NDITION DES INDIENS EN VIRGINIE
géûérale, dans la même session, semble vouloir améliorer les rapports entre les blancs et les Indiens, mais dans un ordre d'idées commerciales seulement. On tire profit à trafiquer avec eux, mais que gagnerait-on au mélange <les races? L'opprobre, si l'on s'en rapporte aux termes ^ de la loi. Était-ce bien le moyen de gagner la confiance des indigènes? Quoi qu'il en soit, l'Assemblée, rapportant tous actes antérieurs restrictifs du commerce avec les Indiens, le proclame ouvert à tous, en tout temps et en tous lieux, et avec tous les Indiens sans distinction. Que fallait-il entendre par là? Voûlait-on dire que les Indiens, même esclaves, prendraient part au trafic? S'il en devait être ainsi, comment une loi pourrait-elle, par voie indirecte et si peu explicite, détruire l'esclavage des indigènes qui constituait alors un droit de propriété? L'on ne chercha point à déterminer tous les effets de cette loi. La question ne fut soulevée qu'après la déclaration d'indépendance. Soumise à deux juridictions successives, elle fut résolue dans un sens favorable à la race rouge. La cour d'appel, confirmant la décision des premiers juges, déclara en principe : que « la permission de traiter d'affaires avec tous Indiens, par la loi de 1692, équivalait en droit à un affranchissement général pour les gens de celle race ; car, dit un des considérants, « comment aurait-il pu y « avoir de commerce libre avec des esclaves (1)? » Sans nous appesantir sur ce jugement, il est douteux que cette interpréialion ait prévalu à l'époque de la loi. Aussi, dit un savant annaliste, «des milliers de descendants d'Indiens en Virginie sont encore injustement privés de leur liberté. » Si l'interprélation judiciaire qui vient d'être rapportée est exacte, l'on cherche vainement quelle est la portée d'une disposition analogue qu'on trouve dans le Code de cette province revisé pour la cinquième fois en 1705. Il y est dit, en effet, que « tous serviteurs importés ou amenés par terre ou par mer dans la colonie, et qui
(d) Henning and Mumford*s Virginia reports, 149, cité par Hildreth, vol. U, p. 180.
ee LES COLONIES ANGLAISES D'AMÉRIQUE.
n'élaient point déjà chrétiens dans leur pays d'origine, seront considérés comme esclaves, nonobstant leur conversion ultérieure au christianisme, et malgré leur séjour en Angleterre. » L'on ne fait aucune exception pour les Indiens qui cependant, comme les nègres et les blancs, figurent parmi les serviteurs engagés. La loi ajoute que les enfants suivront la condition de leur mère, c'est-àdire qu'ils seront libres ou esclaves selon qu'elle le sera elle-même. Les femmes blanches restant presque toujours étrangères à ces mélanges de race, le but du législateur n'a pas besoin de commentaire.
Il semblait qu'on n'eût point assez fait pour abaisser celle des races de couleur qui méritait le plus d'intérêt, car on l'assimile encore. une fois à la race la plus dégradée. Un article de ce Code^ porte en effet que les nègres, les mulâtres et les Indiens sont privés du droit de posséder et d'acquérir, et les serviteurs de race blanche, d'exercer aucune fonction dans la colonie, même de donner un témoignage en justice, dans quelque cause que ce soit. Nous ferons ressortir plus tard, au livre de la justice, les graves inconvénients de cette dernière mesure, qui est en désaccord avec les premiers éléments du droit criminel.
Le zèle des citoyens, alors comme aujourd'hui, avait besoin de stimulant pour suppléer au patriotisme. C'est ainsi qu'un article du même Code (1705) punit toute abstention de vote pour l'élection des bourgeois d'une amende de 200 livres de tabac.
SECTION xn
Développement du sentiment aristocralique. — Classe moyenne. — Religion épiscopale dominante. — Le Blue-Ridge est franchi. — Entraves à la naturalisation.
Le sentiment aristocratique s'accusait de plus en plus grâce au développement des ressources du pays, dont le tabac était la principale base, et grâce aussi à la concentration d'immeubles considérables dans les mêmes mains
L'ARISTOCBATIE EN VIRGINIE. 67
à travers les échappatoires de la loi, très large d'ailleurs, qui tendait à rempêcher. Le droit de prîmogéniture et les substitutions s'étaient introduits dans les mœurs et dans la législation par imitation de VAngleterre. Mais Ton alla plus loin que celle-ci : dans ce dernier pays^ en effet, les biens substitués étaient passibles.de l'action des créanciers pour certaines natures d'engagements. En Virginie, au contraire, la loi de 1705 ordonna que cette nature de propriété ne pourrait être entamée pour le recouvrement d'aucune dette et d'aucune condamnation, à moins qu'il n'en fût autrement ordonné pour chaque cas spécial par l'Assemblée générale, seule juge des circonstances (1). L'aristocratie se fortifiait comme dans une citadelle qu'elle cherchait à rendre inviolable et qui ne fut détruite qu'après l'indépendance, on le verra plus loin.
Cependant à l'aide du travail, de l'économie, et grâce aux concessions de terre que le gouvernement continuait à faire à chaque serviteur, à la (in de son engagement, il s'était déjà créé assez de fortunes nouvelles au commencement duxvni* siècle. Ce fut le premier noyau de la classe moyenne. Ces nouveaux venus savent prendre leur place dans le monde politique, ainsi que l'apprend Spotswood, l'un des gouverneurs les plus clairvoyants de la Virginie. Il dit quelque part « qu'il s'était introduit dans divers comtés une fantaisie assez neuve et inexplicable, qui consistait à exclure de la chambre des bourgeois les vrais gentlemen et à n'y envoyer que des hommes de peu et de nulle consistance. )> Et il ajoute comme une autre preuve de bizarrerie humoristique, le fait de l'expulsion de deux membres de la chambre des bourgeois en 1705, basée « sur le désintéressement dont ils firent preuve en refusant la rémunération attachée à leur mandat. » Car aux yeux de cette chambre, « cette action était considérée comme de la corruption », bribery (2).
Sauf le collège projeté en 1691, tous autres établisse- Il) Henning, Siaiutes, p. 320 et 516, et Howison, vol. II, p. 203, 206.
(2) HiLDRBTH, YOl. II, p. 226.
68 LES COLONIES ANGLAISES D'aMÉRIQUE.
menls d'instructioa publique faisaient défaut, même les écoles primaires. Les gouvernemcnls y étaieot contraires ou indifférents, et la population trop dispersée pour profiter de celles qu'on y aurait créées.
Les mœurs publiques étaient toujours très relâchées en dépit de l'acte de 1677, qui cherchait à les refréner, et qu'il fallut reproduire avec de nouvelles pénalités, en 1698, c'est-à-dire à la veille du xvm" siècle. Les hommes élçvés en situation étaient surtout visés par ces statuts, notamment les ministres du culte et les juges de paix qui, même dans l'exercice de leurs fonctions, étaient trouvés en état d'ivresse (1).
La persécution protestante laissa une longue trace en Virginie ; les anglicans, qui eurent toujours la suprématie, firent pendant longtemps peser leur joug sur les autres communions et l'on voit qu'en 1746, c'est-à-dire à une époque qui n'était pas bien éloignée de celle de Tindépendance, une loi enveloppa dans la même proscription les méthodistes, les moraves, les quakers, les newlights, etc., dont la plupart avaient fait invasion dans la colonie (2), surtout vers l'ouest, qui avait été récemment ouvert à l'émigration (1745). Il faut attendre jusque après l'indépendance pour voir se réaliser l'émancipation des dissidents protestants dont il vient d'être question. Cette mesure ne fut point un hommage rendu à un principe ; car les catholiques en étaient exclus, et c'est de nos jours seulement, c'est-à-dire en 1830 (3), qu'ils purent monter au niveau des autres citoyens, tant sont violentes et persistantes les haines enfantées par les préjugés de sectes I
Lorsque Spotswood, alors gouverneur (1745), entreprit de franchir le blue ridge (montagne bleue, formant barrière
(1) HowisoN, vol. II, p. 159, ^60.
(2) Le même, vol. I, p. 431.
(3) Voir The catholic Churck in ihe U. S., by Henry de Codrct, enlarged by J.-G. Shea, p. 46. Pas un seul écrivain français n'a relevé ces Taits du plus haut intérêt, tant le sentiment d'équilé semble peser à cerlains auteurs ! Est-ce ainsi que Tbistoire peut devenir uxi enseignement ?