ces instruments contiennent beaucoup de lois ordinaires et de lois administratives. Si la tendance à abuser du pouvoir législatif contre une classe quelconque était générale, on en trouverait des exemples et des traces. On ne les trouve pas. Il y a des clauses qui réglementent sévèrement les corporations, surtout les chemins de fer et les banques, qui ne sont peut-être pas très sages, et qui, en limitant les manières de se servir du capital, s'appliquent plutôt aux riches qu'aux masses. Mais on ne peut pas dire de ces clauses qu'elles soient injustes ou oppressives.
La même remarque s'applique aux lois ordinaires des Etats, autant que j'ai pu m'en rendre compte. On peut rarement en faire pour étoutïer l'opinion ou l'expression de Vopinion, car les Constitutions des Etats contiennent toutes les garanties nécessaires pour la liberté de la parole et de la presse, et pour le droit défaire des réunions publiques. Pour la même raison, les lois ordinaires ne peuvent pas porter atteinte à la liberté individuelle des citoyens, ou à la jouissance complète de la propriété privée. Dans ces questions fondamentales, la majorité a prudemment enlevé à la législature la possibilité de commettre des abus.
Quand il s'agit de questions tout à fait secondaires, il est difficile dédire ce qui est l'exercice légitime de l'autorité législative. Les hommes ne s'entendent nulle part sur les limites auxquelles doit s'arrêter l'intervention de l'Etat. Quelques-uns pensent que les lois ne devraient pas restreindre du tout la vente des boissons enivrantes ; beaucoup d'autres pensent que l'Etat ne devrait pas rendre dillicileou impossible de se les procurer pour le plaisir de les boire. D'autres soutiennent que la prospérité publique justifie la
prohibition. Certains croient qu'il est injuste d'imposer un homme, et surtout un célibataire pour l'entretien des écoles publiques, ou du moins d'écoles publiques autres que les écoles élémentaires. Aux yeux des catholiques, il est injuste de refuser aux écoles appartenant à une religion spéciale une part des fonds obtenus en imposant, entre autres citoyens, ceux qui considèrent comme un devoir d'envoyer leurs enfants à une école où on enseigne leur foi. Certains considèrent comme tyrannique une loi qui interdit à un individu d'exclure les autres d'un terrain qu'il laisse en friche, tandis que d'autres condamnent la loi qui permet à un individu d'avoir pour son plaisir personnel de vastes espaces de terre. Ainsi, toutes les fois que l'Etat accorde une autorisation de s'établir ou un don à une doctrine particulière ou à un groupement religieux, il y a des gens qui considèrent cet acte comme un abus, et d'autres comme un usage très sage et très utile de l'autorité de l'Etat. Si l'on songe à toutes ces différences d'opinion, on peut affirmer que même ceux qui se font une idée très étroite des fonctions de l'Etat ne trouveront guère à redire contre la législation des Etats-Unis. Ils blâmeront peut-être la restriction ou la prohibition des boissons alcooliques. Ils trouveront peut-être que la prétendue « législation morale », pour obtenir la pureté de la littérature, et pour protéger les jeunes gens contre diverses tentations, dépasse la mesure. Ils ont peut-être des doutes sur les avantages des lois faites dans l'intérêt des ouvriers. Mais il y a peu de ces lois qui soient dures ou tyranniques, qui montrent que l'on ait voulu fouler aux pieds les sentimenfs et les droits d'une minorité ou n'en pas tenir compte. Les lois qui se défendent le moins sont peut-être celles que la Californie a faites contre les Chinois (qui ne sont pas, strictement par- . lant, une minorité puisqu'ils ne sont pas citoyens du tout), et celles par lesquelles certains Etats du Sud ont cherché à , accentuer; la séparation entre les blancs et, les nègres, à qui ils ont interdit de se faire instruire dans les mêmes écoles
OU collèges, OU de voyager dans les mêmes voitures.
Nous en arrivons à la troisième manière dont une majorité peut être tyrannique, c'est-à-dire en condamnant à des peines purement sociales, depuis la simple désapprobation jusqu'à l'insulte, jusqu'aux dégâts, ou au boycoltage. Le plus grand des hommes d'Etat d'Athènes disait de ses concitoyens qu'ils donnaient l'exemple au reste de lu Grèce par cette tolérance éclairée qui ne lance même pas un regard irrité sur ceux qui ont des opinions impopulaires ou qui s'aventurent d'une façon quelconque à différer du sentiment général. Cet esprit éclairé est sans doute un des derniers fruits, une des dernières couronnes d'une haute civilisation, et il mérite d'être admiré encore davantage quand il n'est pas le résultat de l'indifférence, lorsqu'il existe en même temps qu'une très grande énergie dans le champ de la politique, de la religion ou des réformes sociales.
Si la persécution sociale existe dans l'Amérique d'aujourd'hui, ce n'est que dans quelques coins obscurs. On peut voyager dans tout le Nord et l'Ouest, se mêlera toutes les classes et lire les journaux sans en entendre parler. Quanta la religion, tant qu'on n'offense pas ouvertement les sentiments des voisins, on peut dire ce qu'on veut et aller ou ne pas aller à l'église. Naturellement, on a une meilleure opinion d'un homme, et surtout d'une femme, particulièrement à la campagne ou dans les petites villes, s'ils vont à l'église et s'ils enseignent à l'école du dimanche. Mais personne ne souffre intellectuellement, physiquement ou dans ses propriétés, parce qu'il se tient à l'écart de toute association religieuse ou autre. On serait probablement plus mal vu si on agissait de même dans un village anglais. Même dans le Sud, où le clergé protestant est plus orthodoxe et plus strict que dans le Nord ou dans l'Ouest, les laïques pensent comme il leur plaît. 11 en est de même des questions sociales, et naturellement aussi de la politique. Boycotter un individu à cause de ses idées politiques.
OU même cherchera en éloigner la clientèle, comme on le fait souvent dans les campagnes en Angleterre ou en Irlande, soulèverait l'indignation en Amérique; par exemple, certaines organisations ouvrières, qui essayaient de boycotter des maisons de commerce parce qu'elles résistaient aux grévistes, ont été très désapprouvées. Si, dans le Sud, un individu cultivait l'amitié des nègres et les organisait en groupes, ou si, dans l'Ouest, il se faisait le champion des Indiens, il pourrait se rendre la vie très désagréable, mais on n'entend guère parler d'exemples de ce genre. Dans toutes les parties du pays, celui qui userait du droit de propriété en mauvais voisin, celui qui refuserait, par exemple, tout accès à une caî^cade ou à un beau point de vue, deviendrait l'objet de la réprobation générale et serait mis en quarantaine. Je ne connais aucun cas de cette nature; peut-être la peur de la désapprobation de tous les empêchet-elle de se produire.
En disant que la persécution sociale n'existe pas, je ne nie pas que, dans certains endroits, par exemple dans les petites villes de l'Ouest, on n'ait pas une tendance à ne pas tenir suffisamment compte de la différence des goûts et des occupations, et à vouloir que toutes les familles se conforment au même idéal des convenances et s'habituent à vivre de même. L'homme qui agit, même innocemment, sans tenir compte des croyances et des préjugéç de ses voisins, est critiqué et regardé de travers. Les gens accoutumés à la variété de la vie de Londres ou de Washington trouveraient monotone la vie de l'Ouest, et l'application uniforme des règlements de ce code social lui paraîtrait agaçante et même irritante. Mais, autant que j'ai pu m'en convaincre, il ne pourrait se plaindre de rien en particulier. Et ces villes de l'Ouest deviennent tous les jours plus semblables à celles de l'Est. Si l'on prend le pays dans son ensemble, il est difficile de concevoir une liberté plus complète que celle qu'ont les individus et les groupes, d'exprimer et de propager leurs opinions, ou d'agir comme
il leur plaît, en restant dans les limites fixées par les lois, limites qui sont aussi larges que celles des Etals de l'Europe occidentale, sauf en ce qui concerne les boissons alcooliques.
Les choses étaient bien différentes, il y a soixante, à soixante-dix ans. Le Congrès ne pouvait pas plus faire alors que maintenant des lois oppressives. Mais, dans quelques Etals du Nord, les législatures ne se gênaient pas pour traiter durement les personnes ou les sociétés qui ne partageaient pas les idées de la majorité. On n'a pas encore oublié la persécution que la législature du Connecticut et la population de la ville firent subir à Miss Prudence Crandall, quakeresse dévouée qui avait ouvert une école pour les petits nègres. Beaucoup de lois puritaines rigides n'ont jamais été abrogées dans la Nouvelle Angleterre, bien qu'elles n'aient pas toujours été mises en vigueur contre le pécheur. Dans les Etats esclavagistes, des lois très sévères punissaient quiconque attaquait en paroles et en actes «l'institution particulière». Le sentiment des masses était encore plus tyrannique que les lois. A Boston, une foule, une foule bien mise, composée en grande partie des gens riches de la ville, fit la chasse à Garrison à travers les rues parce qu'il imprimait un journal abolilionniste ; dans rillinois, une foule ameutée tua Elijah Lovejoy d'un coup de fusil pour la même raison ; et, en 1844, dans rillinois encore, une foule tua Joseph Smith, le prophète Mormon, qui, quoi qu'on pense de son honnêteté et de ses doctrines, avait autant de droit qu'un autre à être protégé parles lois. Dans le Sud, comme on le sait, c'était le règne de la terreur au point de vue de l'esclavage. Tout homme suspect d'abolitionnisme pouvait s'estimer heureux si on se contentait de le plonger dans du goudron et de le rouler dans des plumes ,car, le plus souvent, on le mettait à mort à coup de fusils ou à coups de verges. Cette irritabilité extrême était naturellement limitée à un petit nombre de questions ; mais l'habitude de réprimer par les lois ou sans
l'aide des lois les opinions qui ne plaisaient pas, devait s'étendre, et s'étendit en réalité, à d'autres choses. Au sujet de la pensée et de l'opinion en général dans toute l'Union, Totqueville dit :
« Je ne connais pas de pays où il règne en général moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique. La majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. En dedans de ces limites, l'écrivain est libre, mais malheur à lui s'il ose en sortir ! ce n'est pas qu'il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tout genre et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée ; il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l'ouvrir. On lui refuse tout, jusqu'à la gloire. » (Vol II, chap. vu.)
Il attribue non seulement le manque de grands hommes d'Etat, mais même le niveau très bas de la littérature, du savoir et de la pensée, à cette absence totale de liberté. Il est difficile à celui qui connaît les Etats du Nord aujourd'hui de croire que cette description a pu être exacte il y a soixante-dix ans. On est tenté de supposer que les amis un peu pessimistes de Tocqueville dans la Nouvelle Angleterre, honteux de la pauvreté de la production intellectuelle autour d'eux, ont exagéré les tendances répressives qui leur paraissaient être les causes de cette pauvreté. Nous pouvons voir maintenant que l'explication était fausse. La liberté n'engendre pas nécessairement la fertilité. Et s'ils se sont trompés dans leur diagnostic, ils ont pu se tromper aussi dans l'observation des symptômes.
Si nous supposons, cependant, que cette description était exacte, comment expliquer la liberté et la tolérance absolues de notre époque, où n'importe qui peut s'asseoir sous sa vigne ou sous son figuier, et dire et faire (pourvu qu'il ne boive pas le jus de cette vigne) tout ce qu'il lui plaît, sans que personne l'intimide?
On peut supposer aussi que Tocqueville, frappé du pouvoir énorme de l'opinion générale, a attribué une trop
grande part de la soumission qu'il a observée à la coercition active de la majorité, et une trop petite part à la tendance de la minorité à se soumettre, tendance qui sera examinée dans le chapitre suivant. Cependant, si on laisse cette tendance de côté, si l'on accepte comme exacte l'aftirmation que la majorité tyrannisait réellement la minorité il y a soixante-dix ans, on peut indiquer plusieurs raisons pour lesquelles elle a cessé de le faire. La première, c'est l'absence de passions violentes. L'esclavage, principale source de la férocité, était, pour les esprits surexcités du Sud , une question de vie ou de mort ; l'Abolitionnisme était pour beaucoup de citoyens du Nord une hérésie déloyale d'où devait sortir nécessairement la désunion. Depuis la guerre civile, aucune crise n'est survenue pour pousser la majorité à abuser du pouvoir que lui accorde la loi. Depuis des années, l'esprit de parti est plus intense dans la Grande- Bretagne — pour ne pas dire en Irlande — et en France qu'en Amérique. Quand Tocqueville vit les Etats-Unis, l'esprit démocratique était dans la vigueur de la jeunesse, plein de confiance en lui-même, ivre de la joie que lui donnait le sentiment de sa liberté. La première génération des hommes d'Etat, dont l'autorité avait contenu les masses, venait de quitter la scène. Les leçons anarchiques de Jefferson avaient porté leurs fruits. L'administration et la législation, qui avaient été confiées jusqu'ici aux classes instruites, venaient de tomber entre les mains grossières d'hommes peu instruits et sortant d'une classe sociale inférieure. La brutalité et la violence commençaient de régner dans de vastes parties du pays. Ni la littérature ni les universités n'exerçaient encore une inlluence sensible. Les masses étaient si bien persuadées de leur supériorité sur tous les autres peuples, anciens et modernes, qu'elles n'écoutaient que la flatterie, et leur intolérance s'étendit de la politique à toutes les autres questions. Notre philosophe européen a donc pu donner une description exacte et vraie des faits qu'il a vus : il s'est trompé en supposant
qu'ils étaient une partie intégrante du gouvernement démocratique. A mesure que la nation a grandi, elle s'est débarrassée de ces défauts de jeunesse et de l'inexpérience. La discipli ne sévère de la guerre civile lui a appris la modération, et en lui donnant des qualités dont elle peut être fière, elle a chassé les vapeurs malsaines de la présomption.
Les années qui se sont écoulées depuis la guerre ont été des années pendant lesquelles la culture populaire et les lumières de toutes sortes ont fait d'immenses progrès. La bigoterie en religion et l'étroitesse d'esprit en tout ont disparu. Les anciennes limites ont été reculées; les habitudes et les méthodes du libre examen ne sont pas encore à la portée de tout le monde, mais tout le monde en a une idée au moins superficielle ; les « derniers résultats », comme on dit, de la pensée européenne sont mieux connus des Américains indigènes que des masses en Europe. En même temps, comme toutes les questions religieuses et socio-religieuses, sauf celles qui ont rapport à l'enseignement, sont entièrement distinctes de la politique et de l'Etat, ni ceux qui ont des idées anciennes, ni ceux qui embrassent les idées nouvelles, ne portent dans leurs controverses cette amertume qui est inévitable dans les pays où les questions religieuses sont aussi des questions de parti, où le clergé est une classe privilégée et payée, où le trône se croit obligé de défendre l'autel, et où l'on apprend à croire aux ouvriers que les deux puissances sont liguées contre lui. L'influence de ces deux caures sera, on peut le prédire, permanente. Si la passion s'emparait de nouveau de la politique, ou si la majorité était convaincue encore une fois qu'elle a intérêt à surcharger d'impôts la minorité, on peut se figurer que la tendance d'il y a soixante ans reparaîtrait sous des formes nouvelles. Mais on ne peut pas s'imaginer un avenir où l'on essaierait de réprimer, par des lois ou par l'opinion, le libre exercice et l'expression de la pensée spéculative sur la morale, sur la
religion, et aussi sur toute question qui ne touche pas de près à la politique.
Si l'étude qui précède est exacte, la tyrannie de la majorité n'est plus une tare dans le système américain, et les accusations portées contre la démocratie, en invoquant le prétendu exemple de l'Amérique, sont sans fondement. Comme la tyrannie est un de ces maux qui tendent à se perpétuer, parce que ceux qui ont été opprimés se vengent en devenant oppresseurs à leur tour, le fait que ce danger jadis redouté a maintenant disparu montre bien que le gouvernement américain a recouvré toute sa force, et que le peuple américain est parfaitement sain.