‹ La République Argentine:Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES RÉGIONS NATURELLES DE l'aRGENTINE

Le railiou physique. — La colonisation el les régions naturelles. — I,es luttes contre les Indiens. — L'unité argentine. — L'Argentine et le Monde.

Trois grandes zones se partagent de l'Ouest à l'Est le Continent américain : les hautes chaînes des Andes qui bordent le Pacifique ; à leurs pieds d'immenses plaines alluviales; enfin les plateaux du littoral atlantique. La zone orientale des plateaux s'interrompt au Sud aux bouches du Rio de la Plata. Elle ne pénètre sur le territoire argentin que dans l'angle Nord-Est du territoire des Missions. Sous le 55" de latitude, les plaines alluviales s'ouvrent librement sur l'Océan. La situation de Buenos Aires, au seuil de la plaine pampéenne, est comparable à celle de Chicago à l'entrée des prairies, si l'on effaçait de la carte les Etats du Nord-Est des États-Unis et le Canada oriental, et si l'on imaginait la mer pénétrant jusqu'aux lacs.

Les trois aspects essentiels du paysage argentin sont : la montagne, la plaine et le fleuve. Le Parana est en effet à lui seul toute une région naturelle, avec ses bras et ses îles, et la plaine basse sans cesse remaniée où s'étalent ses crues, qu'on découvre du haut des barrancas (falaises) de limon, sans parvenir, tant elle est large, à discerner la rive d'en face. Il est dans la plaine comme un étranger, émissaire de l'Amérique tropicale, ayant une flore propre et des eaux tièdes qui souvent coavrent de brume* l'estuaire oij elles se mêlent aux eaux de la mer.

8 LA RÉPUBLIQUE ARGENTLNE.

Dans l'ensemble des plaines argentines il faut mettre à part la région comprise entre le Parana et l'Uruguay, que les Argentins appellent Mésopotamie. Tandis que les limons éoliens forment sur la rive droite du Parana le sol de la Pampa, les dépôts fluviaux, sables et cailloux roulés, oij l'on n'a pas encore su distinguer la part de l'Uruguay de celle du Parana, couvrent une grande partie de la Mésopotamie. Les anciens tracés des fleuves peuvent y être suivis non seulement aux alluvions qu'ils ont abandonnées, mais aux lagunes qui les jalonnent encore. Les eaux courantes ont modelé le terrain et creusé un chevelu de vallées secondaires oii se reflètent l'histoire du fleuve lui-même et les variations du niveau de base qui ont fait alterner des périodes d'érosion et de comblement.

Sur la rive droite, au contraire, le Parana ne reçoit pas, sauf tout au nord de l'Argentine, d'affluents importants. Le défaut d'eaux courantes est en effet l'un des traits caractéristiques de la plaine pampéenne. Sauf à l'Est, le long du Parana où, sur un sol moins perméable et plus humide, se développe un réseau de ruisseaux permanents, et sauf au pied des montagnes, où des torrents et des rivières irrégulières, gonflés après les orages, amaigris à la saison sèche, se perdent le plus souvent en vue des hauteurs qui les ont nourris, il n'existe pas de drainage superficiel organisé. L'ensemble de la nappe alluviale pampéenne, dont la barranca du Parana tranche les couches supérieures, n'est pas d'origine fluviatile; elle a été portée et étalée par le vent qui a suppléé ou relayé les eaux courantes. Le limon pampéen est un présent des vents. La sécheresse croissante du climat vers l'Ouest, à mesure qu'on approche de la Cordillère, explique l'impuissance de l'érosion fluviale et l'intensité de l'érosion éolienne.

C'est aussi la sécheresse qui donne son caractère particulier au modelé des Andes argentines. A peine connaissent-elles les neiges éternelles, dont la limite infé-

rieure si'clcvc à près de COOO mètres à la IVoiilière de la Bolivie ; les glaciers y manquent et ne reparaissent au Sud qu'à la latitude de San Juan et de Mendoza, sur le flanc des trois géants de la Cordillère méridionale, le Mercedario, l'Aconquija et le Tupungato. Au-dessous du petit nombre d'arêtes aiguës qu'ont ciselées les glaciers, et, le plus souvent, jusqu'au sommet de la montagne, s'étend ce qu'on a appelé d'un mot expressif la zone des décombres*; là, les neiges d'hiver, rongées par le soleil à travers l'atmosphère diaphane, forment ces champs rugueux d'étroites pyramides que les Argentins comparent à des cortèges de pèlerins vêtus de blanc. La roche en place y apparaît rarement ; elle est recouverte d'un épais manteau de débris éclatés par la gelée que les eaux sans force libérées par la fonte lente des neiges accumulent au pied des pentes, au fond des dépressions. Aux croupes à demi-enfouies succèdent les bassins de comblement. Dans les vallées du pourtour de la montagne, les nappes de cailloux détritiques à demiroulés s'étalent en immenses lalus; les torrents se sont enfoncés à travers la masse alluviale, et coulent au pied de hautes terrasses qui marquent d'anciens fonds de vallées.

L'expansion de la colonisation vers le Sud pendant la dernière génération a élargi le territoire argentin au delà de la limite de ces paysages classiques. Les Andes de Patagonie diffèrent en effet profondément des Andes du Nord, et la transformation est brusque comme celle du climat qui la détermine. En allant au Sud on passe presque sans intervalle de l'Atlas à la Scandinavie; l'humidité s'accroît^en effet rapidement en même temps que la température moyenne s'abaisse ; la montagne s'enneige, les glaciers s'étendent; ils forment encore dans une partie de la Patagonie une calotte continue,

1. Schuttzone. H. Keidel, UeberdenBus^erschnee in den araentinischen Andtn. — Zeilsch. fur Gletscberkunde, IV, pages 31-G«i. Berlin, 1909.

un inlandsis masquant la roche dans toute la zone centrale de la Cordillère, et ne sont pourtant que le reste d'une nappe glaciaire bien plus vaste qui s'est peu à peu réduite et morcelée. Les glaces ont été ici le principal ouvrier du modelé ; elles ont façonné les hauts plateaux, élargi en auge les vallées profondes qui coupent la montagne, poli leurs flancs, déposé sur leur front, au point où elles s'ouvrent, les amphithéâtres de moraines en arrière desquels se sont accumulées les eaux des lacs, qui pénètrent vers l'amont comme des fjords jusqu'au cœur de ia Cordillère et sont la parure de la Patagonie,

Les eaux de ces montagnes humides ont ciselé à l'Est le plateau patagonien. Il est traversé par d'amples vallées puissamment sculptées et dont plusieurs, abandonnées par les rivières qui les ont creusées, sont aujourd'hui des vallées mortes. Les débris de la destruction de la montagne et des moraines glaciaires ont été répandus sur toute la superficie du plateau sous la forme de nappes de cailloux roulés. Mais les fleuves nés dans les Andes traversent en descendant vers l'Est un pays de plus en plus sec ; pas d'affluent qui les grossisse ; rien de l'adoucissement général des lignes, de la paresse du courant attardé en méandres qui marquent la dernière étape d'un fleuve en pays humide ; leur pente reste forte, leurs eaux continuent à charrier des sédiments grossiers, et partout, jusque sur les bords des vallées, les cannelures du grès, l'escarpement des falaises, pareilles aux relxDixls des hamadas sahariennes, indiquent le règne d'une autre forme d'érosion que celle des eaux courantes, et l'influence sur le modelé des vents d'Ouest. Sur le plateau, le vent polit les cailloux roulés, y sculpte des facettes et leur donne la patine du désert.

Ainsi du Nord au Sud de l'Argentine, le contraste est complet dans le mode de distribution des forces qui régissent le paysage. Au Nord, les vents humides

viennent de l'Est: les pluies se réduisent vers l'Ouest. Les limons couverls d'humus noir de Buenos Aires sont des dépôts éoliens, apportés par le vent de la marche désertique qui enferme la Pampa à l'Ouest, saisis, fixés, transformés par la végétation d'un pays plus humide. Au Sud au contraire, c'est du Pacifique que viennent les pluies, et les alluvions lluvio-gîaciaires du plateau patagonien témoignent des copieuses réserves d'humidité accumulées dans les Andes, mais le climat aride sous lequel les eaux les ont abandonnés a marqué son empreinte à leur surface.

Cette diversité du milieu physique n'est pleinement mise en lumière que par la colonisation; c'est la colonisation, ce sont les efforts et les tâtonnements de l'industrie humaine pour adapter aux conditions naturelles les pratiques agricoles ou pastorales, qui permettent de délimiter les régions naturelles. Dans la différenciation des régions naturelles, la part de l'histoire est essentielle.

L'introduction de cultures nouvelles donne un sens géographique à des limites climatologiques restées jusque-là inaperçues. Telle est la ligne de 400 millimètres de pluies qui borne à l'Ouest la région des céréales. Ces limites de cultures restent quelque temps incertaines, et peu à peu seulement l'expérience et la tradition les consacrent. Elles conservent toujours quelque élasticité progressant ou reculant selon que le marché des produits récoltés est plus ou moins favorable.

Le perfectionnement des procédés d'exploitation du sol — adoption de méthodes agricoles plus perfectionnées, dry farming, etc. — a pour résultat ordinaire d'étendre le domaine d'un tjq>e de colonisation, en permettant de triompher d'un obstacle naturel qui arrêtait son expansion. Parfois, au contraire, il fait apparaître un obstacle nouveau et crée une limite géographique de plus.

12 LA RÉPUBLigUr: ARGENTINE.

A cette catégorie appartient la limite Nord de la zone de rélevage sélectionne qui prend en écharpe la plaine pampéenne depuis la Sierra de Cordoba jusquau Parana. Le bétail créole plus ou moins dégénéré s'élail répandu en effet dès le xvii" siècle sur tout le continent sud-américain, en dehors de la forêt tropicale, s'adaptant indifféremment à des conditions de climat très diverses, depuis les llanos vénézuéliens jusqu'au sertâo de Bahia et jusqu'aux plaines de l'Argentine. Au contraire, les animaux de race, plus précieux mais plus délicats, introduits dans la Pampa depuis 50 ans, ne résistent pas à la maladie que leur inocule un parasite, la garrapate. La limite méridionale de la garrapate a donc pris brusquement dans la vie économique de l'Argentine une valeur de premier ordre. La découverte d'un virus immunisant le bétail contre la fièvre du Texas lui enlèverait toute signification.

Selon les circonstances la portée d'une même cause varie à l'infini. La limite de la prairie et de la brousse {monte) qui l'entoure de tous côtés et la cerne à une distance de 500 à 700 kilomètres de Buenos Aires, n'a pas exercé une influence capitale sur la colonisation primitive : couverte de graminées ou de brousse, la plaine se prête également à l'élevage extensif ; de pari et d'autre de la lisière, les estancias se ressemblent. A la fin du xix*^ siècle, quand les cultures s'étendent, la prairie prend brusquement l'avantage. Le travail qu'exige le défrichement de la brousse avant de recevoir là charrue suffit à détourner d'elle, pour un temps du

Pl. I. — L'Argentine. Les iîégions natlt.elles.

La carte montre la répartition des régions naturelles : les Andes sèches du Nord-Ouest, avec cultures irriguées; le « monte » ou la brousse, resté le domaine de l'élevage extensif; les forêts au Nord; la pampa et ses grandes cultures de céréales et de luzernes. La ligne de la frontière de 1875 montre la rapidité avec laquelle s'est faite l'expansion de la colonisation dans la moitié occidentale de la plaine pampéenne. Les seules régions qui manquent sur la carte sont le plateau de Misiones, avec ses forêts tropicales, et les Andes humides de Patagonie.

Dknis. — I. Argentine.

Pi.. 1

LES RÉGIONS NATURELLES. \o

moins, le couranl de la colonisation agricole. Tandis que la population du monte, bûcherons et éleveurs, est autochtone, la prairie seule a absorbé l'immigration européenne, et la lisière du monte est devenue sur plus d'un point une IVonlière ethnographique'.

Les transformations introduites par l'homme dans le paysage végétal sont en général modestes. Les limites de la zone forestière ont été à peine déplacées. La forêt de hêtres des Andes méridionales paraît être !une formation plus fragile que le monte qui entoure la pampa, et elle a été rongée par les incendies .sur toute la bordure de la steppe du Sud du 57" de latitude"'. L'action de l'homme se borne le plus souvent à altérer la composition primitive des formations naturelles, sans en transformer l'apparence générale. C'est ainsi que les essences précieuses disparaissent de la forêt et de la brousse, l'alerce et le cyprès sur les lacs patagoniens, le quebracho rouge à Santiago del Estero.

Une transformation peu sensible aux yeux, mais d'une valeur économique considérable, est celle qu'a subie la végétation de la prairie du fait du parcours des troupeaux. Au pas(o fuerle, composé de graminées vivaces, qui constitue la végétation naturelle, succède le pasto duJce où dominent les espèces annuelles, graminées, légumineuses, etc., et qui comprend en majorité des plantes originaires d'Europe. La distinction entre le pasto dulce et le pasto fuerte ou duro a une telle importance pour l'éleveur qu'il n'est pour ainsi dire pas un ouvrage sur l'Argentine, pas un récit de voyage qui n'y insiste. L'idée que le pasto dulce a progressé régulièrement vers l'Ouest, à partir des environs de Buenos Aires, étendant sans cesse son domaine, est trop sché-

1. \'oir I>. A. S. Delachaux, Los regiones fisicas de la Répnblica Ar.jenlina. Hpv. Museo Plafa. XV, 1908, p. 102-151.

"2. Max Rothkugel. Los Dosqiies Palagonicos. Min. de agricultura, Direccion général de agric. y defensa agricola. Oficina de Bosques y Yeibales. Buenos Aires, 191G.

li LA RÉPUBLIQUE ARGENTLNE.

maliquc : eu 1895, Holmbcrg' trace la limite occidentale de la zone du pasto dulce par Pergamino, Jimin, Bragado, Azul, Ayacucho et Mar Chiquita. Si Ion compare ces indications à des observations plus anciennes, on constatera qu'au cours du xix^ siècle la zone du pasto dulce s'est étendue de ]50 kilomètres environ dans le Sud de la Pampa. Darwin, allant de Bahia Blanca à Buenos Aires en 1855, ne rencontre le pasto dulce que vers Monte, sur la rive gauche du Salado. Plus au Nord, au contraire, l'extension du pasto dulce ne paraît pas s'être sensiblement modifiée. L'expédition de 1778aux Salines, après avoir franchi la frontière des estancias, trouva déjà des chardons, caractéristiques du pasto dulce dans la région de Chivilcoysur le Salado, alors abandonnée aux troupes de bœufs marrons. « Suficiente cardo para guisar » dit son journal de marche. Cette différence est liée à l'histoire de la colonisation de la province de Buenos Aires, qui, de 1800 à 1875, ne gagne de terrain que vers le Sud. Depuis 1805, le pasto duro est éliminé non plus par le piétinement des troupeaux, mais par les labours. Les progrès du pasto dulce ne se réalisent donc plus le long d'une ligne continue qui se déplace vers l'Ouest, mais d'une façon sporadique, au hasard des constructions nouvelles de voies ferrées qui ouvrent la plaine à la charrue-.

La colonisation ne se borne pas à souligner l'individualité de chacune des régions naturelles ; elle noue entre elles des rapports; elle les associe en un organisme complexe et vivant qui ne cesse d'évoluer et de se renouveler.

L'occupation par la colonisation blanche de l'ensemble du sol argentin est un fait tout récent. La

t. lïolmhergf La Flora de la Republica Argenlina^ dans Secundo Censo -de la R. A., Tome 1, Buenos Aires, 1898.

2. Diario de la espedicion de J778 a las Salinas. Coll. de Angelis, IV.

LES REGIONS NATURELLES. io

deuxième moitié du xix" siècle a été marquée par un rapide mouvement d'expansion territoriale. Dans plus de la moitié du pays, le mot de terres nem'es doit être pris à la lettre ; depuis une génération seulement elles ont été arrachées aux Indiens. Il ne peut cire question ici de retracer l'histoire des relations entre la population blanche et les Indiens non soumis du Chaco et de la Pampa. Les plus redoutables furent, au Nord, les Abipones et les Tobas; dans la Pampa, les adversaires des colons étaient des Indiens d'origine Araucane, Ranqueles, Pehuenches, etc., descendus des montagnes et devenus cavaliers. A la fin du xviii^ siècle, la frontière de Buenos Aires était en deçà du Salado et jalonnée du Sud-Est au Nord-Ouest par les forts de Chascomus, Monte, Lobos, Navarro, Areco, Salto, Rojas et Melincue. Les propositions de d'Azara pour la reporter jusqu'au Salado* ne furent pas réalisées, et c'est en 1828 seulement que fut accomplie une nouvelle étape vers rOucst\

La frontière nouvelle, qui ne devait pas se déplacer avant 1875, passait par Vinte Cinco deMayo et la Blanca Grande, à l'extrémité N. W. de la Sierra de Tandil. Eilc englobait toute la région comprise entre la Sierra de Tandil et le Salado inférieur où le village de Tandil venait d'être fondé en 1825. En outre, une ligne de fortins reliait Blanca Grande au Sud-Ouest à Bahia Blanca. Les reconnaissances chargées de rechercher un port au sud de Tembouchure de la Plata n'avaient pas trouvé d'i site favorable moins éloigné. Mais Bahia Blanca devait rester jusque vers 1880 un avant-poste isolé,

!. F. de Azara, Diario de un reconr>cirniento de las f/nardias y forlincs

■y fjuaracren la linea fronlera de B. A.^ 1796. Coll. de Angeiis, t. VL

'2. Les documents recueilli? par de Ang^eUs prouvent clairement

qu'on avait sonore, dès le milieu du xvin» siècle, à occuper toute la

li'aine à l'est de la Sierra de Tandil. Ces velléités d'expansion, dont

le projet de d'Azara est un autre signe, furent interrompues par la

Révolution.

[Diario de D. Pedro Pablo Pabon, Coll. de Angelis, IV. etc.)

aussi nettement séparé de la zone colonisée de la Pampa que les établissements de la côte de Patagonie.

Tandis que le domaine des éleveurs s'élargissait ainsi vers le Sud, il se réduisait au contraire dans le Nord de la province de Buenos Aires et le sud de Cordoba; les terres du Rio Cuarto inférieur n'étaient pas occupées. Vers 1860 (Martin de Moussy), les établissements les plus avancés dans ce secteur sont S. José de la Esquina et Saladillo sur le Tercero; la route du Chili par Rio Cuarto, Achiras et San Luis, était menacée. Les progrès de la colonisation dans cette zone se manifestèrent d'abord à l'Ouest vers Villa Mercedes sur le Rio- Quinto; la ligne du Rio Cuarto par la Carlota fut réoccupée et, avant 1875, la frontière avait été reportée au Rio Quinto, d'où elle rejoignait par Sarmiento, Gainza et Lavalle, les forts du Sud de Buenos Aires.

En 1878 enfin, le général Roca abandonne les méthodes classiques de guerre contre les Indiens et passe à l'offensive ; il enlève aux Indiens leurs refuges du Sud de San Luis et de la Pampa Central et les rejette vers le désert; l'armée argentine avance sur leurs traces jusqu'aux Andes et au Rio Negro ; dans l'immense domaine conquis subsistent à peine quelques traces de la population indigène dont l'extrême mobilité avait masqué la faiblesse numérique'.

L'histoire de la frontière du Nord est analogue. A la fin du xviir siècle, les postes espagnols jalonnaient le cours du Salado; au nord de Santa Fe ils couvraient à Sunchales, Soledad, San Javier, la route directe de Santa Fe à Santiago del Estero. Ces postes sont abandonnés pendant la période révolutionnaire. Les Indiens pénè-

i. On trouvera dans M. J. Olascoaga, La conquête de la Pampa (Recueil de documents relatifs à la campagne du Rio Negro (Buenos Aires, 1881), de précieux renseignements non seulement sur les conditions de la lutte contre les Indiens, mais sur la distribution dans la région pampéenne de leurs » invernadas » (terrains de parcours). Olascoaga traduit leurs « quartiers d'hiver », c'est-à-dire les pâturages où ils tenaient leur bétail et d'où partaient leurs expéditions.

Irent jusque dans la banlieue de Santa Fe. Non seulement le ciiemin de Santiago, mais celui de Cordoba par le Ouebracho Herrado sont coupés'. Urquiza réorganisa la frontière de Santa Fc d'abord à la hauteur de San .lavier, puis sous le :20" de latitude entre FArroyo dcl ixcy sur le Parana et le Tostado sur le Saiado. L'expédition de 1884 amène l'armée argentine sur le Bcrmejo et brise la résistance des Tobas. Les forts qui gardaient plus au Nord la province de Salta ou le revers des Sierras de la Lumbrera et de Santa-Barbara avaient été désarmés dès le début du xix^ siècle, les ^tribus de celte partie du Cliaco n'étant pas hostiles ^

Le souvenir des luttes contre les Indiens est aujourd'hui si eiTacé, la menace des incursions des tribus a été si rapidement abolie que l'on a peine à se représenter pleinement l'influence profonde qu'elle a exercée sur la colonisation. La ligne des forts n'était qu'une barrière fragile, incessamment violée. Les Indiens de la Pampa enlevaient dans les estancias de Buenos Aires des bœufs qu'ils allaient vendre au Chili. Le colonel Garcia^ estime en 1810 à 40 000 par an le nombre des animaux razziés. Le colonel Woca donne en 1870 le même chilYre. La Pampa n'offrait pas d'obstacles naturels aux déplacements des Indiens, où la frontière put s'appuyer. D. Pedro Pablo Pabon signale que le voisinage de la Sierra, loin d'assurer une protection aux postes qui seraient fondés dans la région de Tandil, serait une cause d'insécurité de plus, la surveillance étant plus difficile. Vers le Nord, les expéditions indiennes suivaient les clairières de la brousse en contournant les taches de végétation trop dense, impénétrables. La lagune de Mar Ghiquita à l'ouest de Santa

1. Voir Thomas J. Ilutcliiiison, Buenos Aires y olras provincius arQenlinas. Buenos Aires,^1866.

2. Voir Geronimo de la Serna, Expedicion militar al Chaco. Dol. f, Geoi,'. Argc-utino, XV, 1894, p. 115-179.

5. iVttei'O plan de frontenis de Li provincia de B. A. Cuil. de Angeli-J. T. M.

DE^•IS. — L'Arg;ci.li!;c. -2

J8 LA RÉPUBLIQUE ARGENTLNE.

Fe formait un rempart précieux, à l'abri duquel un groupe de population assez dense s'était fixé autour de Concepcion del Tio.

Les déplacements de la frontière sont tantôt le résultat d'une poussée de la colonisation, les éleveurs occupant des terres nouvelles en dehors de la ligne des forts et réclamant une protection, tantôt au contraire ils résultent d'une décision arbitraire prise par un Gouvernement préoccupé d'élargir son territoire sans avoir encore les moyens de le mettre en valeur. Roca a bien montré les défauts de ce système d'occupation militaire prématurée. « S'éloigner des contrées habitées pour gagner du terrain, c'est, selon moi, accumuler tous les inconvénients de la guerre défensive et placer le désert entre les nouvelles lignes et les lieux habités... les invasions se produisent immédiatement' ». On s'exposerait donc à commettre de graves erreurs si l'on voulait calquer l'histoire de la colonisation sur celle de l'occupation militaire. La garnison des fortins n'a d'ailleurs pas par elle-même pris une part bien active à l'exploitation du sol. Le projet conçu par d'Azara de faire des lanciers « blandengues » des colons et de les enraciner en leur distribuant des terres paraît avoir été purement utopique. Sa description de la frontière montre clairement la faible emprise exercée sur la Pampa par la colonisation primitive, où le seul élément relativement laborieux est représenté par les groupes de population civile — paisanos — qui s'assemblaient autour des bastions et des fossés des forts. Il n'en est pas de même sur la frontière de Santiago del Estero, où l'agriculture s'ajoutait à l'élevage. Le fort ici se confond avec le village, chaque soldat a son champ de blé, de maïs et de pastèques*.

Page 1