‹ La république américaine États-Unis; institutions de l'union, institutions d'état, régime municipal, système judiciaire, condition sociale des Indiens; avec une carte de la formation politique et territoriale des États-UnisChapitre 144 sur 226 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Là GEORGIE.

SECTION PREMIÈRE

Considérations générales. — Charte de fidéicomrais. — Première immigralion. — Planteurs et soldats. — Mauvaises assises. — Grande libéralité. — Institutions.

La Géorgie prit naissance en 1732. L'honneur de cette fondation revient à John Oglethorpe, officier de l'armée anglaise, et membre du Parlement. Cet homme de bien avait, de bonne heure, étudié le régime des prisons de son pays et signalé les réformes qu'il comportait. Il s'indignait surtout de la détention indéfinie à laquelle étaient condamnés les débiteurs devenus insolvables. 11 ne gémissait pas moins sur la condition des gens pauvres, dignes d'intérêt, auxquels les moyens de s'élever manquaient absolument. Il communiqua ses idées et ses projets à quelques hommes de fortune et de considération, et, d'accord avec eux, il arrêta le plan d'une colonie nouvelle, dont l'objet principal serait d'ouvrir une large voie aux débiteurs libérés de la prison et aux malheureux qui voudraient chercher l'amélioration de leur condition par le travail et la tempérance. Ses yeux se portèrent sur celle des possessions anglaises d'Amérique qui se rapprochait le plus du tropique. Avait-il bien étudié toutes les difficultés du problème qu'il cherchait à résoudre et réfléchi sur les moyens d'en triompher? 11 est permis d'en douter. Était-ce bien, en effet, avec des gens déclassés de toute sorte, très éprouvés par l'infortune, ayant pour la plupart désappris le travail, qu'on pourrait lutter avec avantage contre un climat énervant et sur des terres insalubres? N'y aurait-il pas d'ail-

leurs à faire face à des ennemis du voisinage, Espagnols ou Indiens toujours en éveil, et dont on ne pourrait triompher que par des combats acharnés? Mais ce n'est point le propre des fondateurs, en Angleterre, de s'arrêter devant les obstacles. Une association se forma donc pour Texécution de ce projet, et rien ne fut négligé pour s'assurer le concours du plus grand nombre ; un sérieux appel fut fait à l'opinion publique; on parla à chacun le langage le plus propre à amener son offrande. Plusieurs considérations étaient déterminantes : au moyen de cette fondation on viderait les prisons pour dettes; la classe malheureuse serait appelée à jouir de l'aisance par le travail et d'une vraie liberté; la taxe des pauvres, toujours si lourde, recevrait de notables réductions. L'Angleterre obtiendrait dans ses propres possessions la soie et le vin pour lesquels, jusque-là, elle était tributaire de l'étranger. La Caroline du Sud, dont les riches produits intéressaient la métropole à un haut degré, aurait désormais un rempart assuré contre ses voisins de la Floride. Enfin aux gens pieux et religieux, on signalait la nouvelle province comme la terre promise pour la complète liberté de conscience et l'exercice, sans entraves ni privilège, du culte de chacun. En outre, disait- )n,le succès de la conversion au christianisme des Indiens de cette région était assuré. Le terrain ainsi préparé, restait à donner un corps à l'entreprise. L'association formée par Oglelhorpe sollicita donc du roi une charte d'incorporation, qui lui fut accordée le 9 juin 1732. Cette charte érigea en province distincte tout le territoire situé entre les rivières Savannah et Altamaha, s'étendanl depuis leurs sources jusqu'au Pacifique (1). Le nom donné à cette province fut Georgia, appellation tirée du nom du roi régnant. Le préambule indique a grands traits la pensée qui pré-

(1) Il peut paraître étrange de voir les chartes de quelques-unes des colonies anglaises porter concession de territoires s'étendant jusqu'au Pacifique, quand les possessions anglaises en Amérique n'atteignaient alors même pas le Mississipi. II eu coûtait peu de se créer un titre, sauf à le faire confirmer plus tard par des achats ou par des conquêtes.

sida à cette conception. « Attendu, est-il dit, que beaucoup de sujets de Sa Majesté, pauvres par suite d'infortunes et de manque d'emploi, seraient heureux de s'établir dans une des provinces de l'Amérique anglaise où, par la mise en culture des terres en friche et désertes, ils pourraient non seulement s'assurer une grande aisance, mais encore fortifier les colonies et accroître le commerce, la navigation et la richesse des Étals de S. M., etc. (1). »

La charte fit de cette province un gouvernement de propriétaire qu'elle confia à vingt et un trustées ou administrateurs, qui eurent la faculté de s'adjoindre un nombre illimité de coopérateurs. Ils recevaient cette colonie, dit la charte, in trust for the poor (en fidéicommis pour les pauvres). Le roi leur conféra la prérogative exclusive pendant vingt et un ans de faire seuls des lois obligatoire.^ pour les habitants, à la condition toutefois qu'elles ne contiendraieat rien de contraire aux lois d'Angleterre et seraient soumises, en tous cas, à l'approbation du souverain. Le pouvoir exécutif fut remis à un conseil local composé de trente-quatre membres dont quinze nommés à vie {tzL good behaviour) par la charte même; les autres restant à la nomination des trustées, qui avaient aussi pouvoir de remplir toutes les vacances qui surviendraient. 11 entrait dans les attributions de ce conseil de faire des concessions de terre à telles conditions qu'il jugerait utiles, pourvu que ces concessions, soit en bloc, soit par parties séparées, n'excédassent pas 500 acres pour une seule personne, et que le bénéfice n'en revînt jamais, directement ou indirectement, à aucun des trustées. On voulait tout à la fois prévenir les grands accaparements de territoire et placer le désintéressement des trustées à l'abri de tout soupçon. Le Conseil était tenu de rendre compte annuellement de sa gestion des deniers publics. Tous les privilèges de sujets anglais furent accordés aux individus qui naîtraient dans celte province. Le libre exercice du culte fut garanti à tous

(1) Voir The Charter of Georgia, l'732.

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les proteslanls, même aux juifs, mais nullemsnt aux catliolîques, qui partout étaient traités comme des parias (1). Cotte clause restrictive et liberticide était pour ainsi dire de style dans toutes les colonies anglaises.

Dans leur première réunion, les trustées décidèrent que le sceau de la province aurait pour devise : non sibi^ sed alla (non pour soi^ mais pour les autres), afin de mieui témoigner de leur désintéressement dans la gestion du pairimoine des pauvres. La figure emblématique de ce sceau était un groupe de versa soie filant leurs cocons. On indiquait ainsi la culUire et l'industrie préférées pour ce pays. Celte entreprise fut le seul exemple d'un complet effacement desinilkitcurs d'une colonie.

L^appel fait par tes trustées à tous les intérêts, à toutes les sympathies fut répondu par de nombreuses et généreuses offrandes, notamment par la Banque d'Angleterre. Le Parlement luî-nième consacra dès l'abord à celle entreprise une somme importante qu'il devait plus tard grossir encore. L'on se mit bientôt à l'œuvre afin de réonir un certain nombre d'émigrants qui formeraient la première cxpédiliou sous la conduite et la direction d'Oglethorpc; mais les premiers choix ne furent pas heureux; ils portèrent presque exclusivement sur des Anglais qui avaient échoué dans les affaires de commerce. On refusa d'admettre des ouvriers, des petits laboureurs, des marins, tous gens de travail dont le concours était le seul vraiment utile pour une colouie naissante (2). Ce fut une faute qui se continua au grand détriment de la fondation. Un premier convoi de 35 familles, représentant 135 personnes, fil voile pour la Caroline du Sud en novembre 1732. Ogle- Ihorpe, à peine dcbiirqué, se mit en rapport avec une tribu de la confédération tlesCreeks, et il traita avec les chefs de l'achat d'une partie de leurs possessions dans cette région de r Amérique comprise entre les rivières Savannah et Altamaha. Les pionniers s'étabUrent d'abord sur un point

(1) Voir The establishment of the colony of Georgia^ p. 5. — (2) Hil- DHCTHr vol. n, p. 364,

relativement élevé, appelé Yamacraw, sur les bords de la Savannah ; ils y jetèrent la base d'une ville et préparèrent des retranchements et des moyens de défense, en cas d'attaque de la part des Espagnols. 150 autres émigrants de même origine arrivèrent Tannée suivante. Parmi eux se trouvaient 40 juifs, dont la présence ne laissait pas d'inr quiéler les consciences faciles à s'alarmer. La colonie se recruta, les années suivantes, d'Allemands, principalement de Luthériens, de Moraves et d'Écossais, qui furent de précieuses acquisitions soit pour féconder, soit pour défendre le territoire (1) (1733 à 1736). On déviait déjà de la pensée première, puisque cet asile n'avait été créé qu'en vue et au profit d'Anglais tombés dans le malheur. Mais on commençait à comprendre que ces éléments de population étaient tout à fait impropres au pénible et laborieux travail du défrichement et de la défense militaire des nouvelles possessions.

La Corporation avait publié une espèce de pacte de gouvernement qui dessinait d'une manière générale les conditions faites aux colons et l'organisation générale. En voici les principales dispositions :

Tout individu, à l'exception des catholiques, qui émîgrait à ses frais dans la province, avait droit à 50 acres de terre par chaque tête de serviteur engagé qu'il amènerait avec lui, sans cependant que l'ensemble de ces. primes dépassât 500 acres. A chaque serviteur, lors de l'expiration de son contrat, la corporation garantissait la propriété de 20 acres de terre. La concession était de 50 acres pour tout émigrant envoyé par les trustées eux-mêmes, mais à charge, dans ce cas, d'une quit rent annuelle de 10 shillings.

Chaque habitant mâle était considéré tout à la fois comme planteur et comme soldat; on lui fournissait des armes et des munitions en même temps que des instruments aratoires. Les terres concédées devaient être possé-

(1) HiLDRETH, vol. II, p. 368 et suiv.

dces à titre de fief niililaire el soumeltaicDl le possesseur à prendre les arnies et à se mettre en marche pour la défense du territoire, au premier ordre qui en serait dooné. Les femmes étaient repoussées des successions comme impropres au service mililatre. A défaut d'héritiers maies, le fief faisait retour à la Corporation, qui en disposait au profil de toute autre personne qu'elle en jug:eraît digne, mais sous la réserve d'un douaire en faveur de la veuve. Aucune aliénation n'était valable que de Tassenliment des trustées. Afin d'obliger les colons au travail et pour mieux réussir à les moraliser, Ton prohiba expressément Tesclavage des nègres, l'usage du rhum, et tout commerce avec les Indes occidenlales, qui ne fournissait guère que cette liqueur en échange des produits des colonies anglaises d'Amérique, Nul ne pouvait trafiquer avec les Indiens, qu'en vertu d'une licence, qui n'était accordée qu'avec circonspection pour prévenir toute collision avec les tribus (1).

Ce mélange d'organisation inilitaîre, de féodalité et de philanthropie ne contenait aucun germe de réussite, eu égard h la nature des individus à importer d'Angleterre. Ceux-là avaient tout k gagner à leur changemeDt d'état. li en devait être autrement des étrangers, que rien n'obligeait à se soumettre à ce joug sans liberté pour leurs mouvements, sans droite politiques, sans aucune lueur d'avenir pour leurs familles. Cependant, tant est grand Fattrait du lointain pour les liomnies qui cherchent fortune, qu'ils ferment aisément les yeux sur les difficultés et les périls de la voie où ils s'engagent, sauf à débattre et à conquérir plus lard leur affrancliissement,

Lesémigrants,au fur et à mesure de leur débarquement, furent répartis en groupes formés le plus souvent suivant des aninilés d'orij^ine et de croyance. On les soumit à une organisation sommaire sous le contrôle de fonctionnaires de Tordre administratif et judiciaire nommés par les trustées» On pourvut â la défense du territoire avec d'aulanl

(1) Carkoll, Hktory nf south Carolmay vol i, p, 301 et Hild^eth; voï. U, p. 368.

plus de soin, que les Espagnols surveillaient de très près la frontière. Enfin Ton chercha à maintenir une bonne intelligence avec les Indiens. Ces sages mesures étaient insuffisantes pour procurer aux Géorgiens cette quiétude sans laquelle tout travail sérieux est impraticable. Ceuxci n'étaient autres que des sentinelles avancées chargées de protéger les Caroliniens contre les invasions des Espagnols, invasions qu'une circonstance, entre autres, rendait imminentes. Les esclaves de la Caroline du Sud, qui voulaient briser leurs chaînes, s'enfuyaient et trouvaient un refuge assuré en Floride, où ils recevaient des terres et étaient organisés militairement pour combattre un jour leurs anciens maîtres. Les Caroliniens, froissés dans leurs intérêts, criaient vengeance, et, en cas de guerre, les Géorgiens étaient à l'avant-garde, obligés de sacrifier leur vie pour une cause qui n'était pas la leur I Quelle était la phalange à qui incombait celte rude tâche? On y remarquait, d'une part, des hommes que leurs antécédents rendaient impropres au travail, surtout au métier des armes. Nous voulons parler des Anglais déclassés en faveur desquels la province avait été fondée, puis des Allemands moraves, dont les principes s'opposaient à toute prise d'armes, à toute lutte armée. Venaient ensuite des Allemands^ non moraves et des Écossais, hommes fortement trempés, qui pouvaient faire faceau double labeur exigé des colons, mais auxquels on ne pouvait demander longtemps une pareille preuve d'abnégation. D'autres causes encore produisaient le découragement. Nous rapporterons ici ce qu'en dit un savant historien en termes très concis dont il serait impossible de rien retrancher, sous peine de dénaturer le tableau fidèle de la situation :

« Les terres de la basse Géorgie étaient ou des plaines sablonneuses sans fertilité ou des marécages dont Tassainissement exigeait beaucoup de travail et de persévérance. Les Allemands à Ebenezer, les Écossais à Darien (lieux choisis pour leur établissement) étaient travailleurs et contents. Mais les colons anglais suffisamment pourvus et in-

capables, les commerçants ruîués, les débiteurs insolvables, se plaignaient hautement d^avoir été induits à émigrer en Géorgie par la peinture séduisante et fausse de cette province. Trois g^rîefs principaux excitaient leurs murmures: le premier avait trait aux conditions mises à la possession des terres. Les trustées y firent droit en partie, en promettant aux femmes d'hériter de leurs parents, et aux détenteurs d immeubles d'en disposer par testament, à défaut iVhérîticrs. Le deuxième grief concernait l'usage du rbum quij sous ce climat, leur paraissait absolument nécessaire pour la conservation de leur santé. Enfin ils demandaient avec une persistance opiniâtre la permission de posséder des esclaves sans lesquels, soutenaient-ils, les travaux agricoles étaient impossibles. Les Allemands de Salzbourget les Ecossais qui étaient de vrais travailleurs repoussaient Tesclavage, Dans ces conjonctures les trustées refusèrent péremptoirement d'obtempérer à ces demandes dont l'objet était en complète contradiction avec le but de la fondation de la colonie. La plupart des premiers colons étaient indignes de Tassistance qu'ils recevaient, « dit Stevens, hislorieii contemporain natif de la colonie et fort judicieux, ayant la main pleine de documents. Ces hommes^ ajoule-t-il, éprouvèrent des déceptions, quant à la qualité et à la fertilité des terres, ils refusèrent tout travail, s'en reposant sur les trustées du soin de les faire vivre. Ils réclamaient hautement des privilèges qui ne leur élaienl point dus, et ils fomentaient des discordes et créaient des factions là précisément où Ton devait espérer qu'ils vivraient fiaternellement entre eux dans la paix et la charité. « Quoi d'étonnant de voir des fainéants, des prodigues, des ingrats, réclamer à grands cris des esclaves dont le travail gratuit les soutiendrait Jusqu'à la fin de leur existence n (1)?

(t) Heldhêth, vol. Il, p. 371.

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