CHAPITRE XX
RÉPUDIATION PAR LE CONGRÈS DES PROMESSES FAITES AUX OFFI- CIERS. — GRAVE DÉMONSTRATION DE CEUX-CI. — RÉDUCTION DES AVANTAGES ASSURÉS AUX OFFICIERS. — MUTINERIE DES SOLDATS AUX PORTES DU CONGRÈS. — RÉPRESSION PAR WASHINGTON. — ÉLOIGNEMENT DU SIÈGE DU CONGRÈS.
Le mécontentement grondait dans Farmée et menaçait de faire explosion. Officiers et soldats voyaient avec une vive anxiété approcher le moment où, la paix devenant définitive, le licenciement aurait lieu, et tous se trouvaient jetés sur la voie publique, sans argent, sans règlement de solde et d'arriéré et sans garantie pour le payement des pensions. Sur ce dernier point, des débats s'ouvrirent dans le Congrès, et l'on vit surgir une doctrine tout à la fois étrange et spoliatrice qui fait tache sur le berceau de cette jeune république. L'on soutint, en efi^et, que la constitution des pensions viagères ayant été faite par le Congrès de la révolution, à la majorité de huit voix seulement, n'était pas obligatoire pour le Congrès de la Confédération, auquel une majorité de neuf voix était imposée par le pacte fédéral. Cette prétention était inqualifiable, elle répugnait aux notions les plus élémentaires du droit public. L'acte d'octroi des pensions aux officiers avait été voté à une majorité suffisante à l'époque où il fut publié. 11 était dès lors régulier et obligatoire pour le pays. Il ne s'agissait point d'un acte de bon plaisir, mais d'un contrat solennellement formé sous les auspices et avec le concours de Washington, entre le gouvernement de la révolution et les officiers, pour prix de la continuation des services de ceuxci jusqu'à la fin de la guerre. Il ne pouvait être affecté en aucune manière par le changement de forme du gouver
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nement. Cependant la théorie de la répudiation, malgré son iniquité, devait prévaloir dans une certaine mesure, comme répondant, au fond, au sentiment public qui était hostile à la permanence des conditions. Toutes les notions de droiture et de justice étaient bouleversées! La détresse du pays ne pouvait servir de palliatif à la violation de la foi promise, surtout à l'oubli du devoir le plus étroit envers les défenseurs du pays, envers ceux qui avaient coopéré, au milieu de fatigues et de privations de toutes sortes^ à la conquête de Tindépendance. Dans ces tristes conjonctures, les officiers ne restèrent point inactifs : ils organisèrent parmi eux un comité dont les membres se porteraient, devant le Congrès, les défenseurs des droits de tons. Leurs demandes restèrent plusieurs mois sans répoosf, comme si le tableau de leur détresse ne suffisait point poar émouvoir les membres de cette assemblée ! C'est alors qne, à bout de patience, les officiers dessinèrent davantage leor attitude; un mémoire explicatif de leurs griefs et babil^ ment rédigé fut répandu parmi eux; il faisait appel à lenr énergie, à leur indignation, à leurs passions, et les coutoquait à un meeting dans lequel des résolutions décisives seraient prises dans un intérêt général. Washington , à peine informé de ce projet, le désapprouva et interdit le meetine dont le résultat pouvait être fatal à la chose publique. Mâi5 il en autorisa un autre qui serait présidé par le plus anciei des officiers généraux, et dans lequel on prendrait en considération le rapport à adresser par le comité au Congrès. Une deuxième circulaire (1), anonyme comme la première, insinuait que Washington, en permettant et en ordonnant comment serait tenu le nouveau meeting, était secrcleinent favorable au mouvement. Ce général ne tarda pas à s'apercevoir que l'auteur ou les auteurs du nouveau pamphlet cherchaient à le perdre dans l'opinion, en laissant supposer qu'il approuvait d'avance toutes les décisions <}uelles qu'elles fussent qui seraient prises en son absence,
(1) Ces deux lettres circulaires, dalées de Newburg, où Tarmée di Nord était campée, s'appelèrent Newhtirg adresses (mars 1783).
RÉPUDIATION DES ENGAGEMENTS ENVERS L'aRMÉE. hVi
sans en avoir les responsabilités. 11 résolut de déjouer celle intrigue, et il se rendit inopinément au meeting, appinTî par quelques généraux sur lesquels il pouvait compter ; il réussit par une chaleureuse allocution à calmer les cITorvescences, à déjouer les espérances de ceux qui lui élLiienl hostiles, et à faire adopter, mais en dehors de lui, une série de résolutions qui résumaient tous les droits, tous les griefs des officiers, repoussaient tous les conseils perfides qu'on leur avait adressés, et affirmaient leur compli^te soumission à la justice du Congrès (1). Dans cette circonstance encore, Washington rendit un immense service à son pays. Que serait-il advenu d'une levée de boucliers latle par les chefs de l'armée alors que leurs troupes n'étaient pas moins qu'eux irritées de l'état d'abandon où elles étaient laissées, sans moyen d'existence! Une afîronse guerre civile eût succédé à la guerre étrangère, puis la banqueroute, la misère générale et la perte pour longtemps peut-être du commerce qui seul faisait vivre la populalion. Plus on avance dans Thisloire de ce pays, plus on est convaincu que Washington en fut l'homme providentiel. Fort de la résignation de son corps d'officiers, il écrivit aussilût au Congrès une lettre dans laquelle il plaidait chaudement la cause de ses compagnons d'armes ; mais, quoique bien convaincu de la légitimité des demandes des officiers, il ne réussit à obtenir pour eux que cinq années de solde en échange du sacrifice de leurs pensions viagères. La Nouvelle-Angleterre surtout se montrait très hostile à toute indemnité dépassant la solde ordinaire, sans aucitn souci de la foi des contrats et de l'avenir de ces vieux débris d'une longue guerre (2). Triste et mémorable exemple de Ungratitude des peuples, au lendemain de la victoire, envers ceux qui leur ont rendu les plus signalés services, même au péril de la vie !
Mais si les officiers avaient su donner à l'expression de leurs griefs une forme acceptable par le Congrès, il n'en
(1) HlLDRKTH, vol. III, p. 432. — (2) HiLDRETH, YOl. III, p. 43243$.
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devait pas être de même, quelques mois après, des soldats ou d*UD certain nombre d'entre eux appartenant à ua corps de troupes de Pennsylvanie, auxquels trois mois de solde étaient dus, et qui se voyaient indéfiniment ajournés. Les uns adressèrent au Congrès des demandes insultantes de payement. D*autres vinrent, le sabre au côté. assiéger les portes do cette assemblée et la sommer dé faire droit à leurs justes réclamations. La première pensée fut de recourir à la milice pour repousser cette humiliante agression; mais on apprit bientôt que cette force locale refuserait son aide tant que les mutins ne se porteraient à aucun acte matériel de contrainte. Le temps employé à parlementer permit à Washington, alors à peu de distance de Philadelphie, d'envoyer i,500 hommes de l'armée ré- J gulière au secours du Congrès, et l'insurrection se trouva domptée (juin 1783). Ces faits d'indiscipline et la violence morale exercée sur le Congrès montrent à quel point de déconsidération il était tombé, et quels ferments d'anarchie tourmentaient cette jeune république. Du reste, ce corps politique ne se trouvant plus en sûreté dans ce milieu presque hostile transporta momentanément le siège de ses délibérations à Princeton (New-Jersey). Cette circonstance, jointe aux divers déplacements auxquels le Congrès avait dû se résigner par suite des vicissitudes de la guerre, appela la mise en délibération du choix à faire de sa résidence fixe. Nous rapporterons plus loin les fh'^ que traversa ce sujet si controversé, lorsque nous traiterons du District de Colombie.
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