ÉTABLISSEMENT HOLLANDAIS DE NEW-AMSTERDAM
Le goayernemeat hollandais n*était considéré que comme son allié. Elle pouvait acquérir de nouvelles possessions, mais sans engager en rien la métropole. Les habitants des colonies à fonder étaient assimilés aux Hollandais quant à leur condition civile et politique.
La Compagnie cherchait à étendre le plus possible sa domination. Elle s'empara ainsi de quelques points sur la rivière Connecticut jusque bien près d'Hartford, où elle établit un poste de défense appelé Maison de Bonne -Espérance {house of good hope)^ tandis qu'à Tembouchure du Schuylkill, près du lieu où fut créée plus tard Philadelphie, elle érigea un fort pour s'assurer, de ce côté, d'un commerce profitable; ce fort s'appela Beversreede. En 1638, la compagnie avait déjà une souveraineté très ample comprenant tout l'espace occupé aujourd'hui par les États de New- York, une partie du Connecticut, New- Jersey, Delawareet Pennsylvanie avec un poste sur le Bas- Delaware (1). Les Européens, qui en fournirent les premiers éléments de population, étaient des Wallons, qui se fixèrent dans Long-Island, et des Hollandais qui préférèrent l'île de Manhattan, plus tard New- York city.
Ces possessions avaient trop d'étendue pour être mises à l'abri des usurpations, eu égard aux ressources res^ treintes de la Compagnie. Déjà la Nouvelle-Angleterre comptait deux colonies : New-Plymouth et le Massachusetts, dont les aspirations vers le Connecticut étaient menaçantes. D'autre part, une nouvelle puissance européenne allait entrer en lice et ce n'était pas un mince adversaire. En 1638, en effet, la Suède, alors au faîte de sa grandeur, avait engagé les services de Peter Minuet, ancien directeur de la Compagnie des Indes-Occidentales. Elle lui confia le soin d'une expédition en Amérique. Cet agent, auquel ces parages étaient familiers, lit voile vers la Delaware avec un certain nombre de Suédois protestants. 11 fallait éviter une lutte armée avec les soldats hollandais qui
(1) Voir pour ces commencements Hildreth, vol. I, p. 139 et suiv.
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gardaient ce poste; il usa de ruse et, sous un faux prétexte, il entra dans la baie, acheta sur les bords de la rivière des terres que les Indiens lui vendirent aisément, et s'établit avec son monde sur la rive ouest oii il construisit un fort qu'il appela Ghristiana, à 10 milles environ au-dessous de Tembouchure du Schuylkill (1). Le gouvernement hollandais protesta, sans cependant faire aucune démonstration offensive.
Cependant les choses changèrent d'aspect en 1643, lorsque la reine Christine, appréciant les avantages de la colonie américaine et voulant la consolider, même l'étendre, y envoya un renfort de colons et de troupes sous le commandement du colonel Printz. Cet officier s'avança jusqu'à l'embouchure du Schuylkill, fortifia différents points, lia des rapports de commerce avec les Indiens, stimula la culture du tabac et repoussa toutes les tentatives faites par les Anglais pour prendre pied dans ces parages. Il fil plus : il s'empara d'un fort créé par les Hollandais à peu de distance de leurs lignes. Ce fait ne pouvait rester impuni. La Compagnie des Indes, qui jusque-là avait temporisé, ordonna une expédition contre ses établissements d'Amérique, de manière à l'expulser de ces contrées. 11 suffit, en effet, d'un coup de main pour y supprimer l'autorité de la Suède. La plupart des habitants, à la faveur des conditions libérales qui leur furent offertes, restèrent dans le pays et devinrent le premier noyau du comté dit du Bas-Delaware et, plus tard, l'État de ce nom. Ce fut aussi le début de la Pennsylvanie, à raison du fort construit à l'embouchure du Schuylkill (1655). La Hollande se trouvait ainsi maîtresse, sans partage, de tout le territoire mentionné en tête du présent chapitre, territoire qui, plus tard, lui fut ravi par l'Angleterre.
Ces faits exposés, examinons les rapports de la Compagnie des Indes-Occidentales avec les colons qui peuplèrent, dèsTabord, la Nouvelle-Hollande.
(1) HiLDRBTH, vol. 1, p. 413 à 432.
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LES MANOmS DANS L'ÉTABLISSEMENT HOLLANDAIS. 275
En 1629 la compagnie fit Un appel à rémigration européenne et publia une espèce de charte qu'elle fit ratifier par les États Généraux et qui donnait au territoire américain une physionomie en partie féodale. Tout individu qui émigrait à ses frais, pour s'établir dans la colonie, avait droit à autant de terres qu'il en pouvait cultiver. Quant à ceux qui, sans vouloir exploiter par eux-mêmes, entendaient employer le travail d 'autrui, on leur offrait de grandes concessions proportionnées au nombre des colons ou serviteurs qu'ils importeraient. Tout individu qui, dans un espace de quatre ans, introduisait ainsi cinquante colons, devenait seigneur d'un manoir ou patroon^ ayant droit à une quantité de terres de seize milles en longueur sur une profondeur équivalente, sous réserve du droit de possession des Indiens. Au patron appartenait l'institution des gouvernements locaux et l'exercice de l'autorité judiciaire sur le manoir, à charge d'appel au delà d'une somme déterminée, sans compter les privilèges de mouture, de chasse, de pêche, etc. La Compagnie s'attribuait le monopole du commerce et de l'industrie. La ville de New- Amsterdam, dans l'île de Manhattan, était afi'ectée exclusivement à la centralisation du commerce (1).
Les grands avantages assurés aux patrons expliquent les accaparements qui eurent lieu alors de vastes territoires, dont la concentration dans un petit nombre de mains pouvait arrêter l'essor de la colonisation. Dans toute l'étendue de ses possessions, le patron faisait cession au colon soit à long terme, soit à perpétuité, d'une portion de terre à charge d'une redevance annuelle appelée quxt retitj dont la durée concordait avec celle de la concession. Cette redevance, toujours minime, était généralement payée en nature, mais déclarée non rachetable. Dans le contrat à perpétuité, le patron se réservait quelquefois certains avantages personnels et un droit proportionnel de lods et ventes à chaque mutation de la terre. Cet
(1) Bancropt, vol. !•% p. 299.
état de choses était'conforme d'ailleurs à ce qui se passait en Hollande et dans d'autres lieux encore. Les Anglais euxmêmes, à peine furent-ils maîtres de la province, qu'ils y créèrent des manoirs seigneuriaux, comme ils le firent dans la Caroline, à l'instigation du fameux philosophe Locke.
Cette constitution particulière de la propriété dans quelques parties des possessions américaines de la Compagnie des Indes-Occidentales aurait pu sérieusement affecter l'avenir de ce pays; mais dès l'origine, et pendant longtemps ensuite, New- York fut principalement une colonie commerciale et maritime. L'agriculture était reléguée au second plan. Cependant les vices de ce système ne tardèrent point à se révéler et la Compagnie se décida à racheter la plupart des manoirs, pour en livrer les terres à la libre circulation, affranchies de toute féodalité. Très peu de manoirs restèrent debout (1). La mansuétude et la grande libéralité des patrons réussirent à maintenir assez bien la bonne harmonie entre eux et les tenanciers. Toutefois ces rapports, à cause de l'étendue de leurs privilèges et de la subalternité des tenanciers, surtout à cause de la perpétuité de la rente foncière, furent l'occasion de graves soulèvements qui datent de la moitié du iviii® siècle et qui se sont continués jusqu'à nos jours. Nous en parlerons plus tard.
Toutes les terres non érigées en manoirs, et ce fut le plus grand nombre, n'avaient d'autre maitre que la Compagnie qui les aliénait aux conditions usitées dans les autres colonies. Le droit qui régissait ces possessions était la législation romaine mitigée par la loi hollandaise.
(1) Voir sur ce sujet Dunlap's History of New-York, vol. I, p. 48 et 87 et A Treatise on Rents, etc., by Anston Bingham et John Colvin, Albany, 1857.