‹ La République Argentine:Chapitre 10 sur 22 · TUCUMAN ET MENDOZA · texte numérisé non relu

TUCUMAN ET MENDOZA

désolées ferment l'horizon à l'Ouest; à leur pied s'étale l'immense talus alluvial recouvert d'une brousse clairsemée, où les vignes entourées de lignes de peupliers se sont étendues partout où l'eau a pu atteindre.

La rareté des coupures transversales qui interrompent la précordillère a pour effet de rassembler en un petit nombre de points les eaux disponibles. Le Rio San Juan draine à lui seul une zone de la Cordillère qui n'a pas moins de 200 kilomètres de large. Les deux oasis de Mendoza et de San Rafaël ont chacune deux cours d'eau nourriciers. Le Mendoza et le Tunuyan à Mendoza, le Diamante et l'Atuel à San Rafaël, se rapprochent à leur sortie des montagnes, au point que les cultures qu'ils arrosent se soudent en une zone continue; puis, au lieu de confluer, ils se détournent, et se perdent séparément dans la plaine. Ces cours d'eau ont une pente moins rapide que les torrents plus maigres des oasis du Nord-Ouest, et l'inclinaison moyenne des cônes de déjection où sont établis les vignobles est relativement faible. Les pentes supérieures du cône, où des limons peu épais recouvrent les cailloux roulés, donnent des vins francs et parfumés. Dans le vignoble de Mendoza, Lujan, et plus bas, Godoy Cruz, Guaymallen, Maipu, forment ainsi des crus privilégiés. Dans la plaine, à l'Est de Mendoza, à San Martin, Junin, le rendement est plus élevé, mais les vins sont grossiers et souvent marqués par le salpêtre que contient le sol argileux. Le même contraste entre la zone supérieure et la zone inférieure s'observe à San Juan et à San Rafaël.

Tandis que l'oasis de San Juan et celle de San Rafaël se sont étendues régulièrement sur les parties les plus favorables du talus alluvial, la forme de l'oasis de Mendoza offre une anomalie qui ne s'explique que par des raisons historiques; la zone cultivée s'étend, en effet, en une bande étroite le long du Tunuyan, sur plus de 100 kilomètres jusqu'au cœur de la plaine hors de vue de la Cordillère. C'est là un exemple, entre mille, de l'in-

fluence que la circulation exerce sur la colonisation. Le long du ïunuyan passe, en effet, la route de Mendoza vers le littoral, par laquelle arrivaient les convois de bœufs de San Luis vers les invernadas. Les cultures naquirent sur son tracé. Les villages de Santa Rosa, Las Catitas, La Paz, qui en marquent les étapes, sont tous d'origine ancienne; les étrangers y sont rares. On y voit encore des habitations vétustés, antérieures h la voie ferrée, et datant de l'ère du « carril », ou chemin charretier. L'importance de cette ligne d'eau à travers le désert ressort nettement de la carte de Woodbine Parish.

L'usage de l'irrigation soulevait ici d'autres problèmes techniques que dans les provinces du Nord-Ouest. Les torrents andins, à cette latitude, sont redoutables à la saison de la fonte des neiges, au début de Tété; la crue est d'autant plus brusque et plus forte que les chaleurs sont plus tardives; alors, de tous les ravins de la montagne, les eaux chargées de boue convergent vers la vallée. La crue laboure le lit du Rio, en ronge les berges, et menace de se frayer un chemin au milieu des cultures; les villes mêmes de Mendoza et de San Juan ont été plus d'une fois en danger. La crainte de détourner et d'attirer sur soi tout ou partie de la crue obligeait à n'établir sur le torrent que des barrages légers et fragiles. A San Juan on arrosa longtemps avec les eaux de l'Arroyo del Estero, maigre ruisseau nourri par les infiltrations du V'allede Zonda,et l'on s'enhardit tardivement à puiser au Rio lui-même.

Un autre problème, que les oasis restreintes du Nord-Ouest connaissent à peine, celui du drainage, prend à San Juan et à Mendoza, pour une grande partie de la surface irriguée, une importance capitale. Les eaux infiltrées dans le sol s'écoulent en formant une nappe souterraine qui, suivant la topographie, se rapproche plus ou moins de la surface. Elle vient affleurer sur le pied du cône où la pente diminue, et où il passe

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peu à peu à la plaine. Le cône porte donc à sa hase une ceinture de marécages (ciénagas), parfois une ligne de sources puissantes (Borhollon). A Son Juan, si l'on s éloigne assez pour embrasser d'un seul regard tout l'ensemble des cultures, on s'aperçoit qu'elles occupent la zone médiane, à mî-côle du cône, le sommet étant formé de cailloux trop grossiers, la base étant trop humide. Le progrés des cultures vers l'amont et lutilisntion de jour en jour plus complète des eaux disponihl' tend à relever le niveau de la nappe souierrairif; et h accroître la superficie des ciénagas.

Elles ont un sol fin et noir, admirablement fertile après le drainage, et l'irrigation n'y est pas nécessaire : car il est possible, selon la profondeur qu'on donne aux rigoles de drainage, de régler le niveau des eaux souterraines de façon qu'elles continuent à nourrir les racines. L'aménagement des ciénagas offre encore, h San Juan surtout, où elle est à peine entamée, un champ d'expansion assez large aux cultures. De plus, l'eau obtenue de leur drainage permet de créer plus loin de nouveaux groupes de cultures irriguées. A Mendoza, la superficie irriguée par les canaux de drainage ^desague) est déjà importante.

Le niveau de l'eau dans les ciénagas s abaisse pendant l'été, et s'élève en hiver au moment où l'irrigation dans les zones supérieures est suspendue ou très réduite, et où le débit des acequias, que les champs ne recueillent plus, s'écoule ou s'infiltre comme il peut vers l'aval. C'est donc en hiver, à l'inverse du torrent lui-même, que les canaux de drainage sont le plus abondamment nourris. A Barriales ^Mendoza) et sur le cours inférieur du canal Zanjon, quelques milliers d hectares, arrosés par des eaux de drainage et exposés^à la disette pendant l'été, ont le droit de prendre de l'eau au rio ou au canal pendant les 5 mois d été, de novembre à janvier; le reste de l'année, ils sont réduits aux ressources des canaux de drainage. Cette forme de concession paraît

fournir un moyen d'utiliser l'excédent du débit du rio

pendant l'été.

A cette exception près, il n'existe pas de droits temporaires limites à la saison des hautes eaux et permettant de pratiquer sur le pourtour de la zone des cultures vivaces, des cultures rapides mûries en peu de mois. Du moins, le mouvement d'expansion des cultures et le désir d'épuiser toutes les ressources en eau ont amené à créer, à côté des droits définitifs, des droits éventuels. Ils ne sont servis, en principe, que si les droits définitifs ont reçu leur pleine dotation et dans un ordre fixe; ils sont en effet subordonnés les uns aux autres. La valeur marchande des terres à droits d'eau éventuels reste bien inférieure à celle des terres à droits d'eau définitifs'. A San Rafaël, où la colonisation a précédé l'inventaire systématique des ressources naturelles, la concession de droits d'eau éventuels a été un procédé pour laisser se développer les cultures, bien qu'on fût fort mal renseigné sur le débit de l'Atuel et du Diamante et sur la superficie que pourrait atteindre le nouveau centre.

Dans la pratique, la coexistence de droits éventuels et de droits définitifs offre bien des difficultés et plus d'un prétexte à la fraude ; il arrive en effet que les titulaires de droits éventuels ont accès au rio en amont des prises d'eau plus anciennes et qui doivent être servies de préférence. Tout un groupe de canaux desservant des terres à droits éventuels se greffe ainsi sur le Tunuyan au-dessus de la Paz dont les droits sont séculaires et définitifs.

Le droit d'eau de Mendoza ou de San Juan, codifié dans des lois provinciales qui datent, comme la construction des barrages, de la 'fin du xix^ siècle, est profondé-

1. Il existe actuellement dans la province de Mendoza 275 000 hectares ayant un droit définitif, et 505 000 ayant un droit éventuel. Les concessions alimentées par le Diamante et l'Atuel à S. Rafaël, soit 120 000 hectares avec droit définitif et 150 000 avec droit éventuel, ne sont pas encore entièrement mises en valeur.

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ment di fièrent des droits d'eau qui régnent dans les provinces andines du Nord-Ouest. La diversité des conditions physiques se reflète dans les institutions. L'eau n'est pas ici un objet de propriété privée indépendamment du sol. La concession d'eau est accordée à tel ou tel fonds et définie en mesures de superficie. La loi fixe le volume d'eau qui revient à Tunité de superficie. Si le débit du rio ne suffit pas pour distribuer à toute la zone irriguée le volume prévu par la loi, du moins toutes les terres à droits définitifs ont-elles une dotation égale, et l'eau disponible est répartie entre les canaux en proportion de la surface qu'ils irriguent.

Si aucune loi n'a pu assurer aux cultivateurs de Cuyo, môme titulaires de droits définitifs, la constance de leur provision d'eau, ni éviter qu'ils supportent en commun les effets des variations du débit des torrents, il n'a pas été davantage possible de leur assurer l'eau d'une façon complètement permanente. Le « turno » est pratiqué partout lorsque les eaux sont basses. Mais si l'on s'éloigne vers l'aval, où la disette dure presque toute l'année, le turno devient la règle constante. A la Paz, au terme de la zone irriguée, il doit être appliqué avec rigueur. Le tour de chaque propriétaire revient tous les huit, dix ou douze jours. En temps normal, il reçoit la <( suerte de agua », c'est-à-dire le débit d'une écluse de dimensions fixes pendant une demi-heure par hectare. Mais si le rio maigrit, il devient impossible de servir simultanément plusieurs voisins et, pour ne pas allonger l'intervalle entre deux arrosages successifs, la durée de la suerte de agua est réduite ;de moitié ou des trois quarts.

Du moins, les oasis de Cuyo ressemblent aux petites oasis du Nord-Ouest par la part qui est faite aux intéressés dans l'administration de l'irrigation. Les lois d'eau en ont donné la direction générale à des fonctionnaires provinciaux. Mais au-dessous d'eux, et pour le détail de la distribution de l'eau et de l'entretien des canaux,

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elles ont laissé subsister, en les régularisant seulement, les organismes démocratiques pi-imitifs. A San Juan, ia surveillance de l'irrigation est exercée par les conseils municipaux élus et l'intendant des départements; à Mendoza, les propriétaires nomment pour chaque canal un conseil de trois délégués et d'un inspecteur, qui fixent et soumettent aux autorités provinciales le budget annuel du canal, perçoivent les taxes, exécutent les réparations nécessaires, etc. Le fractionnement de la propriété' et le nombre des électeurs donnent de la vie à ces petites Républiques fort jalouses de leur autonomie.

Même dans les limites étroites de la région de Cuyo, les conditions climatologiques, qui règlent la végétation de la vigne, ne sont pas exactement identiques. L'ouverture des vendanges varie, selon les points, de plusieurs semaines*. Le versant Nord du cône exposé au soleil et abrité contre les vents du Sud est plus précoce. Quelques parages, mal défendus contre les vents du Sud, et où les gelées tardives sont fréquentes, n'ont pas été envahis par le vignoble (zone du Tunuyan, en aval de San Carlos, au Sud de Mendoza). Partout, la sécheresse de l'air fait que les raisins mûrs se conservent longtemps sur la plante; la vendange peut se prolonger sans inconvénient pendant deux mois et plus ; elle réclame donc un supplément de main-d'œuvre relativement restreint, et n'entraîne pas de migrations saisonnières. La durée des vendanges facilite d'autre part les transactions sur les raisins, qui sont l'un des traits particuliers de l'industrie vinicole argentine.

Le climat est moiiis favorable à la vinification qu'à ia

i. Plus de 6000 propriétaires à San Juan pour 91000 hectares, plus de 9000 à Mendoza (zone des rios i^Iendoza et Tunuyan) pour 130 OOd hectares (statistique dressée en 1899).

2. L'amplitude de ces difierences est infiniment plus grande si l'on s'éloigne des provinces de Cuyo. Cataniarca. qui s'est spécialisée dans la production des raisins de table, est envahie par les acheteurs de Buenos Aires et commence ses expéditions on décembre, deux mois entiers avant le début des vendanges de Mendoza.

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