CHAPITRE V
LA PATAGONIE ET l'ÉLEVAGE DU MOUTON
Le Plaloau aride et la région des lacs glaciaires. — Les premiers établissements de la côte de Patagonie et les populations indigènes. — L'élevage extensif. — L'utilisation du pâturage sur le territoire du Rio ^legro. — La transhumance.
La limite Nord de la région patagonienne passe au Nord du Colorado, à la hauteur du Cerro Payen et du seuil qui mène du Malargue au Rio Grande dans la zone subandine (56'' degré L. S.), et vers la sierra de Liliuel Calel dans la partie méridionale du Gouvernement de la Pampa. Au Sud de cette ligne s'étend, des Andes à TAtlantique, sur les territoires de Neuquen, du Rio Negro, du Chubut et de Santa Cruz, le domaine des bergeries, leur refuge depuis que des formes d'exploitation plus riches chassent progressivement le mouton de la , Pampa. L'élevage extensif pratiqué sur ces terres pauvres est trop peu productif pour justifier de fortes dépenses d aménagement, et d'autant plus étroitement soumis aux conditions physiques. Si l'élevage des bœufs a été pratiqué jadis par les établissements espagnols du Rio Negro inférieur, s'il se maintient encore dans la Patagonie occidentale au pied des Andes, du moins ne trouve-t-on jamais ici ce ty|De d'association particulier de l'élevage du bœuf et de l'élevage du mouton qui est caractéristique de la région pampéenne, et dans lequel le troupeau de bœufs a pour fonction essentielle d'améliorer le pâturage et de préparer la place aux moutons.
Le climat est rude: les vents d'Ouest soufflent violemment la plus grande partie de Tannée, surtout sur la
côte, et ne s'apaisent un peu qu'en hiver. La température moyenne s'abaisse sur l'Atlantique de près d'un degré par degré de latitude (14", 6 à San Antonio sous le 41" de latitude Sud; 8", 5, à Santa Cruz sous le 50"; 5", 5 à Ushuaia sous le 55"). La température de l'été s'abaisse plus rapidement encore, tandis que la différence est moins marquée en hiver (21", 4 à San Antonio, 14" à Santa Cruz, 9", 2 à Ushuaia). Les températures insuffisantes de l'été ne permettent pas aux céréales de mûrir au Sud du Chubut. Dans les vallées subandines, l'été reste relativement chaud : 16° en janvier à Diez y Seis de Octubre à l'altitude de 600 mètres; mais les gelées sont fortes surtout au début de l'hiver, avant la fin de la saison sèche, et aucun mois n'en est entièrement exempt.
Les pluies sont abondantes dans la Cordillère et sur sa lisière occidentale : 800 millimètres à Junin, près de 2 mètres à San Martin oi^i les vents humides de l'Ouest pénètrent parla coupure du lac Lacar, près d'un mètre à Bariloche, sur le lac Nahuel Huapi. Mais elles diminuent brusquement dès qu'on sort de la zone montagneuse pour passer plus à l'Est sur le plateau. Tout le plateau reçoit moins de 200 millimètres d'eau (Las Lajas 180, Limay 150, San Antonio 180, Santa Cruz 155). Au Sud du Rio de Santa Cruz seulement, les pluies augmentent de nouveau (Gallegos 400 millimètres, Ushuaia 500 millimètres.) L'ensemble de la Patagonie est donc, à l'exception d'une étroite bande au pied des Andes, une région semi-aride à climat sub-désertique. Dans les Andes patagoniennes comme sur la côte du Chili méridional, les précipitations tombent surtout en hiver. Entre Mendoza, qui a encore le régime des pluies d'été de l'Argentine centrale et tropicale, et Chosmalal, dans les Andes du Neuquen, le contraste est absolu: les mois d'été (janvier, février) y sont secs, et les pluies y sont limitées aux mois d'hiver, de mai à août; il en est de même plus au Sud, à Bariloche et à Diez y Seis de Octubre.
Sur la côte do rAtlanliquo, le régime des pluies d'hiver est moins régulier et moins uniforme : à San Antonio, les pluies les plus fortes tombent en automne (avril, mai) ; il y a un minimum secondaire en août, et quelques averses de nouveau au printemps (septembre, octobre). Au Sud de San Antonio, le maximum d'hiver, toujours reconnaissable, est coupé par une courte période sèche (juillet et août à Camarones, juin à Deseado et Santa Cruz'). Dans l'intérieur, au contraire, le régime des précipitations d'hiver persiste sans altération. La prédominance des précipitations de la saison froide a une importance primordiale pour les éleveurs : elles tombent en effet le plus souvent sous la forme de neige qui fond lentement, et les maigres réserves d'humidité s'incorporent du moins intégralement au sol. Au Sud de Santa Cruz, en même temps que l'humidité s'accroît, la saison des pluies se déplace : à Gallegos, le mois le plus humide est décembre; à Ushuaia, les pluies durent de septembre à mars; la saison des neiges (mai-août) correspond à la saison sèche, et les chutes de neige ne sont pas assez abondantes pour rendre l'élevage impossible. La surface du plateau patagonien est très accidentée; elle porte pourtant les traces d'une usure profonde sous un climat désertique qui paraît avoir persisté pendant tout le Tertiaire. Si l'on remonte le Kio Negro, on voit les grès gris et les tufs tertiaires, qui forment les falaises de part et d'autre de la vallée inférieure, remplacés en amont par les marnes bigarrées et les grès rouges du Crétacé, qui constituent le plateau au pied des premiers chaînons andins. Sous le manteau des grès crétacés et tertiaires, le socle de granits et de porphyres anciens apparaît par endroits. L'horizon de la
1. C'est là une anomalie due sans doute au voisinage immédiat de la mer et à la trêve que marquent en hiver les vents d'Ouest. La côte bordée d'eau froide, les vents de terre déterminant une ascension des eaux de fonds, a un régime particulier de brouillards et de bruines qui ne pénètrent pas vers l'intérieur et qui font penser aux garuas de la côte péruvienne.
118 LA RÈPUBLIOUE ARGENTINE.
pénéplaine passe du plateau tertiaire et crétacé aux affleurements de roches cristallines dont le relief a été presque entièrement effacé. Les éruptions volcaniques se sont poursuivies jusqu'à une date toute récente; aussi les zones éruptives forment-elles les parties saillantes du plateau, à TAnecon et au Somuncura au Sud du territoire du Rio Negro, dans le massif de la rive gauche du Moyen Senguerr, sur le territoire du Chubut. Les basaltes se sont répandus en nappes dont la surface paraît parfois à peine refroidie. Les coulées basaltiques se retrouvent jusque dans la Patagonie du Nord, au Sud de Valcheta et de Maquinchao, mais leur domaine est surtout la Patagonie australe. Elles couvrent les plateaux inhospitaliers à l'Est des lacs de Buenos Aires et de Pueyrredon. Le Rio Chico et le Santa Cruz les traversent pendant les 2/5 supérieurs de leur cours. Au Sud du Coilc et du Gallegos, elles s'avancent jusqu'au voisinage de la côte, et les pampas tertiaires y sont dominées par un archipel de cônes volcaniques minuscules.
Le plateau est traversé d'Ouest en Est par des vallées profondes et larges, enfermées entre de hautes falaises, étranglées souvent à la traversée des massifs basaltiques ou des seuils de roches cristallines, et faiblement ramifiées. Les ravins (canadones) qui ébrèchent de part et d'autre leurs barrancas pénètrent à peu de distance dans la pampa gréseuse ou le plateau de laves. Quelques-unes de ces vallées seulement sont occupées par des rivières importantes (Rio Negro, Santa Cruz), nées dans les "Andes, et que les pluies indigentes de la Patagonie orientale ne contribuent guère à entretenir. La plupart n'ont que des cours d'eau intermittents (Sheuen, Coile), ou sont entièrement sèches et semées de lacs salés (Deseado). Sur ce réseau de vallées fossiles, le vent d'Ouest règne aujourd'hui en maître : il en sculpte les versants, il y transporte les sables, y bâtit des dunes.
Il ne faut pas assimiler à ces vallées mortes les dépressions allongées sans issue qui parsèment le plateau de
granit et de grès (bajos, valles, cuencas). On s'est obstiné à tort à y chercher la trace de fleuves disparus: et les bajos du Gualicho et de Valcheta ont été considérés sans niison comme l'ancien lit du Rio Negro et du Limay. L'érosion éolienne paraît avoir une part dans le creusement de ces dépressions. Leur persistance est du moins l'un des effets de la sécheresse qui enipcche l'érosion normale de modeler la surface du plateau. Les plus importantes forment des centres d'appel pour les eaux courantes; autour d'elles s'ébauche un groupe de vallées et les alluvions s'y accumulent.
Le climat détermine les caractères des sols patagoniens. Les cailloux roulés de granit et de roches éruptives, si souvent décrits depuis Darwin, tantôt libres, tantôt enfermés dans une gaine de sable rouge ou de calcaire', sont répandus sur le plateau en auréole autour des massifs rocheux, et abondent particulièrement dans la région côtière. Sur le Rio Negro, ils paraissent limités au voisinage de la vallée et manquent quand on s'en éloigne. On a observé la réduction progressive du volume des cailloux du Rio Negro, vers l'aval, à partir de la zone andine, et c'est en effet des Andes qu'ils proviennent. Au Sud de Santa-Cruz, sous un climat plus humide où la circulation des eaux a été moins localisée, la nappe est plus continue et recouvre les grès et les argiles tertiaires. Elle est d'origine fluvio-glaciaire, et provient de la destruction des moraines anciennes, antérieurement au creusement des vallées actuelles. Mais c'est le vent qui explique la concentration des cailloux à la superficie. Il les dégage des matériaux meubles qui les entourent. Partout où les couches qui affleurent contenaient des cailloux, le vent en convertit
1. La dalle calcaire de la Tosca, caractéristique de la province Sud-Ouest de la plaine pampéenne, s'étend au Sud jusqu'au Rio Negro dans la région côtière. Elle manque au contraire à peu près totalement 100 kilomètres à l'Ouest, entre le Colorado et le Rio Negro, sur le tracé du clieniin de fer de Fortin Uno à Choele Choel.
à la longue la surface en un champ de galets. Ainsi a-t-il fait des terrasses du Limay. Les dépôts marins tertiaires de la région côtière sont riches eux aussi en cailloux arrachés aux pointements rocheux de la côte : de là l'extension des sols de cailloux dans la zone côtière. Le vent met également à nu autour des massifs isolés du plateau désertique, ou au flanc des ravins secondaires, des cailloux anguleux de provenance locale, ayant suhi une usure incomplète.
Le travail d'alluvionnement du vent crée au contraire des dépôts à éléments fins, parfaitement calibrés, et qui vont du sable des dunes jusqu'aux poussières les plus ténues. Les parcelles les plus légères, indéfiniment reprises par la rafale, et soulevées à de grandes hauteurs dans l'atmosphère, échappent à la région patagonienne et se retrouvent sur les fonds de l'Atlantique ou dans la plaine pampéenne. Lne partie cependant se dépose dans les dépressions du plateau où l'humidité les fixe et les empêche de reprendre leur vol. Ces dépôts éoliens des dépressions, argile grise cendrée, qui durcit à la sécheresse, mais que l'eau amollit, forment deux types de sols entièrement distincts : si la dépression est fermée, ou si la circulation de l'eau est trop faible, les sels minéraux s'y concentrent; c'est le « salitral », nu ou recouvert d'une végétation halophyte que les efflorescences salines recouvrent à la saison sèche d'une couche blanche. Si, au contraire, les eaux souterraines ont un écoulement assuré, l'argile éolienne forme le « mallin ». Des joncs et des graminées fines y végètent et, par leur décomposition, en assombrissent peu à peu la teinte, et en modifient la composition. Le sol du « mallin » est riche en éléments organiques. Il tapisse le fond des vallées entre des terrasses basses couvertes de cailloux à facettes que dominent les escarpements verticaux de tufs et de laves. Le contraste entre la verdure du mallin et la steppe xérophile poudreuse et jaunie du plateau est l'un des traits les plus caractéristiques du paysage pata-
gonien. La zone de formation des mallines correspond aux régions les plus humides, au voisinage des Andes, et sur le pourtour des massifs élevés. Sur le chemin qui suit à distance, à la surface du plateau, la rive droite du Limay, la limite entre le pays des salitrales et celui des mallines passe entre Tricaco et Chasico', à 120 kilomètres au Sud-Ouest de Neuquen ; elle correspond à peu près à la courbe de 200 millimètres de pluies. Bien que le nom de mallin ne soit pas employé sur le Santa Cruz, des sols éoliens analogues se trouvent dans la partie occidentale du plateau jusqu'à cette latitude. Plus au Sud, les dépôts glaciaires, argiles à bloc morainiques remplissent les vallées, et, à partir du Gallegos, recouvrent la plus grande partie du plateau.
Sur les coulées éruptives de date récente la roche est nue; le vent enlève les produits de sa décomposition et accumule les poussières dans les fissures. La circulation est difficile, parfois impossible.
Vers l'Ouest, le plateau est séparé de la Cordillère par une dépression longitudinale dont on a d'ailleurs exagéré la continuité. Cette dépression, qui jalonne le contact entre la zone plissée des Andes et la zone tabulaire du plateau, a, du point de vue de la colonisation, une importance essentielle : à la limite de la steppe et de la forêt, elle constitue la partie la plus hospitalière de la Patagonie, la plus riche en ressources naturelles. Entre les dépôts glaciaires et lacustres qui y sont accumulés, pointent des massifs rocheux de structure variée qui la fragmentent en compartiments, voûtes de couches sédimentaires, culots granitiques de laccolites mis à nu, appareils éruptifs démantelés. Au Sud, la dépression subandine forme entre le lac Maravilla et Punta Arenas un large couloir de 250 kilomètres enfermé entre Tescar-
1. G. Rovereto, Studi di geomorfologia argentina : la valle dcl Rio Negro. Bull. Soc. G«ol. liai., XXXI, 1912, pp. 101-142 et 181-27,7.
pement basaltique du plateau à l'Est, et les montagnes de la presqu'île d^ Brunswick et de la terre du Roi Guillaume. Le fond en est occupé par un singulier paysage glaciaire semé de lagunes, ponctué de collines éparses, au sol imperméable d'argiles à blocaux et de boue. Du lac Argentin au lac Buenos Aires, les hauts plateaux basaltiques qui atteignent 1500 mètres viennent s'appuyer sur la Cordillère elle-même, et la dépression subandine s'interrompt. De même, entre le lac Buenos Aires et le lac General Paz, le rebord du plateau patagonien est peu marqué dans la topographie au-dessus de la zone subandine. Les alluvions glaciaires du pied de la Cordillère s'élèvent jusqu'à la hauteur du plateau qui descend régulièrement à l'Est vers le Genua et le Senguerr. Au Nord, entre le Carrenleufu et le Nahuel Huapi, le recul des nappes lacustres a asséché en pleine Cordillère d'étroites fosses allongées, comme le Valle Nuevo del Bolson, ou le couloir qu'emprunte le Futaleufu à l'Ouest du Cerro Situacion; plus à l'Est, les accidents topographiques de la bordure du plateau (vallées du Chubut, du Tecka, du Norquinco) sont orientés du Nord au Sud. La zone subandine offre donc sur une longueur de plus de 100 kilomètres une série de voies parallèles communiquant entre elles par de larges trouées transversales, qui logèrent jadis le lobe inférieur des glaciers. La dépression subandine ne se poursuit pas au Nord du Nahuel Huapi.
Les caractères morphologiques des Andes de Patagonie' se manifestent progressivement à partir du 36° L. S. La bordure de la Cordillère, dans la fosse
1. Le puissant massif des Andes patagoniennes difTère profondément des Andes de TArgentine centrale par sa structure géologique. Les sédiments paléozoïques et en même temps les hautes chaînes des précordillères s'interrompent à partir du 56" L. S. Les couches mésosoïques, brèches et conglomérats porphyriques bariolés, grès, calcaires et marnes, qui forment dans le Chili centrai le versant occidental des Andes, passent à partir du So"^ L. S. sur le versant oriental où elles se développent en plis réguliers, alignés au Sud-Sud- Est obliquement à la direction générale du massif. Ces plis détermi-
du Maliirgiie, sous le 55", offre encore le paysage typique des Andes cenlrales. Le cône de déjection de l'Atuel ressemble à celui du Mendoza. Cette frange de dépôts torrentiels étalés en cônes où les eaux divaguent résulte de l'intensité de la désagrégation des roches dans les montagnes à climat désertique. Keidel a signalé le rôle des pluies d'été dans le transport des éléments meubles, que les eaux abandonnent aussitôt que la pente diminue, la hauteur des précipitations étant trop faible pour qu'un réseau fluvial proprement dit s'organise et se continue dans la plaine. A partir du Rio Grande, les cônes de déjection disparaissent. Les rivières tendent à devenir permanentes ; elles s'enfoncent dans les vallées étroites. Les pluies d'été s'interrompent, et les eaux de fonte des neiges ne sont capables que d'un faible travail de transport. Le sol de la Cordillère est protégé par une végétation plus dense. Les premiers fourrés de molle apparaissent dans les vallées, les premiers cyprès isolés sur les versants, à partir du Rio Agrio, affluent du Neuquen. Puis la forêt envahit la montagne, c'est d'abord, de 38" à 59', 50' L. S., la forêt résineuse d'araucarias. Enfin sur le Nahuel Huapi la forêt a pris l'aspect général qu'elle conserve jusque dans la région magelianienne. Elle se compose surtout de différentes espèces de hêtres : le coihue (notofagus
nenl l'orienlalion des vallées intérieures qui est remarquablement uniforme, depuis le Rio ?segro jusqu'au Collon Cura. Ils viennent s'ennoyer au Sud-Est sous les grès du plateau. A l'Ouest de cette zone gédimentaire, la zone des granits andms et des diorites qui, plus au Nord, n'ont été mises à nu qu'à la base du versant occidental, s'épanouit dans les Andes de Patagonie, dont elle constitue la masse principale entre le lac Lacar et le golfe de la Ultima Esperanza. Enfin, les Andes de Patagonie sont caractérisées par le développement des formations volcaniques. Elles y apparaissent sur le versant oriental vers le 56° L. S. avec les champs de laves et de cendres du Payen et du Tromen. Plus au sud, tandis que les volcans à laves acides et à cônes caractéristiques sont limités à la zone centiale (Lanin, etc.) et au versant chilien, les elTusions de laves basiques fluides recouvrent sur la bordure orientale des Andes d'énormes étendues, et elles se sont répandues hors de la région andine sur une grande partie du plateau patagonien.
dombeyi) y domine jusque vers 1100 mètres, couvrant un sous-bois impénétrable de bambous; plus haut, s'étend jusqu'à la lisière des prairies alpestres le domaine du lenga (notofagus pumilio). La forêt n'atteint pas l'extrémité orientale des lacs. Dans la dépression subandine, elle se réduit à des fourrés de nirre (notofagus antarctica) et de mayten, et aux touffes de calafate, semblables à nos myrtilles.
C'est sur l'Alumine, vers le ~)9" L. S. que deviennent manifestes les traces de l'érosion glaciaire et qu'elles envahissent le paysage. La montagne est cependant aujourd'hui dégagée de glaces, sauf les cimes du Lanin et du Tronador; mais à partir du Rio Puelo (42° L. S.), les glaciers couvrent tous les sommets qui dépassent 2000 mètres. Au Nord de l'Aïsen, ils forment une ligne encore étroite mais déjà presque continue. De l'Aïsen au fjord de Calen, et au delà de la coupure du fjord de Calen jusqu'au 52° L. S., les glaces s'étalent en une nappe puissante dont ia largeur atteint par endroits 100 kilomètres. Les langues des glaciers descendent jusqu'au Pacifique sous le 46°, et jusqu'au lac San Martin sur le versant argentin sous le 49". Dans la Terre de Feu. la limite des névés est à 700 mètres tandis que les glaciers qu'ils alimentent atteignent eux aussi les fjords et le lac Fagnano.
Le lac Carri Lauquen sur le Barrancas (56°, 20' L. S.), presque entièrement vidé en 1914 par suite de la rupture du barrage naturel de terres meubles qui retenait ses eaux', n'a pas le caractère d'un lac glaciaire. La chaîne des lacs glaciaires s'étend depuis l'Alumine jusqu'au Seno de la Ultima Esperanza, et se prolonge au Sud par Skyring Water, Otway Water et Useless Bay, véritables lacs en communication avec le Pacifique par d'étroites coupures. Les lacs sont tantôt moulés dans une étroite
1. Pablo Groeber, Informe sobre las causas que han producido las erecienles de/ rio Colorado en l'.Jl4. Dir. Gen. de Minas, Geol. e Hidrol., Bol. N° 11, série B, Geologia. Buenos Aires, 1910.
et profonde vallée glaciaire dont ils remplissent le fond; tantôt ils se ramifient dans les vallées voisines; tantôt ils s'avancent à l'Est en dehors de la zone montagneuse, et s'élargissent en un bassin arrondi environné par un cercle de moraines. Les plus grands comprennent un groupe de fjords ramifiés qui forment leur moitié occidentale, tandis que la moitié orientale s'épanouit entre des grèves plus basses*.
1. La majorité des dépressions lacustres se conlinucntà l'Est à travers le plateau patagonien par une vallée bien marquée. La partie Est du détroit de Magellan n'est qu'une vallée submergée dans l'axe d'Otway Water. Useless lîay se prolonge de même à l'Est par le seuil qui aboutità la baie de San Sébastian. Parfois les eaux des lacs s'écoulent à l'Est vers l'Atlantique en suivant ces vallées. Le plus souvent pourtant, les lacs du versant oriental sont drainés à l'Ouest par d'étroites coupures à travers la Cordillère, ou au Nord et au Sud par des rivières qui suivent la dépression subandiue et qui les réunissent en chapelet. La vallée qui unit le lac à l'Atlantique est alors une vallée morte et la ligne de partage des eaux interocéanique est marquée par la moraine frontale de l'ancien glacier qui enferme le lac à l'Est. Cette disposition se retrouve, avec une surprenante régularité, depuis l'Alumine et le Lacar au Neuquen, jusqu'au lac Buenos Aires et au Seno de la Ultima Esperanza ;\ Santa-Cruz. La capture des eaux du versant oriental par les rivières du Pacifique à travers la Cordillère est assez ancienne et certainement préglaciaire. Mais, pendant la période glaciaire, les glaciers obstruèrent les vallées transversales de la Cordillère, et les eaux du versant oriental reprirent la route de l'Atlantique. Avec le recul des glaciers, les vallées de la Cordillère se dégagèrent une à vme; les lacs endigués par les glaciers s'écoulèrent brusquement et leiu" niveau s'abaissa; les vallées du plateau patagonien furent définitivement abandonnées, et l'accident topographique d'importance secondaire que constitue l'ancienne moraine frontale du glacier se trouva marquer la limite du domaine du Pacifique. La fraîcheur de formes des vallées mortes de Patagonie atteste la date récente de cette conquête plus brusque et plus rapide qu'une capture proprement dite. Elle n'est pas d'ailleurs encore réalisée partout. Du lac San Martin au lac Buenos Aires, tous les lacs du versant oriental sont drainés vers le Pacifique parles rivières qui aboutissent au fjord de Calen. Mais, plus au Sud, les lacs Viedma et Argentino sont encore tributaires de l'Atlantique; ils correspondent à la zone des Andes de Patagonie qui est encore recouverte par l'inlandsis. Au Nord, dans le bassin du Puelo et du Yelcho, où les vallées transandines ont cessé depuis longtemps d'être obstruées par les glaces, les lacs du versant oriental qui s'écoulent vers le Pacifique sont de superficie réduite: leur niveau actuel est très inférieur à leur niveau primitif, et un réseau de rivières s'est développé à l'Est sur l'ancien domaine lacustre asséché.
La colonisation pastorale s'est répandue aujourd'hui sur la superficie presque entière de la Patagonie ; les parties restées inoccupées sont de peu d'étendue et se réduisent aux zones les plus déshéritées du Sud du territoire du Rio Negro et du Nord de Santa Cruz. L'expansion de la colonisation blanche ne débute que vers 1880 ; jusqu'à cette date, l'intérieur reste abandonné aux populations indigènes et presque entièrement inconnu. La côte Atlantique seule avait été explorée. Le voyage de Villarino le long du Rio Negro et du Limay jusqu'au Nahuel Huapi n'avait laissé qu'un souvenir effacé'. Au Nord du Rio Negro, Woodbine Parish (1839) utilisant les notes de Cruz, qui avait franchi en 1806 les Andes et le territoire indien entre Antuco et Melincue, publie le premier quelques informations positives, que nul, pendant 40 ans encore, n'enrichira-.
Les établissements fondés par les Espagnols sur la côte à la fin du xviii'= siècle, S. José, P. Deseado, fuient éphémères : un seul vécut obscurément : Carmen de Patagones, à quelques lieues en amont de l'embouchure du Colorado. L'exportation du sel constituait une de ses ressources principales. Les expéditions des saulniers sur la côte de Patagonie commencent dès le milieu du xviii^ siècle : (voyage du San Martin au Puerto San Julian vers 1755. Coll. de Angelis, V). Après la Révolution, Buenos Aires renonça définitivement aux coûteuses expéditions par terre vers la région des salines de la Pampa et fut approvisionnée en sel par les goélettes de Carmen. Pendant la guerre avec le Brésil et le blocus du Rio de la Plata, Carmen, à l'abri de la barre du Rio Negro, devint, avec la baie de San Blas, le havre où les
1. Diario de D. Basilio Villarino ciel reconocimiento que hizo del Rio Negro en et ano de 1782. Collection de Angelis, VL
2. C'est Woodbine Parish qui corrige l'erreur de Villarino, qui avait pris le Neuquen à son confluent avec le Limay pour le rio Diamante, connu au sud de la province de Mendoza.
LA PAÏAGOME ET LÉLEVAGE DU MOUTON. 127
corsaires argentins, an<j!:lais et français, venaient cacher leurs prises, et se refaire des tempêtes du Golfe de Santa Catharina. DOrbigny visita Carmen pendant cette période de prospérité suspecte. L'un des effets les plus singuliers de l'hospitalité offerte aux corsaires fut le débarquement sur la côte de Patagonie de noirs saisis sur des négriers à destination du Brésil ; un remous imprévu entraîne ainsi jusqu'au Sud de la région pampéenne une partie du courant de la traite dirigé vers les plantations de canne à sucre de l'Amérique tropicale : plusieurs eslancias du Carmen avaient, à cette époque, un personnel de couleur.
Autour de Carmen, en effet, l'élevage commençait à se répandre. Le bétail avait été amené par terre de Buenos Aires, et s'était multiplié dans la région côtière et le long du fleuve en amont de Carmen. Au Sud de Carmen, à San José, les bœufs, après l'abandon du fortin, étaient devenus sauvages. Le troupeau de Carmen est évalué» avant la Révolution, à 40 000 tètes. Il disparaît pendant la période des guerres révolutionnaires, mais se reconstitue vite ensuite, et, même pendant la guerre avec le Brésil, l'exportation des peaux et de la viande salée se poursuivait activement. Carmen s'em:'ichissait surtout par le trafic avec les indigènes. Elle vivait sous la terreur des Indiens, gardée, à distance, sur les pistes par lesquelles ils pouvaient approcher par des postes perdus, chargés de donner l'alarme. Mais cet état de guerre permanent n'empêchait pas le commerce. Auprès de Carmen, s'était formé un groupement stable d'Indiens pacifiés qui sentait de truchement avec les tribus de l'intérieur, jalouses et hostiles. Là se recrutaient des interprètes et des guides ; là furent recueillies les premières données sur l'intérieur. La traite avec les indigènes continua longtemps à prêter à la colonisation un appui précieux. En 1805, la colonie galloise établie sur le Chubutet dont les débuts furent difficiles, fut sauvée d'un échec total par le commerce avec les Indiens.
128 LA RÉPUBLIQUE ARGENTLNE.
La population indigène comprenait deux groupements : les Tehuelches ou Patagons proprement dits, de haute stature, et les Araucans, d'origine chilienne, auxquels se rattachent les Aucas, les Ranqueles, les Pehuenches et les Pampas. Il n'existait pas entre eux de limite géographique fixe ; les Tehuelches habitaient la Patagonie méridionale; mais les Araucans, de même qu'ils avancèrent à l'Est jusque dans la région pampéenne, se répandirent au Sud jusqu'au delà du Chubut. La population indienne de la vallée du Genua et du Senguerr, au Sud de la colonie de San Martin, comprenait en 1880* et comprend encore aujourd'hui* un mélange d'Araucans et de Tehuelches : les Araucans connaissaient l'agriculture; mais, lorsqu'ils eurent domestiqué des chevaux, ils devinrent, comme les Tehuelches, avant tout pasteurs et chasseurs.
En tant que chasseurs, les Indiens de Patagonie étaient nomades. La conquête du cheval ne fit'que faciliter leurs déplacements et leur donner plus d'ampleur. Leur nomadisme a été trop souvent considéré comme un vagabondage à l'aventure. Il avait ses lois, fixées par les conditions physiques et dont nous pouvons saisir quelques-unes : la région de la côte n'était guère pratiquée par eux que pendant l'hiver : c'est la saison où les pluies y entretiennent des points d'eau. On a remarqué que les noms d'origine indienne manquent sur la côte de Patagonie. Les navigateurs espagnols qui y abordèrent pendant l'été trouvèrent le pays désert, les campements abandonnés. La part des appellations indigènes dans la toponymie est au contraire très grande dans l'intérieur et jusqu'au pied des Andes. L'été, les Indiens se rapprochaient de la montagne où ils trouvaient des terrains de chasse favorables. Ils poursuivaient surtout les jeunes guanacos à la saison de la mise-bas, en dé-
1. Carlos M. Moyano, Informe sobre unviaje a ti^aves de la Patagonia. Bol. Instit. geogr. Argentino, II; 1881, p. 1-35.