CHAPITRE XV
LE NEW-JERSET
SECTION PREMIÈRE
Concession par le duc d'York. — Berkeley et Garieret (1664). — Constitulion du gouvernement représentatif. — Freeholders. — Résistance aux demandes de payement des quit renis, — Vente par Berkeley de sa part de la colonie. — La partie Est seulement habitée (1).
Le New-Jersey formait, comme on Ta vu, une partie détachée du territoire de New- York tel qu'il existait à l'origine. Cette possession était terminée à l'est par la rivière Rudson, à l'ouest par la Delaware, et au nord par une ligne partant de l'Hudson au 41'' degré de latitude et franchissant l'autre rivière au 41*40 degré. La cession en fut faite en 1664 par le duc d'York à deux seigneurs anglais nommés Carteret et Rerkeley. L'acte de cession, très explicite quant à la mise en possession du territoire de la nouvelle colonie, gardait le silence sur le droit au gouvernement. Cependant, d'après les principes rigoureux du droit, l'abandon de cette prérogative ne pouvait émaner que du roi, quant au territoire cédé. Jusqu'à l'obtention de cette faveur à concerter avec le duc d'York, ce prince était fondé à prétendre n'avoir point aliéné son droit de gouverner la province détachée de la grande colonie. Carteret et Berkeley, d'un autre côté, n'avaient point entendu devenir les premiers sujets du duc. Cette situation mal dé-
(4) Gomme la colonie de New-Jersey, la Pennsylvanie et le Delaware se rattachent par leurs origines à la colonie de New- York, nous pré* senterons successivement le récit historique très écourté de ces trois colonies, sans solution de continuité, quoique la charte de concession de la Caroline ait précédé celle de ces colonies.
finie était de grande conséquence, attendu que le duc d'York restait propriétaire de la colonie de New- York, et que, passant dans une autre main, le New-Jersey pouvait créer une rivalité sérieuse au commerce et à la marine de la grande colonie. Tel fut le point de départ de conflits de beaucoup de gravité.
Carteret et Berkeley, pressés de peupler leur domaine, publièrent une espèce de charte qualifiée Concession, par laquelle ils offraient certains avantages territoriaux et politiques aux émigrants qui viendraient s'y établir. On assigna à chaque chef de famille une quantité de terres proportionnée au nombre de personnes qu'il amènerait avec lui, libres ou esclaves, moyennant une rente foncière perpétuelle d'un demi-penny par acre, c'est-à-dire pour un prix à peu près nominal. Les mêmes avantages étaient offerts aux serviteurs engagés à l'expiration de leur temps de service.
Quant à la forme du gouvernement, en voici les principaux traits :
L'administration de la province était confiée à un gouverneur ou à un conseil de douze membres au plus à nommer par les propriétaires.
Le pouvoir législatif était personnifié par le gouverneur, le Conseil, et un nombre déterminé de représentants (douze) à élire par les propriétaires fonciers {freeholders). Mais les résolutions de ce corps délibérant, même approuvées parle gouverneur, restaient soumises au veto des propriétaires. A l'Assemblée législative appartint le droit de nommer les ministres du culte et de leur assurer un traitement à la charge commune, d'instituer des cours de justice, même des manoirs avec leurs juridictions distinctes, de lever des taxes sur les terres elles marchandises, de créer une force militaire, de faire des lois de naturalisation, etc. Le gouverneur et le Conseil , de leur côté , nommaient les juges des cours instituées, pourvu que leur choix portât sur des propriétaires fonciers {freeholders) de la province. Ces fonctionnaires seraient révocables à volonté. La liberté
de conscience était garantie (1). Cependant elle ne larda point à devenir illusoire, et d'ailleurs les catholiques ne pouvaient se tromper sur cette prétendue liberté qui devait être toujours pour eux un mensonge.
Avant que le duc d'York eut aliéné le territoire de Nevir- Jersey, Nichols, qui gouvernait la colonift de New-York tout entière, voulant faciliter le peuplement de diverses parties de ces possessions, avait autorisé des familles de Long-Island et de la Nouvelle-Angleterre à acheter des terres directement des Indiens et à s'y établir. Il confia notamment aux colons la prérogative de se gouverner eux-mêmes comme ils l'entendraient. Forts de cette faveur, des Puritains vinrent occuper cette partie de la colonie de New- York destinée à devenir New-Jersey Est. Ils s'organisèrent en lowns. Ils y implantèrent le seif-government local tel qu'il était pratiqué dans les pays qu'ils avaient abandonnés. Ils y introduisirent notamment cette malheureuse loi du Massachusetts qui faisait dépendre la qualité de citoyen de celle de membre de l'Église (2). Ainsi, dès le début, la liberté de conscience était violée.
C'est dans ces circonstances que Carteret et Berkeley nommèrent pour gouverneur de leur province Philippe Carteret, frère de l'un d'eux. Celui-ci amena avec lui des émigrants d'Angleterre et confirma les concessions faites par Nichols aux colons déjà établis. En 1668, il convoqua une Assemblée générale à reÉfet de pourvoir aux premiers besoins du pays. Mais deux sessions successives ne donnèrent que des résultats insignifiants. Quelques lowns même dénièrent à l'Assemblée toute autorité sur elles, parce qu'ayant obtenu, en s'organisant, le self-government elles ne relevaient que d'elles-mêmes et non d'aucun pouvoir (3). Tel fut le prélude de difficultés plus graves. En effet, quand le gouverneur exigea le payement des quitrents
[\) Voir T. F. Gordon, flis^ory and Gazetteer of New-Jersey (1834; , p. 25, 26 et Smith, History of New- Jersey, 6, appendice p. 512-514. — (2) Bancroft, vol. I, p. 315 et Hildrbth, vol. II, p. 53. — (3) Hildrbth, ibid. et Bancroft, vol. I, p. 315.
pour les terres occupées par les habitants, les mêmes opposants répondirent par un refus formel fondé sur ce que leurs terres leur ayant été vendues directement par les Indiens, du consentement de Nichols, on ne pouvait les assimiler à ceux qui tenaient leurs litres des propriétaires souverains. A cette phalange se joignirent d'autres colons qui, sans pouvoiç invoquer les mêmes raisons^ espéraient s'affranchir de ce tribut en fomentant des troubles. Les mécontents convoquèrent eux-mêmes révolutionnairement une assemblée dans le but d'aviser. Les députés élus se constituèrent et choisirent un gouverneur. L'autorité de Philippe Carteret fut partout méconnue. Les fonctionnaires chargés de l'exécution de ses ordres devinrent l'objet des vengeances populaires; on confisqua leurs biens et le gouverneur officiel ne put échapper lui-même que par la fuite à un sort plus terrible peut-être (1672) (1).
New-Jersey avait été réuni à New- York sous la deuxième domination hollandaise ; il en fut de même après la reprise de possession par l'Angleterre. Andros administra ces deux colonies pour le compte du duc d'York, jusqu'à ce que Carteret et Berkeley pussent reprendre le gouvernement de New-Jersey. En 1673 ceux-ci publièrent une nouvelle patente par laquelle ils restreignaient les premiers avantages qu'ils avaient originairement accordés aux colons, afin de fortifier sans doute leur autorité qui avait été battue en brèche précédemment. Ainsi ils transférèrent de l'Assemblée au gouverneur et au Conseil le pouvoir d'accorder des naturalisations, d'approuver ou rejeter les ministres choisis par les diverses sectes , quoique le traitement de ceux-ci restât à la charge de la province. En outre le gouverneur eut seul le droit de fixer l'époque et le lieu des sessions de la législature et de faire des ajournements, comme aussi de partager le corps politique eu deux branches dont l'une serait composée uniquement des membres du conseil, et l'autre de députés élus par les
(1) T. F. Gordon, History, p. 29.
freeholders (1). Philippe Carteret, malgré Tinjure qui lui avait été faite par les colons, était renvoyé à son poste de gouverneur, mais porteur d'un ordre du roi qui enjoignait aux habitants, dans le délai le plus court, de se soumettre aux propriétaires de la colonie, de leur payer leurs quit rentSf et d'accepter le nouveau pacte qui leur était communiqué, sous peine d'y être contraints par la force. Il n'y avait plus qu'à se soumettre et à fortifier la position vulnérable de la colonie.
En effet, s'il était vrai de dire, en droit, que le traité de 1674 qui confirmait la conquête par l'Angleterre de la Nouvelle-Hollande nécessitât une nouvelle charte émanée de la Couronne au profit du duc d'York, les mêmes principes pouvaient être invoqués par Carteret et Berkeley, dont le titre originaire, sans une concession nouvelle, aurait manqué de sanction. Mais Berkeley, après ce traité de paix (mars 1674), s'était desintéressé de la question de gouvernement, en vendant sa part de la colonie, c'est-àdire la région à l'ouest, à deux quakers appelés Fenwick et Billings qui en voulaient faire un refuge pour ceux de leurs coreligionnaires frappés de persécution en Angleterre. Carteret seul réclama et obtint du duc d'York, non sans difficulté, un nouveau titre confirmatif de la première concession pour la partie est seulement (1676), sans y rien changer, c'est-à-dire en laissant toujours planer le doute sur l'octroi des prérogatives du gouvernement (2).
Quoique cette nouvelle patente n'embrassât que la région est de la colonie, aucun arrangement formel n'était encore intervenu entre les deux concessionnaires pour opérer le partage de l'ensemble, malgré leur consentement tacite sur ce point. En août 1676 seulement, la ligne de démarcation entre les deux possessions fut consacrée par un accord conclu entre Carteret et les cessionnaires de Berkeley (3). La partie est seule était peuplée, l'autre
(I) Gordon, History, p. 31. — (2) Hildreth, vol. II, p. 58. — (3) Baw- CROFT, vol. I, p. 331.
atteodait des habitants. C'est là que fut formé le premier noyau de la colonie de Quakers, empressés qu'ils étaient de faire passer dans la pratique du gouvernement les principes religieux qui leur étaient chers.
Il convient ici d'envisager séparément chacune des deux branches de New-Jersey eu égard à la différence assez tranchée des institutions forman la base de leurs gouvernements, jusqu'au moment où les événements politiques les réuniront sous une seule domination, celle de la Couronne.
SECTION II
Le New-Jersey Ouest. — Deux quakers, Fenwick et Billings, acquéreurs de Berkeley. — Charte-contrat aux immigrants. — Suffrage universel. — Mandat impératif. — Liberté de conscience. — Immigration de Quakers. — Institutions additionnelles.
On a vu que Berkeley avait vendu sa part de la colonie, c'est-à-dire la région ouest, à deux quakers, Fenwick et Billings. Le premier alla s'établir avec quelques individus de cette secte dans la baie de la Delaware. Quant à Billings, dont les entreprises commerciales entrainèrenl la ruine, il fut obligé de faire abandon à ses créanciers des débris de sa fortune et de ce nombre fut sa part de la branche ouest Jersey, Mais à raison de l'indivision avec Fenwick, on organisa, d'accord avec celui-ci, une société par laquelle la totalité de la région ouest fut représentée par 100 parts d'intérêts. 90 de ces parts revinrent aux créanciers de Billings, qui en purent disposer comme ils Tentendraient. Les 10 autres parts furent attribuées à Fenwick en représentation de sa part d'intérêt.
Déjà avant la réalisation de cet arrangement, les deux propriétaires quakers avaient , à l'exemple de Carterel, publié sous le titre de concession une charte-contrat destinée à régler les rapports des colons entre eux et avec le gouvernement, et pour bien préciser la nature de ces rapports, ils déclarèrent « qu'ils plaçaient le pouvoir dans le