CHAPITRE VIÎI
L'utilisation du fleuve avant la navigation à vapeur. — La crue.
— La plaine fluviale. — Le lit du Parana et ses transformations.
— L'estuaire et ses marées. — La navigation maritime. — La Ijatcllerie du Parana.
Le problème de l'utilisation de la voie fluviale du Parana et du Paraguay n'intéresse pas l'Argentine seule : il touche à l'histoire générale de la colonisation dans l'Amérique du Sud. Le nom même du rio de la Plata conserve le souvenir des préoccupations des premiers navigateurs qui y abordèrent, et qui y cherchaient avant tout une route vers les régions minières des Andes; il est remarquable que l'Amazone, qui ouvre vers les Andes une voie plus directe et mieux orientée, ne servit jamais à atteindre le Pérou et fut utilisée tout au plus, et d'une façon exceptionnelle, comme une voie de retour, tandis que le Parana voit, pendant tout le xvf siècle, s'organiser sur ses rives les expéditions à destination de la Cordillère. Les itinéraires joignant le Parana et le Paraguay au plateau sillonnent toute la plaine de la Pampa et du Chaco, depuis la hauteur de l'estuaire jusque près du 16" L. S. (expédition de Nuflo de Chavez en 1557). Un faisceau particulièrement dense part du fleuve entre le IS** et le 22° et aboutit à Santa Cruz, le centre le plus septentrional établi par les Espagnols dans la plaine, au pied des Andes, dont la fondation est une conséquence de l'utilisation du Parana*.
I. Un certain trafic comiuercial se maintient encore à cette latitude entre le fleuve et la région de Santa Cruz, par les pistes de Puerto Suarez et de Puerto Paclieco.
Cependant la colonisation espagnole ne parvient pas à fonder d'établissements durables dans le Chaco. Les Indiens, qui en restent les maîtres, interdisent le passage, et seule reste praticable la plus méridionale des routes vers le plateau, au Sud du rio Salado, qui aboutit à l'estuaire. De ce jour, la prospérité de Buenos Aires efface celle d'Asuncion ; le fleuve cesse de jouer le rôle d'une grande voie continentale.
Le partage du Parana entre Espagnols et Portugais était un obstacle au plein rendement de la voie fluviale; les Portugais tenaient les parties supérieures de son bassin que le Brésil a conservées. Ils chassent les missionnaires espagnols du Parana supérieur au milieu du xvii^ siècle, et se rendent maîtres du Paraguay au Nord du 20" L. S. Leurs forteresses de Coïmbrè et d'Albuquerque barraient le fleuve à la montée. Azara insiste sur l'intérêt qu'aurait eu pour l'Espagne le désarmement de ces forts; il eût permis de remonter par le fleuve jusqu'aux missions espagnoles des Mojos et des Chiquitos. Les Portugais, de leur côté, n'utilisaient comme route d'accès vers les mines d'or du Matto Grasso que le tronçon supérieur du fleuve, auquel le chemin des Paulistes vient se raccorder au Nord de Coïmbre. Aujourd'hui encore, bien que le Parana soit ouvert à tous les pavillons, le développement de la voie fluviale n'est pas indépendant des conditions politiques. En construisant le chemin de fer de Saint-Paul à Corumba, et en créant ainsi sur son territoire une voie de communication directe avec le Paraguay supérieur, le Brésil détourne du fleuve inférieur une part du trafic qui devrait normalement l'emprunter. De même, les ports du Brésil méridional et les réseaux qui y aboutissent cherchent à attirer vers l'Atlantique les produits des bassins de l'Uruguay et du Parana supérieur, qui, si les frontières avaient été autrement dessinées, eussent suivi le fil du courant pour alimenter le commerce de Buenos Aires. Le commerce fluvial est limité, avant la Révolution,
aux échanges entre les Missions et le Paraguay d'une j)art, et de l'autre Buenos Aires et les provinces andines. Après la dispersion des Missions, le Paraguay est le centre principal des expéditions sur le fleuve. Sa population à la tin du xvni"^ siècle est relativement considérable. Elle s'élevait, selon d'Azara, à 07000 habitants, el à 47 000 pour le territoire des anciennes Missions, alors que Buenos Aires, Santa Fe, Entre Bios et Corrientes ne comptaient encore que 105 000 habitants en tout. Le Paraguay expédiait par le fleuve du tabac, du maté et des bois. La direction de l'estanco de B. A. recevait du Paraguay 800 tonnes de tabac par an. Les exportations de maté du Paraguay pour le Pérou, le Chili et les provinces de l'intérieur s'élevaient à 1725 tonnes; les exportations de maté à destination de Buenos Aires à 2250 tonnes. Le bois provenait surtout du Tebicuary, oi!i se formaient les angadas (trains de bois). C'est aussi sur le Tebicuary que se trouvaient les chantiers de construction principaux : on y lançait des embarcations de 20 à 200 tonnes; elles s'éclairaient, pour descendre le fleuve, de pirogues chargées de dépister les embuscades des Indiens, maîtres de la rive droite au Nord de Santa Fe.
Le développement de la navigation sur le Parana, pendant la première moitié du xix*' siècle, est retardé par les troubles et les guerres de la période de l'émancipation et de l'unification de l'Argentine. A maintes reprises, le blocus du fleuve est organisé et la circulation s'y arrête; quelques barques de contrebandiers réussissent seules à se glisser par les bras latéraux que les navires mouillés dans le fleuve ne peuvent surveiller. Robertson échappa ainsi aux vaisseaux espagnols. L'image pittoresque que d'Orbigny a tracée de la vie fluviale se rapporte à l'année 1827. A cette date, l'estuaire est bloqué par la flotte brésilienne et dans toute la région du delta, jusque vers San Pedro; la piraterie est si répandue et l'insécurité telle, que, de l'Uruguay ou
du Parana, on se risque à peine à descendre jusqu'à Buenos Aires, en groupant les navires en convois. Vers Tamont, Corrientes marque le terme de la navigation. Le dictateur Francia a fermé le Paraguay, et les pirogues même ont cessé de circuler sur le haut Parana, le long de la frontière paraguayenne. Les Gorrentinos, de langue Guarani, obtiennent seulement de loin en loin Tautorisation d'envoyer vers l'amont quelques barques, que les pirogues convoient jusqu'à Neembucu et qui ramènent des peaux et du maté. Corrientes est donc devenu l'entrepôt du fleuve supérieur et a remplacé Asuncion dans le commerce fluvial. La flottille du Parana comprend des chalands à fond plat, qu'on n'emploie qu'à la descente, et de fortes embarcations à quille, durables, gréées en goélettes, en sloops et en bricks, dont les cordages sont faits de tresses de cuir. V^ers l'aval, le trafic se diversifiait un peu; les îles envoyaient à Santa Fe et à Buenos Aires quelques charges de bois de chauffage et de charbon; les vergers du delta fournissaient Buenos Aires d'oranges et de pêches; les peaux destinées à l'exportation s'embarquaient à Goya et Santa Fe ; mais le fret principal était la chaux de la Bajada, que brûlaient les fours établis sur la Barranca, aux affleurements des bancs de calcaire coquillier.
La navigation était relativement aisée; le voyage de Corrientes à Buenos Aires (1080 km) prenait d'ordinaire .15 à 20 jours. A la montée, sa durée était plus irrégulière; on s'arrêtait quand les vents du Sud manquaient, ou l'on tentait de gagner un peu de terrain en se halant à la corde (sirgar). D'Orbigny employa à la montée un mois*. En 1822, avant la guerre avec le Brésil, 651 embarcations étaient entrées à Buenos Aires pour
1. Les vents du sud locaux, qui aident la navigation de la montée en aval de Rosario, sont peut-être déterminés par la tempéi'ature élevée des eaux du fleuve, qui provoque par ailleurs sur le Parana inférieur les brouillards épais que signalent les instructions nautiques.
LES VOIES FLUVIALES. t>41
le comineirc de cabotage des rios, 1055 à San Fernando ou au Tigre, avanl-port de Buenos Aires. En 4855, Isabelle évalue à 1 ()()() le nombre des embarcations desservant le Parana et l'Uruguay.
En 1841, Rosas interdit la navigation du fleuve. Uji double blocus enlravo alors le commerce de l'Argentine : la Hotte franco-britannique ferme le rio de la Plata cl bloque Je porl do Buenos Aires où est établi le gouvernement de Rosas. En outre, les troupes de Rosas de la barranca de la rive droite interdisent la remontée du Parana et isolent du monde les provinces de l'intérieur. Combien ce régime heurtait d'intérêts déjà pleinement conscients, on peut le mesurer à l'agitation que provoque la décision prise par la France et l'Angleterre en 1845 de forcer le blocus du fleuve. Aussitôt s'organise à Montevideo un convoi qui ne comprend pas moins de 95 navires jaugeant en tout G900 tonnes (Mac Kann). Il remonte le Parana, sous la protection des navires de guerre qui parviennent à relever les chaînes tendues par Rosas; le convoi se disperse à l'amont aussitôt parvenu hors de portée des entreprises de Rosas. Il avait exigé un tel déploiement de forces que la tentative ne put être reprise avant la chute de Rosas.
La fermeture du Parana contraint le commerce du Paraguay à se détourner vers le Sud-Est, à franchir l'isthme des Missions, entre le Parana et l'Uruguay, et à descendre l'Uruguay. C'est le moment oii Itapua, suite haut Parana, concentre toute l'activité commerciahdu Paraguay. La prospérité de l'Uruguay est la rançon de la misère qui règne sur le Parana. La population de Paysandu et celle de Montevideo s'accroissent rapidement.
En 1852, à la chute de Rosas, commence pour le Parana la période moderne : la population fluviale elle-même se transforme rapidenjent ; elle cesse d'être exclusivement créole. Les Basques puis les Italiens, qui avaient pénétré depuis dix ans sur l'Uruguay, se répan-
Dems. — LAisonliiic. IG
dent à cette époque sur le Parana; Mac Kann trouve à Santa Fe, en 1850, 50 barques de 20 à 100 tonnes appartenant toutes à des Italiens. Cette immigration coïncide avec le développement des relations entre le Parana et le port de Montevideo. De 1852 à 1860, en effet, Buenos Aires reste isolée et se tient en dehors de la vie économique de l'Argentine : Montevideo tient sa place. Le gouvernement d'Urquiza cherche, en outre, à établir des relations maritimes directes entre les pays d'outremer et les ports du fleuve, Gualeguay, dans Entre Rios, et Rosario, à Santa Fe. Sous le régime des droits préférentiels, 1857-1859, qui dégrève les marchandises importées par le fleuve, Rosario s'accroît brusquement et passe entre 1855 et 1858 de 4000 à 22 700 habitants. La période de 1852 à 1860 est aussi celle du développement de la navigation à vapeur, qui double la valeur de la voie fluviale. Dès 1860, Buenos Aires est relié par des services réguliers de vapeurs à Rosario, Santa Fe, Corrien tes, Asuncion et Cuyaba. Sur le haut Parana, ce sont encore des goélettes à voiles qui font les transports de bois, de tabac et d'oranges entre Corrientes et Apipé, où elles s'arrêtent au pied des rapides. La navigation à vapeur sur les rapides d' Apipé ne sera établie qu'en 1868'. De 1850 à 1860 se multiplient les explorations du Salado et du Bermejo, par lesquels les provinces de l'intérieur espèrent pouvoir se relier à l'artère vivifiante du Parana (voyages de Page sur le Salado, depuis Salta en 1855, de Lavarello sur le Bermejo, en 1855 et 1863). A partir de 1860, l'entrée de Buenos Aires dans la Confédération rétablit un régime normal de libre concurrence entre Buenos Aires et Rosario. La vie du fleuve reflète désormais le développement de la colonisation dans la région pampéenne. Le Parana devient une grande voie d'exportation des céréales.
1. Selon Rengger, les goélettes à voiles arrivaient parfois à franchir le Salto d'Apipé.
Les deux ilcuves, dont le rio de la Plata forme l'estuaire commun, diffèrent profondément par leur régime. L'Uruguay a des crues irrégulières qui se produisent surtout en automne (mai) et à la fin de l'hiver (août-octobre). L'étiage est atteint en été (janvier-février). Son bassin appartient en effet à la zone tempérée et ne s'étend pas au Nord jusque dans le domaine des pluies d'été tropicales. L'Uruguay s'oppose encore au Parana par sa faible puissance de transport et d'alluvionnement. Tandis que le Parana a édifié une vaste plaine deltaïque, l'Uruguay s'achève par un véritable rias, à fond de roche ou de sable, aux eaux claires. Le rias de l'Uruguay s'étend sur "200 kilomètres de long et 8 à 10 de large. La rive orientale est rocheuse et accidentée ; la rive argentine est basse : elle est formée au Sud par les dépôts du delta du Parana, tandis que, plus au Nord, de Gualeguaychu à Concepcion, les collines d'Entre Rios sont masquées par un rideau d'îles plates couvertes de palmiers, construites par les apports des ruisseaux d'Entre Rios. Sur la vaste nappe du rias, les crues fluviales s'amortissent. La marée de l'estuaire ou la crue du Parana suffisent à y renverser le courant.
La navigation maritime remonte en amont du rias, au delà de Paysandu, jusqu'aux rapides qui barrent le fleuve à Salto. Les deux villes jumelles de Concordia (rive droite) et Salto (rive gauche) marquent la limite de la navigation sur le bief inférieur. Elle reprend en amont des chutes, à Monte Caseros^ d'où les vapeurs fluviaux atteignent San Tome, et irrégulièrement Concepcion ; les barques parviennent aux hautes eaux jusqu'au Salto Grande des Missions sous 27° 20' L. S.
Le réseau navigable du Parana a une extension quadruple, les premiers levers du fleuve remontent au milieu du xix*" siècle, et furent exécutés par la marine anglaise.
1. La batellerie du haut Uruguay descendait autrefois, pour réduire la longueur du portage, du Salto jusqu'à TArapeliy, à micheniin entre Monte Caseros et Concordia (voir Isabelle).
m LA REPUBLIQUE ARGENTINE.
Au début du xx® siècle, le gouvernement argentin a repris l'étude du lit et du régime du Parana. Une carte au 1/100000 du cours du fleuve entre Posadas et San Pedro, à l'entrée du delta, a été publiée par le Ministère de Obras Publicas. Un nivellement de précision a été réalisé, et 26 échelles fluviométriques ont été établies dont le zéro représente l'étiage moyen'; des sondages transversaux ont été pratiqués à équidistance de 2 ou 300 mètres, réduite à 50 et même 25 mètres aux points critiques. Grâce à ces travaux, le Parana est sans doute aujourd'hui le mieux connu des fleuves de son importance.
Son débit est évalué à 6000 mètres cubes par seconde à l'étiage moyen, à hauteur de Rosario; à 25 ou 30000 mètres cubes pendant la crue pour une hauteur de 6 mètres au-dessus de l'étiage ^ Son régime porte l'empreinte de ses origines tropicales : le régime tropical est typique sur le Paraguay, qui, par sa situation dans la plaine centrale sud-américaine, est la continuation véritable du Parana inférieur. La faiblesse de la pente du Paraguay et l'étendue des marais sur lesquels il se répand sur le territoire du Brésil et du Paraguay ont pour effet de régulariser et de retarder la crue qui n'atteint son maximum devant Asuncion qu'en mai. La .crue du Paraguay prolonge la période des hautes eaux sur le Parana inférieur jusqu'à la fin de l'automne. Le Parana
i. Il est bon de rappeler que le profil déterminé par l';iltitudc du zéro de ces différentes échelles, ou profd d'étiage, a le caractère d'une notion toute théorique ; le fleuve n'est jamais à l'étiage sur toute sa longueur, et le profil réel est toujours accidenté par de légers mouvements de crue ou de décrue.
2. Des observations ont été faites à Campans. à 50 kilomètres de l'estuaire, sur les troubles contenus dans ses eaux. A cette hauteur, le Parana ne transporte plus en suspension que de fines particules argileuses, mais des sables cheminent lentement sur son lit. Le poids des limons en suspension varie de 179 grammes par mètre cube en mars, pendant la crue, à 42 grammes aux basses eaux en juillet. Us proviennent en majeure partie du Bermejo, qui arrive à charrier jusqu'à 5 kilogrammes de troubles par mètre cube. La charge du Parana, cinq fois plus pesante que celle de l'Uruguay, roste notablement inférieure à celle du Mississipi.
su))éricur ^i lui-même la majeure partie de son bassin dans la zone tropicale des pluies d'été. Mais son régime est influencé en outre par les pluies de printemps ou d'automne de la partie méridionale du plateau brésilien. Ses crues sont brusques et violentes; elles atteignent jusqu'à 18 et 20 mètres dans la région du confluent de TYgnassu; elles se propagent rapidement vers l'aval et parviennent sur le Parana inférieur avant la crue du Paraguay qu'elles refoulent.
De Posadas, les ondes de crue atteignent Corrientes en 5 jours (375 kilomètres). De Corrientes, elles parviennent à Parana en huit jours (600 kilomètres), progressant environ de 5 kilomètres à l'heure : c'est le 1/3 de la vitesse du couiant; la crue est en effet ralentie et comme absorbée par les ramifications du lit majeur où elle se répand.
A Bajada Grande, les plus basses eaux sont en septembre. La crue s'annonce généralement en décembre ou janvier, parfois dès octobre ou novembre. Le maximum est en mars ou avril. La montée est rapide d'abord, mais se modère bientôt, et le niveau des eaux s'élève dun mètre par mois environ i)cndant 5 mois, pour s'abaisser ensuite d'un rythme analogue. La décrue est souvent interrompue en juin, et parfois jusqu'en août, par un brusque ressaut de la courbe avec mouvement ascensionnel des eaux trois fois plus rapide que celui de la crue principale (1 mètre en 10 jours). Le niveau atteint par cette crue tardive dépasse parfois celui de la crue normale d'avril ou mai. L'amplitude des mouvements ordinaires de crue et de décrue est de 3 à 5 mètres. Les crues exceptionnelles s'élèvent jusqu'à 7 mètres au-dessus de Tétiage.
Les courbes établies pour les années 1908 à 1910 par le .Service hydrographique argentin permettent d'analyser avec beaucoup de certitude le mécanisme de la crue. Le début de la crue à Bajada Grande en octobre correspond à la première crue du Parana supérieur. Pendant
cette première phase, la courbe de la Bajada est parai lèle (avec 15 jours de retard) à la courbe de Posadas; ce parallélisme se maintient en novembre, décembre et janvier. Si les pluies d'été sont faibles sur le haut Parana, la crue est tardive sur le Parana inférieur, et les eaux y sont encore basses en décembre (0,20 au-dessous de l'étiage, le 51 décembre 1910). Au début de mars, avant le maximum de la crue, la courbe de Bajada Grande se détache de la courbe de Posadas. C'est la période où la crue du fleuve inférieur est déterminée par la montée du Paraguay. Les crues secondaires de juin ou de juillet ont de nouveau leur origine sur le haut Parana, mais, comme elles s'ajoutent sur le fleuve inférieur à la crue du Paraguay, elles y atteignent un niveau plus élevé qu'à Posadas : cette différence s'atténue peu à peu à mesure que la crue du Paraguay s'écoule. Ce sont les crues tardives du Parana supérieur s'ajoutant à la crue du Paraguay qui déterminent sur le fleuve inférieur les crues anormales, qui s'y produisent à intervalles irréguliers (en 1825-55-58-78-1905-1917).
En aval de la Bajada, la hauteur des crues diminue progressivement. Sur l'estuaire, elles cessent d'être sensibles et les variations de niveau sont dues uniquement à la marée. Dans les chenaux du delta du Parana, la marée ne renverse pas le courant comme dans le rias de l'Uruguay, mais elle détermine un léger relèvement de la nappe fluviale, qui a pu être observé parfois aux eaux très basses, jusqu'à Rosario.
C'est vers Corpus, à 60 kilomètres en amont de Posadas, que le haut Parana échappe à- l'étreinte du plateau brésilien, qui emprisonne sa vallée, depuis les chutes de la Guayra, dans une profonde fissure entre de hautes falaises basaltiques; au-dessous de Posadas, le fleuve sort de la zone des collines et des terres rouges. Au-dessous de Corrientes, il court partout sur ses alluvions. Même en aval de Corrientes, son profil conserve pourtant des traces surprenantes de jeunesse. Le nivel-
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lement de précision exécuté sur ses rives a permis de discerner une rupture de pente très nette au-dessus de Villa Urquiza, à 620 kilomètres de Buenos Aires. La pente, qui depuis Corrientes s'était maintenue entre 60 et 40 millimètres par kilomètre, s'abaisse brusquement à 15 sur une longueur de 40 kilomètres pour se relever ensuite à 30 et 45 millimètres'. Au-dessous de Rosario, la pente moyenne est de 12 millimètres par kilomètre, au-dessous de San Pedro, de 6 millimètres seulement.
En aval de Corrientes, la largeur du bras principal du Parana varie en général de 800 à 2000 mètres. Celle de la plaine fluviale où s'épandent les crues est plus irrégulière encore. Entre Santa Fc et Parana, oii elle est particulièrement étroite, elle mesure encore 15 kilomètres. Vers l'aval, elle s'élargit peu à peu jusqu'à 100 kilomètres au fond de l'estuaire. Son aspect n'est pas partout identique. La végétation des îles est plus riche et plus variée en amont; les essences tropicales (laurel-timbo) y apparaissent au-dessus de la Bajada et y forment des groupes d'arbres que recouvrent les lianes.
Mais les variations d'aspect de la zone fluviale tiennent avant tout aux conditions différentes de Térosion et du modelé. En amont de Rosario, la zone fluviale est façonnée par la crue: chaque crue la remanie et y laisse des traces dans la topographie; les bancs de sable qu'elle abandonne sont fixés par les joncs et les herbes
1. La zone qui s'étend sur la live droite du Parana, en amont de Santa Fe et de Parana, paraît être une zone d'affaissement récent. Le fleuve est au contraire astreint à un travail d'érosion actif dans la traversée des terres hautes entre Santa Fe et Buenos Aires. Il est remarqual)le que la rupture de pente de Villa Urquiza se produit précisément au-dessus du coude de Parana. Une rupture de pente moins marquée a été reconnue également plus au Nord à hauteur de Lavalle, en amont du coude de Goya. Il semble que le ralentissement du creusement du Thalweg s'explique par le travail d'érosion que le courant e.xerce latéralement contre la barranca de la rive gauche.
flottantes, puis par les saules (Salix Humboldtiana); ce rideau de végétation favorise les atterrissements, et les berges tendent à se surélever. Au centre de l'île, subsistent des terres basses marécageuses; l'irrégularité de lalluvionnement détermine dans la zone fluviale tout entière des ondulations marquées et une alternance incessante des dépôts de limons et de sables. En aval de Rosario, la crue perd peu à peu de sa force; les îles sont à la fois plus stables et plus horizontales. Les fourrés de saules et de ceibos épineux (erythrinà cristagalli) en couvrent encore les berges, et parfois s'étendent vers l'intérieur. Mais sous un ciel moins humide, la végétation fixe moins solidement le sol, et les vents deviennent un ouvrier essentiel du modelé; ils amassent les sables pendant la saison des eaux basses et bâtissent des dunes qui dépassent le niveau des plus grandes crues. Ces dunes forment une ligne continue dans la partie méridionale d'Entre Rios, au Nord du bras principal, le long de la terre ferme, et des épis transversaux qui s'avancent au Sud, reposant sur le limon fluvial, comme celui que suit, à travers la zone inondable, le chemin de fer d'Ibicuy. Le bétail de la zone fluviale trouve sur les dunes un refuge pendant la crue. Pendant les périodes de sécheresse, elles conservent au contraire des réserves d'eau qu'on retire à leur base de puits superficiels.
Légitimités de la zone fluviale sont bien marquées sur lout le Parana inférieur. Elle y est enfermée de part et d'autre entre de hautes « barrancas » (falaises), verticales aux points où le courant principal en longe le pied, en pente douce lorsqu'elles sont suivies seulement par un faux bras sans force d'érosion. La barranca s'interrompt seulement au confluent de petites vallées dont le fond plat remblayé se raccorde avec la plaine alluviale du Parana. C'est dans la région de ViJla Parana que la falaise est le plus élevée : elle y atteint par endroits 00 mètres. Les barrancas offrent sur la rive droite une coupe des étages supérieurs des limons pampéens. Sur
la rive gauche, les limons éoliens n'en forment que le sommet; au-dessous afll(Hirent des étages marins tertiaires (marnes et grès avec bancs de coquilles). La harranca de la rive gauche se continue au Nord avec plusieurs interruptions jusqu'à Corrientes, et jusqu'aux Missions. Son altitude diminue progressivement et les couches marines tertiaires y sont remplacées par les grès rouges guaranitiques'. Sur la rive droite, au contiMire, l'altitude de la barranca diminue régulièrement V(M-s l'amont. Elle est encore bien marquée au confluent du Carcarana; à Santa Fc, elle ne domine plus le lleuve que de 10 mètres. Au Nord du 31" degré L. S., et jusqu'au delà du Pilcomaj o, la plaine du Chaco est très basse, et la limite de la zone alluviale du Parana est impossible à définir exactement. Les argiles fines, grises et blanches, qui forment le sol du Chaco, passent -jusque sur la rive gauche au Nord de Corrientes, dans "SLfts esteros de Neembucu ; de cette nappe horizontale de dépôts lacustres émergent comme un archipel les collines de grès rouge de la région d'Asuncion.
La navigation est pratiquée sans obstacle sur tout le bief qui s'étend en amont de Posadas, jusqu'aux chutes de la Guayra sur le Parana et au Salto Grande de l'Yguassu. A 25 kilomètres en aval de Posadas, le Parana traverse une série de rapides échelonnés sur 00 kilomètres environ (kil. 1467 à kil. 1558 de Buenos Aires), et improprement désignés sous le nom de salto de Apipé. Le courant s'y élève à huit nœuds, et la profondeur descend à trois pieds aux basses eaux. Ces rapides sont déterminés par des bancs de mélaphyre, affleurant au milieu des grès guaranitiques, où les eaux cherchent leur voie entre de grandes îles rocheuses.
i. Dans l'intervalle entre la frontière d'Entre Rios et le rio Empeilrado, au Sud de Corrientes, affleurent dans la ])arranca, au-dessus des grès rouges, des couches de sables et de limons, alluvions fluviales abandonnées par les anciens lits du Parana, dont le trace peut être suivi du Nord-Est au Sud-Ouest en écharpe à travers la province de Corrientes.
A Ituzaingo (kil, 1455), le courant s'apaise; cependant il existe encore vers l'aval, sur 140 kilomètres, des hauts fonds de roche avec une profondeur de cinq pieds ; plus bas, la roche n'affleure plus que sur la rive gauche et dans quelques épis à proximité de cette rive, ou en écueils isolés qu'il a été facile de baliser.
De Corrientes à La Paz, le fleuve suit du Nord au Sud le pied de la barranca de Corrientes. Elle touche le courant principal entre Corrientes et Empedrado, et sur 50 kilomètres au Sud de Bellavista. Cette falaise forme, à la hauteur de Riachuelo, et surtout vers Bellavista, une série d'anses et de caps, où les vents d'Ouest créent une forte houle, et que redoutaient les barques mal gréées qui descendaient le courant. Au Nord de Bellavista et sur plus de 150 kilomètres au Sud de Goya, le lit principal est séparé de la barranca par une laisse d'îles alluviales ; à l'abri de ces îles, courent des bras latéraux, — riachos, — où aboutissent les rivières de Corrientes. Ces bras ont été largement utilisés par la navigation primitive.
Entre Esquina et la Paz, le lit principal, qui n'est en contact avec la terre ferme sur aucune de ses rives, se développe en méandres réguliers d'une portée de 10 kilomètres, dont l'échelle est double environ de celle des méandres du Paraguay au Nord du confluent. Les îles sont de petite dimension et sont disposées en chapelet, à hauteur du sommet de chaque courbe. La profondeur atteint 60 pieds au sommet des méandres ; les hauts fonds sont placés sur l'alignement des îles, au point où le courant se redresse avant le méandre suivant. La profondeur y descend à 7 et même 5 piedsV Ces hauts fonds se déplacent rapidement, et ce n'est pas toujours le même mauvais pas qui détermine le tirant d'eau
L En fait, le seuil s'approfondit au moment des basses eaux où le courant se concentre dans le chenal principal, de sorte qu'on y trouve toujours un ou deux pieds de fond de plus à l'étiage que les sondages faits aux liaules eaux ne permettaient de l'espérer.
maximum des embarcations utilisables sur ce secteur. Cette migration des hauts fonds s'oppose à la fixité des seuils à fond de roche du bief Corrienles-Posadas.
De La Paz à Parana, le cours principal est aligné au pied de la barranca d'Entre Rios. Le méandrage s'interrompt. La barranca avec ses bancs de roche dure est en effet infiniment plus résistante que les alluvions meubles où le rio se déplace à son gré. La fixité du lit devant la barranca se traduit par de grandes profondeurs qui atteignent 80 pieds. De loin en loin seulement, une frange d'alluvions éloigne momentanément le chenal de la barranca. Ces courbes paraissent correspondre d'ordinaire avec le confluent des rivières qui apportent du plateau une forte charge de limons : tel le San Feliciano, au Nord d'Hernandarias. Elles sont marquées par des hauts fonds qui contrastent avec les grandes profondeurs des sections rectilignes. Le paso San Feliciano, qui a actuellement 12 pieds, n'en avait que 6 en 1908, et il est déjà porté sur la carte de Sullivan* (1847).
En aval de Parana, et jusqu'à l'estuaire, les observations patientes accumulées depuis 1903 sur les mouvements du fleuve ont révélé quelques-unes de leurs lois^ On peut y distinguer quatre tronçons de longueur inégale : de Parana à Diamante, le fleuve reste en contact avec la barranca de la rive gauche. Elle n'est pas rectiligne et dessine une série de croissants accolés, de rayon égal, qui semblent marquer la trace d'autant de méandres. Une courbe sur deux seulement de la barranca est suivie par le chenal. Le vagabondage des
\. Un peu en amont de sa position actuelle.
2. Il est indispensable, lorsqu'on cherche à étudier les variations du lit du Parana, de ne pas comparer des cartes dessinées à de trop longs intervalles. Les différences en sont telles en effet qu'elles ne permettent pas de deviner le processus par lequel les formes actuelles sont dérivées des formes anciennes. Les analogies qu'elles présentent résultent parfois, non de la fixité de la topographie, mais du retour après un cj-cle complet de transformation, de conditions analogues aux conditions primitives.
méandres est ainsi enfermé dans des limites et comme dans un moule fixe. Le haut fond de Paracao, qui entrava longtemps la navigation vers Santa Fe (approfondi progressivement par les dragages de 8 à 19 pieds entre 1907 et 1911), est à l'angle où se raccordent deux de ces courbes. Sur la rive droite, les faux bras continuent à suivre le fleuve (Parana viejo, riacho de Coronda)'.
Au-dessous de Diamante, le fleuve quitte la barranca de la rive gauche et traverse en biais la plaine alluviale jusqu'à la barranca de la rive droite qu'il vient toucher à San Lorenzo. Il reprend sur ces cinquante kilomètres la liberté et la régularité d'allure qui le caractérisent en amont de La Paz. La comparaison de cartes successives du fleuve montre que le tableau schématique qu'on est tenté de tracer de ses mouvements, avec migration régulière des îles et des méandres vers l'aval, ne correspond pas à la réalité. Les transformations du lit du fleuve sont dues essentiellement aux variations du débit des différents bras, qui changent continuellement d'importance relative, et dont le tracé s'adapte sans cesse au volume des eaux qui les empruntent. Le raycrti des courbes de chaque bras est en efl'et proportionnel à son débit. Une île allongée se forme entre deux bras d'importance égale, qui dessinent, de part et d'autre, des courbes symétriques. Si le débit de l'un d'eux se réduit, sa courbe primitive fait place à des sinuosités de moindre rayon, qui rongent les berges de l'île, et lui donnent une forme irrégulière. Si le débit s'accroît de nouveau, le lit sinueux est abandonné et se convertit en bras mort.
4. Les faux bras de la rive droite, au Nord de Santa Fe, n'ont guère été explorés avant 1870. La carte de Sullivan (1847) n'y signale que le riacho de San Jeronirao, reconnu sur une faible distance au Sud du 29» L. S. La rive droite était en effet le domaine des Indiens, et les Correntinos ne s'y risquaient pas. A partir de 1870, la navigation commence h utiliser le bras de S. Javier sur lequel se créent de nombreuses colonies; plus au Nord, le Parana Mini sert depuis 1890 à l'exportation des bois de quebracho.
taudis que s'ouvre un méandre plus ample. La roule suivie par la navigation se décompose donc en une série de méandres, d'un développement dc 1*2 kilomètres environ, qui répondent à la concentration dans un seul chenal de la plus grande partie des eaux du fleuve, et en courbes plus étroites dans les secteurs où le courant est divisé entre plusieurs bras.
De San Lorenzo à San Pedro, le fleuve longe la barranca de la rive droite. Elle est remarquablement régulière et ne présente qu'une seule saillie, peu accentuée, site exceptionnellement favorable, où s'est bâtie la villo de Rosario. A des intervalles presque égaux, qui varient seulement entre 15 et 20 kilomètres, le fleuve s'en éloigne et en est séparé par une plage alluviale ou par une zone insulaire large de quelques kilomètres'. En aval de celle courbe, le courant revient frapper la barranca et l'atteirissement est facile. Les petits ports anciens du Parana, Constitucion, San Nicolas, Puerto Obligado, San Pedro, sont établis sur des sites semblables. Il ne semble pas que les îles du pied de la barranca tendent à descendre vers l'aval devant ces ports, et les points oii le fleuve touche la falaise restent fixes. Au pied de la barranca, les profondeurs sont souvent considérables (138 pieds en face de Puerto Obligado). Les hauts fonds sont distribués irrégulièrement sur les courbes oij le chenal s'éloigne de la barranca. Ils ont tous actuellement une profondeur minima de 21 pieds*. Sur la rive gauche les faux bras parcourent la plaine alluviale jusqu'à 50 kilomètres au Nord du fleuve.
A San Pedro, commence le delta. Le Parana Guazu,
1. Comme entre La Paz el Parana, il senible qu'on puisse établir une relation entre ces zones d'alluvionnenient au pied de la barranca et le confluent des petites vallées de la plaine panipéenne.
2. Le Paso Paraguayo, qui a coûté le plus de travaux au service bydrographi(iuc argentin, n'existait pas au milieu du xix' siècle. Il semble qvie le cbenal suivait alors la barranca jusque vers Benavidez, et se continuait jusqu'à l'origine du Parana Favon par une boucle très accentuée, dont la lagune Monriel est la cicatrice. En IS'Xi, le paso avait seulement 15 pieds de profondeur.
ou bras principal, quitte la barranca de la rive droite et va se terminer en face de Cârmelo sur la rive uruguayenne. Le Parana de las Palmas, qui s'en détache au Sud et passe devant Campana et Zarate; au pied du plateau, est profond et de navigation facile, mais il est fermé au fond de Festuaire par une barre de 6 pieds qui en fait une sorte de cul-de-sac ouvert seulement vers l'amont. Les bras de la zone deltaïque s'opposent à ceux de la région proprement fluviale par l'irrégularité de leur tracé. Entre des îles étendues, ils se développent tantôt en tronçons rectilignes, tantôt en méandres ou en boucles presque parfaites. Les chenaux de la partie méridionale du delta, au voisinage de Buenos Aires, portent, en raison de leur allure sinueuse, le nom de « caracoles » (colimaçons). La faiblesse du com'ant que la marée retient se marque aussi dans la distribution des profondeurs : elles ne suivent plus uniformément la lisière concave des courbes et varient irrégulièrement. On a mesuré, sur le Parana Guazu, des fonds de 130 pieds; sa profondeur minima est de 22.
On ne peut séparer de l'étude du fleuve celle de l'estuaire. Il se compose de trois parties de superficie inégale qui s'ouvrent de plus en plus largement vers l'Atlantique. Le rio de la Plata supérieur, en amont de la Colonia et de Punta Lara, a une largeur de 50 kilomètres environ. Le rio de la Plata moyen, dont l'ampleur est double, s'étend jusqu'à hauteur de Montevideo et de Punta de las Piedras. Enfin la rade extérieure s'ouvre entre Maldonado et la Punta Rasa. Les eaux restent douces dans l'estuaire moyen jusqu'à 120 kilomètres en aval de Buenos Aires.
Sauf dans les chenaux entre Martin Garcia et Colonia S les fonds sont d'alluvions. A la différence de ce qui se produit sur le fleuve, où les chenaux ont un fond de
1. Les granits qui affleurent à Martin Garcia forment également la plate-forme du banc anglais dans la rade extérieure.
sable, tandis que les bancs sont formés de limons plus fins, les chenaux de l'estuaire ont des fonds de vase et de limon argileux, tandis que les hauts fonds sont sableux; dans la rade extérieure, les pilotes reconnaissent l'approche des bancs aux sables que la sonde ramène. L'action des vagues, qui manque sur le fleuve, accumule en effet sur les bancs les matériaux de calibre et de poids relativement élevé.
En dépit des conclusions des instructions nautiques, qui dépeignent l'estuaire comme le théâtre de transformations rapides « occasionnées par les dépôts continuels de sables charriés par le Parana et par l'Uruguay' », l'estuaire se trouve actuellement dans des conditions d'équilibre remarquables, et il n'y a pas d'indice d'un comblement progressif par les alluvions, ni (le déplacements importants des chenaux. La côte du delta, au Nord du Parana de las Palmas, couverte de joncs qui la protègent contre l'attaque des vagues, ne marque ni avance, ni recul. Les grandes lignes de l'hydrographie du rio de la Plata sont déjà clairement indiquées sur la carte de Woodbine Parish. La carte marine anglaise de 1869 (d'après des levés exécutés en 1855, 1844 et 1856), n'ofîre avec la carte actuelle que des différences de détail. La stabilité des chenaux s'oppose d'une façon surprenante aux déplacements du lit du fleuve, dans la zone des crues. La permanence dt's fonds sur les dépôts meubles de l'estuaire s'explique par la régularité des courants. Ces courants qui déterminent la topographie sous-marine du rio de la Plata, et la distribution des bancs, ne sont pas d'origine fluviale, ce sont des courants de marée.
Deux groupes de hauts fonds caractérisent l'estuaire : le premier, la Playa Honda, en occupe toute la partie occidentale jusqu'à la hauteur d'une ligne tirée de
1. Les eaux de l'estuaire, brassées par les vagues et les marées, contiennent un poids de troubles plus élevé que les eaux du fleuve.
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Buenos Aires à Colonia. Ces bancs laissent au Nord, contre la côte uruguayenne, un étroit passage que suit la route de navigation vers l'Uruguay et le Parana Guazu. Le deuxième groupe de hauts fonds est le banc d'Ortiz, de forme triangulaire, qui s'appuie au Nord à la côte uruguayenne en aval de Colonia, et dont la pointe s'avance au Sud-Est jusqu'à 25 kilomètres au Nord de Punta de las Piedras. 11 maintient la zone des grandes profondeurs, dans l'estuaire moyen, au Sud, à proximité de la côte argentine. A hauteur de la pointe du banc d'Ortiz, et sur l'alignement de Montevideo à Punta de las Piedras, l'estuaire moyen est séparé de la rade extérieure par une barre (barra del Indio) portant 6 mètres d'eau, due à l'action des courants transversaux qui circulent d'une pointe à l'autre à l'intérieur du banc anglais.
La marée de l'estuaire se produit avec la plus grande irrégularité. Les vents du Sud-Est amplifient le flux et entravent le reflux. Lorsqu'ils soufflent, il arrive fréquemment que le niveau des eaux dans lestuaire supérieur se maintienne élevé d'une marée à l'autre, parfois pendant plusieurs jours. La marée, qui est faible à Montevideo, s'amplifie au fond de la rade sur la barra del Indio, et y atteint près d'un mètre. Elle se propage de là difficilement au Nord sur le banc d'Ortiz, le long de la côte uruguayenne, tandis qu'elle pénètre librement dans la zone plus profonde qui suit la côte argentine'. Elle a encore à Buenos Aires une amplitude de 0 m. 75. Elle se répand de là vers le Nord par les chenaux de Martin Garcia et par-dessus la Playa Honda. Le chenal des Pozos del Barca grande, qui parcourt le banc de la Playa Honda du Nord- au Sud, parallèlement à la lisière du delta, est orienté conformément aux courants de marée et entretenu par eux. Il ne se relie pas au fleuve,
1. Le courant de flux y est plus intense que le courant de reflux, et a détourné au Nord-Est les ruisseaux qui débouchent sur cette côte.
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et est séparé des bouches du Parana de las Palmas ou du Parana Mini par des hauts fonds impraticables sinon pour les petites embarcations. Le rias de l'Uruguay, où la marée élève les eaux de 5i) centimètres, forme une sorte de réservoir de chasse qui alimente, au reflux, un courant puissant autour de Martin Garcia et y déblaie les chenaux.
Les travaux entrepris pour l'aménagement de l'estuaire ont compris l'approfondissement à 9 mètres de la barra del Indio, et le dragage d'un chenal rectiligne entre ce point et Buenos Aires. Les navires de fort tonnage à destination du Parana quittent ce chenal à 40 kilomètres à l'Est de Buenos Aires, et remontent au Nord pour passer à l'Est de Martin Garcia et pénétrer dans le fleuve par le Parana CuazAi ou le Parana Bravo. Depuis I9U1, le gouvernement argentin a envisagé en outre le projet d'ouvrir une voie directe entre Buenos Aires et le Parana de las Palmas, soit en creusant un canal artificiel au pied de la barranca, à travers l'archipel du Tigre, soit en profitant du chenal des Pozos del Barca grande, et en coupant l'étroite barre qui ferme à l'aval le Parana de las Palmas. Ainsi, les ports du Parana de las Palmas auraient un accès direct vers la mer; en outre, la route nouvelle du Parana vers l'Atlantique passerait entièrement sur territoire argentin, hors de portée de la côte uruguayenne, et Buenos Aires y deviendrait à l'arrivée comme au départ une escale nécessaire.
En amont de l'estuaire, les travaux d'amélioration du Parana ont débuté en 1904 et 1905. Depuis 1910, le cubage extrait par les dragues du lit du fleuve s'est élevé à 5500 0110 mètres cubes par an en moyenne. L'expérience acquise au cours de ces travaux a bientôt permis au service hydrographique argentin d'adapter SOS méthodes à la puissance incomparable du fleuve. Il
Denis. — L'Argentine. 17
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ne peut être question ici, comme sur les fleuves d'Europe, d'entreprendre une rectification générale du lit et des rives. Le seul parti est de se plier docilement au plan que le fleuve lui-même ébauche et de se borner à approfondir les passages difficiles sur l'alignement du bras principal. Les dragues à succion, qui travaillent aisément dans les sables, attaquent chaque seuil ou paso par l'aval, établissant ainsi un chenal vers lequel les eaux affluent et qui tend de lui même à se prolonger vers l'amont. Les dragues sont déplacées de seuil en seuil à mesure que les sondages révèlent la formation de nouveaux obstacles à la navigation. Elles ont été concentrées d'abord en aval de Rosario, où le gouvernement argentin avait à remplir des engagements pris envers la Compagnie du port, puis échelonnées jusqu'à la hauteur de Santa Fe. Les moyens dont on dispose actuellement suffisent à assurer la réalisation du programme qui avait été prévu : maintenir des profondeurs de 21 pieds jusqu'à Hosario, et de 19 pieds jusqu'à Santa Fe.
En ce qui concerne la section en amont de Santa Fe, l'ingénieur Repossini conseille, au lieu d'adopter un programme de dragages coûteux, de résultats incertains, de songer d'abord à adapter la navigation aux conditions naturelles, qui sont telles d'ailleurs qu'elles seraient considérées en Europe comme éminemment favorables. Le service hydrographique conserverait cependant une double fonction : en premier lieu, l'étude lopographique du fleuve et le balisage qui doit être sans cesse repris; en second lieu, l'observation de son régime et la prévision des variations du niveau des eaux. L'utilité du service de prévision des crues, qui fonctionne depuis 1907, a été largement démontrée. Il public, tous les 5 jours, en se fondant sur l'observation des échelles fluviométriques d'amont et sur les lois de la transmission des ondes de crue, un bulletin de prévision qui est également précieux pour les navigateurs et pour les
éleveurs de la zone inondable. 11 permet aux éleveurs de mellre leur bétail en sécurité à l'approche des crues. De m^me chaque navire peut, grâce au bulletin, prévoir quelle hauteur d'eau il trouvera aux passages critiques, et calculer exactement la charge qu'il peut prendre, quitte à compléter sa cargaison plus en aval. Le service de prévision des crues a moralisé la navigation sur le Parana, en supprimant lout prétexte possible aux échouages volontaires qui étaient devenus une forme courante de spéculation.
Rien déplus varié que la flotte qui dessert aujourd'hui le Parana. Elle comprend à la fois les tramps et les longs courriers européens qui chargent les céréales et les viandes, les grands vapeurs fluviaux, luxueux etlégers, les chalands et les remorqueurs, les goélettes et les gabarcs qui compensent par la médiocrité de leurs frais la lenteur de leurs voyages.
En ce qui concerne la navigation, le fleuve se divise actuellement en trois tronçons : la navigation maritime remonte jusqu'à Santa Fe; elle pénètre, à Rosario et à Santa Fe, jusqu'au cœur de la zone des céréales et juisqu'à la lisière de la zone des forets. Le secteur amont, entre Rosario et Santa Fe, offre encore moins de sécurité que le secteur aval, et le prix des frets au départ de Santa Fe s'en ressent.
On peut classer en trois catégories les ports du Parana inférieur entre Santa Fe et Buenos Aires. Un premier groupe de ports est bâti sur les terres basses inondables; ils sont exposés aux crues, qui chaque année menacent d'interrompre leur trafic : tel est Golastiné h l'Est de Santa Fe, spécialisé dans l'expédition des bois de quebracho ; tel est aussi le portd'lbicuy, sur le Parana Pavon, au Sud de la province d'Entre Rios, mieux protégé d'ailleurs par des travaux plus puissants. Les petits ports de la barranca de la rive Sud, sur le fleuve prin-
cipal et sur le Parana de lasPalmas, forment un deuxième groupe : ils embarquent des viandes (Campana, Zarale), ou des céréales (San Nicolas, Villa Constitucion), et sont admirablement adaptés parleur situation naturelle à leur fonction. Sans qu'aucun aménagement ait été nécessaire, les vapeurs viennent accoster devant la barranca; les sacs de blé y sont jetés, par des plans inclinés, des entrepôts construits sur la falaise, ou directement des wagons Aucun de ces ports n'est outillé pour l'importation. Un troisième groupe enfin comprend les ports ayant un outillage complet, et desservant à la fois un trafic d'importation et d'exportation. Le principal est Piosario. C'est le développement des importalions entre 1850 et 1860 qui détermina ses premiers progrès. Le tonnage des marchandises débarquées à Rosario représente aujourd'hui la moitié à peu près du lonnage des céréales qui y sont chargées. IVlais, malgré l'apparence, ce sont les importations qui entretiennent surtout l'activité de ses quais. Tandis que la Compagnie du port exerce elle-même le déchargement, la manipulation et le magasinage des marchandises importées, elle se borne à percevoir une redevance sur les exportations faites dans le périmètre où sa concession lui assure un monopole. Une petite partie seulement des céréales exportées utilise ses élévateurs. Un p(»rt en eau profonde, outillé comme celui de Rosario à la fois pour l'importation et pour l'exportation, vient d'être construit a Santa Fe. Il dispute déjà à Colastiné l'expédition des bois de quebracho. Le trafic d'importation y est encore réduit : le commerce d'importation suppose en effet des capitaux puissants, tout un réseau de relations avec l'arrière-pays qui ne peuvent pas s'improviser.
La deuxième section du fleuve s'étend de Santa Fe à Gorrientes et se continue sur le Paraguay. Le transport des bois de quebracho et de l'acide tannique forme l'élément le plus important de son trafic. Le tirant d'eau maximum des embarcations qu'elle admet aux basses
eaux normales est de 6 pieds. Une partie des porls de la rive gauche (Esquina, Goya), et tous les porls de la rive droile (Reconquista, Barranqueras, etc.), y sont établis à distance du lit principal sur des liras latérnux. Les usines du Cliaco ont pour la plupart une flottille de .vapeurs et de chalands. Ce sont les exportateurs de bois et d'extrait de quebracho à destination de l'Europe qui réclament avec le plus d'insistance l'approfondissement du lit du Parana en amont de Santa Fe. La balellerie h voiles partage avec les services réguliers des vapeurs fluviaux les transports des produits du Paraguay et de Corrientes, peaux, tabac, maté. Le seul transport des oranges chargées aux escales de San Antonio, Villeta, Pilar, Humaïta, représente un mouvement de plusieurs dizaines de milliers de tonnes. La troisième section du fleuve s'étend de Corrientes à Posadiis et en amont. La navigation à voile.s, qui ne peut vaincre le courant des rapides d'Apipé, y a disparu. Des vapeurs de 4 pieds et demi de calaison et de 150 tonnes de portée y sont aujourd'hui en service, mais ils doivent interrompre le trafic au moment des basses eaux. Ils assurent un service direct entre Buenos Aires et Posadas; toutefois ce service est peu économique parce qu'il ne permet pas d'utiliser pleinement en aval de Corrientes la capacité de transport du fleuve; aussi la plupart des marchandises à destination de Posadas sont-elles transbordées à Ituzaingo, au-dessous des rapides, ou à Corrientes. Les Compagnies de n.ivigation qui desservent Posadas sont contraintes, poujassurer avantageusement le transport jusqu à Buenos Aires des marchandises chargées sur le Parana supérieur, d'entretenir des lignes qui remontent le i araguay jusqu'à Asuncion, et qui prennent à Corrientes le fret en provenance de Posadas. A l'amont, les chutes de la Guayra et de l'Yguassu fixent une limite infranchissable à la zone d'influence de la batellerie argentine. La batellerie des biefs supérieurs de l'Yguassu ou du Parana
alimente les voies ferrées du plateau brésilien. Le trafic du haut Parana comprend principalement le maté des Missions et lesplanchesde cèdre débitées par les scieries de Posadas. Les trains de bois sont en effet arrêtés à Posadas, et descendent rarement au fil du fleuve vers l'aval.
Les statistiques argentines de la navigation sont obscures : elles confondent sous un même titre le mouvement fluvial entre Posadas et le territoire brésilien, ou entre Corrientes et le Paraguay, et les exportations de la région pampéenne à destination de l'Europe. lî est diflicile d en tirer une notion du trafic réel et de distinguer le tonnage efl'ectivement débarqué ou embarqué dans chaque port de celui qui ne fait que passer devant ses quais à bord des navires remontant ou descendant le fleuve. Elles attribuent à une vingtaine de ports un tonnage total — entrées et sorties comprises — de plus de 500 000 tonnes.
Du moins permettent-elles de distinguer des ports exclusivement consacrés au cabotage fluvial ceux qui ont des relations directes avec les ports doutre-mer. Presque tous les navires à destination du Parana touchent à l'aller Buenos Aires, resté le principal pori d'importation, et s'y délestent; ils remontent ensuite à vide pour prendre à Rosario, San Nicolas ou Santa Fe, un chargement complet de céréales ou de bois, et sont mis en route directement du Parana pour l'Europe sans faire à Buenos Aires une nouvelle escale. Les sorties du port de Buenos Aires pour la navigation intérieure excèdent fortement les entrées. De 191 2 à 1914, Buenos Aires a reçu en moyenne en provenance des ports à l'intérieur 1 750000 tonnes, dont 1 035 000 chargées. Elle a mis en route vers les mêmes ports des navires jaugeant 3 '275 000 tonnes, dont 1580 000 sur lest. Ce dernier cliifl*re représente à peu près le tonnage des navires maritimes expédiés à vide vers l'amont après déchargement sur les quais de Buenos Aires. Au
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contraire, à Rosario, San Nicolas, San Pedro, le tonnage à la sortie, à destination des ports argentins, est beaucoup plus faible que le tonnage à l'entrée*. Le mouvement total des marchandises au port de Rosario est de 410000 tonnes aux entrées et 375 000 tonnes aux sorties pour la navigation intérieure, de 1 100 000 tonnes aux entrées et de 1 824 000 aux sorties pour la navigation à destination de l'extérieur.
Selon les calculs de Repossini, le tonnage des exportations sur le Parana inférieur en aval de Santa Fe s'élevait vers 1910 à 4000000 ou 4 500 000 tonnes. Les importations, presque complètement concentrées à Rosario, représentaient un quart environ de ce chiffre. Sur le Parana moyen et supérieur, Repossini évaluait le volume du trafic à 800 000 tonnes, dont le quebracho formait les deux cinquièmes.
La navigation du Parana reste l'une des sources principales de la prospérité de Buenos Aires. Si le développement du commerce d'importation de Rosario ou de Santa Fe s'accomplit en partie aux dépens de la capitale, si les navires chargés de céréales sur le fleuve ne font pas même escale devant ses quais, du moins le cabotage du Parana est-il en grande partie à destination de Buenos Aires. Au retour, plutôt que de remonter à vide, les bateliers emportent des cargaisons de produits européens fournis par les importateurs de Buenos Aires. Par le Parana, la zone d'influence du commerce d'importation de Buenos Aires s'étend au delà des frontières argentines jusqu'au Paraguay et jusque sur une partie du territoire brésilien. Buenos Aires est en outre le centre d'armement principal de la navigation fluviale à vapeur. Ses capitaux dominent le Parana. Enfin le
I. Mouvement de la navigation intérieure à Rosario (moyenne de mi à 1914), entrées : 1 108 000 tonnes, dont 690 000 tonnes sur lest; sorties • 5X0 000 tonnes; à S. Nicolas, entrées, 440 000 tonnes, dont 400000 sur lest; sorties : 4000 tonnes. La diiîérence entre les entrées et les sorties repré-sente des navires mis en route directement pour l'Europe.
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Parana lui fournit un fret d'exportation qui n'est pas négligeable. C'est à Buenos Aires, en effet, que sont transbordés les peaux, les tabacs, l'extrait et les bois de quebracho à destination d'outre-mer, chargés sur des chalands dans toute la partie supérieure du fleuve inaccessible à la navigation maritime.