CHAPITRE LXXVIII
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Quand on étudie les faits actuels de la politique et les formes de gouvernement, on en voit plus facilement les défauts que les mérites. Tout le monde est frappé des fautes que commet un membre du gouvernement et des maux que la Constitution n'arrive pas à empêcher ; tandis qu'on accorde rarement les éloges que mérite la résistance à de nombreuses tentations, ou la sagesse avec laquelle les auteurs de la Constitution ont écarté des imperfections dont souffrent les autres pays. Ainsi, la prospérité générale des Etats-Unis et les succès du peuple dans toutes sortes d'entreprises privées, charitables ou lucratives, mettent en relief les défauts du gouvernement, et je me fais un devoir de montrera quels points de vue la puissance de l'opinion publique triomphe de ces défauts et entretient à un haut degré les bons sentiments et le bien-être dans la nation.
L'Européen qui observe le fonctionnement des institutions américaines est porté à résumer ses conclusions dans deux contrastes. Le premier, c'est le contraste entre l'excellence de la Constitution et les vices du système de parti qui s'en est emparé, en a découvert les points faibles et y a introduit une multitude de maux. « Les ancêtres, dit-il, ont créé une Constitution bonne, mais leurs descendants en ont fait sortir beaucoup de mauvaises choses. » L'autre, c'est le contraste entre les vices de la classe des politiciens et les
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mérites du peuple en général. Les gens qui mettent la Machine en mouvement sont souvent égoïstes et peu scrupuleux. Le peuple, dans l'intérêt de qui ils prétendent la faire fonctionner et qui se laisse mener aux élections par les politiciens, est honnête^ intelligent, juste. On ne trouve dans aucun autre pays du monde un pareil contraste. Ou bien les politiciens valent mieux qu'en Amérique, ou bien le peuple vaut moins.
Les causes de ce contraste, qui semble être, aux yeux de beaucoup d'observateurs, le point capital de la politique américaine, ont été déjà exposées. Il fait ressortir cette vérité, sur laquelle on ne saurait trop insister, que le point fort du système américain, le fait dominant de la situation, c'est l'état sain de l'opinion publique et le contrôle qu'elle exerce. Comme le disait Abraham Lincoln dans sa célèbre discussion avec Douglas : « Tout ce qui a de son côté le sentiment public réussit, rien de ce qui est contraire au sentiment public ne réussit. »
La conscience et le sens commun de la nation dans son ensemble tiennent en échec les maux qui se sont glissés dans le fonctionnement de la Constitution, et avec le temps ils peuvent les étouffer. L'opinion publique est une sorte d'atmosphère, fraîche, vive, ensoleillée comme celle des cités américaines, et ce grand soleil tue beaucoup des germes nuisibles qui naissent là où se rassemblent les politiciens. Ce qu'on peut appeler, en changeant un peu une expression célèbre, le génie de la publicité universelle, a quelques résultats désagréables, mais les résultats utiles sont plus importants et plus nombreux. L'égoïsme, l'injustice, la cruauté, la ruse, les tripotages craignent la lumière ; les dévoiler, c'est les supprimer. Aucun mal sérieux, aucune plaie envenimée du corps politique ne peut rester longtemps cachée, et quand elle est découverte, elle est à moitié guérie. Tant que l'opinion d'une nation est saine, les grandes lignes de sa politique ne peuvent pas être loin de la bonne voie, bien que l'on perde souvent beaucoup de
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temps et d'argent pour arriver au but. J'ai dit, dans le chapitre précédent, que l'opinion est une chose trop vague et trop indéterminée pour pouvoir examiner et choisir les meilleurs moyens d'arriver au but à atteindre. La contrepartie de ceci, c'est que l'opinion d'une nation entière, d'une nation unie et assez homogène, est, quand elle s'exprime, l'autorité la plus compétente pour fixer les fins de la politique nationale (1). Dans les pays d'Europe, les Parlements et les Cabinets prennent quelquefois des décisions sur des questions auxquelles la nation avait à peine pensé auparavant, et ces décisions sont ensuite désapprouvées par le peuple. En Amérique, on sent que la nation est la seule autorité ayant qualité pour dire ce qu'elle veut, et que rien ne doit être fait pour la compromettre avant qu'elle ait exprimé ses désirs. Elle peut mettre longtemps à parler, mais quand elle parle, elle le fait avec un poids que n'a pas la classe dirigeante la plus sage.
La Constitution américaine suppose l'activité de l'opinion publique à laquelle elle accorde toute confiance. Elle considère l'opinion publique non seulement comme le pouvoir qui doit corriger et écarter les difiicultés occasionnées par les restrictions imposées à chaque département et par les collisions entre les divers pouvoirs, mais encore comme l'influence chargée de suppléer ce qui doit manquer nécessairement à un système qui ne fonctionne qu'à l'aide du mécanisme des élections populaires.
Avec le système des élections, le sulTrage d'un homme
(1) II est très difficile de tracer une ligne de démarcation nette entre la fin et les moyens ; parce que la plupart des fins sont des moyens pour arriver à une fin plus grande qui lembrasse. Cependant, si nous entendons par fins le but essentiel et principal de la politique nationale, y compris l'esprit qui préside à l'administration gouvernementale, nous verrons que l'on comprend mieux ces fins en Amérique qu'en Europe, bien quon les comprenne lentement, et qu'on les confond moins fn-quemment avec des questions transitoires et secondaires.*
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est aussi bon que celui d'un autre, les gens vicieux ou ignorants ont autant de poids que les hommes sages et bons. On pourrait imaginer un système d'élections qui ne donnerait aucune garantie de délibération sérieuse et de discussion complète, un système qui paraîtrait démocratique, ne reconnaîtrait aucun privilège, laisserait tout au vote de la majorité, mais serait, dans la pratique, irréfléchi, violent, tyrannique. C'est avec cette démocratie pratique qu'il faut comparer le gouvernement de l'opinion publique tel qu'il existe aux Etats-Unis. L'opinion se manifeste légalement dans les élections. Mais l'opinion agit à d'autres moments, et elle a d'autres moyens de se manifester. Elle obtient que les questions politiques et les caractères des candidats soient discutés et examinés à fond. Elle ne permet pas de cacher quoi que ce soit. Elle écoute patiemment tous les raisonnements. L'éloquence, l'instruction, la sagesse^ l'autorité que donnent l'expérience et une grande renommée produisent de l'effet sur elle à la longue, et, sans avoir toujours l'influence à laquelle elles ont droit, elles ont une influence toujours croissante. Ainsi, une démocratie qui se gouverne par l'intermédiaire d'une opinion publique toujours active, et non pas seulement par le mécanisme intermittent des élections^ tend à devenir patiente, tolérante, raisonnable et est de moins en moins irritée et vexée par les divisions de classe.
C'est l'existence d'une opinion publique comme celle-là, c'est aussi l'habitude de lire, de discuter et de juger librement et constamment les affaires publiques en vue du vote à émettre à ce sujet, plus encore que la simple possession des droits politiques, qui donnent au gouvernement populaire la puissance éducatrice et stimulante que l'on considère souvent comme son plus grand mérite.
Ceux qui ont été obligés, pendant la dernière génération, de défendre le gouvernement démocratique contre les oligarchies et les despotes, ont été portés, sinon à exagérer la valeur du suffrage universel et d'un Parlement puissant.
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du moins à traiter trop légèrement les conditions concomitantes à l'aide desquelles ces institutions préparent les hommes à faire un bon usage de la liberté. L'histoire n'approuve pas la doctrine d'après laquelle la simple jouissance du pouvoir rend aptes à l'exercer les grandes masses d'hommes, les individus ou les classe^. Il faut qu'à cette jouissance s'ajoutent une ou plusieurs des conditions favorables, telles que, par exemple, un intérêt direct et assez égal à la prospérité publique, la présence d'une classe ou d'un groupe de personnes respectées et capables de guider, l'absence de haines de religion ou de race, une instruction assez élevée, ou une assez grande intelligence, d'anciennes habitudes d'autonomie, l'habitude de la liberté illimitée de discussion. En Amérique, ce n'est pas simplement l'habitude de voter, ce sont l'activité et la fraîcheur de toute l'atmosphère de la vie publique, et la façon de se renseigner et de discuter les renseignements reçus, d'entendre et déjuger les opinions contraires, qui forment l'intelligence du citoyen.- Il profiterait moins de ces choses si elles ne conduisaient au devoir que lui impose son droit de vote : il apprendrait moins en route si l'urne du scrutin n'était pas au bout. Mais si le sort l'eût condamné, comme les masses de quelques pays d'Europe, à exercer son droit de suffrage sous l'influence d'un petit nombre de ces conditions favorables, la valeur éducatrice du vote serait devenue relativement petite. C'est l'habitude de respirer l'opinion publique aussi bien que d'aider à la former qui cultive, développe et instruit la moyenne des citoyens américains. Cela lui donne un sentiment de responsabilité plus grand, parce qu'il est plus constant que celui qui existe dans les pays libres d'Europe où il délègue son pouvoir à un Parlement. Sachant que son œ'û doit toujours être fixé sur la conduite des affaires publiques, il s'habitue à lire et à juger, pas toujours avec profondeur, quelquefois mal, ordinairement sous l'influence de son parti, cependant avec l'idée que son jugement est bien à lui. Il a le sentiment
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du, droit de propriété dans le gouvernement, et en même temps une sorte d'indépendance dans les manières et dans la tournure d'esprit, qui diffère beaucoup de la soumission des basses classes du Vieux Monde. Et la conscience de la responsabilité, qui accompagne cet orgueil louable, produit les doux fruits de la modération. De même que les Grecs croyaient que les anciennes familles étaient moins dures pour leurs esclaves que les parvenus, de même les citoyens, qui en naissant ont eu le pouvoir et se sont trouvés dans une atmosphère de droit légal et d'autorité constitutionnelle, sont rendus plus sensés par leurs privilèges. Malgré leur vivacité et leur impatience naturelle, les Américains indigènes sont patients en politique. Ils sont prédisposés à user d'abord de moyens peu violents, en attendant que les autres s'inclinent devant la force de l'opinion qu'ils reconnaissent eux-mêmes. L'opposition ne les irrite pas ; le danger ne les entraîne pas, en leur faisant perdre la tête, à se lancer dans des entreprises irréfléchies. Dans aucun pays, la minorité battue n'accepte aussi bien sa défaite. En admettant que le sang de la race contribue un peu à produire ce sang-froid et ce calme particuliers au milieu de l'etïervescence extérieure de l'enthousiasme, qui caractérise les masses américaines, l'habitude de gouverner par l'opinion publique et d'obéir à l'opinion publique y contribue encore davantage. Il en était tout autrement dans le Sud avant la guerrc.mais le Sud n'était pas une démocratie^ et son opinion publique était celle d'une classe qui obéissait à une passion.
La meilleure preuve de ce que j'avance se trouve dans l'influence éducatrice de l'opinion sur les nouveaux venus. Tout le monde peut se rendre compte du rude assaut que fait subir aux institutions démocratiques l'arrivée, tous les ans, d'un demi-million d'Européens ignorants, sans parler des Canadiens français qui s'établissent maintenant dans les Etats du Nord-Est. Gomme ils sont admis dans la plupart des Etats à jouir de tous les droits civiques avant de
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s'être débarrassés de leurs idées et de leurs habitudes européennes, ces étrangers ont la puissance politique avant de partager l'opinion américaine ou d'y être soumis. Ces immigrants ne sont pas seulement un poids mort dans le vaisseau, au début; c'est un poids que les agents des partis peuvent déplacer suffisamment, dans la politique des cités, pour le faire presque sombrer. Ils suivent aveuglément les meneurs de leur race, ils sont insensibles au raisonnement et ne jugent jamais par eux-mêmes. Ceci dure pendant quelques années, probablement pendant toute la vie pour ceux qui avaient plus de quarante ans au moment de leur arrivée. Cet état dure aussi pour ceux qui restent réunis en masse et en fait un élément dangereux dans les districts manufacturiers ou miniers. Mais lorsque les immigrants sont jeunes, qu'ils apprennent l'anglais, qu'ils se mêlent assez aux Américains pour apprendre d'eux à réfléchir et à juger, et qu'ils se pénètrent des sentiments et des idées du pays, il devient bientôt à peu près impossible de les distinguer delà population indigène. Ils sont plus américains que les Américains, parce qu'ils désirent acquérir le caractère de leur nouveau pays. La République possède le don particulier de dissoudre et de s'assimiler rapidement les corps étrangers qu'elle reçoit, de leur communiquer ses qualités d'ordre, de bon sens, d'empire sur soi-même, avec le désir de s'incliner devant la volonté de la majorité. Ce don est surtout dû à la force qu'a l'opinion de pénétrer partout, force que le nouveau venu commence, dès qu'il a des relations sociales ou des relations d'affaires avec les indigènes, de respirer tous les jours jusqu'à ce qu'elle l'ait insensiblement transformé.
La foi religieuse et un sentiment de haine contre l'Angleterre entretiennent chez les Irlandais un corps d'opinions distinctes, qui résiste pendant quelque temps au pouvoir dissolvant de son entourage américain. Mais les écoles publiques terminent l'œuvre de la fabrique et des journaux. Le fils de l'immigrant irlandais est un citoyen
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américain pour toutes les autres choses, même s'il garde, comme il le fait quelquefois, son anglophobie héréditaire.
C'est surtout la foi dans la publicité qui donne au public américain son élan particulier et ce qu'on peut appeler son espoir joyeux quand il discute même les points faibles de son système. Les Américains vous disent toujours qu'ils n'ont pas de cabinets à squelettes^, qu'ils n'ont rien à cacher. Ils connaissent, et ils veulent que tout le monde connaisse ce qu'il y a de pire comme ce qu'il y a de meilleur chez eux. Ils ont une foi illimitée dans les enquêtes libres et dans les discussions complètes. Ils admettent la possibilité d'un nombre incalculable d'erreurs et d'illusions. Mais la supposition qu'une vaste nation peut se tromper et se méprendre sur ses véritables intérêts après avoir tout entendu, tout examiné, fait toutes les expériences préliminaires auxquelles elle a songé, est à leurs yeux une sorte de blasphème contre l'intelligence humaine et contre son Créateur.
Ils prétendent que l'immense pouvoir de l'opinion leur permet de se contenter de peu de gouvernement. Certains maux que la loi et ses fonctionnaires sont chargés de supprimer dans d'autres pays sont ici évités ou guéris par la simple force de l'opinion, qui les fait disparaître quand ses rayons les éclairent. Comme elle n'est pas le produit d'une classe, et ne veut pas reconnaître les classes, car elle prononcerait sa propre condamnation et ne serait pas américaine si elle le faisait, elle empêche le vote de tout ce qui serait une législation de classe. Quand une section du peuple, comme, par exemple, les fermiers de l'Ouest ou les ouvriers de l'Est, se croit lésée, elle réclame à grands cris les mesures qu'elle croit de nature à améliorer son sort. Les fermiers ont fait faire des lois contre les chemins de fer, le parti du travail demande une loi établissant la journée de huit heures. Mais en Europe, cette classe penserait et agirait comme classe, se montrerait hostile aux autres classes, et déciderait peut-être d'arriver à son but même en portant un grand préjudice à la nation. En Amérique,
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au contraire, l'opinion nationale, que tout le roonde accepte comme arbitre, mitigé ces sentiments et oblige ceux qui plaident en faveur des lois que réclame une classe à montrer que leurs projets sont compatibles avec l'intérêt général de toute la nation. Ce serait peu dire que d'affirmer qu'il n'y a pas en Amérique de lois, comme les lois de classe d'Europe, qui accablent les pauvres pour sauvegarder jalousement les plaisirs et la poche des riches ; car dans un pays où les pauvres sont depuis longtemps en majorité et ont entre leurs mains le pouvoir politique, il est évident qu'ils se sont rendu justice à eux-mêmes. Mais on aurait pu redouter le danger contraire; les pauvres auraient pu prendre leur revanche contre les riches, faire retomber sur eux tout le poids des impôts, et mépriser, soi-disant dans l'intérêt des masses, ce qu'on appelle le droit de propriété. Non seulement la chose n'a pas été tentée — mais elle n'a presque pas été suggérée (excepté, naturellement, parles socialistes d'Europe), et elle n'inspire aucune crainte sérieuse. Rien dans le mécanisme du gouvernement ne pourrait faire plus que de retarder l'adoption de lois de ce genre pendant quelque temps, si les masses les désiraient. Ce qui l'empêche, c'est l'honnêteté et le sens commun des citoyens en général, qui sont convaincus que les intérêts de toutes les classes sont à peu près les mêmes, et que la justice est le plus grand de ces intérêts. L'égalité, la libre concurrence, le champ libre pour tous, tous les encouragements possibles au travail et toutes sortes de garanties pour les fruits du travail: voilà ce qu'ils considèrent comme les principes évidents de la prospérité nationale.
Si l'opinion publique est indifférente dans les petites choses, elle est opposée aux mesures qui, sans être réellement oppressives, seraient évidemment égoïstes ou imprudentes. Si avant qu'un mauvais bill passe^ les adversaires peuvent fixer sur lui l'attention du peuple, il a peu de chances d'être voté. Toutes sortes de projets pernicieux ou lancés par des membres corrompus, soit à Washington,
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soit dans les législatures des Etats, sont abandonnés parce qu'on sent que le peuple ne les tolérerait pas, même lorsqu'il serait facile de les faire adopter par ces Assemblées peu scrupuleuses. On a vu des propositions de loi qui plaisaient d'abord au peuple parce que leur caractère séduisant les faisait paraître utiles, mais ensuite les critiques de l'opinion les soumettaient au crible d'un feu incessant jusqu'au jour où elles étaient retirées sans bruit. C'est ainsi qu'échoua la tentative que fit le Président Grant d'annexer Saint-Domingue. Il avait fait dans ce but un traité, qui ne fut pas ratifié parce qu'il n'obtint pas au Sénat la majorité nécessaire des deux tiers, mais il persista dans son projet jusqu'à ce que la désapprobation du public, devenue petit à petit plus énergique et exprimée par les grands journaux, lui eût fait comprendre qu'il devait y renoncer. Après la guerre, on exprima tout d'abord, de divers côtés, le désir de punir les chefs du Sud de ce qu'ils avaient fait souffrir au Nord. Mais graduellement ce sentiment disparut, et le bon sens calme du Nord contint les passions de ceux qui avaient conseillé la vengeance ; et, comme tout le monde le sait, il n'y a jamais eu une guerre civile ou une révolte, quel que soit le nom qu'on lui donne, qui ait été suivie de si peu de représailles.
L'opinion publique ne réussit pas toujours à faire nommer les meilleurs citoyens aux diverses places, mais lorsque l'autorité qui fait les nominations peut en être rendue entièrement responsable, l'opinion empêche, comme le savent fort bien ceux qui sont derrière les coulisses'', d'innombrables nominations mauvaises réclamées par les politiciens intrigants. Vu la puissance des meneurs du parti (party managers) sur l'Exécutif fédéral, et du niveau très bas du sentiment de l'honneur et du devoir public chez les politiciens au sujet du patronage, les postes principaux sont occupés, sinon parles hommes les plus capables, rarement du moins par des hommes tarés. Les Juges fédéraux, par exemple, sont et ont toujours été des hommes
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d'un grand mérite au point de vue professionnel et d'une réputation irréprochable. On peut en dire autant, mais d'une façon moins générale, des hauts fonctionnaires fédéraux du iNord et de l'Ouest. Le fait qu'on ne saurait accorder les mêmes éloges à l'exercice du patronage fédéral dans les Etats du Sud depuis la guerre, est une nouvelle preuve de la thèse que je soutiens. Gomme l'opinion publique du Sud (c'est-à-dire des blancs qui font l'opinion dans cette région) a été constamment hostile au parti républicain qui a été à la tête du Pouvoir exécutif pendant vingt ans, de 1865 à 1888, les meneurs du parti républicain sont restés indifférents, parce qu'ils n'avaient là rien à gagner ou à perdre. C'est pourquoi ils ont fait les nominations sans en tenir aucun compte pendant cette période. L'opinion du Nord sait relativement très -peu de chose de la politique du Sud et des fonctionnaires qui s'y trouvent, de sorte que ceux-ci ont toujours espéré échapper à la censure de leurs amis du Nord. C'est pourquoi ils ont usé de leur patronage dans le Sud pour tripoter avec un cynisme éhonté, ils se sont servis des postes fédéraux de ces régions comme d'un moyen non seulement pour récompenser des services rendus au parti, mais encore pour fournir aux Républicains de couleur du Sud des chefs et des organisateurs locaux blancs. Celte différence de conduite dans le Sud et dans le Nord montre que ce ne n'est pas l'amour du bien public mais la peur de l'opinion publique qui a poussé les politiciens à nommer dans le Nord des hommes en somme respectables, tandis que ceux qu'ils nommaient dans le Sud étaient tout le contraire. On a remarqué le même phénomène dans la Grande-Bretagne. Les tripotages sont d'autant plus fréquents et d'autant plus scandaleux qu'ils .ont plus de chances dépasser inaperçus (1).
(1) On a souvent remarqué que l'Exécutif anglais donne plus souvent à des amis politiciues qui en [sont peu dignes les postes d<' même ordre en Ecosse qu'en Angleterre, et en Irlande qu'en
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Dans les questions de politique étrangère, l'opinion est une réserve précieuse. Quand les chefs de parti font des démonstrations qui n'ont pour but que de gagner les suffrages d'une section particulière, les Américains indigènes se contentent de sourire. Mais ils surveillent avec un soin jaloux le langage et les actes du Département d'Etat (Ministère des Affaires Etrangères), et, quoiqu'ils soient résolus à soutenir le Président lorsqu'il défend les droits des citoyens américains, ils seraient prêts à s'opposer à toute réclamation ou à tout acte qui dépasserait leurs droits légitimes et qui pourrait les brouiller avec un pays étranger. Les orateurs publics et les journalistes prennent souvent une allure d'aigle aux ailes étendues et manquent de temps à autre de courtoisie et de goût quand ils parlent des pays étrangers ; et toutes les classes sont résolues à tenir à distance l'intervention européenne. Mais on trouve, je crois, parmi les citoyens indigènes ordinaires, moins de chauvinisme, moins de cynisme que dans aucun des grands pays d'Europe, pour déclarer que l'intérêt national prime celui des autres pays. On admet plus généralement qu'ailleurs que la justice et l'équité ne lient pas moins les nations queles individus. Lorsqu'une question d'humanité est soulevée, le cœur du peuple est saisi. La manière dont les Indiens ont été traités fait peu d'honneur aux colons de l'Ouest qui se sont trouvés en contact avec eux, et presque aussi peu au gouvernement fédéral, dont les efforts ont souvent été déjoués par ses propres agents, ou rendus inutiles par son manque de promptitude et de pré- Ecosse, parce qu'il est plus difficile d'amener le Parlement, qui joue en partie en Angleterre le rôle que l'opinion publique joue en Amérique, à s'intéresser à une nomination faite dans un de ces deux petits pays. En Angleterre, le ministre qui fait une mauvaise nomination a à redouter une motion hostile (cependant le Parlement est excessivement indulgent pour les tripotages) qui pourrait le renverser ; aux Etats-Unis, le Président ne craint pas le Congrès. Il n'est responsable que devant 1 opinion publique.
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voyance. Mais la masse du peuple a toujours désiré que les aborigènes fussent traités généreusement, et les appels qui se sont l'ait entendre en leur laveur, comme par exemple les appels persistants et éloquents de Mrs Helen Jackson, ont toujours rencontré la sympathie et l'approbation du
pays.
Dans les chapitres qui précèdent, j'ai parlé surtout des Etats du Nord, et surtout du présent, car l'Amérique est un pays qui change très vite. Mais la conduite des habitants du Sud, depuis leur défaite en 1805, montre bien que les traits nationaux cachés tendent à s'affirmer de nouveau lorsque les conditions perturbatrices ont disparu. Avant la guerre, l'opinion publique des Etats esclavagistes, et surtout des Etats occupés par des planteurs, était dans la pratique l'opinion d'une classe — d'une aristocratie de propriétaires fonciers peu nombreux et très riches. La lutte pour la défense de leur institution avait rendu cette opinion féroce et intolérante. A la haine contre les Abolitionnistes, qu'elle croyait poussés par le désir de dépouiller et d'humilier le Sud, elle joignait un mépris déplacé pour ce qu'elle considérait comme l'esprit du peuple du Nord en général, qu'elle croyait prêt à tout pour gagner de Targentet pour avoir la paix. Tant que les Etats vaincus eurent un gouvernement militaire, et que les anciens « rebelles » furent exclus du gouvernement de leurs Etats par la privation des droits civiques, cette amertume persista. Quand le rétablissement de l'autonomie, suivant de près la mise en liberté des prisonniers confédérés et l'amnistie, eût montré la magnanimité et la clémence du Nord, son désir d'oublier et de pardonner, sa croyance que les deux camf»s étaient prêts à se serrer la main et à faire de leur mieux pour leur patrie commune, les cœurs des habitants du Sud furent conquis. L'opinion changea. Franchement, on pourrait presque dire gaîment, elle reconnut l'inévitable. Elle mit un terme aux outrages contre les nègres que la loi n'avait pas pu réprimer. Elle commenta à reprendre contact avec l'opinion III 32
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du Nord et de l'Ouest, dont elle ne diffère presque plus aujourd'hui. Aucun chef, aucun groupe du Sud n'a l'honneur d'avoir produit ce changement, qui est dû uniquement au sentiment du peuple. Les politiciens du Nord méritent encore moins l'éloge d'avoir été des pacificateurs, car plusieurs d'entre eux ont essayé, dans un but politique, d'aviver ou de rallumer dans le Nord les flammes de la suspicion. C'est l'opinion du Nord en général, plus libérale que ses guides, qui a dicté non pas simplement le pardon, mais le rétablissement des droits civiques égaux. Et ce n'est pas le seul cas dans lequel le peuple a eu des sentiments plus éldvés et plus sincères que ceux des politiciens.
On a affirmé que la puissance souveraine de la voix populaire peut empêcher l'apparition des grands hommes d'Etat en rapetissant les individualités ambitieuses, en apprenant aux hommes à découvrir les tendances de leur époque et à y obéir, plutôt que de s'élever au-dessus d'elles et de les diriger. Si cela se produit^ ce n'est pas parce que le peuple n'apprécie pas, ne suit pas et n'exalte pas les grands hommes que la fortune lui accorde. Il est prédisposé, par sa nature^ à la loyauté et même au culte des héros. « Notre peuple, me disait un publiciste américain, a soif de grands hommes, et ce qui le prouve bien, c'est l'ardeur avec laquelle il suit et glorifie, malgré leur néant intellectuel, peut-être même malgré leurs vices, des génies en similor, des hommes qui ont en eux quelque chose de brillant ou d'attrayant, quelque chose qui semble indiquer une forte individualité. » Henry Glay a été, pendant bien des années, le favori de son parti, comme Jefierson, avec moins de charme dans sa personne, l'avait été pendant la génération précédente. Daniel Webster conserva l'affection de la Nouvelle Angleterre longtemps après qu'il eût été prouvé que sa belle intelligence était unie à un caractère qui était loin d'être noble. On accorda une sorte de dictature à Abraham Lincoln, dont la mémoire est presque aussi chère au