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CHAPITRE IV

i/expi.oitation des forêts

La main- J'(riivre des ()l)rajrs. — Le pays des baiîados et les cantons agricoles de Corrientes. — Les chantiers du (Ihaco et les usines d'acide lannique du Parana. — L'exploitation du maté. — L'industrie forestière et la colonisation.

Des Andes de Tueuman et de Salia aux rives du Haut Parana dans le territoire de Misiones, le Nord de l'Argentine est aujourd'hui un vaste chantier d'exploitation de bois. Il retentit partout des coups de la cognée. L'exploitation du bois est très ancienne sur le lleuve : au xviii" siècle, Buenos Aires est approvisionné de bois par le Parana. Dans le Chaco occidental, la difficulté des transports par terre entravait le développement de l'industrie forestière. Le seul marché pour le bois de Tueuman était la région andine. Les expéditions de bois vers Mendoza cessèrent au début du xix' siècle, quand le peuplier eut été acclimaté par les oasis de Cuyo. Sous Rosas, on amena par chars, de Santiago à Buenos Aires, les premières charges de bois de quebracho ; mais ce commerce s'interrompit dès que la voie fluviale fut redevenue libre, et il faut venir, pour le voir reprendre, jusqu'à l'époque contemporaine et à l'inauguration des chemins de fer.

La lisière externe de la foret et de la brousse, où l'industrie forestière a dû recruter son personnel, est habitée par une population pastorale très clairsemée. Pourtant, dans le domaine solitaire des éleveurs, sont éparses quelques ruches bruyantes où la brousse s'anime. Ces cantons surpeuplés sont les régions à culture de bana-

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dos, ou cultures de terres inondées. Entre ces anciens foyers de vie créole et les chantiers de la forêt, s'est établi un va-et-vient incessant : l'industrie forestière y recrute ses ouvriers par engagements temporaires. Les salaires qu'elle leur distribue y sont rapportés et dépensés; ils contribuent à maintenir ces groupes sociaux de type archaïque que la pauvreté de leur production aurait voués à une élimination rapide.

Les banados sont dispersés sur le pourtour de toutes les sierras dans les limites qu'atteignent, avant de se perdre, les crues des torrents nés dans la montagne. En outre, ils s'alignent le long des rares rivières assez abondamment nourries pour traverser la brousse : le Salado et le Dulce. Le cours du Bermejo, où les conditions naturelles sont analogues, est compris en dehors de la zone de la colonisation primitive créole. Les cultures ne forment pas sur le Salado ni sur le Dulce une zone ininterrompue. Les banados manquent partout où le lit du Rio est enfermé par des berges élevées qui empêchent la crue de s'étendre. Le cours du Salado unit trois taches principales de banados en chapelet sous le 26° (Matoque, Boqueron), entre le 27° et le 28" (la Brea), entre le 28° et le 29° (Le Bracho, Navicha). Mais le pays classique des banados, où ils couvrent la superficie la plus étendue et nourrissent le groupe de population le plus important, est le delta intérieur du rio Dulce en aval de Santiago del Estero, dans l'es départements de Loreto, d'Atamisqui et de Salavina.

Santiago en occupe à peu près le sommet. Vers l'amont, le rio Dulce est encaissé entre de hautes barrancas de limon (département de Rio Hondo). Au-dessous de Santiago, le rio paraît courir au sommet d'une sorte de cône alluvial aplati, sur lequel il divague. Les exemples de déplacement du lit des rivières pendant la période historique abondent dans le Nord de la plaine argentine. La brousse est labourée à l'Est du Salado par un réseau de lits morts, dont les berges s'effacent

peu à peu à mesure que la végélation s'en empare. Mais nulle part, l'indécision des eaux n'est aussi marquée, le vagabondage fluvial, aussi ample, que dans cette section du bassin du rio Dulce. Les bourgades d'Atamisqui et Salavina, qui vivaient des eaux du Dulce, furent ruinées brusquement en 1825 lorsque le fleuve, à la suite d'une crue particulièrement violente, se détourna au Sud pour se perdre dans les Salinas Grandes. Un canal ayant été creusé en 1897 pour irriguer la région de Loreto, sur la rive gauche du rio Dulce, la crue de 1901 en élargit l'entrée mal défendue par des travaux insuffisants, s'y fraya un passage, et, guidée par lui, déboucha dans l'ancien lit abandonné depuis un siècle, qui se dirige au Sud-Est vers Alamisqui. Atamisqui et Salavina refleurirent, tandis qu'il fallut abandonner les cultures du rio des Salines qui ne reçoit plus d'eau que pendant les crues exceptionnelles. Lits actuels, lits anciens toujours prêts à se rouvrir, restes de canaux modifiés et coupés par le courant, forment un chevelu dense au milieu de la plaine, où l'inondation se répand tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant le chemin qui s'ouvre à elle et suivant la facilité avec laquelle les divers éléments du réseau se prêtent à la circulation des eaux. Tel est le pays des banados.

On y entre aujourd'hui par la station de Loreto, où la ligne de Santiago à Prias s'en rapproche à quelques kilomètres ; celte station est construite au milieu du monte aride, et ne doit son mouvement qu'au voisinage des banados. En allant du chemin de fer vers l'Est, aussitôt après avoir traversé le large lit encombré de sables du rio des Salines, on se trouve au cœur des cultures de banados. Le chemin circule entre les haies, « cercas », par-dessus lesquelles on voit verdir les blés et les luzernes; les lots sont minuscules, des jardins plutôt que des champs. On a conservé, en défrichant, les arbres les mieux venus, dont le feuillage léger assure aux récoltes une ombre salutaire, et la couronne

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des algarrobes dépasse partout le sommet des haies.

Les champs ne couvrent pas tout le domaine des inondations annuelles : ils sont limités aux zones oii la crue est fertilisante et où elle abandonne un limon fin et sain qui conserve pendant plusieurs mois les réserves d'humidité. Ailleurs, le courant est trop rapide; il ravine le sol, y laisse des trous profonds semblables aux lôncs de la zone d'inondation du Rhône, arrache les clôtures; ou bien, les eaux apportent avec elles des sables stériles qu'elles étalent en longues traînées; ou enfin, lorsqu'elles ne sont pas drainées à temps et s'évaporent sur place, elles déposent les sels dont elles sont chargées, et la terre, marquée d'une lèpre blanche, devient impropre à la végétation.

La crue s'ouvre en été, pendant les mois de novembre ou de décembre ; elle est déterminée par les pluies d'orage de la région de Tucuman, et fort irrégulière. Une partie des habitations est évacuée, d'autres sont entourées de levées de terre qu'on relève d'heure en heure, suivant le niveau qu'atteignent les eaux et à l'abri desquelles on attend la fin de la crue. Lorsque la boue, découverte par la décrue, a repris assez de consistance, on laboure et on sème le blé, qui germe pendant l'hiver et qu'on moissonne en novembre, en hâte, de peur que la nouvelle crue ne le trouve encore sur pied.

Les caprices de la crue obligent à déplacer fréquemment les habitations et les cultures. Le village ancien de Loreto, évacué après une crue, n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines solitaires. Alentour des troncs dénudés d'algarrobes tués par un apport excessif de sable ou de sel dominent des colonies uniformes de plantes du même âge et de la même espèce qui envahissent l'espace où la brousse adulte et variée a été détruite. Le moulin a été reconstruit à moins d'un mille et n'a pas perdu sa clientèle qui a relevé plus loin ses ranchos. L'instabilité des cultures a empêché l'établissement de la petite propriété ; les cultivateurs ne sont

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<Iiie les tenanciers d'estancias qui s'étendent depuis le Heuve jusqu'à de grandes distances dans l'intérieur.

L'utilisation des banados pour l'agriculture est ancienne, et remonte probablement jusqu'à l'ère précolombienne. Le père DobrizhofTer, qui le premier en parle clairement', compare le Rio Dulce au Nil, et c'est en efTel aux cultures de l'Egypte pharaonique que ressemblent les banados, alors qu'ils n'ont aucun rapport avec les zones d'irrigation des vallées andines. Les banados étaient consacrés alors aux cultures de blé et de courge. La courge, qui est d'origine américaine, n'y avait pas encore été éliminée par le blé qui est d'introduction espagnole. Le blé des banados alimenta jusqu'au début du xix" siècle un commerce d'exportation assez actif, et les banados ont été parfois appelés un peu emphatiquement le grenier de la vice-Royauté. Le mouvement de la population des banados est difficile à suivre avec précision en raison des incessants remaniements des circonscriptions administratives dans la province de Santiago. La population totale de la province ne forme plus aujourd'hui que 5 pour 100 de la population de l'Argentine, mais son importance relative était beaucoup plus considérable au milieu du xix^ siècle (près de 8 pour 100 au recensement de 1861). Les cinq départements de Loreto, Atamisqui et Salavina sur le Rio Dulce, Copo primero et Figueroa sur le Salado, qui vivent principalement des cultures de banados, comptaient 46 000 habitants en 1861, et 45000 en 1805. La carte de Woodbine Parish, la description de Hutchinson donnent nettement l'impression de la densité du peuplement dans la zone des banados. J'indique ailleurs^ l'ancienneté et la permanence des courants d'émigration temporaire qui répandent sur une grande partie du territoire argentin la population des banados. L'émigration temporaire des

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