CHAPITRE LVII
On dit que les institutions forment les hommes, mais il est également vrai que les hommes donnent aux institutions leur couleur et leurs tendances. Il ne sert de rien de connaître les règles légales, les méthodes et les pratiques du gouvernement, si l'on ne sait, en même temps, quelque chose des êtres humains qui surveillent et qui dirigent ce mécanisme, et qui peuvent en faire, selon leurs intentions, une source puissante de bien ou de mal pour le peuple. Ces hommes sont les politiciens.
Quel sens faut-il donner à ce terme? En Angleterre, il désigne ordinairement ceux qui sont activement occupés à faire des lois, à administrer, ou à discuter l'administration et la législation. Il comprend, par conséquent, les ministres de la couronne, les membres du parlement (bien que quelques membres de la Chambre des communnes, et la majorité de ceux de la Chambre des lords s'inquiètent fort peu de la politique), quelques grands journalistes et un petit nombre de personnages divers, écrivains, conférenciers, organisateurs, agitateurs, qui essaient d'influencer le public. Quelquefois, ce mot prend un sens plus étendu ; il indique alors tous ceux qui travaillent pour leur parti politique dans les collèges électoraux, comme, par exemple, les présidents et les secrétaires des associations politiques locales et les membres les plus actifs des comités de ces associations (1).
(1) En Amérique (au Canada comme aux Etats-Unis),le peuple
Les premiers, qu'on peut appeler les membres du cercle intérieur, soûl des politiciens de profession, en ce sens, et en ce sens seulement, que la politique est la principale, quoique rarement l'unique affaire de leur vie. Mais actuellement, il y en a très peu qui en retirent de l'argent. Une poignée espère obtenir des postes ; un nombre un peu plus considérable se figure qu'un siège au parlement lui permettra de faire réussir ses entreprises financières ou du moins de se faire mieux connaître dans le monde commercial. Mais la plupart ne se proposent pas de gagner leur vie par ce moyen. Ceux de l'autre catégorie, qu'on peut appeler le cercle extérieur, ne sont des professionnels en aucun sens, car ils s'occupent d'abord de leur métier ou de leur profession. Il n'y a guère parmi eux que par-ci par-là un secrétaire organisateur, un conférencier payé ou un agent chargé des listes électorales, qui relire un profit de son travail; les autres n'en retirent rien (l).En France, en Italie, en Allemagne, il en est à peu près de même, c'està-dire que là aussi ceux qui consacrent tout leur temps à la politique sont très peu nombreux, et ceux qui en vivent sont encore moins nombreux (2). De tous les pays de l'Europe, la Grèce paraît être celui où les gens qui passent leur vie à faire de la politique sont le plus nombreux rela-
ne dit pas « les politiciens », mais « la classe des politiciens », parce que ce mot désigne une classe qui a certains traits caractéristiques spéciaux.
(1) Naturellement, on accorde, de temps à autre, une place à ceux qui se sont donné beaucoup de peine pour leur parti. Les avocats qui ont dépensé tout leur avoir pour disputer un siège ont plus de chance d'être nommés juges que les autres, et il y en a cinq ou six à h Chambre des communes qui jouent le rôle de conseillers avec l'espoir d'obtenir un poste de jurisconsulte. Mais ces cas sont si peu nombreux, qu'il est inutile d'en tenir compte.
(2) On dit, que pendant ces dernières années le nombre de ceux qui vivent de la politique, en obtenant des places ou en manipulant de l'argent, a augmenté en France. Mais, même maintenant, ce nombre ne peut pas être bien considérable.
tivement à la population ; et en Grèce, on fait de la politique pour avoir une place.
Pour comprendre pourquoi les choses sont diftérentes aux Etats-Unis, pourquoi le cercle intérieur est beaucoup plus grand d'une manière absolue et relativement au cercle extérieur, retournons un peu en arrière et voyons dans quelles conditions se développe une classe politique. Cette question a tant de rapports avec les traits caractéristiques des politiciens américains que je ne crains pas de la traiter trop longuement.
Chez les peuples autonomes très simples — car on peut laisser.de côté les monarchies absolues et les monarchies féodales — les affaires publiques sont les affaires de tout le monde et ne sont l'affaire de personne en particulier. Grâce à leurs qualités personnelles, quelques hommes très peu nombreux obtiennent une plus grande part d'autorité et sont choisis plusieurs fois pour être archontes, consuls, bourgmestres ou landammans ; mais ces hommes-là euxmêmes donnent rarement tout leur temps à l'Etat, et ne retirent que très peu ou point de profit de leurs fonctions. C'était la condition des Républiques grecques, de Rome à l'origine (1), des cités de l'Allemagne et de Tltahe au Moyen Age, des cantons suisses jusqu'à ces derniers temps.
Quand, dans un grand pays, les affaires publiques deviennent plus absorbantes pour ceux qui s'en occupent, que la sphère gouvernementale s'élargit, que l'administration est plus complexe et plus intimement mêlée aux intérêts industriels du peuple et du monde en général, qu'il faut connaître et examiner plus de choses, les affaires de
(1) La principale occupation de Gincinnatus, c'était la culture de ses champs, et la dictature n'était qu'un intermède. — Quand je rendis visite, il y a de cela trente ans, au Président de la République d'Andorre, un des plus anciens Etats de l'Europe, je le trouvai en manches de chemise maniant un fléau sur le plancher de sa grange.
la nation tombent entre les mains des hommes dont le rang, la richesse, les talents font une sorte de classe dirigeante, dans laquelle le pouvoir est en grande partie héréditaire. La haute administration civile de l'Etat est entre leurs mains ; ils remplissent le grand Conseil ou Chambre législative et en dirigent les débats. Ils ont leur résidence dans la capitale, et quoiqu'ils reçoivent un traitement lorsqu'ils occupent une fonction, et qu'ils aient l'occasion de s'enrichir, la majorité possède une fortune indépendante et ne s'adonne à la politique que pour acquérir la renommée ou le pouvoir, ou pour se donner des émotions. Ceux qui n'ont pas une fortune indépendante peuvent continuer leurs affaires ou exercer leur profession dans la capitale, ou bien ils peuvent se rendre fréquemment à l'endroit où se trouve leur maison de commerce ou leur indus-' trie. Telle était la condition de Rome vers la fin de la République (1), de l'Angleterre et de la France jusqu'à ces derniers temps — c'est le cas de l'Angleterre encore aujourd'hui — de la Prusse et de la Suède (2).
Voyons dans quelles conditions se trouvent les Etats-Unis.
La classe des gens oisifs qui n'ont point d'occupation et qui sont assez riches pour être libres et pour donner tout leur temps aux affaires publiques, est relativement peu nombreuse. On les trouve surtout dans quelques grandes cités, et il en vient aussi de l'étranger.
Il n'y a point de classe qui ait un droit héréditaire aux
(1) Vers la fin de la République, Rome était pratiquement devenue un pays, c'est-à dire que l'étendue de son autorité et la masse de ses affaires publiques étaient bien plus grandes que dans aucune cité grecque, même qu'à Athènes à l'époque de Périclès. Les chances de faire des gains illicites étaient très grandes, mais elles étaient limitées à un petit nombre de persolines.
(2) l.a Norvège, qui est la monarchie la plus démocratique de l'Europe, est celle où la classe des gens qui s'occupent continuellement de politique est la moins nombreuse.
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fonctions publiques, point de grandes familles dont les noms soient connus du peuple, qui soient unies ensemble par la sympathie de classe et par des liens de parenté, et qui s'aident Tune l'autre en laissant les fonctions publiques entre les mains de leurs propres membres.
Le pays est très vaste et la capitale politique est une cité qui n'a ni commerce, ni industrie, ni carrières libérales. Les chefs-lieux des Etats sont souvent des villes reativement petites (1). C'est pourquoi on ne peut pas faire un travail lucratif pendant qu'on s'adonne à la politique du « cercle intérieur ».
Les membres du Congrès et des législatures d'Etat sont invariablement élus dans les localités où ils résident. C'est pourquoi un homme qui appartient à la classe oisive d'une grande cité ne peut être élu membre de la Chambre des représentants ou de la législature de son Etat que pour représenter un district de sa propre cité.
La courte durée des fonctions et le grand nombre des fonctions électives rendent les élections très fréquentes. Toutes ces élections, à de très rares exceptions près, sont des élections de parti, et le résultat d'une élection secondaire à un poste local insignifiant, comme celui de.trésorier de comté, exerce une influence sur des postes plus importants comme celui de membre du Congrès. C'est pourquoi il faut veiller constamment, et faire des efforts incessants sur place. H faut surveiller sans cesse la liste des électeurs, inscrire les citoyens nouvellement admis ou établis dans la localité, consulter fréquemment les membres actifs des comités locaux, et les tenir en bonne humeur, préparer des réunions, s'entendre sur les tickets (ou listes des candidats) pour toutes les fonctions locales.
(1) Le siège du Maryland est Annapolis, non Baltimore ; de rOhio, Celumbus, non Cincinnati ; de i'IUinois, Springfield, non Chicago ; de la Californie, Sacramento, non San Francisco ; de l'Etat de Washington, Olympia, non Seatle ou Tocoma ; de la Louisiane, Bâton-Rouge, non la Nouvelle-Orléans.
Une élection n'est pas plus tôt terminée qu'une autre approche et doit être préparée, comme le sporlsman anglais compte son année d'après les « événements », et songe à Newmarket après Ascot, à Goodwood après Newmarket.
A quoi se résument ces conditions? A ceci. Il y a beaucoup de travail pénible et ennuyeux à faire pour les élections et pour la politique locale. Peu d'hommes ont le loiï^ir de le faire, et, parmi ceux qui ont des loisirs, peu tiennent à le faire. Personne ne peut le faire en plus de ses affaires ou de sa profession. Qu'on ait des loisirs ou non, il n'y a aucun plaisir à faire la partie locale et inférieure (c'est-à-dire tout ce qui a rapport aux élections secondaires), la partie qui ne procure ni renommée ni pouvoir.
Si l'on veut que ce travail se fasse, il faut évidemment trouver un stimulant autre que la renommée ou le pouvoir. Pourquoi pas le sentiment du devoir public, me dirat-on? Je parlerai tout à l'heure du devoir public ; en attendant, je ferai remarquer que si l'on considère le devoir public comme la principale raison d'agir en politique, c'est que l'on suppose avoir affaire à une République d'anges. Il faut aux hommes que nous connaissons un autre stimulant. Même dans l'église chrétienne, les pasteurs ne font pas une œuvre spirituelle pour des motifs uniquement spirituels ; et tous les poètes n'écrivent pas uniquement pour exprimer la passion qui tourmente leur âme. En Amérique, on découvre un stimulant palpable pour entreprendre le travail ennuyeux et pénible de la politique électorale. C'est le stimulant des fonctions publiques. Pour qu'elles soient attrayantes, il faut qu'elles soient payées. Presque toutes les places sont payées : les membres du Congrès (1) et tous les autres fonctionnaires fédéraux, les
(1) Cependant il ne semble pas que le traitement des m*»mbres du Congrès ait fait baisser la valeur des membres. Ce sont les fonctions publiques plutôt que les mandats législatifs qui font vivre la classe des politiciens de profession.
fonctionnaires des Etats (y compris les membres des législatures), les fonctionnaires des cités et des comtés sont presque tous payés. Voilà le stimulant, voilà la rémunération du travail politique que l'on fait pour organiser les partis et pour solliciter les suffrages. Or, maintenant, outre les fonctions administratives et législatives payées, qui sont électives dans une démocratie, les juges sont élus dans presque tous les Etats et ne conservent leurs fonctions que pendant un petit nombre d'années ; de plus, tous les fonctionnaires administratifs de l'Union fédérale de l'Etat ou des municipalités, qui ne sont point nommés pour une période fixe, sont sujets à révocation et ont été en réalité destitués toutes les fois que le pouvoir passait d'un parti à l'autre (1), de sorte que ceux qui appartiennent au parti en minorité ont une chance directe d'obtenir des fonctions lorsque leur parti arrive au pouvoir. On voit que le stimulant que nous cherchions et qui pousse les individus à entreprendre le travail politique, est suffisant et même plus que suffisant. On ne peut que trouver des hommes pour faire ce travail, puisqu'on offre une récompense. La politique est devenue une profession lucrative, comme le barreau, la charge d'agent de change, le commerce des tissus ou la formation d'une compagnie. Les gens font de la politique pour en vivre, d'abord à cause des traitements attachés aux places qu'ils espèrent obtenir, et secondement à cause des occasions qu'elle offre de faire des bénéfices accessoires et quelquefois illégitimes. Toutes les personnes qui occupent une haute situation administrative dans le gouvernement fédéral, dans un Etat, dans une cité, et surtout tous les membres du Congrès ont souvent l'occasion de rendre des services à des gens riches ou à des compagnies qui sont
(1) Il en a été ainsi jusqu'à ces dernières années. Cet usage a été modifié récemment par suite des progrès qu'a faits le mouvement en faveur de la réforme des services civils. Il y a actuellement 27.000 employés des postes nommés conformément aux règlements des services civils.
prêles à les payer secrètement en argent ou en valeurs équivalentes. Les fonctionnaires et les législateurs honnêtes — c'est la majorité, excepté dans les grandes cités — résistent à la tentation. Les moins honnêtes succombent; et l'espoir de ces profits illicites rend la carrière politique particulièrement attrayante pour les hommes sans scrupules.
Par conséquent, on voit qu'en Amérique toutes les conditions requises existent pour produire une classe d'hommes qui s'occupe spécialement du travail politique et qui en vit. Une grande partie de ce travail ne peut pas être faite en même temps qu'un autre travail régulier, commercial ou professionnel. Même si ceux qui joignent à la fortune et au loisir une haute culture intellectuelle étaient nombreux en Amérique, ils ne voudraient point faire ce travail ; ils aimeraient mieux être philanthropes ou cultiver les arts et les lettres. Si un homme actif veut s'en occuper avec constance, ce travail donne un revenu. C'est pourquoi beaucoup d'individus sont attirés par celte besogne et en font l'occupation de leur vie; et le fait qu'il y a des professionnels ten«l à en éloigner les amateurs.
Je dois cependant ajouter à cet exposé des faits deux restrictions, et il vaut mieux que je les ajoute tout de suite. La première, c'est que le simple plaisir que donne la politique n'est pas à négliger. Il y a, en Amérique aussi bien qu'en Angleterre, des hommes qui se chargent de la partie secondaire du travail politique local, c'est-à-dire d'organiser le parti et de solliciter des votes, uniquement pour se donner un peu de mouvement, pour jouir un peu du sentiment de leur haute importance, ou du plaisir que l'on éprouve à faire quelque chose en commun avec d'autres personnes, plaisir qui porte certains individus à devenir secrétaires d'un club de cricket ou trésoriers d'une souscription dont le but leur est parfaitement indifférent. La -econde restriction, c'est que les motifs pécuniaires exercent une moindre influence dans les districts ruraux que
dans les cités, parce que le revenu que rapportent les fonctions publiques de ces districts est trop petit pour exciter quelqu'un à travailler longtemps dans l'espoir de l'avoir un jour. 11 est donc bien entendu que ce que je dis dans ce chapitre s'applique en premier lieu aux cités, et naturellement aussi aux personnes qui aspirent aux hautes fonctions du gouvernement fédéral ou des Etats ; et j'ajouterai que si les professionnels font beaucoup de travail, les amateurs en font aussi une part importante.
Après avoir vu quelles sont les causes qui produisent les politiciens de profession, on peut retourner en arrière pour chercher à savoir combien d'individus il y a dans cette classe, que nous avons appelée le cercle intérieur, relativement à la classe correspondante dans les pays libres d'Europe.
En Amérique, le cercle intérieur, c'est-à-dire les personnes qui font du travail politique la principale affaire de leur vie, à un moment donné, comprend :
Premièrement. — Tous les membres des deux Chambres du Congrès.
Secondement. — Tous les fonctionnaires fédéraux, excepté les juges, qui sont inamovibles, et les « fonctionnaires classés des services civils ».
Troisièmement. — Une grande partie des membres des législatures d'Etat. Quelle est l'importance de cette partie, il est impossible de le dire, car elle varie d'un Etat à l'autre. Je croirai ne pas me tromper en affirmant que dans l'Etat de New- York, de New-Jersey, dans la Pennsylvanie, la Californie, le Maryland et la Louisiane, la moitié des membres sont des professionnels ; dans l'Ohio, la Virginie, riUinois, le Texas, moins de la moitié ; dans le Connecticut, la Géorgie, le Kentucky, l'Iowa, l'Orégon, pas plus d'un quart ; dans le Massachusetts, le Vermont et quelques autres Etats, moins encore peut-être. Mais la différence entre le politicien de profession et l'amateur est
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trop indéfinie pour qu'il soit possible de se faire une idée exacte du nombre de chaque catégorie.
Quatrièmement. — Presque tous les fonctionnaires des Etats, excepté tous les juges d'un très petit nombre d'Etats, et plusieurs juges des autres.
Cinquièmement. — I*resque tous les fonctionnaires payés des grandes cités, plusieurs fonctionnaires payés des petites cités et des comtés. Il y a cependant de grandes diflërences, à ce point de vue, entre les divers Etats. Les Etats de la Nouvelle-.\ngleterre, les nouveaux Elals du Nord-Ouest, et quelques Etats du Sud choisissent comme fonctionnaires de comté beaucoup d'hommes qui ne s'occupent pas régulièrement de politique, bien qu'ils soient membres du parti dominant.
Sixièmement. — Un grand nombre de gens qui n'occupent aucune fonction, mais qui veulent en avoir une. Cette catégorie comprend naturellement les « ouvriers » du parti qui n'a pas la majorité dans l'Etat ou dans les cités et qui n'obtient pas, par l'intermédiaire du Président, les postes fédéraux. Elle comprend aussi beaucoup d'individus appartenant au paiti dominant, mais qui attendent les places qu'ils sont en train de gagner en servant leur parti (1).
On peut donner à juste litre aux personnages dont je viens de parler le nom de politiciens de profession ou de politiciens du cercle intérieur, mais il est difficile de se faire une idée exacte de leur nombre. On sait seulement qu'il faut compter par centaines de mille, parce que cette catégorie comprend presque tous les fonctionnaires des Etats, des cités et des villes, la plupart des fonctionnaires fédéraux et la plupart de ceux qui attendent un poste (2).
(1) Mais, comme je l'ai déjà fait observer, il y a, dans les districts ruraux et dans les petites villes, beaucoup «d'ouvriers» du parti qui ne cherchent pas à avoir des places.
(2) Ou peut considérer qu'eu Angleterre le cercle intérieur rompreud approxiVnalivement :
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Il faut se rappeler que le « t'^avail » de la politique désigne, en Amérique, ce qu'il faut faire pour obtenir d'être présenté comme candidat (je parlerai plus loin des présentations) et pour être élu. Or, ce travail est incomparablement plus pénible et plus complexe qu'en Angleterre, parce que : 1° les électeurs forment une proportion pins considérable de la population ; 2° le gouvernement est plus complexe (fédéral, d'Etat, local) et les postes électifs sont par conséquent bien plus nombreux ; 3° les élections sont
Les membres de la Cliambre des Lords, environ , . 80 Les membres de la Cbambre des communes . . . 670 Les rédacteurs des principaux journaux et des hommes de lettres qui écrivent dans ces journaux,
environ 300
Les candidats à la Chambre des communes. . . • 450 Les personnes qui consacrent la plus grande partie de leur temps à la poliiique dans leurs circonscriptions, par exemple, les secrétaires des associations politiques, les agents chargés d'inscrire les électeurs, etc., environ 2000
Il y a relativement peu de journaux qui soient avant tout des journaux politiques, et dans plusieurs circonscriptions (par exemple dans les comtés irlandais ou écossais) il y a très peu de gens qui s'occupent de politique. C'est pourquoi je ne crois pas que ce nombre soit au-dessous de la vérité.
Aux Etals-Unis, il y a actuellement environ 130.000 postes fédéraux Si l'on suppose que pour chaque poste il y a un candidat qui attend (ce n'est pas trop), que les postes que les Etats et les localités accordent en récompense des services politiques sont égaux en nombre aux postes fédéraux (ils sont en réalité bien plus nombreux) et que pour chaque parti il y a un candidat dans l'attente, nous aurons un total de plus de 120.000 X 4 = 480.000. Si l'on déduit de ce total ceux qui occupent ou. demandent des postes fédéraux « qui ont été rendus indépendants de la politique », ceux qui travaillent pour avoir un poste mais ne font pas de ce travail leur principale occupation, et ceux qui travaillent sans penser à demander un poste, nous aurons encore un total élevé, sans doutcj plus de 200,000 personnes, qui s'occupent surtout de politique et en vivent.
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plus fréquentes ; 4° la manière dont on présente les candidats est bien plus parfaite et plus compliquée ; 5" les méthodes que l'on emploie pour lutter contre les adversaires aux élections exigent plus de savoir technique et plus (rhabileté ; G° les citoyens ordinaires s'occupent moins des élections qu'en Anj^leterre, parce qu'ils sont plus affairés ; c'est pourquoi il y a des politiciens de profession qui s'en occupent.
J'ai fait observer que beaucoup de gens, qui ont un commerce, un métier ou une profession, s'intéressent aussi à la politique et travaillent poiu' leur parti sans avoir en vue une place ou un bénéfice pécuniaire. Ils correspondent à ce que nous avons appelé les politiciens du cercle extérieur en Kurope. Il est difficile de tracer une ligne de démarcation entre ces deux classes, car elles se perdent l'une dans l'autre. Il y a beaucoup de fermiers, d'avocats, de cabaretiers, par exemple, qui tout en s occupant de leur profession réj^ulière, aident un peu les politiciens, et espèrent être récompensé? un jour ou l'autre de leur peine. Quand cet espoir devient le principal motif qui les fait agir, on peut bien leur donner le nom de professioimels, au moins à ce moment-là, car bien qu'ils aient un autre moyen d'existence, ils sont portés à prendre les habitudes et à éprouver les sentiments de la classe des professionnels.
La proportion entre les membres du cercle extérieur et ceux du cercle intérieur est aux Fltats-Unis une sorte d'ozonomètre qui permet de se rendre compte de la puieté et de la salubrité de l'atmosphère politique. Si l'on ne regarde que le Nord, — car il est difficile d'avoir des renseii;nemcnts dignes de confiance sur le Sud, — et si l'on exclut les membres du Congrès, la proportion de ceux q»ii font <le la politique sans but pécuniaire est plus élevée dans la Nouvelle-An^deterre, dans les districts ruraux de l'Kfat de New-York, dans le Nord de lOhio et d;ins les Klals du -Nord-Ouest, tandis que les politiciens de profession ahon-
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dent surtout, dans les grandes cités — telles que New-York, Philadelphie, Brooklyn, Boston, Baltimore, Buiïalo, Cincinnati, Louisville, Chicago, Saint-Louis, la Nouvelle- Orléans, San Francisco. C'est parce que ces cités possèdent un plus grand nombre d'éle'^teurs ignorants, et aussi parce que leurs gouvernements municipaux ont d'immenses recettes à dépenser, et offrent une très grande facilité pour faire des profits illicites.
Je reviendrai tout à l'heure aux membres du cercle extérieur. En attendant examinons d'un peu plus près les professionnels, et commençons parles plus humbles, par ceux dont le regard est fixé sur un poste municipal ou local, et qui espèrent rarement pouvoir siéger un jour au Congrès.
Comme il y a de mauvaises herbes qui ne poussent qu'autour des habitations des hommes, de même cette espèce d'individus ne vient bien que dans les cités, et même dans les parties les plus peuplées des cités. Ils sont connus des Américains sous le nom de « politiciens de quartier » {ward politicians), parce que les quartiers des cités sont la principale sphère de leur activité, et les réunions de quartier les premières scènes de leurs exploits. L'homme d'Etat de ce genre commence par tenir un cabaret ou un bar, et cette occupation lui permet de se faire beaucoup de connaissances, surtout dans la classe des « fainéants » qui ont le droit de voter, mais qui n'ont aucune raison de voter pour l'un plutôt que pour l'autre et qui ne s'intéressent nullement aux événements politiques parce qu'ils n'ont que des connaissances politiques très limitées. Il se peut qu'il ait d'abord été homme de loi de bas étage, qu'il ait tenu un garni ou qu'il se soit lancé dans la politique après avoir échoué dans le commerce. L'instruction de cette classe d'hommes est celle qu'on reçoit à l'école primaire; et elle est même moins que cela s'ils sont venus d'Europe après l'enfance. Naturellement ils ne comprennent rien aux questions politiques et ils se moquent des principes
politiques. Faire de la politique signifie uniquement pour eux se disputer les places et les affaires où l'on peut tripoter. Ce sont ordinairement des hommes vulgaires, quelquefois des hommes brutaux ; quelquefois aussi, mais moins souvent, ce sont des criminels ou des complices de criminels. Ce sont eux qui vont de côté et d'autre dans les quartiers populeux, qui se groupent ensemble pour arriver jusqu'à l'électeur ignorant et le faire voter comme ils veulent, qui remplissent les réunions de leurs créatures.
Il faut réserver pour un autre chapitre leurs triomphes et leurs méthodes. Ceux d'entre eux qui sont Irlandais, — et il y en a une assez forte proportion dans les grandes cités, — rachètent rarement par le patriotisme irlandais la nature mercenaire de leur politique. Ils sont trop pratiques pour cela; ils ne s'occupent des injustices dont souffre l'Irlande qu'autant que cela leur est utile pour faire voter les Irlandais en leur faveur. Leurs plus grandes vertus sont la finesse, une espèce de camaraderie grossière entre eux, et la loyauté à l'égard de leurs chefs, de qui ils attendent de l'avancement dans leurs fonctions. Cette plante prospère dans le sol de tous les partis, mais elle est surtout vigoureuse dans le parti qui a la majorité dans telle ou telle cité à un moment donné.
Les critiques anglais, ajoutant foi à ce que disent les pessimistes américains, ont considéré ces individus comme des spécimens de toute la classe des politiciens. Cette description est de nature à induire en erreur. Les individus en question sont assez mauvais à cause de leur force actuelle et aussi comme symptôme de ce qu'on aura plus tard. Mais on ne les rencontre que dans quelques grandes cités, dans les onze ou douze que j'ai déjà indiquées. Ce sont leurs exploits dans ces cités, et surtout à New- York, où la masse des immigrants ignorants est le plus considérable, qui les ont rendus fameux.
Dans les petites cités, et en général à la campagne, les
politiciens secondaires sont des Américains indigènes, moins ignorants et plus honnêtes que les vautours des rues dont je viens de parler. Les cabaretiers sont représentés parmi eux, mais la masse se compose de petits avocats, de fonctionnaires d'Etat, de comté ou du gouvernement fédéral, de gens qui sont devenus quémandeurs de places faute d'une meilleure occupation, enfin d'un bon nombre de boutiquiers, de fermiers et de journalistes. Presque tous ont une occupation régulière, et ne sont pas tout à fait des professionnels. L'occupation des bommes de loi est celle qui s'accorde le mieux avec la politique. Ils sont très peu au-dessous de la classe à laquelle ils appartiennent, c'està-dire à ce qu'on appelle en Angleterre la partie inférieure de la classe moyenne, ou en France la petite bouigeoisie, et souvent ils supposent eux-mêmes qu'ils détendent les principes républicains ou démocrates, môme lorsqu'ils songent avant tout à la chasse aux places. On peut moins les accuser d'avoir des défauts moraux réels, que de se faire une idée basse et égoïste de la politique et d'user de manœuvres électorales peu scrupuleuses qui vont quelquefois jusqu'à la fraude.
Ces deux classes font le travail local et le travail malpropre de la politique. Ce sont les simples soldats. An-dessus d'eux se trouvent les officiers de l'armée politique, ceux qui mènent le parti, y compris les membres du Congrès et les principaux membres des législatures, et les rédacteurs en chefs des journaux influents. Quelques-uns de ces derniers sont sortis des rangs inférieurs. D'autres sont des hommes très intelligents et très instruits, des gradués des universités, des avocats qui ont eu une bonne clientèle, plus rarement des négociants ou des industriels qui ont abandonné les affaires pour la politique. 11 y a, parmi eux, toutes sortes d'hommes, les uns honnêtes, les autres malhonnêtes, comme dans la Vision de saint Pierre, mais on peut en dire autant des politiciens de tous les pays. Ce qui les caractérise, par comparaison avec la classe correspon-
danteen Europe, c'est qu'ils consacrent plus souvent tout leur temps à la politique, que la plupart d'entre eux retirent de la politique un moyen d'existence et les autres espèrent en faire autant, qu'ils sortent plus souvent des classes pauvres et peu cultivées de la société que des hautes classes, et qu'ils ont dans leurs rangs très peu d'hommes ayant étudié les sciences économiques, sociales et constitutionnelles qui forment la hase de la politique et de la législation, bien que plusieurs soient très habiles dans l'art de parler aux foules, de travailler les électeurs et de diriger un parti.
Leur habileté pratique et leur souplesse sont bien audessus de la moyenne, et leurs connaissances légales sont assez étendues. Ils ont ordinairement une vie correcte, car rivrognerie et l'immoralité sexuelle sont condamnées plus sévèrement par l'opinion publique en Amérique qu'en Europe; on les accuse d'être méprisables, peu scrupuleux dans les questions pécunaires, de commettre ou d'excuser facilement des tripotages, de n'avoir pas le sentiment de la dignité que confèrent les fonctions publiques et de la responsabilité qu'elles impliquent. Je discuterai ailleurs la valeur de ces accusations ; il suffira de dire ici que même si pendant les trente dernières années on a eu des raisons d'accuser cette classe tout entière, il y a beaucoup de brillantes exceptions, beaucoup de politiciens éminents dont l'honneur est aussi immaculé et le patriotisme aussi pur que celui des hommes d'Etat les plus honorables de l'Europe. A ce point de vue, je me contente de répéter ce que disent les Américains qui ne font pas de poiilicpie. Il est possible que leur tendance caustique à exagérer les pousse à s'appesantir un peu trop sur le côté sombre de leur vie publique. A mon avis, la politique est moins malsaine que le voyageur ne serait porté à le croire après avoir lu les journaux ou écouté les conversations courantes, et la noirceur des pires individus de quelques grandes cités a noirci toute la classe des politiciens comme la fumée de
quelques usines assombrit le ciel au-dessus d'une ville tout entière. Cependant le sentiment que j'ai décrit est certainement le sentiment général. « Polilicien » est un terme de reproche, non seulement parmi les « philosophes superfins » des universités de la Nouvelle-Angleterre, mais encore parmi les meilleurs citoyens de toute l'Union. Je me souviens d'avoir posé la question suivante à une personne que je connaissais et qui parlait d'un gaspillage scandaleux des deniers publics :
« Comment est-on parvenu à perpétrer un coup pareil ? » — « Mais, que peut-on attendre des politiciens? » me répondit-elle d'un air surpris.
En supposant que ces fautes existent, à quelles causes faut-il les attribuer? En admettant que la politique doive devenir une profession lucrative, ne peut-on pas l'exercer avec autant d'honnêteté que les autres professions? Les hautes qualités intellectuelles, les fruits de l'expérience et de l'étude ne donnent-ils pas de l'influence en Amérique aussi bien qu'en Europe ? Le soupçon du déshonneur n'annihile-t-il pas l'influence d'un homme auprès d'un public qui est au moins aussi exigeant moralement que celui de n'importe quel pays d'Europe ? Je pourrai mieux répondre à ces questions quand j'aurai décrit les méthodes employées pour diriger les partis, apprécié les qualités auxquelles les méthodes donnent naissance, fait comprendre les effets de leur réaction sur le caractère des citoyens.
Il me reste à parler des politiciens non professionnels, c'est-à-dire du cercle extérieur, de ceux qui travaillent pour leur parti sans désirer une place. Ces hommes-là étaient nombreux et zélés peu de temps avant et pendant la guerre civile, alors que les grandes questions de la suppression de l'esclavage dans les territoires et du maintien de l'Union enflammaient l'enthousiasme des plus nobles esprits du Nord, des femmes aussi bien que des hommes. Aucun pays n'a jamais produit des types plus sublimes de
courage inflomplable et de dévouemont opiniâtre à un principe que AVilliam Lloyd Garri^on et ses compagnons de lutte dans la cause abolilionniste. Les fonctions publiques vinrent pour Abraham Lincoln, mais il aurait servi son parti aussi énergiquement s'il n'y avait pas eu de fonctions publiques pour le récompenser (1). Il y eut r.ussi, dans le Sud, des patriotes magnanimes. Le peuple donna généreusement son sang, et plusieurs des chefs sacrifièrent de beaux caractères et un grand talent sur un autel que tous, excepté eux, considéraient comme impie. Quand ces grandes questions furent définitivement réglées, et que la génération dentelles avaient rempli l'âge mûr commença à disparaître, les citoyens ordinaires eurent moins de motifs de s'occuper des affaires publiques. C'est pourquoi les politiciens de profession trouvèrent le cliamp libre; et comme ils étaient prêts à se charger du pénible travail de l'organisation, le citoyen ordinaire ne fut pas fâché d'être remplacé, et il crut faire suffisamment son devoir en allant voler pour son parti. Cependant, il va encore des districts où il se fait beaucoup de travail politique gratuit et désintéressé. Dans quelques parties de la Nouvelle-Angleterre, dans l'Etat de New-York et dans l'Ohio, par exemple, des citoyens de marque se remuent pour arracher aux politiciens de quartier le contrôle des élections locales. Kn somme, cependant, l'action du cercle extérieur consiste à voter, et le citoyen ordinaire, né en Amérique, vote plus régulièrement et plus intelligemment que dans n'importe quel pays d'Europe, sauf peut-être en Suisse. Sans doute, une bonne partie du travail que font le» politiciens du cercle extérieur . en Europe est faite en Amérique par des professionnels. Mais
(1) Lincoln ne fut jamais un politicien de profession, car il continua à exercer comme avocat jusqu'à ce qu'il devînt Président. Mais il était si utile à son parti, qu'il fut obligé pendant quelques années, avant 18G0, de passer une grande partie de son temps à s'occuper de politi(iue, et, sans doute certains l'auraient traité de professionnel.
cet intérêt très vif que prend à la politique le cercle extérieur anglais, est inconnu du public anglais en général, excepté à des moments exceptionnels; tandis que, en Amérique, la masse de la nation s'intéresse à la politique, c'està-dire la grande majorité des blancs nés en Amérique, et même les immigrants les plus instruits. En d'autres termes, le cercle extérieur américain comprend davantage loute la nation que le cercle extérieur anglais. Ainsi, 1 influence qui « contrebalance » celle des professionnels, c'est l'influence de l'opinion publique qui s'exprime constamment par l'intermédiaire de ses voix innombrables dans la presse, et plus distinctement, à des intervalles assez rapprochés, par le vote au scrutin. Je dis « contrebalance », parce que, en Europe, les chefs et encore plus les législateurs moyens partagent les idées du public et concourent à faire l'opinion publique^ tandis que, aux Etats-Unis, le politicien se tient plutôt en dehors, et regarde l'opinion publique comme un facteur avec lequel il a à compter, à peu près comme le marin regarde les vents et les courants qu'il peut rencontrer sur sa route. Son premier but, à moins qu'il ne soit exceptionnellement désintéressé, c'est une place et des revenus : et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'il est membre d'une profession spéciale.