‹ La république américaine États-Unis; institutions de l'union, institutions d'état, régime municipal, système judiciaire, condition sociale des Indiens; avec une carte de la formation politique et territoriale des États-UnisChapitre 4 sur 226 · IV NOTICE SUR AUGUSTE CARLIER · texte numérisé non relu

IV NOTICE SUR AUGUSTE CARLIER

tir. Le feu couvait sous la cendre; et cependant, quand Auguste Cartier quitta les rivages américains, en septembre 1857, nul ne soupçonnait Tincendie qui allait éclater (1). Il avait écrit régulièrement tous les soirs les impressions que les choses et les hommes faisaient sur lui. Il fixait au moment même les conversations auxquelles il avait pris part. Ces notes, écrites généralement au crayon^ ont l'intérêt d'une photographie instantanée et le prix de jugements portés par un observateur sagace et pénétrant. Si quelque jour elles étaient publiées sous leur forme vive et simple, elles présenteraient une esquisse très animée de la société américaine d*alors. Le temps marche si vite dans le Nouveau-Monde et les événements ont été depuis si considérables que ce tableau des années qui ont précédé la Se* cession offrirait aux Américains de nos jours un intérêt égal à celui qu'ont pour nous les souvenirs des témoins des préludes de la Révolution.

Au fur et à mesure qu'Auguste Carlier étudiait les diverses parties de l'Union et pénétrait l'esprit de ses institutions, il était frappé des graves défectuosités de l'œuvre de Tocqueville. Il recueillait dans le pays l'écho des protestations parfois très vives que le livre du brillant et rapide voyageur avait soulevées. Son exaciitude de jurisconsuUe et d'historien était choquée par les erreurs de fait et les graves lacunes qu'il y relevait. Surtout son ferme bon sens était blessé par la témérité de certaines généralisations. Le Play portait, on le sait, le même jugement sur la Démocratie en Amérique y et, malgré l'amitié personnelle qu'il avait pour Tocqueville, il n'a pas hésité à le formuler h plusieurs reprises dans ses écrits. Auguste Carlier l'avait fait avant lui, et il eut dès son premier ouvrage le courage intellectuel de rompre avec les idées communément reçues sur les États-Unis.

A son retour d'Amérique, Auguste Carlier s'était en e£fet résolu à écrire. Au début il avait conçu un cadre très vaste dans

(1) Charles Sumner lui écrivait le 12 septembre 1860 : «Notre élection présidentielle est toute prochaine et le pays est sens dessus dessous par le conflit des différents partis. Il sera tranché le 6 novembre. Quand M. Lincoln, le candidat républicain, mon candidat — (souligné dans le textej — sera élu, alors TUnion malgré toutes les menaces sera sauvée. » L hiver d'auparavant Charles Sumner avait fait un assez long séjour à Paris ; il avait beaucoup vu Auguste Carlier et Frédéric Le Play. Comme ce dernier l'interrogeait sur ce qui l'avait le plus frappé en France : « C'est de voir avec quelle légèreté, reprit-il, on prend en vain le nom de Dieu : » réponse bien digne du vieux sang des Puritains.

NOTICE SUR AUGUSTE CARLÏfiR. V

lequel il eût peint la société américain& sous tous ses aspects : institutions, mœurs publiques, développement économique, vie religieuse, activité littéraire et scientifique. Mais cet observateur scrupuleux devait être arrêté dans un pareil desâein précisément par sa recherche de l'exactitude et par son soin des détails. Comment le lui reprocher? N'est-ce pas dans les détails que se trouve précisément le trait caractéristique des institutions, et les généralisations ne sont-elles point trop souvent la négation môme de la vérité sociale? Il eut bientôt conscience de rimmensité de son plan primitif et se décida à publier son œuvre par fragments.

Son premier livre, le Mariage aux États-Unis, qui parut en 1860, eut un grand succès. Tous les organes de Topinion sans distinction s'en occupèrent et les juges les plus compétents furent frappés du jour nouveau qu'il jetait sur le fond de la société américaine. Un des plus autorisés, M. Henri Baudrillart, traduisait ainsi cette impression dans le Journal des Débats du H 'octobre 1860 : « M. de Tocqueville a tracé un portrait d'une pureté idéale de la femme américaine. Il l'a placée à une hauteur qui dépasse de loin les autres femmes pour l'énergie, la raison, le dévouement. M. Auguste Carlier, sans démentir absolument la ressemblance du portrait, se permet de le trouver un peu flatté et surtout trop généralisé. La démocratie et le protestantisme ne lui paraissent pas, au point de vue du mariage, l'emporter à ce degré, s'il est môme vrai qu'ils l'emportent, ce dont il doute, sur les pays où la démocratie ne règne pas seule et où le catholicisme est la religion dominante. L'auteur du Mariage aux États-Unis n'a pas craint de donner plus d'une fois la contre-partie de ce portrait peutôtre un peu trop complaisant de Spartiate chrétienne. Il a montré le vent de la coquetterie et de la vile spéculation soufflant aussi sur ces rivages qui semblaient devoir en être préservés. Le mariage même ne serait pas à l'abri de la corruption. »

En Amérique le succès de ce livre fut non moins sérieux. Les journaux de cette époque citaient souvent Auguste Carlier comme une autorité dans les questions politiques et sociales; mais un hommage plus flatteur encore était réservé à la pensée morale si élevée qui avait Inspiré ce livre. En 1867, quand le pays fut sorti des convulsions de la guerre, un écrivain distingué, le D' Joy Jefl'ries, en fit une traduction qu'il publia à Boston et qui eut trois éditions en un an.

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