‹ La République Argentine:Chapitre 9 sur 22 · TUCUMAN KT MENDOZA · texte numérisé non relu

TUCUMAN KT MENDOZA

Les usines disposent actuellement des cannes qu'elles cullivent elles-mêmes avec un personnel salarié à leur service, de celles qu'elles achètent à prix réduit à des entrepreneurs, « colonos », qui les cultivent sur des domaines à elles, enfin de celles que leur vendent les caneros propriétaires. La zone où se fournit chaque usine est souvent très étendue. Le congrès sucrier de 1894 estimait que la moitié de la canne récoltée était transportée par chemin de fer, et que le fret de la canne (l'un canton à l'autre de la région sucrièrc représentait, pour les chemins de fer, plus d'un tiers de ce que leur rapportait le transport du sucre do Tucuman au littoral. Chaque compagnie de chemins de fer s'efforce de conserver aux usines placées sur son réseau les cannes qu'elle charge, pour éviter qu'après la fabrication le transport du sucre ne lui échappe. Aussi le marché de cannes est-il divisé en deux compartiments étanches", entre lesquels se produisent peu d'échanges, le premier comprenant la zone dépendant du Central-Argentino et du chemin de fer de l'État, le deuxième, la zone du Central-Cordoba et de l'ancien chemin de fer provincial racheté par le Central-Gordoba.

Certaines zones, Cruz Alta, les environs de la ville, ont trop d'usines pour leur production de canne, et sont des centres d'importation. Le prix de la canne y est régulièrement plus élevé que dans les zones agricoles. Chaque usine a sa clientèle; elle établit aux gares d'expédition des balances où elle reçoit et pèse la canne. Seuls les caneros importants ont avantage à charger leur récolte en wagon, et à la vendre à des usines éloignées; les petits caneros constituent au contraire la clientèle forcée de l'usine locale. Ils luj vendent leurs cannes directement, ou parfois par l'intermédiaire de courtiers et de revendeurs. Au temps où les usines se disputaient la canne, l'habitude s'est établie de faire le plus tôt possible les contrats d'achat; on en signe dès le mois d'octobre, c'est-à-dire aussitôt la campagne

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de l'année précédente achevée. Pour s'assurer la fidélité du canero, les usiniers lui font des avances d'autant plus libérales qu'ils ont plus de peine à approvisionner leurs moulins.

Caneros et usiniers ont eu conjointement à résoudre le problème de la main-d'œuvre. La population nécessaire n'existait pas sur place. Il fallut la recruter ailleurs. On envoyait des racoleurs alentour, à Catamarca, à Santiago del Estero, jusque dans la province de Cordoba, qui formaient des équipes et les ramenaient. C'était un personnel hétérogène, instable, indiscipliné. Les usiniers, pour les retenir, leur accordaient de fortes avances, et, redoutant de perdre leur mise, ne se décidaient pas à les renvoyer pour leur paresse et leur irrégularité. Le défaut de bras ne se fait plus sentir aujourd'hui aussi vivement qu'au moment de la grande expansion de culture; la population ouvrière immigrée s'est enracinée et elle a perdu sa turbulence. Elle comprend, outre les créoles, un petit nombre d'Européens, Espagnols ou Italiens; mais, tandis que les créoles se sont incorporés définitivement à l'industrie sucrière, les immigrants européens emploient leurs premières économies à acheter un lot de terrain, et se font maraîchers.

Si Tucuman dispose en temps normal du personnel qui lui est nécessaire, la récolte l'oblige toujours à recourir aux provinces voisines. En mai, juin, les racoleurs partent comme autrefois, bien munis d'argent, sur le Rio Salado, sur le pourtour de la sierra d'Ancasti, etc. L'attraction temporaire de Tucuman à cette saison s'étend fort loin : à Santa Maria , de l'autre côté de l'Aconquija, 600 personnes, hommes, femmes et enfants, émigrent pendant 5 mois, et vont vivre sur les champs de canne. Les négociants de Santa Maria leur font au nom des ingenios des avances qui s'élèvent à 60 piastres environ par travailleur. Plus au Nord, les enganchadorcs de Tucuman se heurtent à ceux de Salta et de Campo

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Santo, et se partagent avec eux les bras disponibles. Parmi les immigrés saisonniers, quelques individus chaque hiver se fixent et grossissent le personnel stable de l'industrie sucrière.

En dehors de la région de Tucuman, un essai malheureux a été l'ait pour implanter l'industrie sucrière à Santiago del Estero : de grandes usines y ont été construites; mais les gelées sont rudes : on a tenté pendant quelques années d'approvisionner les usines de Santiago de cannes achetées à Tucuman, mais le prix du transport était trop élevé et les usines durent être abandonnées, ou démontées et rétablies ailleurs. La vallée du Rio Grande, de Jujuy à 500 kilomètres au Nord de Tucuman, dans la dépression subandine entre la sierra de Zenta et la Lumbrera, offre au contraire à la culture de la canne à sucre des conditions physiques favorables. Les gelées y sont rares ; sous un climat plus chaud que celui de Tucuman, les cannes mûrissent plus vite, et le rendement moyen est plus élevé. Les ressources en eau sont abondantes. Les plantations de canne y sont anciennes : leur premier marché a été la région du plateau et des vallées ; elles y vendaient surtout des eaux-devie, trafic séculaire qu'on retrouve partout sur le pourtour des terres froides des Andes, depuis la Colombie jusque dans le Nord de l'Argentine : les usines modernes de Ledesma et de San Pedro remplacèrent les moulins primitifs aussitôt que la voie ferrée approcha de Jujuy, et avant même qu'elle eût pénétré dans la vallée du Rio Grande. Elles expédiaient alors leurs sucres par chars en novembre et décembre, entre la fin de la saison sucrière et le début des pluies qui défoncent les chemins.

La région sucrière de Jujuy offre aujourd'hui une organisation économique et sociale bien différente de celle de Tucuman. Il n'y a pas ici de cultivateurs propriétaires : chaque centre est un grand fief, isolé au milieu de la forêt, où les ouvriers sont logés et approvisionnés par l'usine et en dépendent étroitement. Les

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entrepreneurs qui se chargent pour elle du défrichement sont astreints, par contrat, à importer directement du Sud les travailleurs qu'ils emploient, de peur qu'ils ne puisent dans le personnel occupé à la culture. Il nexisl.e pas en effet sur place de bras disponibles, pas de marché libre du travail. Depuis l'achèvement du chemin de fer de la Quebrada de Humahuaca, l'immigralion, définitive ou temporaire, de montagnards du plateau, s'est développée. La zone d'attraction de San Pedro s'étend aujourd'hui jusque sur le territoire bolivien. Pour la récolte, qui exige, comme à Tucuman, un important renfort de main-d'œuvre, les usines recourent aux Indiens sauvages du Chaco. Ce courant singulier de migration saisonnière, que la campagne sucrière de Jujuy provoque ainsi chaque hiver en dehors de la zone occupée par la colonisation blanche, est d'origine très ancienne et remonte à plus de 60 ans. Belmar le signale déjà au milieu du xix'' siècle. Les agents recruteurs de San Pedro et de Ledesma partent . d'Embarcacion où s'achève la voie ferrée, et pénètrent dans le Chaco, d'où chacun ramène, entre mars et juin, une troupe de quelques centaines d'indigènes. Le nombre des immigrants temporaires paraît être de 6000 environ. Les Cliiriguanos du Nord laissent au Chaco leurs fanulles, et les hommes viennent seuls. Les Matacos immigrent au contraire par tribus. Ils campent dans des huttes pareilles à celles de leurs villages, à l'ombre des sucreries, et reçoivent pour leur travail du maïs, de la viande et des cigares; au mois d'octobre, quand l'algarrobe fleurit et les rappelle à la brousse natale, ils touchent en argent le reste de leur salaire, et le dépensent en eau-de-vie et en parures, en couteaux et en armes.

L'histoire de Mendoza offre avec celle de Tucuman plus d'une analogie. Dans la province de Cuyo, comme à Tucuman, la vie urbaine a été précoce : au milieu du

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xviii' siècle, Meiulo/a et San Juan exportaient vers le littoral et vers le Paraguay des vins, des fruits séchés, pasas, orojones) et aussi des farines. Une partie des l'arines dites chiliennes consommées dans la Pampa, provenait on réalité de .lâchai cl de Mendoza. Au MX* siècle, ce Irafic s'interrompt, mais San Juan et Menuoza trouvent une autre source de richesse dans l'industrie de l'engraissage et dans le commerce des bœufs avec le Chili. Belniar évalue en 1856 à 150000 cuadres ('215000 hectares] la superficie des luzernières de Cuyo'. Comme à Tucuman, la période contemporaine est marquée par une brusque expansion des cultures et par un accroissement rapide de la population. Mais, tandis qu'à Tucuman les provinces voisines ont fourni le complément de main-d'œuvre nécessaire, tandis que la population actuelle y est essentiellement créole, à Mendoza, le nombre des immigrants étrangers est élevé; en 1914, les éi rangers représentent 510 pour 1000 de la population totale de Mendoza, plus que pour l'ensemble de l'Argentine. Le nombre des immigrants acheminés directement des ports de débarquement vers Mendoza atteint 12000 en 101 1, 15000 en lOl^, presque autant que pour la province de Santa Fe, plus que pour la province de Cordoba; Mendoza a donc sa part propre dans l'attraction que l'Argentine exerce sur l'immigration européenne. Si l'on examine une carte de la population de l'Amérique du Sud, on observera que les oasis de Cuyo forment le seul groupement important de population européenne à distance de la côte.

La prospérité actuelle de Mendoza est liée à l'industrie vinicole, comme celle de Tucuman, à l'industrie sucrièrc. La culture de la vigne est possible sur la plus grande jiartie du territoire argentin. Elle iut pratiquée, au début ilr la colonisation, jusqu'au Paraguay ; elle se maintient

!. II passe encore aujourd'hui quelques convois de bœufs par la l'tulo d'Uspallata et surtout par le col d'Espinacilo dans la Cordillère de S. Juan.

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aujourd'hui sur l'Uruguay à Concordia, et sur le Paraiia inférieur à San Nicolas. Pourtant les étés humides des provinces orientales lui sont peu favorables, et le climat lui devient de plus en plus propice lorsqu'on avance vers l'Ouest et que les pluies se réduisent. La zone sèche de l'Argentine occidentale est la terre d'élection de la vigne; elle s'y est répandue sur près de 20 degrés de latitude, liée comme les autres cultures, à l'usage de l'irrigation. Dans les vallées andines du Nord-Ouest, elle s'élève jusqu'à l'altitude de 2000 mètres. Au Sud de Mendoza, la limite supérieure de la vigne s'abaisse rapidement, on ne la rencontre plus dans la zone montagneuse elle-même. En revanche, son aire d'extension s'élargit, et s'avance à l'Est jusqu'au littoral atlantique, dans la vallée du Rio Negro.

Les centres anciens de viticulture du Nord-Ouest, dans les oasis des costas de la Rioja,de Catamarca et de Salta, ont été à peine touchés par le progrès, et leur superficie est d'ailleurs extrêmement limitée. Le vignoble du Rio Negro est en pleine période de formation et son rendement est encore restreint. La zone de grande production vinicole est donc limitée aux trois oasis de San Juan, de Mendoza et de San Rafaël, qui ont fourni en 1913,

4 750000 hectolitres sur une production totale de

5 000 000 d'hectolitres pour l'Argentine. Ces trois centres diffèrent aujourd'hui moins par les conditions physiques que par leur développement économique inégal. A 'San Juan, la transformation des anciennes méthodes de production et des industries créoles traditionnelles se poursuit encore sous nos yeux. A Mendoza, elle est au contraire achevée. Le centre de San Rafaël enfin est de création récente ; il s'est formé sur l'emplacement d'un fortin qui jalonnait jusqu'en 1880 la frontière indienne. Les cultures y ont surgi en terrain libre, en plein désert. De là des différences qui s'atténueront avec le temps, mais qui sont encore sensibles dans le paysage. Le cadre est partout le même : les montagnes arides et

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