CHAPITRE YIII
MAINTIEN DE l'esclavage. — INTERPRÉTATION CONTRAIRE DANS U MASSACHUSETTS. — PERSISTANCE DU CONTRAT d'iNDENTIJRE.
Une grande iniquité devait survivre à la révolution, nous voulons parler de l'esclavage des races de couleur et particulièrement des noirs, esclavage qui constituait une des plus grandes inégalités sociales. L'idée de supériorité de race d'un côté ; des considérations d'intérêt mercantile, de l'autre, exerçaient trop d'influence encore pour laisser espérer un prompt changement dans la condition des hommes soumis à ce joug, au moins d'une manière générale. Aucune des constitutions des treize États ne s'occupa de ce sujet important en termes explicites, à l'exception toutefois de celle du Delaware qui contenait deux dispositions significatives témoignant de quelque intérêt pour ces victimes de la civilisation. L'une d'elles disait : « qu'à l'avenir, aucun individu importé d'Afrique ne serait soumise l'esclavage, sous un prétexte quelconque ». L'autre faisait défense expresse « d'amener dans cette colonie aucun nègre, Indien ou mulâtre, pour y être vendu, quelle que fût sa provenance » (Constitution de 1776); mais aucune disposition ne consacrait la liberté de l'homme de couleur né, ou résidant antérieurement dans cette colonie, pas plus qu'on ne s'occupait d'améliorer son état. Dans ces conditions sociales, affirmer que tous les hommes naissent égau\ n'était-ce pas une fleur de rhétorique dénuée de tout sens politique?
Le Massachusetts s'élait borné à dire dans sa Constitution que « tous les hommes sont nés libres et égaux (1) ». Mais
(0 Voir celle Gonslilulion de 1780, parlie P», art. 1, § 4".
MAIiNTlEN DE L'ESCLAVAGE. 475
jusque-là l'interprétation de cette déclaration des droits avait toujours été exclusivement appliquée aux hommes de race blanche. Cependant en 1783, la Cour suprême de cet État, dans une cause qui lui fut soumise, déclara en principe, que « celte clause de la constitution répugnait à l'esclavage et que la liberté devait s'appliquer aux noirs comme aux blancs ». La même interprétation fut faite dans le New-Hampshire sous l'influence de sa Constitution, dont les termes étaient identiques (1). LesÉtatsde Pennsylvanie, Connecticut, Rhode-lsland, New- York et New-Jersey décret ièrent, de 1780 à 1804, une abolition progressive de l'esclavage sur leurs territoires respectifs, mais dans des conditions variées dont quelques-unes pouvaient aider à des prolongations illégitimes de ce lien.
Le Maryland, la Virginie, les deux Carolines et la Géorgie restèrent des Élats à esclaves. Les deux premiers supprimèrent seulement les restrictions mises à la faculté d'émanciper. Toutefois la Virginie, prenant plus tard ombrage des émancipations qui s'étaient multipliées au delà de ses prévisions, revint sur son premier mouvement et elle rétabli! des entraves qu'on pouvait croire à jamais disparues. L'es^ clavage devait avoir un terme; il a péri sous la force des armes, pour ne plus renaître. Est-ce bien le dernier mot sur la coexistence, sur le même territoire, de deux races de coloration différente et surtout très inégales en civilisation? Nous le verrons plus tard.
Les idées de liberté étaient encore bien peu distinctes, même dans les États qui en étaient les plus fervents zélateurs. On argumentait beaucoup sur les améliorations que comportait la condition des gens de couleur, et en même temps, l'on maintenait partout le contrat d'indenture^ convention par laquelle, ainsi qu'on l'a vu plus haut, un Européen, pour couvrir les frais de son passage en Amérique se livrait pieds et poings liés à un Américain, pour quelques années dont le terme maximum était fixé par la loi
(1) HiLDRETH, voL IIÎ, p. 391-392:
^ 476 l'indépendance ET LA CONFÉDÉRATION.
Cette condition était aussi dure que celle de TesclaTage^ [ pour ne rien dire de plus, si Ton considère que le serritenr
appartenait à la race blanche. Cependant aucune constitution, aucune loi n'en exigeait la suppression. Loin de là, le Connecticut, l'un des Etats puritains de la Nouvelle- Angleterre, conserva dans toute sa force une loi qui auli torisait le créancier non payé à l'échéance, à vendre la
possession et l'exploitation de la personne de son débiteur pendant un nombre d'années suffisant pour le couvrir de ^; sa créance (1). Étrange anomalie qui prouve, une fois de
>^ plus, combien le mot liberté inscrit au frontispice des cons-
|; titutions couvre souvent des pratiques bien illibérales! A
r l'œuvre seulement on peut juger la valeur des institutions.
%. C'est la méthode contraire qu'a suivie Tocqueville, et qui
^ l'a fait tombertrop souvent dans de graves erreurs!
(\) HiLDRETH, vol. (II, p. 395 et CooLEY, TrcatisB,
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