CHAPITRE LXXXV
Il y a un trait de la pensée et du sentiment aux Etats- Unis qu'il faut examiner avec un soin spécial parce que la plupart des observateurs ne l'ont pas vu ou l'ont confondu avec un phénomène qui est au fond très différent. C'est la tournure d'esprit fataliste. Comme cette attitude de l'esprit prédispose les hommes à se soumettre au gouvernement du plus grand nombre, on Ta attribuée, quand on l'a aperçue, à ce qu'on appelle communément la tyrannie de la majorité, ou plutôt on l'a identifiée avec cette tyrannie. La tendance au fatalisme est au fond de la nature humaine. C'est une des premières solutions de l'énigme de la terre proposée par la métaphysique. C'est une des dernières proposées par la science. Elle a toujours été au fond de toutes les religions. Aucune race n'est moins portée par sa nature à se faire une idée fataliste des choses que la race Anglo-Américaine, avec son énergie remuante et sa confiance en elle-même,
Nil actum reputans dum quid restaret agendum,
et avec son goût peu prononcé pour l'introspection et la méditation. Néanmoins, même chez ce peuple, les conditions de la vie et de la politique ont donné naissance à un sentiment ou à une tendance que le nom de fatalisme semble indiquer exactement. Dans les petits groupements pri-
mitifs, chaque homme libre, ou du moins chaque chef de famille sent sa propre importance et se rend compte de son indépendance. Il compte sur lui-même, et ses voisins ou ses maîtres le laissent agir à peu près comme il veut (1). Sa volonté et son action comptent pour quelque chose dans la conduite des affaires du groupement d'hommes auquel il appartient ; cependant, les affaires communes à tous sont peu nombreuses en comparaison de celles pour lesquelles il ne peut compter que sur ses propres efforts. Les tableaux les plus frappants d'individualisme que la littérature ait conservés sont ceux des héros homériques, et des guerriers encore plus terribles et plus confiants en eux-mêmes des sagas Scandinaves, d'hommes comme Ragnar Lodbrog, et comme Egil, fils de Skallagrim, qui ne respectait même pas les dieux et qui ne se fiait qu'à sa puissance et à sa force.
Lorsque la société a atteint un plus grand développement, et qu'elle est organisée sur une base oligarchique, comme les royaumes féodaux du Moyen Age, ou dans les pays dont l'organisation sociale est aristocratique, comme la plupart des pays d'Europe jusqu'à notre époque, la masse du peuple est dans un état de dépendance, mais chaque individu se croit plus ou moins important selon que son groupe ou le chef de son groupe est plus ou moins puissant. De plus, la haute classe étant celle qui possède et qui écrit, et aussi celle qui gouverne effectivement le pays,elle imprime sa marque distinctive sur le caractère de toute la nation, et cette marque distinctive est encore individualiste ; elle est accompagnée du sentiment du libre arbitre individuel, et de la tendance, chez tout homme, sinon à penser lui-même, du moins à compter sur sa propre opinion et à l'estimer.
(1) La confiance en soi-mênje que je veux décrire est très différente de ce qu^on appelle c l'état de nature », dans lequel l'homme n'a pas de relations légales avec ses semblables.- Elle peut exister (comme dans la Home primitive) parmi les membres d'un petit peuple intimement uni par des liens légaux.
Supposons que la structure aristocratique de la société ait été détruite, que les anciens groupes aient disparu, que les hommes en soient arrivés à se sentir membres de la nation plutôt que des classes, ou des familles, ou des groupes qui sont dans la nation, que le nivellement ait supprimé l'ascendant de la naissance et du rang, que les grandes propriétés rurales n'existent plus, que beaucoup de personnes qui appartenaient autrefois à la basse classe aient acquis une part de la propriété, que le savoir soit à la portée de tous et que les moyens d'en faire usage ne soient pas limités à une classe restreinte. Dans ces conditions d'égalité sociale, l'habitude de la suprématie intellectuelle et de la confiance de l'individu en lui-même ont disparu de la classe dirigeante, qui crée le type du caractère national ; elles n'existent plus nulle part dans la nation.
Supposons encore que l'égalité politique ait accompagné le nivellement social. Chaque citoyen jouit du même droit d'élire les représentants et les fonctionnaires, du même droit de devenir lui-même représentant ou fonctionnaire. Chaque citoyen est également intéressé à la conduite des afFairesde l'Etat, et comme les opinions d'un individu n'ont pas légalement plus de poids que celles d'un autre, quelle que soit sa supériorité au point de vue de la fortune, du savoir et de l'intelligence, personne n'a le droit d'attribuer une valeur spéciale à ses opinions ou de vouloir que les autres s'inclinent devant elles. Celui qui veut avoir une certaine autorité ne réussit qu'à irriter. Toutes les disputes sont soumises au jugement de la majorité, attendu qu'il n'y a aucune distinction légale entre les forts et les faibles, entre les riches et les pauvres, entre les sages et les sots. Dans cet état de choses, le sentiment de la force individuelle et la confiance qu'a eue en lui-même l'homme fort ont naturellement été affaiblis, parce que cet homme comprend qu'il n'est plus qu'un membre d'une grande foule, que son suffrage ou sa voix ne compte pas pour plus que celle de son voisin, qu'il ne peut gouverner, s'il y parvient jamais,
qu'en se tenant au même niveau que son voisin et en reconnaissant que la personnalité de celui-ci est de tout point égale à la sienne.
Supposez, de plus, que tout ceci se passe dans un pays très vaste et très peuplé, où les électeurs souverains se comptent par tant de millions que chaque individu sent fort bien qu'il n'est qu'une goutte deau dans l'océan, et que l'influence qu'il peut avoir, grâce à son talent ou à sa fortune, ne peut guère s'étendre au delàdu petit cercle de sa ville ou de son voisinage. De tous les côtés s'étend autour de lui un horizon illimité ; et sous la voûte bleue qui repose sur cet horizon, il y a partout la même multitude affairée avec ses cris qui se mêlent et qui arrivent jusqu'à ses oreilles. Dans cette multitude, sa personne semble perdue. Il éprouve le sentiment d'insignifiance qui nous accable, lorsque, le soir, nous contemplons l'armée des étoiles, et que nous nous disons que, même de l'étoile fixe la plus rapprochée, notre planète est invisible.
Dans ce pays, où l'égalité politique complète est fortifiée et perfectionnée par l'égalité sociale complète, où la volonté de la majorité est absolue, incontestée/ toujours invoquée pour résoudre toutes les questions, et où les foules qui jugent sont si grandes qu'on en vient à éprouver, en face d'elles, le sentiment qu'on éprouve en présence des forces de la nature, on peut s'attendre à voir régner en maîtres, dans l'esprit des hommes, certains sentiments et certaines croyances.
Une de celles-ci, c'est que la majorité doit être souveraine. Tout gouvernement libre repose sur cette croyance, car il n'y a aucun autre moyen de faire fonctionner un gouvernement libre. Obéir à la majorité est, par conséquent, une nécessité et un devoir ; un devoir, parce que l'autre alternative causerait la ruine et la destruction des lois.
De ce principe naît un autre principe que l'on admet moins franchement, que l'on accepte plutôt implicitement que sciemment, c'est que la majorité a raison. Et de ces
deux principes naît ensuite le sentiment, moins sciemment accepté encore, mais non moins véritablement efficace, qu'il est inutile de résister à la majorité ou de la blâmer.
On peut trouver qu'il y a un long intervalle entre la première de ces propositions et la deuxième ou la troisième ; et que l'existence d'une minorité qui lutte contre une majorité montre que beaucoup de citoyens croient que la majorité a tort et sont prêts à lui résister. Les hommes n'abandonnent pas leurs idées parce qu'ils ont été battus dans une élection ; ils recommencent à les défendre, ils réorganisent leur parti, ils espèrent être victorieux, et souvent ils le sont dans une nouvelle lutte.
Tout ceci rentre évidemment dans les méthodes de gouvernement populaire. Mais il est néanmoins vrai que la croyance aux droits de la majorité est très voisine de la croyance que la majorité doit avoir raison. De même que l'autonomie est basée sur l'idée que chaque individu a plutôt raison que tort, et que l'opinion d'un homme doit être considérée comme aussi bonne que celle d'un autre, de même il est à supposer que lorsque vingt mille individus votent d'une façon et vingt-et-un mille de l'autre, l'idée du plus grand nombre est la meilleure. L'habitude de la déférence à l'égard d'un jugement déjà prononcé fortifie cette conjecture et la fait pénétrer dans la trame de tous les esprits. Le citoyen consciencieux sent qu'il devrait obéir aux décisions de la majorité, et naturellement, il aime mieux penser que ce à quoi il obéit est juste. Le citoyen, médiocrement intéressé à la question qui est en discussion, trouve plus commode d'accepter et d'adopter l'idée de la majorité que de la combattre. Un petit nombre d'hommes, qui ont de fortes convictions ou qui sont très attachés à leur parti, résistent pendant quelque temps. Mais ' ils n'éprouvent pas pour leur cause, lorsqu'elle a échoué, les sentiments qu'ils éprouvaient quand elle avait des chances de triompher. Ils savent queplus leurs partisans
sont, découragés, plus la majorité est enhardie et confirmée dans ses idées. Il sera plus difficile de livrer une seconde bataille qu'il ne l'a été de livrer la première, car il faut (pour ainsi dire) gravir une plus forte pente de désapprobation populaire.
Au commencement d'une campagne, le résultat des premières collisions entre les armées ennemies a une grande importance, parce que la victoire de l'une est considérée comme un présage par les deux. Il en de même des luttes entre les partis : le succès dans une élection accidentelle fortifie considérablement le camp de ceux qui sont victorieux, et décourage ceux qui sont battus, car il donne de la confiance ou de la défiance, et il fait pencher du côté des plus forts l'esprit des électeurs indécis. L'obscurité même des causes qui font agir l'opinion donne de l'importance à ce résultat. Aussi, lorsque, aux Etats-Unis, les élections d'un Etat ont précédé l'élection présidentielle de* quelques semaines, elles ont produit un effet assez grand pour décider virtuellement de la victoire en remplissant un parti d'espoir et l'autre de découragement. Ceux qui aiment mieux nager dans le sens du courant sont nombreux partout, et leurs suffrages ont autant de poids que ceux des partisans les plus décidés. L'homme très convaincu affirmera peut-être que les arguments des deux partis sont, après l'élection, ce qu'ils étaient avant. Mais le citoyen ordinaire les défendra avec moins de foi, moins de zèle, il craindra davantage d'avoir tort qu'au moment où la majorité pouvait encore être de son côté ; et chaque fois que la majorité se prononce de nouveau en faveur des mêmes adversaires, ses genoux deviennent plus faibles, jusqu'au jour où ils refusent de le porter au combat.
Plus est vaste l'échelle sur laquelle agit la majorité, plus ces tendances sont puissantes. Quand la scène est une petite République, beaucoup d'électeurs se connaissent entre eux, on comprend les motifs pour lesquels ils votent et dans quel sens ces motifs les feront voter. Quand il s'agit d'un III 30
466 PATALISUfB DE LA MDLTITDDE
pays de grandeur moyenne, les villes et les districts sont assez peu nombreux pour qu'on puisse les compter, et l'imagination n'a pas trop de peine à se les représenter ; et dans beaucoup de cas, on peut expliquer leur vote par des causes transitoires. Mais quand le théâtre s'étend à un continent, quand le nombre des votants se compte par plusieurs millions, les ailes de l'imagination faiblissent, et le citoyen cesse de se représenter cette immense foule d'électeurs comme autant d'êtres humains qui ne sont ni plus sages ni meilleurs que ses propres voisins. Ce phénomène semble passer dans la catégorie des phénomènes de la nature, que gouvernent des lois très générales et inexorables dont la science a encore imparfaitement déterminé le caractère, et dont elle ne peut se servir qu'en leur obéissant. Il inspire une sorte de terreur, un sentiment d'impuissance individuelle, comme celle qu'on éprouve quand on contemple les forces majestueuses et éternelles du monde inanimé. Ce sentiment est encore plus fort lorsqu'il agit, non sur une majorité unie qui a espéré et qui peut encore espérer devenir la majorité, mais sur un seul individu ou sur un petit groupe attaché à une opinion que la masse désapprouve. Ainsi, le peuple sent que la multitude triomphera, et que, parce qu'elle triomphera, elle doit avoir raison ; et de ce sentiment naissent la méfiance de soi-même, le désespoir, le penchant à se ranger avec les autres, à accepter l'opinion dominante, à soumettre la pensée et l'action à la puissance environnante du nombre. De temps à autre, un homme résolu, comme Athanase, résiste seul au monde. Mais il faut que cet homme ait, comme Athanase, une source particulière de force intérieure ; et la difficulté de remporter une victoire sur ses adversaires, malgré le poids écrasant de la multitude, affaiblit, même chez un tel homme, l'esprit d'entreprise. L'individu qui veut faire prévaloir ses idées, regarde ses concitoyens hostiles comme le nageur solitaire, soulevé très haut par une vague à plusieurs milles de la terre, regarde les vagues innombrables qui le séparent du
rivage ; et il se décourage en songeant qu'il y a peu de chances que sa force puisse le porter jusque-là.
Cette tendance à l'acquiescement et à la soumission, ce sentiment de l'insigniliance de l'effort individuel, cette croyance que les affaires des hommes sont dirigées par de grandes forces dont on peut observer la marche, mais qu'on ne peut pas détourner de leur chemin, voilà ce que j'ai désigné sous le nom un peu risqué de Fatalisme de la Multitude. On le confond souvent avec la tyrannie de la majorité; il est au fond différent, bien que son existence rende plus faciles à la majorité les abus de pouvoir, qui passent plus souvent inaperçus. Mais l'attitude fataliste que j'ai essayé de décrire -n'implique nullement l'exercice de ce pouvoir de la part de la majorité. Elle semble plutôt adoucir et rendre moins odieux les abus de pouvoir, elle peut même les faire disparaître, parce qu'elle dispose la minorité à se soumettre sans qu'on l'y oblige, à renoncer spontanément à ses propres idées, et à accepter les idées de la majorité. Dans le fatalisme de la multitude il n'y a ni compulsion légale, ni compulsion morale ; il y a simplement une diminution de la puissance de résistance, un sentiment moins net de la responsabilité personnelle et du devoir de lutter pour défendre ses opinions, comme ce qui a produit chez certains peuples la croyance à un destin tout-puissant. Il est vrai «pie la force à laquelle se soumet le citoyen d'une vaste démocratie est une force morale, et non pas celle d'un Allah inabordable, ou des lois immuables de la matière. Mais cette force morale agit sur une si vaste échelle et a des causes souvent si obscures, qu'on peut bien comparer son effet sur l'esprit de l'individu à celui qu'engendre le fatalisme religieux ou scientifique.
Personne ne supposera que ces reniarquo^ s appliquent littéralement aux États-Unis, où, pour certaines choses, des restrictions légales empêchent la majorité d'agir, où l'autonomie locale offre au plus humble citoyen une sphrre
d'action, où l'individualisme est encore si vigoureux à plusieurs points de vue. L'explorateur américain, le colon américain dans de nouvelles terres, l'homme d'affaires américain à la tète d'une grande entreprise, est l'homme le plus audacieux et le plus fécond en ressources que le monde ail jamais vu. Tout ce que je cherche à montrer, c'est qu'il y a aux Etats-Unis des signes de ce tempérament fataliste, des signes qu'on doit s'attendre à trouver partout où une immense population se gouverne elle-même sous Tin système d'égalité politique et sociale complète, et qui peuvent devenir plus nombreux avec le temps.
Il y a^ dans la République américaine, plusieurs conditions qui tendent à créer ce tempérament.
L'une, c'est la liberté illimitée de discussion. Chaque idée, chaque ligne de conduite politique a une chance égale devant le peuple. Personne ne peut dire qu'on a refusé de Tenlendre, ni se bercer de l'espoir que le monde l'approuvera, quand il l'aura entendu. Sous un gouvernement tyrannique, le sentiment du tort subi et de l'injustice nourrit la flamme de la résistance chez une minorité persécutée. Mais, dans un pays comme celui-là, où la liberté de la presse, le droit de réunion publique et le droit d'association et d'agitation ont été étendus par les lois et servent, tous les jours, plus que dans aucun autre pays du monde, il n'y a rien qui réveille ce sentiment. Celui que la multitude ignore ou condamne ne peut pas en appeler à une autre cour. Rome a parlé. Sa cause a été entendue, et la sentence a été prononcée contre lui.
L'autre considération, c'est la foi intense qu'ont les Américains dans la force de leurs institutions et dans l'avenir de leur pays. Les critiques étrangers ont dit qu'ils croient être les bien-aimés de la Providence divine qui veille sur eux avec un soin particulier. Si c'est vrai, il ne faut ni en être surpris, ni en rire. C'est un peuple religieux. Ils essaient, sur la plus grande échelle, l'expérience gouvernementale la plusremarquableque le mondeait jamais vue. Ils ontétéplus
d'une fois entourés des périls qui effrayaient les cœurs les plus courageux, et ils ont échappé à ces périls pour retrouver après la paix et la prospérité. Les gens pieux sont profondément convaincus — on entend exprimer cette idée sur les plates-formes et dans la chaire avec une sincérité évidente — que Dieu a choisi spécialement la nation américaine pour créer un type de civilisation plus élevé que celui qui a été atteint par tout autre Etat, et que ce grand œuvre sera certainement accompli par la main protectrice qui le dirige depuis si longtemps. Et même lorsque ce sentiment ne prend pas la forme théologique, la croyance à ce qu'on appelle « la Mission de la République » pour toute l'humanité n'en est guère moins vive. Mais la base même de la République, c'est la confiance dans la multitude, dans son honnêteté et son bon sens, dans la certitude qu'elle arrivera aux meilleurs résultats possibles. Le pessimisme est le luxe d'un petit nombre; Toplimisme est la joie intime, aussi bien que la profession de foi publique, de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent, car l'individu ne s'associe nulle part plus constamment et plus directement avec la grandeur du pays.
Or. cette foi dans le peuple et dans les forces qui l'entrainent, prédispose à la soumission. On ne peut pas soutenir longtemps que l'on a raison et que la multitude a tort. Un citoyen ne peut pas supposer que le pays aura à souffrir en fin de compte, parce qu'il refuse d'adopter les opinions qu'il lui propose. Comme il sort d'une race énergique, il emploie tous les moyens pour exposer ses idées, et pour les faire prévaloir. Mais il se soumet plus facilement que ne le ferait un Anglais, même à ce qu'un Anglais considérerait comm.e une violation de ses droits individuels. Quand quelqu'un a enfreint les droits que lui confère la loi, l'Américain s'adresse aux tribunaux avec confiance pour se faire rendre justice, car il sait qu'il gagnera, même contre le gouvernement, une cause juste. Mais s'il est condamné par le tribunal, le sentiment de son in-
signifiance individuelle fait taire sa voix. On trouvera peutêtre mon exemple trivial si je fais observer que, lorsqu'un train est en retard, ou qu'un camion arrêté devant un magasin arrête pendant cinq minutes la circulation des tramways, les voyageurs sont plus patients et se plaignent moins que ne le feraient des Anglais. Mais le sentiment est le même que celui qui fait supporter aux bons citoyens la tyrannie des Bosses. Tout cela est dans l'ordre de la nature. D'autres se soumettent ; pourquoi un individu résisterait-il? Qu'est-il pour faire des embarras parce qu'il perd cinq minutes, ou qu'on lui fait payer des impôts trop élevés ? Le sentiment de l'immense multitude autour de lui accable l'individu ; et, après tout, il se dit que « tout ira pour le mieux » à la fin.
11 est difficile de donner une idée de l'impression que produisent sur le visiteur européen la vaste étendue du pays et la croissance rapide de sa population. Je me rappelle ce que j'éprouvai pour la première fois, après avoir fait l'ascension d'une haute montagne d'un Etat de l'Est. Autour de moi, je ne voyais qu'une épaisse forêt; mais le soleil couchant éclairait des pics à 60 ou 70 milles de là, et de côté et d'autre, il se reflétait sur les méandres d'une rivière au-dessous d'une ville si éloignée qu'elle avait l'aspect d'un petit point blanc. J'ouvris ma carte, une grande carte, que j'étendais sur les rochers pour me reconnaître, et j'essayai de voir, comme on l'aurait fait en Ecosse ou en Suisse^ quels étaient les points que j'apercevais. Cette carte fut inutile, parce que tout le paysage qui m'entourait ne représentait que deux ou trois pouces carrés sur la carte. A une hauteur semblable en Ecosse, le regard serait allé d'une mer à l'autre. Mais ici, quand on essayait de compter le nombre de paysages qui se trouvaient entre ce pic et le Mississipi, ce calcul paraissait infini et il fallait l'abandonner ; et cependant, cet espace ne repré- >sente qu'un tiers de la largeur du continent. Beaucoup d'Anglais arrivent, à l'âge mûr, à connaître presque toute
l'Angleterre comme un gant. Ils ont voyagé sur toutes les lignes de chemin de fer ; ils ont des connaissances dans presque toutes les grandes villes ; il n'y a pas de comté dont le paysage ne leur soit familier. Mais aucun Américain ne peut bien connaître qu'une petite partie de son pays, car son pays est un continent. Et tous les Américains éprouvenl,pendant toute leur vie, le sentiment de cette multitude prodigieuse et toujours croissante qui les entoure, et qui paraît plus vaste à mesure que l'on voyage davantage et qu'on se rend compte de son uniformité.
Inutile de se demander si l'attitude fataliste que j'ai essayé de décrire fait plus de mal que de bien. Dans tous les cas, elle paraît être inévitable : elle produit même une sorte de satisfaction, car ce que l'individu perd en tant qu'individu, il semble le regagner un peu parce qu'il est un membre de cette multitude. Si l'individu n'est pas fort, il est du moins aussi fort que tout autre individu. Sa volonté compte pour autant que toute autre volonté. Il n'est pas écrasé par une supériorité. La plupart des hommes sont plus aptes à faire partie de la multitude qu'à lutter contre elle. L'obéissance est pour beaucoup plus douce que l'indépendance ; l'Eglise catholique inspire à ses enfants plus d'affection qu'aucune forme du Protestantisme, parce qu'elle se charge de leurs âmes et leur donne l'assurance qu'avec l'obéissance tout ira bien.
Ce que nous avons à noter ici, c'est que la tendance que j'ai décrite contribue, pour une large part,à faciliter l'action de l'opinion comme puissance gouvernementale et lui permet de triompher plus rapidement et plus complètement que dans les pays où l'on n'a pas encore appris à regarder la voix de la multitude comme la voix du destin, beaucoup se soumettent volontairement ; les autres malgré eux, mais ils se soumettent. Il est rare que quelqu'un soutienne et ose dire à la grande majorité de ses concitoyens qu'elle a tort.
De plus, l'opinion publique acquiert une solidité qui for-
47â FATALISME DE LA MULTITUDE
tifie tout le corps politique. Les questions sur lesquelles les masses se sont prononcées sont en dehors des discussions pratiques. La controverse est limitée aux questions secondaires, et, bien qu'elle devienne très violente, elle ne trouble pas plus les grands principes sur lesquels on s'accorde, qu'une tempête n'agite les profondeurs de l'Océan Atlantique. L'ordre public devient plus facile à maintenir, parce que les individus et les petits groupes ont appris à se soumettre même quand ils sont mécontents. L'homme qui murmure contre le monde, qui continue de défendre une cause désespérée, s'expose au mépris et est souvent traité de fou. Celui qui est trop sage pour murmurer et trop fier pour continuer de prêcher devant des auditeurs indifférents, en arrive à penser que si sa doctrine est vraie, elle vient trop tôt pour une société qui n'est pas encore préparée à la recevoir. Il peut être dans l'erreur ; mais s'il a raison, le monde finira par voir qu'il avait raison sans qu'il fasse lui-même aucun effort dans ce but. Quoi qu'il en soit, il lui est difficile de se résoudre à croire que cette vaste masse et cette immense force de la pensée populaire dans laquelle il vit et se meut puissent finalement avoir tort. Securus judicat orhis terrarum.
uHAPITRE LXXXVI
ou L OPINION PUBLIQUE ECHOUE
Sans anticiper sur la critique du gouvernement démocratique que l'on trouvera plus loin, nous pouvons, en terminant cette étude sur l'opinion publique, examiner quels sont ses mérites comme puissance chargée de gouverner et de surveiller, et d'un autre côté, quels défauts, provenant d'une faiblesse naturelle ou du manque d'un mécanisme approprié au but, l'empêchent d'atteindre l'idéal que les Américains se sont proposé. Je commencerai par les défauts.
La faiblesse évidente du gouvernement par l'opinion est la difficulté de la connaître. Les administrateurs anglais de l'Inde déplorent l'impossibilité de se rendre compte des sentiments des indigènes, parce que, dans les pays d'Orient, les masses sont muettes. Les journaux sont écrits par une poignée de personnes qui, en devenant écrivains, ont cessé d'appartenir à la multitude, et que la multitude ne lit pas. Les difficultés des hommes d'Etat de l'Ouest sont dues à une cause contraire. Les populations parlent beaucoup. Le bruit des voix est tel qu'il est difficile de dire quel est le cri qui l'emporte, quel est celui qui vient de la multitude et celui qui sort de quelques gosiers seulement. Les organes de l'opinion paraissent être presque aussi nombreux que les citoyens, et ils s'efforcent tous de faire croire que leurs idées sont celles des citoyens. Comme tous les articles précieux, l'opinion vraie est entourée de conlrefa-
474 ou l'opinion publique échoue
cens. La seule épreuve qui soit applicable est celle de l'élection, et l'élection ne peut qu'indiquer le partage de l'opinion entre deux ou trois grands partis ; mais elle laisse dans le doute les questions secondaires, et même dans beaucoup de cas le résultat dépend tellement du mérite personnel des candidats que l'interprétation est difficile. L'homme d'Etat américain n'est pas exposé à aller sciemment contre l'opinion publique, mais comment peut-il savoir si une opinion particulière gagne du terrain ou en perd, comment peut-il mesurer la force électorale que ses défenseurs peuvent produire, ou l'autorité morale que possèdent ces mêmes défenseurs ? On ne peut pas multiplier davantage les élections, car elles sont déjà trop nombreuses. Le référendum, qui consiste à soumettre une question particulière au suffrage populaire, est la ressource logique, mais c'est ennuyeux et coûteux de faire voter des millions d'électeurs dans un pays aussi vaste que les Etats-Unis ; cette méthode est donc moins pratique encore si on l'applique aux questions fédérales. Voilà le premier inconvénient du gouvernement par l'opinion publique. Le choix des fonctionnaires n'est qu'un moyen indirect et souvent peu satisfaisant de se prononcer sur des questions politiques, et comme les élections ont lieu à des intervalles fixes, on perd du temps à attendre que le peuple ait Toccasion de dire ce qu'il pense.
Les auteurs de la Constitution américaine ont pu ne pas voir qu'en essayant d'établir l'équilibre des pouvoirs, entre le gouvernement national et ceux des Etats d'un côté,et entre l'Exécutif et le Congrès de l'autre, et en affaiblissant chaque autorité par la division des pouvoirs et des fonctions dont chaque fonctionnaire était chargé, ils donnaient à la nation, c'est-à-dire à l'opinion publique non organisée, plus de travail qu'elle n'en avait jamais fait en Angleterre ou qu'elle ne pouvait faire dans un pays aussi divisé par les distances et par les jalousies que l'étaient alors les Etats-Unis. Les distances et les jalousies ont di-
ou l'opinion publiqdb échoue 475
minué. Mais comme le progrès de la démocratie a augmenté la méfiance de soi-même et la soumission à la voix populaire des législateurs, de même les défauts inhérents à un système de restrictions et d'équilibre se sont aggravés. C'est pourquoi les difficultés qui accompagnent toujours le gouvernement par l'opinion publique se font sentir sérieusement. L'opinion peut exprimer des désirs, mais il lui manque le mécanisme qui les transformerait en projets pratiques. Elle peut indiquer le but, mais elle est incapable d'examiner et de choisir les moyens. Cependant, elle a affaibli les organes qui devraient être chargés de trouver les moyens appropriés.
Les législatures américaines sont des Assemblées qui jouissent de pouvoirs limités et qui siègent pendant de courtes périodes. Leurs membres sont moins bien préparés au travail de la législation constructive que ceux de la plupart des Chambres européennes. Ils sont habitués à se considérer comme les délégués de leurs Etats et de leurs districts respectifs, responsables devant ces districts, plutôt que comme les conseillers de toute la nation dont ils devraient rechercher l'intérêt général ; ils n'ont pas de «hefs exécutifs, vu qu'aucun fonctionnaire ne siège au Congrès ou dans une législature d'Etat. C'est pourquoi si, à un moment donné, le peuple désire des mesures «|ui n'ont point pour but unique d'abroger une loi ou de fixer une affectation de crédits, mais qui établissent un plan administratif, ou un système politique précis en matière de finances, ou une série de règlements sur les faillites, sur les communications par les chemins de fer ou par les canaux, sur l'administration des domaines nationaux, etc., le peuple ne peut pas espérer que ses désirs prennent une forme tangible servant de base à un corps de lois. Lorsque les membres du Congrès ou de la législature d'un Etat croient que le pays désire une loi, ils se mettent à préparer des bills, mais le manque de direction et d'habileté constructive empêche souvent que ces bills satisfassent aux né-
47G OU l'opinion publique échoue
cessités du cas ; souvent aussi, la peur de dépasser les désirs de l'opinion empêche que ces désirs se réalisent immédiatement ; et dans les législatures d'Etat les hommes doués d'un talent constructif sont rares. L'opinion publique ne comprend que lentement et médiocrement les grands problèmes pratiques. Elle les regarde, en parle sans cesse, se plaint de ce que le Congrès ne les résout pas, est désolée de voir que la solution ne s'offre pas d'elle-même. Mais en attendant, ils restent sans solution. Les décisions importantes ont presque toujours été prises plus lentement qu'elles ne l'auraient été dans les pays d'Europe. La guerre de 1812 sembla être plusieurs lois sur le point d'éclater avant d'éclater en réalité. Le Texas ne fut admis qu'après plusieurs années de discussion. L'extension de l'Esclavage fut proposée à la nation en 1819; après 1840, elle fut la principale source de difficultés ; d'année en année, elle devint plus menaçante ; d'année en année, on voyait que la nation était déplus en plus du côtédes Abolitionnistes. Tout le monde sentait qu'il fallait faire quelque chose. Mais aucune autorité n'était chargée d'une manière spéciale de trouver un remède, comme l'aurait été un Cabinet en Europe. Je ne prétends pas qu'il n'aurait pas fallu en arriver à tirer l'épée, car la température du sentiment du Sud montait toujours et approchait de plus en plus du point du degré de chaleur où la guerre éclate. Mais l'histoire de 1840- 1860 donne une idée des dangers qu'on court lorsqu'on enchaîne les organes constitutionnels du gouvernement et qu'on laisse au sentiment public le soin de mettre les choses en place. Quelques autres questions nationales, moins dangereuses, mais sérieuses, sont actuellement dans le même état. La question de la monnaie légale est une source incessante d'inquiétude. La question de la réduction de Texcédent des recettes nationales a embarrassé les hommes d'Etat et le peuple plus longtemps qu'une question similaire n'aurait pu le faire en Europe^ et quand on l'a résolue en 1890 en votant le Dépendent Pension Bill
ou l'opinion publique échoue 477
(bill des pensions de retraite), c'a été au détriment du public dans un esprit purement démagogique et électoral. Je ne crois pas qu'une législature européenne eût refusé aussi ouvertement de prendre en considération les intérêts du pays et se fût laissé aller aussi effrontément à solliciter les suffrages d'une section particulière de la population. Et la même chose est vraie, mutatis rmUandis, des gouvernements des Etats. Là non plus, il n'y a aucun groupe d'hommes qui ait le devoir de trouver des remèdes aux maux reconnus de tous. La structure du gouvernement ne fournit pas le mécanisme nécessaire pour former ou pour guider l'opinion, qui est portée par son essence à ne reconnaître que les faits généraux et palpables et à se laisser entraîner par les raisons évidentes qui se comprennent sans beaucoup de réflexion. En même temps qu'une admirable finesse pratique et une admirable ingéniosité pour inventer et pour faire fonctionner les mécanismes en fer et en bois ou les mécanismes d'êtres humains, il existe, aux Etats-Unis, une réelle aversion pour la recherche des principes généraux et pour les raisonnements suivis et systématiques {\). Dans tous les pays, le citoyen ordinaire est exposé à se laisser prendre aux sophismes, incapable de saisir les faits qui ne se voient pas et dont l'existence doit être découverte par déduction, incapable aussi de se représenter un avenir qui doit résulter de l'action libre des forces actuelles. Si ces défauts se remarquent davantage en Amérique, c'est parce que le citoyen ordinaire, qui est plus intelligent dans ce pays que partout ailleurs, est aussi plus puissant.
On répondra peut-être à ces observations, qui sont une critique de la Constitution américaine autant que de l'opi-
(1) Uuand j'avance celle affirmation, je n'if,'nore pas l'intluènce exercée sur l'esprit national par les « mafçniflques généralités » delà Déclaration d'indépendance; ni les raisonnements tiiéoriques qui ont été faits pour ou contre les Droits des Ktats et l'esclavage, ni surtout le projet tn^'s logique imaginé par Calhoun.
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nion publique, que l'on n'a guère besoin d'une législation construclive en Amérique, parce que ce pays a l'habitude d'attendre que les choses se fassent d'elles-mêmes. Gela n'est réellement pas vrai. Un grand Etat a toujours de grands problèmes d'administration dont la solution s'impose; ces problèmes ne deviennent pas moins graves à mesure que les années s'écoulent, et on commence aujourd'hui de faire appel à l'action gouvernementale^ en Amérique, pour des choses que l'on croit être d'utilité publique, mais dont la législation ne s'occupait pas auparavant.
Une remarque encore plus importante à faire, c'est qu'il ne faut jamais oublier que le fonctionnement lent et hésitant de l'opinion publique aux Etats-Unis peut être la cause d'un bénéfice immense ou d'immenses pertes. Une force aussi extraordinaire serait dangereuse si elle marchait avec précipitation. Gomme elle agit sur une superficie immense où elle naît et se forme, et dans laquelle il y a de nombreuses influences locales, il lui faut du temps, souvent beaucoup de temps, pour se rendre compte qu'un groupe de tendances a la prépondérance sur un autre. 11 faut, pour ainsi dire, bien secouer ensemble les divers éléments des divergences locales et des divergences de classe, en mettre toutes les parties en contact les unes avec les autres, pour que ce mélange produise un précipité qui ait la forme d'une conclusion pratique. G'est dans ce ces qu'on voit la différence entre la valeur de l'opinion comme pouvoir gouvernemental dans toute l'Union, et la valeur de l'opinion dans les limites d'un Etat particulier. Le mécanisme constitutionnel qui permet au sentiment public d'exercer son influence est le même dans l'Union et dans les Etats; les maximes constitutionnelles sont dans "la pratique identiques. Mais l'opinion publique qui marche lentement, et en général prudemment, dans le champ des affaires nationales, est quelquefois pressée et irréfléchie dans les affaires de l'Etat. La population d'un Etat peut se composer d'une classe ainsi, celle des Etats du Nord-Ouest :
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est surtout agricole ; elle peut ne renfermer qu'un petit nombre de citoyens instruits et connaissant la politique, elle peut subir l'influence d'un démagogue ou d'une clique, elle peut encore se laisser entraîner par une passion locale. C'est pourquoi l'opinion d'un Etat peut manquer de largeur de vues, de modération, de sagesse et faire faire des lois imprudentes ou injustes. La dernière Constitution de la Californie, la législation « Grauger » (des fermiers) de rillinois, de l'Iovva et du Wisconsin, la répudiation des dettes par plusieurs Etats, sont des exemples de folies (pour ne pas employer un mot plus dur) qu'a approuvées l'opinion locale, mais qui eussent été impossibles dans le oouvernement fédéral, où l'opinion dirigeante est celle d'une nation vaste et complexe et où les défauts d'une section ou d'une classe corrigent des qualités qui peuvent exister à l'excès dans une autre.
Le sentiment de la masse de la nation est relativement éloigné et agit lentement, soit pour empêcher les sottises, soit pour corriger les défauts d'un Etat particulier. Les habitants des côtes de l'Océan Pacifique se soucient fort peu des critiques du reste du pays sur leur violence contre les Chinois ; la Pennsylvanie et la Virginie ont méprisé l'opinion éclairée de l'Union quand elles ont répudié leurs dettes et porté atteinte à leur crédit ; les parties du Sud où l'homicide reste impuni s'il ne l'est pas par les parents de la victime, restent impassibles devant les reproches et les plaisanteries des Etats plus paisibles et mieux administrés. Ce fait montre jusqu'où va la division du pays en Républiques autonomes, où les citoyens sentent très bien qu'ils ont le droit de faire dans leur Etat tout ce qu'ils veulent, tant que ce pouvoir ne leur est pas enlevé, quelle que soit la pression purement morale de ceux qui peuvent leur donner des conseils mais sans avoir la possibilité d'intervenir. Il montre encore, à rencontre de l'ancienne doctrine d'après laquelle le svstème républicain était bon seulement pour les petits Etats, que les maux, qui sévissent dan;^ nn
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district particulier qu'ils ruineraient s'il était indépendant et seul, deviennent moins dangereux quand ce district fait partie d'un vaste pays.
Il faut se demander maintenant jusqu'à quel point l'opinion réussit à s'acquitter de la fonction plus simple qui mcombe à l'opinion de tous les pays, et qui consiste à surveiller la conduite des affaires et à juger les lois que font tous les jours le Congrès et les autres législatures.
Il s'agit moins ici encore de l'excellence de l'opinion publique que de savoir si le mécanisme constitutionnel lui donne des moyens d'action suffisants. Pour que la surveillance et les critiques soient efficaces, il faut qu'il soit facile de connaître les personnages qui méritent des éloges pour un travail bien fait, et ceux qui doivent être blâmés pour leur négligence ou leur mauvais travail. L'expérience montre que les hommes de valeur sont meilleurs quand ils se sentent responsables, et que \eè hommes ordinaires deviennent inutiles s'ils n'ont aucune responsabilité. Les gouvernements libres de l'Europe et des colonies anglaises ont eu pour principe de concentrer le pouvoir dans peu de mains pour pouvoir établir les responsabilités. Le système américain de la division des pouvoirs a d'autres avantages très importants, mais il se prive de celui-là. L'Exécutif peut ordinairement alléguer qu'il n'avait pas reçu de la législature les pouvoirs nécessaires pour résoudre une difficulté ; d'un autre côté, il n'y a pas dans la législature une personne ou un groupe de personnes sur qui on puisse faire retomber la faute de cette omission ou de ce refus. Supposez qu'il se produise une négligence grossière. Le peuple est indigné. Il faut, pour l'exemple, trouver une victime et la punir, soit par les lois, soit par la censure générale. Mais il peut se faire qu'on ne la trouve pas, parce qu'il est difficile de mesurer la part du crime et la part du châtiment qui doivent être attribuées aux nombreuses personnes et aux nombreuses Assemblées responsables. Quand la faute a été commise par le Congrès, il
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n'est pas toujours possible d'en accuser le Président, ou la majorité, ou un chef de parti spécial. Quand c'est une législature d'Etat ou un Conseil de cité qui s'est mal conduit, la difficulté est encore plus grande, parce que, dans cesAssembléeSjles partis sont moins unis, les comptes rendus des délibérations moins complets et les deux partis sont souvent également coupables des abus delà législation privée. On a souvent le spectacle d'un public exaspéré, qui rôde comme un lion furieux à la recherche d'une victime, et qui n'en trouve aucune. Les résultats seraient bien pires dans les affaires des Etats, s'il n'y avait le gouverneur et son droit de veto ; car il sait qu'il peut être rendu responsable du vote d'une mauvaise loi ; il est souvent forcé par cette considération d'être plus vertueux que ne le sont d'ordinaire les hommes politiques. La tendance à augmenter la puissance du maire pour mettre un terme à la mauvaise administration municipale est la conséquence de ce même principe.
Bien que les échecs de l'opinion publique dans la surveillance de la conduite de ses élus et de ses fonctionnaires soient dus en premier lieu à l'absence d'un mécanisme approprié, ils sont accrus par son caractère .fondamental. Vive et énergique dans les grandes questions, elle est indifférente dans les petites choses, et elle est toujours trop indulgente. Elle laisse monter les mauvaises herbes jusqu'à ce qu'elles aient enfoncé leurs racines dans le sol. Elle a tant à faire pour surveiller le Congrès et sa législature d'Etat, une armée de fonctionnaires exécutifs, et peut-être aussi un conseil de cité, qu'elle tolère également toutes les malhonnêtetés jusqu'au jour où elle est en face d'une chose grave. Môme lorsque des tripotages sont dénoncés par la presse, chaque tripotage particulier semble indigne de l'attention d'un peuple occupé et de la colère d'un peuple bienveillant, jusqu'à ce que le total des tripotages devienne un scandale public. S'emparer de l'attention du peuple et la fixer : voilà la grande difficulté et aussi le premier devoir d'un rélormateur am.éricain.
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La patience extraordinaire de l'opinion publique à regard de l'incompétence et de la mauvaise conduite des fonctionnaires et des hommes publics en général, est un trait qui a frappé les observateurs européens récents. C'est d'autant plus remarquable qu'on n'apprécie nulle part autant l'habileté dans la direction des aflaires privées, où la concurrence oblige tous les administrateurs à se procurer à n'importe quel prix les subordonnés les plus capables. On peut l'attribuer en partie au bon caractère du peuple, qui le rend trop doux pour presque tous les criminels, en partie à la préoccupation que donnent les affaires privées aux hommes les plus énergiques et les plus utiles, qui n'ont pas, par conséquent,le temps de déraciner les abus et de débarrasser le pays des criminels, en partie à l'indifférence produite par le sentiment fataliste dont j'ai parlé. Ce fatalisme agit de deux façons. Il est optimiste et il prédispose chaque homme à croire que tout ira bien, qu'il se mette ou non à la tête des affaires, et que par conséquent il importe peu qu'un Boss ou un Ring particulier soit supprimé. En donnant à chaque individu le sentiment de son insignifiance, il le prédispose à laisser à la multitude le soin de mettre de l'ordre dans ce qui est autant l'affaire des autres que la sienne. L'Américain ressent moins comme une injustice personnelle la mauvaise administration de ses affaires publiques, la perception d'impôts exagérés et la malversation dans les deniers publics que ne le ferait un Anglais dans un cas semblable. S'il souffre, il se console en pensant qu'il souffre avec les autres, en tant que partie de l'ordre général des choses, qu'il n'est pas plus chargé de corriger que ses voisins.
On peut croire que c'est là un point faible du gouvernement de l'opinion publique, qui a, en créant cette habitude, refroidi l'activité et émoussé le sentiment de la responsabilité parmi ceux qui sont à la tête de la vie politique. Ce fatalisme fait que ces hommes ont moins d'énergie et de vigueur pour trouver des idées et créer des plans person-
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nels, moins d'audace pour exposer ces plans, qu'ils sont plus sensibles au reproche (plus redouté encore en Amérique qu'en Angleterre), d'être un marchand de lubies ou un doctrinaire. Si les idées nouvelles et peu populaires sont lancées plus fréquemment par des penseurs isolés, des économistes, des réformateurs sociaux, c'est parce que le gouvernement pratique des Etats ne prépare pas les hommes à s'occuper de théories. Mais en Amérique, l'homme d'Etat pratique n'ose pas défendre quelque chose, il est peu fécond en idées. Il semble écouter toujours la voix populaire et avoir peur de se compromettre en exprimant une idée qui serait impopulaire. Nous pouvons en conclure qu'il est, par profession, l'adorateur beaucoup plus habituel de l'opinion publique qu'il observe sans cesse, que ne le sont les penseurs et les savants de profession. Ceux-ci sont moins des Américains d'aujourd'hui, parce qu'ils agissent sous l'influence de la littérature des temps passés et de celle de l'Europe contemporaine. La philosophie, en comprenant dans ce terme l'étude historique des forces qui agissent sur l'humanité, est nécessaire à l'homme d'Etat non seulement pour le consoler des déboires de sa carrière, mais comme correctif de la superstition et de la crainte que l'on acquiert en servant la multitude.
La force énorme de l'opinion publique est un danger pourle peuple lui-même et pourses chefs.Ellenelesrendpas plus tyranniques ; mais elle leur donne une confiance exagérée dans leur sagesse, dans leur vertu et dans leur liberté. On peut croire qu'une nation qui fait un bon usage de sa liberté ne saurait avoir trop de liberté ; cependant, cette nation peut être trop portée à croire que la liberté est un bien en soi et un bien suffisant, à ne chercher la vérité que dans la voix de la majorité, à prendre la prospérité pour la grandeur. .Mais une nation comme celle-là, qui ne voit que ses propres triomphes, qui n'entend que ses propres louanges, aurait besoin d'avoir une série d'hoynues comme les prophètes d'Israël, pour rendre le peuple moins
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content de lui, pour renouveler son idéal moral, pour lui rappeler que vivre n'est pas seulement manger, qu'il faut au corps autre chose que le vêtement, et qu'il sera beaucoup demandé à ceux qui auront beaucoup reçu. Si l'Amérique n'a pas de prophètes de ce genre, elle possède heureusement deux classes d'hommes qui entretiennent la saine irritation que Socrate croyait de son devoir d'appliquer au peuple athénien. Ce sont les critiques instruits qui exercent sur l'opinion une influence croissante par l'intermédiaire des grands journaux et par la littérature en général, et les réformateurs philanthropes qui agissent plus directement sur la multitude, particulièrement dans les églises. Les deux classes réunies ne font peut-être pas encore tout ce dont le pays a besoin. Mais le point important, c'est que leur influence représente non une marée descendante, mais une marée montante. Si les maux qu'ils combattent existent sur une plus grande échelle qu'autrefois, ils sont, eux aussi, plus actifs et plus courageux pour stimuler et réprimander leurs concitoyens.