CHAPITRE XXIII
ICGUMULÀTION DE CAUSES DE RUINE. — ENRICHISSEMENT À L*EST. — TENDANCE AU COMMUNISME DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE. — SOULÈVEMENT ARMÉ DANS LE MASSACHUSETTS. — LÉGISLATURE DU NEW-HAMPSHIRE ASSIÉGÉE PAR DES GENS ARMÉS. — LES SOULÈ- VEMENTS DURENT PLUSIEURS MOIS. — RÉPRESSION. — IDÉES DÉMORALISATRICES DE JEFFERSON. — OPPOSITION D*IDÉES DE WASHINGTON.
Les embarras de gouvernemeût semblaient s'accumuler à plaisir comme pour mieux démontrer la nécessité d'une refonte des articles de la Confédération. Un danger menaçait particulièrement l'avenir des États-Unis : l'Espagne se déclarait maîtresse exclusive des deux rives de la partie inférieure du Mississipi et par conséquent de son embouchure. Elle déniait donc à la Confédération ses prétentions à la navigation sur cette partie du fleuve. Celle-ci, au contraire, soutenait y avoir droit, en se basant sur les termes du traité secret fait entre la Confédération et l'Angleterre, à titre de complément de la paix générale, comme si cette puissance eût été maltresse de disposer des possessions de FEspagne. Quoi qu'il en soit, des négociations s'ouvrirent sur ce sujet; elles traînèrent en longueur en partie pour des causes intestines. Cette fois encore, l'on vit se dessiner énergiquement les rivalités vivaces d'intérêts entre les régions Nord et Sud des États-Unis. Jay, alors secrétaire des affaires étrangères, chargé de la négociation, proposa au Congrès un projet qui, favorable aux intérêts commerciaux des États du Nord, sacrifiait ceux du Sud, en abandonnant pour vingt-cinq ou trente ans la navigation sur le Mississipi. A cette époque, il est vrai, l'on ne supposait pas que, de longtemps, ce fleuve dût acquérir l'immense importance
qu'il -a prise depuis. Cependant les États du Sud, plos prévoyants et plus immédiatement froissés par ce sacrifice, protestèrent. Le projet n'en fut pas moins adopté dansb Congrès par sept Etats du Nord et du Centre ; mais il s'élen contre ce vote une question constitutionnelle, celle ée savoir si le Congrès avait le pouvoir de conclure an pa traité, à la majorité d'une seule voix. La réponse se troivait dans Fartîcle 9, § 6 des articles de Confédération» pc^ tant que les États-Unis ne pouvaient contracter ni Iraili ni alliances qu'à la majorité de deux voix. L'argume&t était péremptoire; il eut pour effet d'arrêter le cours iks négociations, en attendant que les circonstances permisseat de renouer avec l'Espagne sur des bases plus équiUlte et plus favorables au Sud (i).
Après avoir traversé tant d'épreuves, restant souaii encore à tant de privations et d'incertitudes sur l'ayenir. k pays était menacé d'anarchie par des causes diverees qoï convient de rapporter ici, en suivant de près ce que dil« savant historien :
« Une grande partie des hommes riches de l'époquedi* niale s'étaient expatriés, une autre avait été bien appât vrie par la Révolution; à leur place avait surgi unecla^ nouvelle de gens d'argent. Dans les États de l'Est surlool des individus s'étaient enrichis pendant la guerre, ^ comme suUlerSy pourvoyeurs à la suite des armées, ou « pratiquant la piraterie, soit dans des spéculations les fluctuations de valeur du papier-monnaie, soit ps toutes autres opérations qui n'étaient pas du caractère k plus honorable. Des titres de créances importants s'étaieil accumulés dans leurs mains contre leurs voisins malheï reux, et beaucoup de ces titres allaient être mis à exêcation avec beaucoup de rigueur. Des fortunes soudaioa
(1) Voir sur cette négociation Pitkin, Hhtory, vol. IF, p. 200 etsui^ Le droit des Étals-Unis à la navigation sur tout le parcours duSfe" sissipi jusqu'à l'Océan fut enfin reconnu aux Étals-Unis, après d'inUr minables discussions au Congrès et avec TRspagne, par un traité qfl^ lifié Traité de limites à la navigation du 27 octobre 1795. Prro^ vol. U, p. 436.
nies pendant la guerre avaient introduit un penchant our le luxe dans les villes maritimes. Il y a plus : le goût t les manières des habitants des campagnes s'étaient res- 3nlis du service militaire auquel leur population mâle vait plus ou moins pris une large part. Les pêcheries, utrefois la principale ressource de la Nouvelle-Angleterre, étruites par la guerre, n'avaient pas encore été rétablies ; ) marché d'approvisionnement, entretenu par les armées rançaises, américaines et anglaises, faisait entièrement éfaut aux cultivateurs. Les abondantes importations de larchandises étrangères, affranchies en totalité ou en parie de droits de douane, et les ventes qui s'opéraient à des rix réduits causaient la ruine des manufactures de l'inérieur et du travail qu'elles alimentaient. Les importations dépassaient des deux tiers les exportations et absorbaient insi tout le numéraire qui se trouvait dans le pays. Les axes étaient accablantes. La situation générale et partiulière s'aggravait de plus en plus chaque année. Les îréanciers porteurs de titres plus ou moins légitimement icquis avaient laissé sommeiller leurs droits pendant la ;uerre; mais, au retour de la paix, les procès se multiplièrent et furent conduits avec une âpreté qui souleva la baine du peuple contre les cours de justice appelées à staluer sur les litiges. Les avocats, dont les émoluments paraissaient excessifs, arrivaient promptement à la fortune à raison de l'abondance des procès ; ils étaient un objet d'envie pour tous les débiteurs, qui voyaient les derniers débris de leur fortune servir à enrichir ces auxiliaires de la justice. 11 se forma alors deux factions composées l'une des créanciers, l'autre des débiteurs : antagonisme extrêmement redoutable, car il souleva des questions sociales dont la solution provoqua souvent un recours à la force matérielle (1).
«Cependant on chercha à conjurer cette extrémité dans quelques États en suspendant l'action des créanciers, soit
(1) Voir sur cet élat social Hildreth, vol. III, p. 465 et suiv. et CcRTis, vol. I, ch. ui.
iffi?
B58 L INDÉPENDANCE ET LA CONFtDÉRATM.
en donnant cours forcé à des valeurs publiques déprécuts, soit en faisant de nouvelles émissions qui éproiJïi:ri:iil bienlàt le même sort. Ces concessions à la peur eûam* gèrent les mauvaises tendances au lieu de les dé^annet aussi vit-on bientôt se répandre dans la Nouvelle- An5l^ terre, surtout en Massachusetts, un désir irrésistible i changement, une tendance désordonnée vers le comm^ nisme. Des individus surgirent qui, saes aucun mandil se constituèrent en convention, à titre de représentanLiJi peuple, et proclamèrent que la propriété devail èlrecoa^ sidérée comme commune à tous, abstraction faite de Iûb; intérêt privé, attendu que la conquête du territoire élai Tœuvre de tous et que tous y avaient droit au même litf sans distinction. A Taide de cette tbéorie, plusdetiiwi payer, plus de procès à soutenir! Les avocats è[ié déclarés une peste publique! Il fallait abolir k àu[ institution d'une nature aristocratique. La chambre eB*^ même devait subir d'importantes réformes. L'elecîiM populaire était applicable à toutes les fonctions i» (I)
Dans les moments de grande crise sociale, ce n'eslpiil assez d'un programme. L'action est incessammeûtsollicte par des appétits avides qui brusquent les circonstance? a^f d'empêcher tout retour en arrière. L'occasion pami^^' propice. Le Congrès était sans pouvoir pour maîtrii^^rl^ troubles intérieurs. L'État manquait de moyens réguliÈi^ de répression et rinsurrection pouvait s'appuyer sur J« nombreux nrécontents. Dès le mois de septembre ii<^ une bande de gens armés enveloppèrent le lieu desîéaof^ de la législature du New~Hampshire, et là demaadéreo impérieusement la remise des taxes en cours de percepli*' et une émission immédiate de papier-monnaie nécessâir* suivant eux, pour la marcbe des affaires. Ce corps po'il'?^ n'échappa à cette pression que grâce à la promptiti'^' mise par le gouverneur à dissiper cette foule sans cofet sans direction. Mais cette échaufTourée n'étail q^^
(1) CuHTis, vol. Il, p. 26Q.