L'INSTRUCTION PUBLIQUE CHEZ LES PURITAINS
principe ne fut résolue qu'en 1644. La Cour générale statua alors (7 mars) que les magistrats et les députés formeraient des corps distincts cumulant Fautorité législative et l'autorité judiciaire d'un ordre supérieur. Ils auraient chacun rinitiative avec veto réciproque de l'un sur l'autre, et, quand ily aurait litige porté devantl'un d'eux, les délibérations auraient lieu de la même manière, mais les décisions seraient prises à la majorité des voix des membres des deux chambres, comme si elles votaient ensemble (1). Cet équilibre, longtemps cherché, fut suivi toujours depuis, en matière législative seulement. Le moment n'était pas encore venu de séparer le pouvoir législatif du pouvoir judiciaire pour donner plus de force et d'autorité à chacun d'eux.
SECTION xm
Instruction publique purilaine. — Réclamations de réforme politique* Aggravalioii des lois criminelles.
Les premiers colons du Massachusetts étaient fortement imbus de l'idée que toute société, qui veut se perpétuer en s'améliorant, a besoin de deux puissants leviers : la religion et l'instruction. Ils apportaient dans ce pays la ferveur religieuse : tous leurs efforts tendaient à la maintenir; mais ils firent fausse route en appelant a leur aide l'intolérance et d'absurdes préjugés qui pesèrent longtemps sur la colonie. Ce n'est pas que les Puritains fussent ennemis des lumières, et la persévérance qu'ils mirent à les répandre dans le Massachusetts, au moins à l'aide de l'instruction élémentaire, est un de leurs titres à la reconnaissance publique. Toutefois, areuglés par l'esprit de secte, ils imaginèrent de mener de front l'instruction qui étend les horizons de la pensée et développe le besoin d'investigation et de critique et le principe autoritaire qui repousse toute discussion. Ils ne réussirent point à mettre ces deux forces en
(1) Palfrey, Yol. I, p. 622 el Hildrbth, vol. I, p. 299.
\ï% LES COLONIES ANGLAISES D'AMÉRIQUE.
e(]ijilibrey et reûseigneineat public ne se fit accepter qu*à la condition de prendre la livrée de la secte omnipotente. Mms dans ces limites les Puritains montrèrent une grande leniitité pour faire apprécier par les masses le bienfait Je l'instruction. Dès 1635, c'est-à-dire cinq ans seuleiiieat après la fondation de la colonie, on remarque une école publique à Boston. En 1642, la Cour géiu^raie prescrit aux autorités locales de tenir la main à ce i\\\e les habitants des lowns envoient aux écoles non seiiloment leurs enfants, mais encore leurs serviteurs. La loi, prévoyant le cas de négligence ou de résistance, donne pouvoir aux fonctionnaires des towns d'enlever à leurs parents et à leurs maîtres les enfants et les serviteurs qu'ils négligeraient de faire profiter du moyen d'instruction mis à leur disposition. En 1647, il ne s'agit plus seulement de faire peser sur les individus la charge de l'enseignement élémentaire qui pouvait être trop lourde pour bon nombre d'habitants; on procède autrement. Lia Cour générale ordonne qu'à l'avenir chaque town réunissant plus de cinquante familles sera tenue d'entretenir une école primaire consacrée à la lecture et à l'écriture et dont le luaîlre sera payé par les parents ou par les patrons des étèvcs, ou par les habitants en général, par voie de subsides, suivant qu'il sera décidé par les selectmen. A l'égard des towns contenant cent familles, elles seraient obligées de créer une école dite de grammaire dont les maîtres auraient encore la capacité nécessaire pour préparer les enfants aux études du collège ou de l'université. Toute infraction à ces prescriptions entraînerait contre les lowns une pénalité en argent (1).
Ces mesures prévoyantes étaient assez en avant du sentimeal général, si l'on en juge par deux lois de 1701 et 1718 posiérieures de plus d'un demi-siècle à celle de 1649, et dont le préambule porte ceci: «Considérant que diverses towûs, quoique très aptes, par leurs ressources, à faire face au
(*1 Massachusetts Records^ vol. II, p. 203.
soutien des écoles, négligent complètement de maintenir celle que la loi leur impose, montrant ainsi une préférence marquée pour l'ignorance et Tirréligton et aimant mieux se soumettre à l'amende que de se conformer au vœu de la loi, etc. » En se basant sur ces considérations, la Ciour générale ordonna une aggravation de peine contre leS/ (owas récalcitrantes, sans réussir à beaucoup modifier Tétât des esprits. On Terra plus loin que la mise en œuvre tle cet enseignement ne put contrebalancer la superstition qui domina longtemps la population et qui fut entretenue par ceux-là mêmes qui auraient dà la combattre. Quant à rinstruction supérieure, nous avons vu plus haut que, dès 1641, Harvard collège entra en opération et servitù former une pépinière d'hommes distingués, qui sont Thonneur du Massachusetts. Celte université est aujourd'hui l'une des plus éminentes des États-Unis.
Les réformes apportées dans les institutions n'avaient eu vue qu'une partie des habitants, c'est-à-dire les freemen, membres de TÉglise. Tous les antres, et c'était de beaucoup le plus grand nombre, restaient soumis à l'arbitraire des pouvoirs établis. Plusieurs d'entre eux se hasardèrent, en 1646, à présenter à la Cour générale une pétition dont Tobjet était d'obtenir : 1* l'établissement d'églises fondées sur les mêmes bases que celles d'Angleterre ; 2^ les libertés de la mère patrie, sans distinction de sectes ;3'' la suppression de tout pouvoir arbitraire; 4** le serment d'allégeance à l'Angleterre, serment supprimé depuis longtemps dans le Massachusetts ; 5* l'appel à la métropole en toutes matières, etc. Cette démarche fut considérée comme une témérité dangereuse, et, sous prétexte d'irrévérence envers la Cour, celle-ci condamna les principaux pétitionnaires à 1 amende. Ils se préparèrent à partir pour l'Angleterre dans l'espoir d'un meilleur accueil; mais, dénoncés à l'autoriié, ils furent mis sous bonne garde, leurs papiers saisis, et l'on se hâta de prémunir la Commission anglaise instituée pour les affaires des colonies contre toute tentative <io ce genre qui la prendrait au dépourvu. Le moment
n'était pas encore venu pour que satisfaction fût donnée à ces légitimes griefs (1).
Mais si les hommes dirigeants de leur province, c'està-dire le gouverneur, le lieutenant gouverneur, les assistants et les elders, par leurs efforts combinés, avaient réussi ^ à étouffer les plaintes des habitants privés de droits politiques, il n'était pas aussi aisé d'échapper aux revendications des freemen. Le Body ofliberties était déjà une noble conquête; mais quelques années à peine s'étaient écoulées depuis sa publication, que Ton avait observé plus d'une lacune qu'il fallait combler pour laisser moins de place àl'arbitraire des magistrats. Ceux-ci avaient joui pendant si longtemps d'une sorte d'omnipotence, qu'ils résistaient à toute tentative de démantèlement de leur autorité. N'était-il pas nécessaire, d'ailleurs, de ne laisser aucune trace écrite des dérogations faites aux lois anglaises contraires à la charte? Ces raisons ne réussirent point à prévaloir, et en 1649, Ton publia un nouveau corps de lois qui laissa debout celui de 1641, dans ses parties essentielles, mais dont il ne resle aucune trace aujourd'hui. La tradition seule en a conservé quelques dispositions éparses. D'après un auteur américain, la nomenclature des crimes capitaux aurait été agrandie de manière à y faire entrer certains faits qui, dans les idées de l'époque et de la secte, méritaient les châtiments les plus graves. De ce nombre étaient : 1* la rébellion outrageante des fils contre leurs parents, les imprécations et les voies de fait d'un enfant au-dessus de seize ans envers ses père et mère; 2** le rapt, quoique non puni par la loi de Moïse ; 3** le blasphème élargi dans ses manifestations ; 4** le retour des jésuites sur ce territoire après une expulsion. Quant à la négation de l'immortalité de l'âme, de la résurrection du corps, de la rédemption, de l'infaillibité de la parole de Dieu, et de toutes les autres croyances du christianisme, elle était punie du banuis-
(1) Voir, sur ce conflit, Winthrop Histo)^ of New-England, vol. n, p. 340 et suiv. Hildrbth, vol. I, p. 318 et. suiv. et Hubbar», îoI. i, p. 540.
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sèment. Quelques années après, un nouveau statut soumit le coupable à Tamende, puis à la peine du fouet, au bannissement et finalement à la peine de mort, en tenant compte de la répétition de roffense (1). La plupart de ces dispositions étaient suggérées par les ministres qui voulaient constamment faire plier les ressorts du gouvernement sous la loi de Moïse.
L'on voit par ce qui précède que si l'élément Ihéocratique pesait trop lourdement sur celte jeune société, le pressentiment de bautes destinées suscitait des moyens de résistance tels que la propagation des écoles et l'expansion de plus en plus grande de l'élément communal, sans parler du développement des sectes, conséquence naturelle de cette oppression. Ces causes diverses finirent par équilibrer les forces vives en présence.
Avant d'aller plus loin, nous allons faire l'historique distinct des autres colonies de la Nouvelle-Angleterre. Nous ramènerons jusqu'au point où celles de ces colonies dites puritaines pourront marcber de front et parallèlement avec le Massachusetts, pour atteindre le même but, quoique prenant quelquefois des voies diverses.
(I) HiLDRBTH, vol. I, p. 368 et suir.