Mitre, Historia de Belgrano, I, chap. 1, pages i el
Les établissements du Rio de la Plala n'avaient été à l'origine qu'une étape sur la route du Pérou, sans valeur propre. Les Hauts-Plateaux des Andes restèrent longtemps le centre économique de l'Amérique espagnole, et les provinces de l'intérieur qui leur vendaient des bœufs et des mules en dépendaient étroitement. La fin du xvm" siècle est marquée par de rapides progrès de la région pampéennc ; la Vice-Roj'auté de la Plata est créée ; la liberté du commerce entre Buenos Aires et les ports espagnols est établie; l'exporlalion des cuirs se développe; l'influence de Buenos Aires s'étend vers l'intérieur et pénètre, malgré la douane de Cordoba, jusque dans les régions du Nord-Ouest. « La création de la Vice-Royauté, dit le Dean Funes', et la direction nouvelle prise par le commerce eurent pour résultat que Buenos Aires devint le centre d'affaires nombreuses et importantes. »
Ce mouvement commercial, qui paraissait devoir associer dès cette date les deux moitiés du territoire argentin, s'interrompt pendant la première moitié du XIX* siècle. Les liens qui unissent les provinces du Nord- Ouest au plateau et au versant du Pacifique, loin de se relâcher, deviennent plus variés et plus étroits. Les convois de mules qui portent aux ateliers métallurgiques du versant Chilien les minerais de San Juan et de la Rioja animent la Cordillère. Quand le Chili, transformé en pays agricole, cesse de suffire à sa consommation en bétail, les oasis du versant argentin étendent leurs luzernières et s'enrichissent à engraisser les troupeaux qui franchissent les montagnes. Les provinces de Mendoza, San Juan, la Rioja, Catamarca, Tucuman, Salta, gravitent dans l'orbite des pays andins\ Ce
1. D. Gregorio Funes, Ensayo de la hisloria civil del Paraguay, Buenos Ailles y Tucuman. Buenos Aires, 3 vol in-16, 1816.
2. La carte de Woodbiue Parish (1839) place Tinogasta à 100 km. de sa position réelle, au pied même du col de Coine Caballos, réduisant de près de moitié sa distance de Copiapo, sur le versant chilien.
recul de rinnucncc de Buenos Aires s'explique par des raisons historiques. Les guerres de la période révolutionnaire, les conflits entre le gouvernement de Buenos Aires cl les puissances maritimes entravent l'essor commercial des rives de la Plata. L'isolement politique de la province de Buenos Aires, sous le gouvernement de Rosas, dure jusqu'en J855. Ponce!' donne une statistique des importations à Catamarca qui montre toute l'importance de cette date dans l'histoire du commerce argentin.
Années
Inipoilations dans !a province de ■ „t—
Catamarca : 18à0 51 52 55 54
Par le Pacifique à travers la Cordillère (en milliers de piastres) ... 72 50 71 40 12
Par l'Atlantique (Buenos Aires ou
Rosario) 11 7 20 G4 ilO
En 1854-1855, la voie des Cordillères perd définitivement pour Catamarca le caractère d'une route commerciale et ne sert plus qu'à l'exportation des bœufs.
Mais l'attraction exercée par Buenos Aires après 1853 ne tient pas seulement à son rôle commercial et à sa fonction d'intermédiaire entre les provinces de l'intérieur et l'Europe. Elle est fondée surtout sur le développement économique de la région pampéenne, qui débute vers cette date et rompt l'équilibre entre les deux moitiés de l'Argentine. La mise en valeur de la Pampa, la rénovation des méthodes d'élevage, l'introduction et l'expansion des cultures dans la plaine pampéenne, qui remplissent toutes les publications sur l'Argentine moderne, sont en elles-mêmes un des grands événements de l'histoire économique du xix" siècle. Mais elles ont eu de plus des effets indirects et profonds sur la vie des autres parties de l'Argentine. La puissance de consommation de la Pampa s'est accrue en même temps que sa richesse et sa population. Elle a
1. B. Poncel, Mes Ilinérnircs dans les Provinces du Rio de la Plata, Province de Catamarca. Paris, 1864, in-8.
absorbé la production des provinces qui l'entouraient; elle leur a imposé sa clientèle, répartissant entre elles, selon les services qu'elle en reçoit, une partie de l'or qui lui parvient d'outre-Atlantique. L'une après l'autre, les provinces ont vu se dénouer les relations traditionnelles qui les rattachaient à l'étranger. Partout, sur le pourtour de la zone des céréales et des luzernes, la même évolution s'est produite ; l'orientation des courants commerciaux s'est renversée. Tantôt la transformation remonte déjà à plus d'une génération : à Tucuman, à Mendoza; tantôt elle se produit sous nos yeux, à Salta, à San Juan ; tantôt elle se prépare pour un avenir tout proche, dans les vallées les plus retirées, à Jachal, à Santa Maria. Par une anomalie singulière, le Far West nord-américain, né depuis un demi-siècle, tend à se dégager de jour en jour de l'influence des régions de l'Est, qui lui ont fourni capitaux et immigrants, et ce Far West argentin, aussi ancien que l'Est argentin luimême, qui n'est nullement son œuvre, qui a grandi isolément et librement, déjà adulte et déjà riche lorsqu'ils entrèrent en contact, a été réduit par lui en peu d'années à une étroite dépendance.
La vie du pays tout entier est comme suspendue au grand mouvement de colonisation qui a transformé la plaine pampéenne. Elle lui a valu une unité économique qui s'est aussitôt reflétée dans son régime politique. Le chemin de fer de Buenos Aires atteint Tucuman avant 1880, Mendoza, San Juan, Salta, Catamarca avant 1890, la Rioja avant 1900. L'établissement de rapports économiques plus étroits entre le littoral et les provinces de l'intérieur a presque toujours marqué pour elles le début d'une période d'intense prospérité. Partout, l'influence de Buenos Aires vivifie, secoue la torpeur, répand la richesse.
Non seulement le littoral s'est réservé la production des provinces occidentales jadis destinées à d'autres marchés, mais, pour satisfaire à ses besoins, des]centres
nouveaux de production se sont formés; les forêts du Chaco se peuplent de bûcherons pour façonner les traverses de ses voies ferrées; la vallée du Rio Negro se plante de vignes pour fournir de vin les colonies de la région de Bahia Blanca. L'attraction de la Pampa se fait sentir jusqu'au delà des frontières. Le Paraguay rivalise avec Corrientes pour l'approvisionner de tabac et d'oranges, avec Misiones pour lui livrer la feuille de la yerba mate. Chaque région choisit les cultures qui conviennent le mieux à son climat pour tirer de ses relations avec Buenos Aires tout le bénéfice possible. Les deux satellites les plus brillants de la Pampa, les deux foyers de production les plus importants de l'intérieur sont Tucuman et Mendoza, toutes les autres villes importantes de l'Argentine appartenant ellesmêmes à la région pampéenne. Tucuman et Mendoza, qui vivent d'approvisionner la Pampa en sucre et en vin, sont devenues à leur tour des centres d'attraction secondaires. Sortes de capitales régionales, elles ont, elles aussi, leur zone de dépendance économique; un faisceau de courants commerciaux s'est noué autour de chacune d'elles, déterminant la création de routes nouvelles. Ces lignes d'intérêt local sont aisément reconnaissables sur la carte des chemins de fer, oij elles se surajoutent à l'éventail régulier des voies qui convergent vers Buenos Aires. La Rioja fournit les échalas qui portent les vignes de San Juan et de Mendoza. Du Nord de Cordoba jusqu'à Salta, à 500 kilomètres à la ronde, on coupe le bois de chauffe pour les sucreries de Tucuman ; Santiago sèche le fourrage nécessaire à ses troupes de mules; les prairies de Gatamarca, où s'engraissaient autrefois des bœufs destinés au Chili et venus parfois de Tucuman même, vendent aujourd'hui leur bétail aux bouchers de Tucuman; les vins de San Juan ont à Tucuman leur meilleure clientèle. Les fractions les plus voisines de la «plaine pampéenne ellemême, dans le Nord-Est de Santa Fe et le Sud de San-
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Luis, expédient des maïs et des blés à Tuciiman et à Mendoza, au lieu de les envoyer aux ports d'exportation.
Si TArgenlinc vit de la Pampa, la Pampa vit de l'exportation. Elle a été mise en valeur par l'afflux des immigrants européens. L'Europe s'acquitte en lui envoyant en échange ses produits manufacturés et ses capitaux. Sauf en ce qui concerne les émigrants, les Etats-Unis jouaient, vis-à-vis de l'Argentine, dès avant la guerre, un rôle analogue à celui des pays de l'Europe Occidentale. Ainsi la prospérité économique de l'Argentine l'associe de plus en plus intimement avec la vie de l'ensemble du monde. Sa situation dans la zone tempérée de l'Amérique du Sud avait retardé sa participation au commerce mondial. Elle explique la lenteur avec laquelle la colonisation y progressa à l'origine. Son climat et ses produits étaient trop semblables à ceux de l'Espagne : non seulement les centres miniers et métallurgiques des Andes ou de la Mantiqueira, mais aussi les régions sucrières et cotonnières du Brésil, des Antilles et des Guyanes, ont été des foyers de production plus précoces que les plaines pampéennes.
L'Ai^entine ne prit sa revanche que lorsque l'accroissement de la population dans les pays industriels de l'Europe les rendit tributaires de l'étranger pour leur alimentation, et lorsque la navigation à vapeur permit l'exportation en grand des laines, des viandes et des céréales.
Si l'on compare l'organisation économique de l'Argentine avec celle des États-Unis, on observera qu'elle est à la fois moins complexe et moins capable de se suffire à elle-même. Ces différences ont leur raison dans l'architecture même du pays. J'ai signalé en tête de ce chapitre qu'il manque à l'Argentine l'équivalent de la zone des Plateaux atlantiques, qui constitue au-
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jourcriiui la grande région industrielle do l'Amériquo du Nord. La prospérité industrielle de l'P^st nord-américain assure aux agriculteurs de l'Ouesl un marché intérieur et les dispense d'exporter leurs récoltes. En outre, les plateaux atlantiques, foyers primitifs de peuplement, où les premières générations de colons vécurent sur des terres souvent ingrates, ont vu se former peu à peu des réserves d'hommes et de capitaux qui s'employèrent plus tard à la colonisation de l'Ouest. L'Est a tamisé, et pour ainsi dire contrôlé, l'influence de l'Europe moderne sur la colonisation des Etats-Unis. Il a encadré, assimilé les émigrants nouveaux-venus qui partirent vers l'Ouest, mêlés aux troupes de pionniers nationaux en voyage vers la prairie. De même, lorsque les capitaux européens ont afllué aux Etats-Unis, ils y ont trouvé dans les villes de l'Est une épargne puissante, un personnel de financiers entre les mains desquels ils ont dû s'abandonner.
Tout, en Argentine, rappelle au contraire la dépendance étroite et directe du pays à l'égard des marchés d'outre-mer. Le sol lui-même porte l'empreinte de cette solidarité. Elle se marque par le tracé du réseau des voies ferrées, par la concentration de la })opulation urbaine dans les ports, par la répartition des zones de cultures en cercles concentriques limités souvent, non par un obstacle physique, mais par l'élévation du fret entre le lieu de production et le port d'embarquement. Ainsi s'expriment géographiquement des faits qui paraissent au premier abord d'ordre purement économique ou sociologique.