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CHAPITRE II

Les zones d'habitation des Andes du Nord-Ouest. — Vallès, Quehradas. Puna. — Les coutumes d'eau des valles. — Les routes historiques. — Les convois de bétail. — Le dressage des mules et les foires. — La lutté des éleveurs contre la sécheresse. — La sierra de los Llanos.

Toute vie et toute richessse dans les provinces arides du Nord-Ouest de l'Argentine sont liées à l'irrigation, et les points d'eau y fixent pour l'éternité le site des établissements humains. Les ressources en eau sont distribuées inégalement : elles sont particulièrement aliondantes au Sud (San Juan, Mendoza, San Rafaël), où les torrents de la Cordillère sont nourris par les glaciers, et sur la bordure externe de la montagne audessus du Chaco, au pied de l'Aconquija, qui amasse sur son flanc les nuages et les pluies (Tucuman). Dans l'intervalle, au contraire, sur le territoire de la Rioja et de Catamarca, et si l'on pénètre au Nord-Ouest de Tucuman à l'intérieur de la zone montagneuse, le débit des eaux disponibles se réduit; les oasis ne forment plus que des taches minuscules et espacées.

Cette inégalité naturelle n'a pas été sensible dès l'origine : pendant longtemps, l'extension des cultures et le progrès de la richesse furent limités seulement par la faible densité du peuplement, par la difficulté des transports et par l'insuffisante capacité des marchés de consommation. Les oasis les mieux dotées dédaignaient et laissaient se perdre l'excédent d'eau dont elles n'avaient

pas remploi. Il faut venir jusqu'à la fin du xix" siècle pour que les hommes se heurtent aux limiies que la nature a mises à la colonisation et mesurent exactement leur domaine. Alors seulement la Rioja renonce à rivaliser avecMendoza, ou Catamarca avec Tucuman. Tandis que de grandes cultures industrielles se développent à Mendoza et à Tucuman, que de puissants foyers de vie urhaine s'y forment, que la population s'y multiplie et que les immigrants y affluent, les oasis de l'intérieur se transforment à peine ; la population ne s'y renouvelle pas; la vie y conserve un cachet d'archaïsme qu'on ne retrouverait nulle part ailleurs en Argentine : les conditions physiques ont ralenti et, pour ainsi dire, cristallisé l'évolution économique. La génération présente exploite encore le sol selon des traditions qui remontent en partie aux indigènes, maîtres des conquérants espagnols dans l'art de l'irrigation . L'industrie des convois de bétail et de l'engraissage, qui fut jadis pour le pays tout entier la principale source de richesse, s'y pratique encore sous nos yeux.

La zone des hauts plateaux andins sans écoulement vers la mer, — la « Puna », — mesure encore sous le 22°L. S., à la frontière Nord de l'Argentine, une largeur de 500kiiomctres. Cette largeur se réduit progressivement au Sud jusque vers le 28", où la Puna s'interrompt à la hauteur de la route de Tinogasta à Copiapo.

A l'Est et au Sud de la Puna, les Andes argentines sont découpées par quelques grandes fosses allongées du Nord au Sud et par des bassins plus vastes, entre lesquels se dressent de' hautes chaînes massives aux versants escarpés. Les uns sont encastrés au cœur de la montagne, d'autres s'ouvrent comme des golfes sur la bordure de la plaine. Ces dépressions aux rebords rectilignes sont un trait fréquent dans la topographie des Andes à cette latitude. La plaine centrale du Chili

présente avec elles une étroite parenté. Dans le vocabulaire argentin, elles portent le nom de « valles » : val le de Lcrma, valle Calchaqui, valle de Iglesias, de Calingasta, d'L'spallata. Ce ne sont pourtant pas des vallées, en ce sens qu'elles n'ont pas été creusées par lérosion de l'eau courante, et qu'elles ont pour origine des mouvements tectoniques, effondrements ou gaucliissements de la surface. Les maigres rivières des Andes sèches ne sont pas de taille à accomplir un aussi gros œuvre. Lorsqu'elles empruntent le valle, elles y paraissent perdues dans un cadre démesuré; souvent elles y tarissent en abandonnant les dépôts et les sels dont elles sont chargées. Ailleurs elles franchissent le valle transversalement, et s'en échappent à l'aval par d'étroites brèche^, tandis que la dépression se poursuit de part et d'autre, englobant des tronçons de rivières indépendantes.

Au valle s'oppose le ravin d'érosion, sculpté par les eaux, la « Ouebrada ». Elle s'ouvre sur le valle par une issue en V aigu, qui s'évase vers le haut, et où l'œil reconnaît des versants emboîtés et les étapes successives du creusement. Etroite et sinueuse, le lit plat de galets occupant tout le fond du thalweg, elle se relève rapidement vers l'amont, et ouvre une route du valle vers la Puna. Valles, Ouebradas, Puna, telles sont les trois zones d'habitation des Andes. La première est la plus riche, et l'habitant du valle, fier de son aisance relative, réserve à ses voisins des Quebradas et de la Puna, à la « coyada », un mépris dont on trouverait l'équivalant dans tous les bons pays d'Europe pour la {)opulation des terres moins favorisées d'alentour.

Les pluies sont d'autant plus rares que le valle est plus enfermé. Les observations donnent 1 10 millimètres de pluie par an à Tinogasta, 290 à Andalgala, 200 à Santa Maria. Salta et Jujuy ont un climat beaucoup moins sec et ne reçoivent pas moins de 570 et 740 millimètres de pluie : c'est que le chaînon oriental des An-

(les, qui va de la Sierra de Santa Victoria sur la frontière bolivienne à l'Aconquija, s'abaisse à la hauteur de Salta et laisse pénétrer l'humidité du Chaco jusqu'au cœur de la zone andine. Les pluies de Salta et de Jujuy s'interrompent pendant l'hiver; leur concentration pendant les mois d'été (novembre à mars) permet de pratiquer sans irrigation la culture du maïs, qui se contente de pluies d'été. Mais si l'on suit de Salta vers le Sud le valle de Lerma, la récolte du maïs devient de plus en plus incertaine, et il cesse d'être semé en terrain sec à 30 kilomètres de Salta, à la hauteur du confluent du rio Arias avec le Juramento. Les pluies d'été, qui mûrissent les maïs, sont au contraire néfastes à la vigne et gâtent le raisin. Aussi la limite méridionale des cultures de maïs en terrain sec correspond-elle à peu près à la limite septentrionale de la vigne : là est vraiment l'entrée du paysage typique des valles.

La nécessité de l'irrigation résulte de la rareté des pluies, mais elle est accrue par tout un ensemble de causes qui tendent à accentuer la sécheresse. Les valles sont le domaine de vents diurnes à l'haleine brûlante, la « zonda >;, venls de foehn sans doute, pareils au Gletscherfresser des Alpes suisses, qui, faute de neiges, dévorent l'eau des sources et des rigoles d'arrosage, ou s'emparent des dépôts apportés par les eaux pour édifier des dunes et les pousser au Sud, parfois en véritables glaciers de sable. En outre, le sol des valles est constitué généralement d'alluvions grossières perméables, qui boivent aussitôt les orages. Un immense talus fortement incliné de cailloux à peine roulés s'appuie de part et d'autre sur le flanc des massifs qui encadrent chaque vallée. Cette double zone détritique est étrangement solitaire; la végétation s'y réduit à des buissons isolés de jarilla et de tola. Des bergeries de la montagne aux oasis des vallées, c'est à peine si l'on rencontre une habitation. Le fond de la vallée est moins déshérité : le lit desséché d'un oued y trace un large

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ruban de sables, et, sur les limons de ses rives, lorsque la nappe d'eau souterraine n'est pas trop profonde, se maintiennent, malgré la dent des chèvres et des ânes et malgré les charbonniers, quelques bois d'algarrobes, où s'approvisionnent en combustible les établissements métallurgiques.

Les alluvions modernes, cailloux et sables, représentent l'étage supérieur d'une série puissante de dépôts continentaux qui recouvrent le socle cristallin et paléozoïque des Andes'. Ils comprennent surtout des grès rouges et des marnes bigarrées, qui percent par endroits la couverture alluviale, et déterminent un modelé rugueux, mordu par l'érosion des eaux sauvages et du vent. Aucune trace d'humus; rien ne masque les teintes vives de la roche. Bodenbender', à qui l'on doit le premier essai général de classification de cette série, montre bien l'importance de la répartition de ses difîél'ents étages pour la distribution des ressources en eau, partant pour les conditions de la vie humaine. Une étude géographique complète ne pourrait se dispenser de suivre dans le détail la description géologique : tantôt,

— sur la bordure orientale de la sierra de los Llanos,

— les limons fins modernes sont en contact avec les granits de la sierra et forment au-dessus des étages inférieurs une nappe profonde, riche en eau douce; tantôt, — au Sud-Ouest de la sierra de Famatina, jusqu'au Bermejo, — les grès rouges affleurent seuls; les plateaux de Talampaya et d'Ischigualasta, que découpent les gorges des affluents du Bermejo, forment là une des régions les plus nettement désertiques du ter-

1. Celte série, qui va du peniiien au tertiaire, comprend aussi, nolainment dans la région des (haines subandines, sur la bordure du Chaco, des étages marins (voir Bonarelli, Las sierras subandinas del Alto y Aguarac/iie y los yacimientos petroliferos del distrito minero de Tarlayal. Ann. Min. Agric, Seccion Geologia, Mineralogia y Mineria, VIII, n° 4. Buenos Aires, 1915).

2. G. Bodenbender, Parle méridional de la Provincia de la Rioja y reyiones limitrofcs (Ann. Min. Agric, Seccion Geol., Minerai, y Mineria, vil, n* 5. Buenos Aires, 1912).

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ritoire argentin. Partoui où les couches gypsifères des marnes des Calchaqui sont voisines de la superficie, les sources sont salées. Les ondulations du sous-so! rocheux imperméable ramènent au jour les eaux qui circulent dans les alluvions meubles : c'est ainsi que les ruisseaux qui descendent à l'Ouest de la Famatina se perdent dans leurs alluvions sur la bordure de la Sierra, mais reparaissent momentanément à loasis de Pagancillo.

Il s'en faut donc de beaucoup que le valle soit tout entier productif. Les oasis n'y couvrent qu'un espace limité. On ne peut imaginer de contraste plus saisissant que celui que font, avec le désert qui l'environne, la fraîcheur et l'aclivité de ces oasis. Des rideaux de peupliers les abritent contre la zonda. L'eau court sur des rigoles pavées de cailloux roulés, sous les treilles, au pied desquelles, par économie d'eau et d'espace, on sème de la luzerne. Chaque jardin nourrit une famille. Auprès des habitations de brique crue, se dressent de grandes amphores de terre, de hauteur d'homme, qui servent à conserver le grain. Le marteau des tonneliers résonne.

Parfois l'oasis s'abreuve à la rivière. Alors de part et d'autre de son lit, où fdtre le courant, les cultures forment une double frange étroite, un ruban continu de jardins riants où le chemin se cache. En amont et en aval de Santa Maria, une tranchée est ouverte de mille en mille dans les sables humides du Rio. L'eau y sourd, la remplit, et se laisse guider par elle vers l'une des rives où elle est jalousement recueillie et distribuée; l'eau qui s'écoule des champs irrigués et retourne à la rivière, et celle qu'a laissé passer dans le lit le léger talus de la tranchée, vont alimenter plus bas une autre rigole et d'autres champs. La région de los Sauces, dans le Nord de la province de la Rioja, au Sud de Tinogasta, offre un autre exemple de cultures irriguées, liées au cours sableux d'un oued. Elles suivent sur 60 kilomètres l'artère nourricière, saignée au rentrant de

chaque méandre, et dont les eaux, richesse mystérieuse, nafllcurcnt pas.

Mais, le plus souvent, le valle n'a pas d'eaux courantes. Celles qui lui parviennent parles quebradas latérales s'infiltrent dans leurs propres alluvions accumulées au débouché de la quebrada dans le valle. Pour les utiliser, les cultures se sont groupées sur le cône de déjection; c'est le site de la très grande majorité des oasis. Une « costa » est une ligne d'oasis espacées, adossées à un même versant. Lorsque le valle est étroit, les deux costas se font face de part et d'autre de la dépression déserte, comme les étapes de deux chemins parallèles. L'eau de la quebrada ne suffit jamais à irriguer le cône torrentiel tout entier. On a choisi, pour y créer l'oasis, la zone la plus aisément cultivable, qui est d'ordinaire le pied du cône, où les dépôts sont plus fins et plus fertiles, conservent mieux l'humidité et exigent un arrosage moins fréquent. Le sommet du cône est au contraire composé de cailloulis grossiers, que les crues abandonnent d'abord, à mesure qu'elles perdent leurs forces; ce sont de mauvaises terres oîi l'eau se gaspille sans profit.

Pour lutter contre la rareté de l'eau, contre le danger des crues inattendues sur cette zone alluviale qui est tout entière le domaine du torrent, il a fallu une attention, une ingéniosité toujours renouvelée. A Colalao del Valle, les cultures sont établies à deux lieues du sommet du cône. A la suite d'un cycle d'années sèches, le filet d'eau qui y parvenait au flanc du cône perdit la moitié de son volume et menaça de tarir entièrement. On construisit alors, au débouché de la quebrada, un barrage maçonné, derrière lequel les eaux s'amassent pendant la nuit. Le matin, à trois heures, on ouvre les vannes, et le ruisseau, ayant ainsi réservé ses forces, parvient en aval aux cultures vers sept heures du matin. Puis le soleil et le vent se lèvent en même temps que le réservoir se vide, et, vers le milieu de la journée, l'eau

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s'arrête et l'irrigation s'interrompt. A Andalgaîa, que surplombe la crête étincelante de l'Aconquija, les eaux de fonte des neiges qui alimentent le torrent n'ont pas le temps de se décanter avant l'entrée du valle, et y arrivent chargées de boues et de sables. Au-dessus de l'origine des canaux d'irrigation, on dispose, dans le lit du torrent, des barrages de fascines et de branches qui arrêtent l'eau et la filtrent. Chaque crue les balaie, et chaque fois on les rétablit.

Le plus admirable n'est pas la souplesse avec laquelle le vallista a tiré parti des ressources naturelles, mais la minutie des droits d'usage de l'eau. Il semble que le vallista se soit ingénié plus encore à s'assurer contre son prochain que contre la nature elle-même. Les coutumes d'eau des vallées andines vaudraient une longue étude. L'eau n'appartient point ici à l'Etat, qui en accorde Tusage par concession; elle est de domaine privé. Le propriétaire en use et en abuse à son gré et l'emploie librement sur les terres qu'il choisit. Un tel est pauvre en terre et riche en eau et peut en vendre ; les transactions portant sur les droits d'eau sont fréquentes; l'eau a son cours comme la terre elle-même et ses produits. L'appropriation de l'eau précède souvent celle du sol. Beaucoup d'oasis sont des communautés où les terres non irriguées sont indivises entre toute la population, tandis que les terres irriguées seules ont été partagées.

-Un premier groupe de coutumes règle les rapports entre les communautés placées en amont et en aval sur un même cours d'eau. A Catamarca, Piedra Blanca et Valle Viejo se partagent les eaux d'mi même ruisseau. Piedra Blanca, en amont, absorbe toute l'eau pendant huit jours, mais pendant les huit jours qui suivent elle suspend l'arrosage et laisse le courant descendre la vallée. Le soir même, ou le lendemain matin, suivant la saison, les eaux arrivent à Valle Viejo. C'est la coutume qu'on nomme las « quiebras « dans les vallées

méridionales de la côte désertique péruvienne, où elle permet la coexistence de plusieurs étages de cultures. De morne en amont de Santa Maria, oii plusieurs communautés, S. José, Loro Huasi, etc., reçoivent l'eau du canal de dérivation du rio Santa Maria, chacune d'elles a droit au débit complet du canal pendant trois jours, au bout desquels on baisse ses écluses, et l'eau revient à la communauté inférieure. Malheur à l'oasis qui laisse prescrire ses droits et n'astreint pas les communautés d'amont à les respecter.

Entre les particuliers, le droit d'eau est le plus souvent défini en mesure de temps, par un nombre de jours ou d'heures, pendant lesquels le propriétaire dispose de tout le débit de la source ou du ruisseau. C'est seulement lorsque l'eau est plus abondante qu'on voit apparaître une autre façon de fixer le droit d'eau, et qu'il est défini en mesure de débit. On dit alors que l'eau est « demarcada » : l'unité de débit traditionnelle est en effet le marco ; c'est le volume que laisse passer une ouverture de 21 centimètres de large environ sur 8 de hauteur. Le marco se divise à l'infini, chaque subdivision ayant aussi son nom, la « naranja », la « bombilla », la « paja ».

Gomme toutes les eaux sont utilisées, et comme les droits de tous sont également respectables, la division de l'eau en marcos (demarcacion) n'est pratiquement qu'une répartition proportionnelle entre les ayants droit des eaux disponibles. Si la somme des droits exprimés en marcos représente à peu près le débit du ruisseau en saison moyenne, à l'étiage elle le surpasse notablement, et l'eau cesse de couler à plein bord dans les marcos. La quantité d'eau attribuée à chacun s'enfle ou se réduit suivant que le ruisseau grossit ou diminue.

En théorie, lorsque le droit d'eau est défini en marcos, il est permanent. Cependant il est souvent impossible de donner à chaque propriétaire l'eau à titre permanent. Même dans les oasis à eau démarquée, le « turno »,

c'est-à-dire le roulement des propriétaires pour l'attribution de l'eau, qui est la règle absolue pour les oasis les plus pauvres, reparaît pendant les mois d'indigence, en hiver, où les pluies manquent, et au début de l'été. Il reparaît aussi quand la propriété s'est divisée en fractions trop petites, et qu'il y a avantage à remplacer par un volume d'eau plus important accordé pendant quelques heures un filet d'eau constant, mais si débile que l'emploi en serait impossible. A Andalgala, le roulement est tantôt obligatoire et réglé par la coutume sur les canaux où les propriétaires irrigants sont trop nombreux, tantôt facultatif et établi par une convention des propriétaires eux-mêmes, lorsque l'eau manque. A Valle Viejo (Catamarca), si les eaux baissent, on établit la « mita », c'est-à-dire que les vannes de chaque canal restent fermées à tour de rôle pendant quatre jours sur huit, chaque propriétaire renonçant à son droit permanent pour recevoir un débit double, lorsque vient son heure. A Valle Viejo aussi, tandis que les propriétés importantes, qui ont conservé un marc d'eau entier, ont, en saison favorable, l'eau permanente, pour les droits d'eau moindres, représentant seulement une fraction de marc, on préfère distribuer un marc entier pendant une durée limitée. Ainsi le turno est une pratique universelle. Partout on peut voir, guettant l'heure, et comme à l'affût le long des acequias, le cultivateur attendant le moment de fermer d'une pelletée d'argile la rigole du voisin, et d'ouvrir d'un coup de bêche le talus qui borde son champ pour y laisser pénétrer le courant.

Les précautions les plus minutieuses sont prises pour que nul ne soit lésé. L'irrigation étant toujours moins bien faite et plus lente la nuit, de turno en turno, l'heure de chacun revient alternativement de jour et de nuit. Lorsque la communauté reçoit son eau d'une autre communauté placée en amont, l'ordre de roulement entre ses membres varie chaque fois. L'eau arrive en

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eftet chargée de troubles, poussant devant elle une nappe de boue liquide comme la crue d'un torrent; peu h peu seulement, le courant devient régulier et clair. Le })remier irrigant exerce son droit dans des conditions désavantageuses. Suivant les expressions locales, la « volcada de agua » est moins profitable que le « coitc de agua », c'est-à-dire l'irrigation commencée quand l'acequia est déjà pleine.

L'irrigation occupe tout un personnel d'arbitres et d'administrateurs. Les principaux, qui exercent une juridiction d'ordre supérieur, et assurent l'exacte distribution des eaux entre plusieurs canaux ou entre plusieurs communautés, sont aujourd'hui pour la plupart des fonctionnaires administratifs, désignés par les gouvernements provinciaux (juez de irrigacion à Catamarca, juez de rio à Rosario de Lerma). Mais le juez de agua de chaque communauté ou de chaque canal est un syndic élu par les intéressés. A Santa Maria, le juez de agua est élu par les propriétaires et confirmé par le gouvernement; il administre l'irrigation dans tout le département, réglant les différends, soumettant les projets de travaux à l'assemblée des propriétaires, et répartissant entre eux les charges en corvées et en contributions, proportionnellement à leurs droits.

Ce pays de coutumes et de traditions est aussi un pays de circulation intense. L'intensité de la circulation y tient en premier lieu à l'activité des échanges entre les diverses zones de la montagne. Ce commerce, varié et multiple, si dispersé que les voies ferrées ne peuvent songer à le desservir, se pratique toujours sous la vieillejorme de l'arriérage (transports à dos de mules). L'animation des chemins entre le plateau et les vallées plus basses du pourtour, l'activité des échanges entre

les étages de la montagne de climat différent, est un des

traits universels de la vie andine.

Mais ce spectacle classique prend, selon les latitudes, des aspects variés. Au Pérou, et dans la Bolivie septentrionale, les hautes vallées, — Jauja, le Cuzco, les Pampas de Cocliabamba et de Sucre, — forment, entre 3500 et 2800 mètres, des centres de population dense et de richesse agricole. Elles pratiquent la culture des céréales et reçoivent des terres chaudes tropicales, des « montanas », des « yungas », le sucre, l'eau-de-vie de canne, le cacao, la feuille de coca. Les vallées des Andes argentines sont pour la plupart à une altitude inférieure à celle des yungas et des montanas de la Bolivie et du Pérou. Pourtant ce ne sont pas des terres chaudes et elles n'ont pas de cultures tropicales. Les gelées empêchent de récolter la canne à sucre à Salta, à 1200 mètres. Quant à la feuille de coca, qui n'est pas ici d'un usage aussi courant que dans le Nord, les valles argentins, loin d'en fournir au plateau, la reçoivent par son intermédiaire des yungas septentrionales. A défaut de cultures tropicales, les valles argentins sèment le blé et le maïs qu'ils vendent aux Indiens des terres froides de la Puna contre de la laine et du sel.

Ces courants commerciaux sont d'origine très ancienne, et vraisemblablement précolombiens : Boman a trouvé des épis de maïs dans les tombes préhistoriques de la Puna de Atacama*. La Puna, à l'altitude de 5500 à 3800 mètres, est une zone d'habitation permanente, à la différence des hautes vallées de la Cordillère de San Juan, occupées seulement pendant la saison de l'estivage par les bergers chiliens ; c'est avant tout une région pastorale et minière ; cependant elle a encore quelques cultures, à plus de 2000 mètres au-dessus du niveau des valles : la limite supérieure des cultures

1. Eric BomSkB, Antiquités de la région andine de la République Argentine et de la Puna de Atacama. Mission scient. G. de Créqui-Montfort et E. Sénéchal de la Grange. Paris, t. I et II, 1908.

annuelles de terre froide, déterminée par la température de l'été, ne s'abaisse pas en effet parallèlement à celle des cultures arbustives de terre chaude, qui soulîrent des gelées hivernales. Les Indiens de Cochinoca et de Susques sèment la luzerne et l'orge comme plantes fourragères, la quinoa et la pomme de terre comme plantes alimentaires. Les transports entre la Puna et les valles sont réalisés par les habitants de la Puna à l'exclusion des vallistas. Ils sont surtout actifs au Nord, dans la province de Jujuy. Bclmar' signale l'importance qu'avaient, au milieu du xix* siècle, les ventes de lainages de la Puna : ces tissus servaient aux propriétaires des moulins du Rio Grande de Jujuy à rétribuer le travail des Indiens du Chaco qu'ils employaient à la récolte de la canne à sucre. La concurrence des produits manufacturés européens met aujourd'hui en péril l'industrie domestique du tissage dans la Puna, comme la concurrence des farines de la Pampa menace les cultures de céréales des valles.

Outre ce trafic d'intérêt local, les valles desservent une circulation d'ordre général, et, pour ainsi dire, d'intérêt continental. Il paraît certain que, pendant la période préhispanique, la route des plateaux péruviens au Chili, évitant le désert inhospitalier de la Puna de Atacama, empruntait à l'Est la région des valles, et allait franchir la Cordillère à la hauteur de Tinogasta ou peut-être même plus au Sud. Par là passèrent les armées incasiques qui s'avancèrent au xiv^siècle jusqu'au Maule. Les chaussées précolombiennes, dont Boman a retrouvé les traces entre le valle de Lerma et le valle Calchaqui, paraissent répondre à cette direction de la circulation. La langue quechua pénétra, le long de cette route, parmi les populations Diaguites. Les conquistadores suivirent ici des guides indiens. Almagro, allant du Pérou au Chili, longea les valles de la bordure orientale des Andes.

1. Belmar, Les Provinces de la Fédération arge7ili7ie. Paris, 1856.

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Plus lard, les valles furent empruntés par les diverses variantes de la grande route historique, l'une des premières et la plus vivante de l'Amérique espagnole, qui va du rio de la Plata à Lima, route d'armées et de marchands. Le projet du licencié Matienzo (1566) pour établir une route des mines d'argent à l'estuaire du Parana, par le valle des Calcliaqui, visait seulement, semble-t-il, à aménager et à améliorer une ligne de communication déjà pratiquée antérieurement. Par cette voie, Buenos Aires reçut longtemps les marchandises d'Europe. Vers 1880, la route de Salta reprend encore un instant toute son importance continentale, pendant la guerre du Pacifique et l'occupation des provinces maritimes de la Bolivie par les Chiliens*. Elle constitue alors l'unique débouché de la Bolivie.

Mais de toutes les formes de trafic qui ont animé les valles, la plus stable et celle qui a le plus profondément affecté leur existence a été la circulation du bétail. L'importance du commerce du bétail dans l'histoire de la colonisation de l'Amérique du Sud est primordiale. Le bétail était en effet la seule marchandise qui pût être transportée à de grandes distances. Aux origines de la conquête, les régions productives du continent qui alimentent le commerce d'exportation vers l'Europe sont partout d'étendue très restreinte. Mais la colonisation pastorale se répand aussitôt et occupe un immense domaine. Les troupeaux, bœufs de boucherie et de trait, chevaux et mules, sont acheminés vers les zones de consommation, vers les villes, Lima, Bahia, Rio, vers les mines du Pérou et les sucreries du Nord-Est brésilien, plus tard vers les yerbales du Paraguay ou les ports de la mer des Caraïbes et du Rio Grande do sul, où se développe la fabrication des viandes boucanées. Autour de ces centres convergent les pistes de bétail.

Le courant d'exportation de bœufs et de mules des

1. Voir Brackebusch, Viaje a la provùicia de Jujuy. Bol. Instit. Geogr. Argentino, IV, 1883, p. 9-17.

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plaines argentines vers le Pérou est établi dès la lin du XVI* siècle; il ne semble pas s'être interrompu depuis. Le haut Pérou n'est d'ailleurs pas le seul marché dont ait vécu l'élevage argentin. A la fin du xviii* siècle, d'Azara' réclame qu'on autorise la vente des chevaux et des mules au Brésil pour le service des mines. Le trafic du bétail avec les domaines portugais n'avait pas pris, en effet, la forme d'un commerce régulier, et les Brésiliens razziaient dans les provinces du Nord-Est les animaux qui leur étaient nécessaires, 60000 par an, dit d'Azara. L'exportation des bœufs vers le Paraguay et les Missions avait au contraire, au xvin" siècle, une réelle importance économique. Avant la révolution, dit Rengger*, il passait annuellement, de Corrientes au Paraguay, jusqu'à 200 000 bœufs par an, que le Paraguay payait en maté et en tabac. Ce courant s'est maintenu au xix" siècle d'une façon intermittente; les exportations de Corrientes ont été surtout importantes au moment de la reconstitution du troupeau du Paraguay après la guerre (40 000 bœufs en 1875).

Enfin le marché chilien s'est ouvert aux éleveurs argentins vers le milieu du xix*" siècle. Au temps de Martin de Moussy les convois de bétail vers le Chili étaient si nombreux que les luzernières des deux versants étaient pelées el tondues dès le début de la saison, et cependant louées à prix d'or^ Non seulement les provinces minières du Nord, mais le Chili central achetaient les bœufs argentins. A l'ouverture du marché chilien correspond un remarquable mouvement d'expan^

i. Memorias sobre el estndo rural del rio de la Plata en 1801, escritos postumos de D. Félix de Azara, publiés par D. Agustin de Azara. Madrid, 1847.

"2. A. Rengger, Reise nach Paraguay in den Jalircn SHIH bis. IS-J6. Aarau, 1835.

5. L'engraissage du bétail à destination du Chili n'est pas encore pratiqué dans les invernadas de Mendoza au début du xix' siècle (Voir dans le Teler/rafo mercantil du 31 janvier 1802 un article sur Mendoza, qui signale le développement des estancias sur le Tunuyan. — Mendoza et S. Juan étaient leur unique marché et ne vendaient pas de boeufs au Chili).

sion de la colonisation pastorale sur le territoire argentin, dont on peut suivre la marche, non seulement dans le livre de Martin de Moussy, mais dans tous les récits de voyage contemporains. Ses théâtres principaux sont la province de San^Luis et celle de Santiago del Estero, au nord du rio Dulce, où Hutchinson', notamment, signale l'activité des estancias. Enfin, après la guerre du Pacifique (1880) la région des nitrates, enlevée par le Chili à la Bolivie et au Pérou, voit affluer la population, et les usines s'y créer au milieu du désert. Les champs de nitrate, entièrement stériles, et voués, sous leur linceul de poussière grise, à une irrémédiable désolation, deviennent aussitôt un des principaux centres de consommation du bétail argentin.

Il est difficile de préciser le volume du commerce du bétail dans l'Argentine coloniale. Les indications fournies par les voyageurs qui, d'ailleurs, se copient fréquemment les uns les autres, suffisent pourtant à montrer la place que ce trafic tenait dans la vie du pays et l'extension de la zone qu'il intéressait. Au milieu du xv!!*" siècle, Cordoba aurait déjà exporté au Pérou de 28 000 à 50 000 mules par an-. A la fin du xviii® siècle, d'Azara signale une exportation de 60 000 mules; le même chiff're est donné par Helms''. Les mulets étaient achetés jeunes par des commerçants de Cordoba à Buenos Aires, à Santa Fe et à Corrientes, élevés à Cordoba, puis envoyés à Salta où ils étaient vendus à trois ans à un marchand de mules venu du Pérou.

Un article du Telegrafo Mercantil — numéro du 9 septembre 1801 (Publications de la Junta de Uistoria y Numistnutica americana, Buenos Aires, 2 vol. in-8°, 1914 et 1915) — contient les renseignements les plus précieux

i. T. J. Hutchinson, Buenos Aires y otras Provincias argentinas (trad. L. Varela), Buenos Aires, 1866.

2. Azcarate de Biscay, cité par H. Gibson, La evolucion ganadera. dans Censo agropecuario nacional, Buenos Aires, 1909, t, III.

5. A. Z. Helms, Voyage dans l'Amérique méridionale. Paris, 1812, Le voyage remonte à 1788,

sur le commerce des mules. De 17C0 à 1780, Salta envoyait annuellement au Pérou entre 40 et 50 000 mules. Elles valaient à Salta 10 piastres avant le dressage, et 13 ou li après, et étaient vendues à 4 ans. Les « arrieros », qui faisaient les transports de marchandises européennes ou de marchandises du pays (ropas y frutos), en achetaient un grand nombre. Le Telcgrafo se plaint que ce commerce se soit peu à peu transformé. Les mules de Santa Fe et de Cordoba arrivaient maintenant à Salta à deux ans, et, après l'invemada, elles n avaient encore, à l'époque de la foire, que trois ans à peine. Elles souffraient beaucoup du long voyage jusqu'à Lima ; le déchet sur les caravanes était considérable; on ne pouvait les emmener chargées, et les arrieros ne trouvant plus à se fournir de bêtes adultes et assez vigoureuses, les prix du fret vers le plateau s'étaient élevés au grand détriment des commerçants du littoral. La réponse d'un marchand de mules de Potosi (numéro du 15 décembre) montre clairement que les dernières années du xviii" siècle avaient été marquées par des demandes croissantes du Pérou en mules argentines. Pour y satisfaire, les éleveurs de Cordoba avaient développé la production. Les acheteurs, venus à Salta de Lima, du Cuzco, d'Arequipa, enlevaient, sans discussion et sans examen, les lots entiers qui leur étaient offerts. Le correspondant du Telegrafo se plaint avec aigreur des « caballeritos » qui partaient du Pérou avec des 100 000 piastres et faisaient monter les prix à Salta, sous prétexte que leurs instructions étaient de ramener des mules coûte que coûte.

Robcrlson' recueillit en 1815 les souvenirs d'un maichand de mules sur les convois de bétail entre Santa Fe et les Andes qui, à cette date, s'étaient déjà interrompus. Chaque convoi, ou « arreo », comprenait de 5 à 6000 mules. Elles provenaient de l'Entre Piios et même

\. J. P. y G. P. Robertson, Cartas sobre el Paraguay. Londres, 1838, trad. clans Rev. Instit. Paraguayo, 1905, t. l\ et V.

n LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE.

de rUrugay, d'où on les rassemblait, après leur avoir fait franchir le Parana, dans les estancias de Santa Fc. Les éleveurs de Santa Fe possédaient d'ailleurs la plus grande partie des terres de la rive gauche du fleuve. L'expédition emmenait en outre trente chars de marchandises et 500 bœufs de trait, et son personnel était de 50 gauchos. La principale dépense était leur tabac et leur yerba. Un caractère du commerce des mules que toutes ces descriptions mettent invariablement en lumière est sa division en deux étapes, séparées par une période de dressage. Azcarate l'a déjà observée : Cordoba et Santa Fe, Santiago et Salta conservaient les mules deux ou trois ans avant de les envoyer au Pérou. L'importance de Cordoba et de Santiago del Estero paraît avoir été liée à l'industrie du dressage.

Le trafic du bétail sur pied avec la Bolivie et le Chili, bien qu'il ne représente plus qu'un élément secondaire dans l'économie nationale, est loin de s'être éteint :

Exportation de bœufs :

En Bolivie .... 3.600 6.600 6.200 6.300 4.800 Au Chili 61.200 87.500 08.400 58.800 28.300

Exportation de mules :

En Bolivie. . . . 2,700 i.600 7.000 8.500 2.500 Au Chili 2.300 5.200 5.000 2.000 3.500

Exportation d'ânes :

En Bolivie. . . . 9.000 10.500 15.000 15.600 14.400»

i. Une statistique partielle donnée par Poncel pour la province de Catamarca permet de se faire une idée de la part qui revient aux

Pl. II. — L'iRBIGATION DANS L'OuEST KT LE NORD-OUIÎST

DE l'Argentine.

Etendue des irrigations au Nord (zone des grandes pluies d'été), et au Sud (zone des glaciers). L'industrie historique de l'engi'aissage dans les « in^ ernadas » et l'exportation du bétail vers les pays andins ne se maintient plus que partiellement. Les grandes cultures industrielles se sont en revanche développées à Tucuman et Jujuy (canne à sucre), à Mendoza et San Juan (vigne), et approvisionnent le marché de Buenos Aires.

Demï!. — L'Argentine

Pl. m

70° LonqW P.

^^^^ ffégions monéaçneuses [i^

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• * Régions et points irrigués

■> , ,fj.— j- Banac/os ou cu/tures par inondaiion

•^ — . f^incipales pisles pour /'exportation du bêlai/

65° Long.W 6r.

Quelle que soit sa provenance, le trafic du bétail vient transiter par les valles. Les transports du bétail se faisaient, dans les Andes argentines, dans des conditions particulièrement difficiles. L'obstacle principal n'était pas l'altitude des cols et l'àpreté des chemins, mais la rareté de l'eau et l'étendue des « travesias », également pauvres en pâturage et en eau, et qu'il faut franchir à la hâte en doublant les étapes. La difficulté du voyage fit la fortune des oasis placées sur le chemin. Le meneur de bœufs ne peut éviter l'hospitalité du vallista, ni discuter le prix qu'il en demande.

La longueur du voyage, la difficulté de mettre les animaux en bon point dans les maigres pâturages de la zone d'élevage conseillèrent de prolonger le séjour à l'oasis. Il s'y créa des luzernières pour recevoir et engraisser les troupeaux de passage, les « invernadas ». La luzerne a été la culture caractéristique des valles, la plus productive. Elle s'établit partout où l'eau est assurée et ne manque jamais, sur la section supérieure des rigoles d'irrigation, tandis que les champs de céréales se logent à l'aval, et sont atteints les premiers par la sécheresse. Dans les quebradas, où l'espace est plus restreint, les luzernières couvrent l'oasis entière. A chaque piste de bétail est liée une ligne d'invernadas, souvent complétée sur l'autre versant par un dernier groupe de luzernières où les bœufs se refont du voyage avant d'être vendus et dispersés.

A côté des routes officielles, ont existé longtemps des routes clandestines, par des ravins moins accessibles, où passait, à l'abri de tout contrôle, le bétail volé. Gua-

différenls pays andins dans les exportations de bétail argentin au milieu du xix* siècle. La province de Catamarca a vendu, en 1855, 2700 bœufs, dont 1300 au Chili, 200 en Bolivie et 600 à S. Juan et Mendoza; 5200 mules, dont 2500 en Bolivie, et 600 à Salla, également à destination de la Bolivie; 1200 Anes, dont 700 en Bolivie et 400 à Sait a.

A6 LA RÉPUBLIOUE ARGENTINE.

chipas était un point de rendez-vous pour le bétail d'origine suspecte, qui, pour éviter de se montrer à Salta et à Jujuy, s'engageait dans la quebrada del Toro ou dans celle d'Escoïpe. Lorsque Brackebusch visita Guachipas en i880, ses habitants n'avaient pas encore perdu leur réputation de contrebandiers.

Une carte des pistes de bétail restées actuellement pratiquées dans les Andes argentines montre un réseau complexe où se discernent deux directions principales qui se coupent à angle droit; les unes mènent à l'Ouest, vers la côte du Pacifique, les autres au Nord, vers le plateau bolivien.

Le commerce des bœufs ne se fait plus qu'avec le Chili. 11 se maintient à San Juan, à .Tachai, à Vinchina, à Tinogasta. Les bœufs redescendent au Chili vers Coquimbo, Vallenar ouCopiapo. Mais c'est surtout vers les salpêtrières que l'exportation des bœufs est restée active. Du valle de Lerma et du valle Calchaqui, les chemins remontent vers le plateau par la quebrada del Toro ou par celle de Cachi et de Luracatao, franchissent des cols élevés au pied des nevados de l'Acay et de Cachi, et se rejoignent entre Santa Rosa de Pastos Grandes et San x\ntonio de los Cobres, pour traverser la Puna de Atacama. Les « vegas » (pâturages) et les eaux douces y sont rares; la piste longe interminablement les dépressions tapissées de sel étincelant, que dominent les crêtes volcaniques. On passe en toute saison; mais l'hiver, les caravanes sont exposées au vent froid, chargé de neiges, le « viento blanco ». San Pedro est le port de ce désert. On y retrouve, sur le flanc du cône énorme du Licancaur, des luzernières, quelques champs semés de figuiers et d'algarrobes. On laisse là aux bœufs quelques jours de repos pour les préparer à la dernière étape, jusqu'à l'oasis de Calama sur le chemin de fer d'Antofagasta.

Le centre de ce trafic est Salta ou plutôt, à trois lieues au Sud, le petit village de Rosario de Lerma, où se

forment la majorité des caravanes. Les usines à salpêtre font d'avance avec les marchands de Rosario de Lerma des contrats d'un an, fixant le nombre et le prix des bœufs livrables à Calama. Les frais du voyage comprennent, outre le salaire des bouviers — 80 à 100 piastres par voyage — le ferrage, la location du pâturage à San Pedro et la valeur des animaux qui meurent en route. Le nombre des boeufs exportés par cette route était évalué, en 1013, à 50 000. Les usines à salpêtre achètent aussi des mules de trait pour les charrois de minerai. Les mules de trait doivent être lourdes, et l'on n'envoie au Chili que celles qui dépassent la taille de 1 m. 50. Pour les mulets plus petits et pour les ânes, la Bolivie forme aujourd'hui le seul marché.

Le commerce des mules sous sa forme traditionnelle et l'industrie du dressage sont encore pratiqués à Santa Maria. Le métier du marchand de mules est fort différent de celui du marchand de bœufs : la rusticité et la résistance des mules permettent d'affronter avec elles des traversées plus rudes encore que celles auxquelles on expose les bœufs^ Les voyages sont plus longs, les contrats moins réglés d'avance. En outre, le dressage est une opération délicate qui exige de l'expérience. La persistance du commerce des mules à Santa Maria est un exemple d'une industrie maintenue grâce à la présence d'une main-d'œuvre bien entraînée et bien douée. Les dresseurs de mules de Santa Maria conservent un singulier orgueil de caste. Leur premier travail est d'aller jusqu'à Santiago ou jusqu'à Cordoba pour y acheter les mules. Ils les ramènent à Santa Maria par Catamarca ou en traversant la vallée de Tafi. A Santa Maria, les mules sont domptées, puis ont les conduit aux luzernières de Poma où elles sont mises en forme. Elles passent là plusieurs mois au pâturage; puis, à la

1. On mène par exemple des troupes de mules d'Abrapampa, sur la ligne de la Quiaca, aux salpêtrières d'Antofagasta, alors que tous les essais pour faire suivre cette roule à des bœufs ont échoué.

saison favorable, la petite troupe de Santa Marienos se reforme et, poussant devant elle les bêtes devenues dociles, et sans charge pour rester plus fraîches, se rend à la foire de Huari en Bolivie, ou jusqu'à Sucre. On vend \h 150 piastres les animaux achetés avant le dressage moitié moins cher. Le nombre des mules qui hivernent à Poma est de 4000 environ.

Les transactions réalisées dans les foires des Andes méridionales sont de nature très diverse, mais leur fonction essentielle a toujours été celle de marchés de bétail'. Elles se tiennent en mars ou avril, au moment où les pluies s'interrompent, mais où le pâturage est encore abondant et les voyages faciles. La foire de Vilque, au Nord du lac Titicaca, a cessé d'être visitée par les marchands de mules argentins. La foire de Salta, qui se tenait à Sumala, près de Rosario de Lerma, a perdu son importance : c'était, à la fin du xvin'' siècle, le centre principal du commerce des mules. La foire de Jujuy reste, avec le pèlerinage de la Virgen del Valle de Catamarca, une des grandes dates de la vie des Andes. Après avoir été au xviii^ siècle surtout une foire aux bœufs, elle n'est plus fréquentée aujourd'hui que par les acheteurs de mules. Le développement des chemins de fer diminue peu à peu son activité.

Le commerce du bétail a été longtemps un véritable troc. Les Argentins qui menaient leurs troupeaux au Pérou en rapportaient des marchandises européennes venues par Panama et le Pacifique. A Jachal encore, les communications directes avec l'Argentine sont si coûteuses qu'on préfère introduire du Chili une grande partie des articles manufacturés. Mais partout ailleurs, les vendeurs de bétail se font aujourd'hui payer en argent. Les Santa Marienos rapportent seulement de Bolivie quelques sacs de coca et des lettres de change,

1. On trouvera dans G. M. Wrigley, Fairs of the central Andes, Geographical Review, N. York, VII, 1919, p. 65-80, une étude intéressante des foires du haut plateau.

qu'ils négocient à leur retour dans les banques de Salta. Leurs bénéfices sont dépensés au profit des commerçants de Salta, de Catamarca et de Jujuy, qui se fournissent de marchandises aux maisons d'importation de Buenos Aires. C'est la première forme que prend pour pénétrer dans les valles l'influence de Buenos Aires. Elle en conquiert la clientèle avant d'en absorber la production.

Une grande partie des bœufs envoyés au Chili provient aujourd'hui des vallées andines elles-mêmes. Autour des oasis, les parties les plus sèches et les plus désertiques des valles ne nourrissent que des chèvres et des ânes; mais dès que la végétation s'améliore un peu sur un sol plus favorable, elle suffit à une race sobre et résistante de bêtes à cornes. La terre est partagée en grandes estancias dont les propriétaires ont souvent eux-mêmes des luzernières, ou en communautés, où les cultivateurs de l'oasis mettent chacun leurs bêtes, qui vivent sans gardiens par petits groupes. D'elles-mêmes elles montent l'été dans les cerros que les pluies verdissent, et où l'eau nécessaire à les abreuver suinte pendant quelques mois dans les ravins; l'hiver, elles reviennent à la vallée à portée des réservoirs et des acequias permanentes. Bodenbender donne quelques renseignements sur les mouvements de transhumance irrégulière qui sont pratiqués dans la région occidentale de la province de la Rioja, autour de Guandacol. Les troupeaux y sont conduits pendant les années sèches dans les montagnes de l'Ouest.

En dehors des Andes, la zone où se fait sentir l'attraction des marchés transandins n'a cessé de se réduire depuis 40 ans. Après avoir compris toute l'étendue de la brousse et avoir débordé même sur la région des prairies, elle ne comprend plus aujourd'hui que les cantons les plus voisins de la bordure des montagnes.

Denis. — L'Aigcnlinc. 4

Dans la plus grande partie du monte, le bétail est expédié aujourd'hui dans d'autres directions, vers Buenos Aires, ou vers les villes argentines dont la population s'est accrue, Gordoba, Mendoza, Tucuman.

La rupture des relations commerciales avec le Chili n'a d'ailleurs pas déterminé une transformation notable de l'industrie pastorale. La vie pastorale dans la brousse offre des caractères très uniformes. Elle est dominée avant tout par le problème de l'eau. Les points d'eau naturels sont rares, et le bétail ne trouve à s'abreuver que grâce à l'industrie humaine. Le problème de la domestication du bétail, que les éleveurs de la prairie n'ont pas toujours su résoudre, est simplifié par la sécheresse ; point de chasse au bétail, point de « rodéos » périodiques, quand le troupeau est ramené chaque soir à l'abreuvoir par la soif. Les progrès de la colonisation se résument dans l'établissement de puits et de réservoirs (baldes et represas) sans lesquels les éleveurs ne peuvent occuper que temporairement la plaine, et sont réduits à se replier pendant la saison sèche sur les rares rivières qui la traversent. Le mot de « balderia » désigne les régions où une nappe d'eau peu profonde a permis l'établissement d'un réseau de puits : la plus connue est la balderia Pmitana, au Nord de la province de San Luis.

Parmi les régions en dehors des Andes qui dépendent encore du marché chilien, il suffira d'en signaler deux qui peuvent être considérées comme typiques. La première est le Chaco Salteno sur le revers oriental de la Sierra de la Lumbrera. La Lumbrera est une haute chaîne anticlinale de calcaires et de grès rouges, qui plongent à l'Ouest sous les limons de la plaine du Chaco et la séparent du grand couloir longitudinal subandin suivi par l'ancienne route et par la voie ferrée actuelle de Tucuman à Jujuy. La colonisation déborda au xviii* siècle au delà de la Lumbrera en la tournant, au Sud et au Nord, par la trouée du Jurameuto et par

le San Francisco, qui rejoint le Bermejo. Les estancias qui prirent à leur solde les Indiens — la pénétration du Chaco sur ce point fut pacifique — jalonnèrent le Bermejo et le riodel Valle, qui descend de la Lumbrera vers l'ancien lit du Bermejo, et garnirent le pied de la Lumbrera au bord de la plaine.

Le bétail y vit dans la brousse, Tété, lorsque les pluies y ont fait germer les graminées entre les épines; l'hiver, il remonte dans la forêt humide, à végétation pérenne, qui couvre le flanc de la sierra '. L'abondance relative des eaux réduit le travail des éleveurs et en même temps la discipline du troupeau. A la saison favorable, l'estancia se mobilise pour rassembler les bœufs adultes et eu former un convoi; des cavaliers bardés du double tablier de cuir, qui pend à l'arçon de la selle et les protège des branches, escaladent avec leurs meutes la sierra et sillonnent la brousse. Les bœufs farouches se laissent cerner au bruit des abois. La troupe formée se met en route, soit par des sentiers rugueux à travers la forêt et la montagne, soit sur les chemins plus faciles de la plaine vers Embarcacion ou vers Lumbreras, où elle atteint le chemin de fer. Si les acheteurs des sucreries de Jujuy ne l'arrêtent pas au passage, elle est embarquée en wagons et expédiée à des consignataires du marché de Salta, où les ventes ont lieu toute l'année. A Salta, les bœufs sont mis à l'engrais dans les luzemières en attendant de traverser la Cordillère. Les cultures ne sont presque pas pratiquées, soit que la sécheresse de l'hiver rende la récolte incertaine, soit que ces pasteurs ne sachent pas se plier au travail agricole.

La Sierra de los Llanos de la Rioja est un autre centre d'élevage extensif. De la voie ferrée, qui suit la Sierra à distance, entre Chanaret Punta de Los Llanos,

l. Sur l'Aconquija, la forêt humide servait aussi de pâturage d'hiver au l>étaii des estancias.

avant d'arriver à la Rioja, on n'en soupçonne guère l'importance ni la vitalité. Elle est pourtant un des foyers principaux de l'histoire argentine. Elle a été un berceau de population et de richesse. Là, Quiroga, et, plus tard, cet étrange aventurier qu'on surnommait le Ghacho, ont puisé des forces pour dominer une partie de l'Argentine. La colonisation y est encore plus ancienne que dans le Ghaco saltefio. Elle s'est faite en deux périodes distinctes, que sépare un long intervalle. Elle s'avança d'abord du Nord au Sud, en longeant le pied de la sierra. Il est marqué par une ligne de sources, maigres mais permanentes, dont les eaux sont bues aussitôt qu'elles descendent vers les alluvions perméables de la plaine. La toponymie leur a fait une large place; les aguitas, aguaditas, etc., pullulent. La route de la Rioja à San Luis était liée à ces points d'eau, la population s'y groupa. Ainsi se peuplèrent de part et d'autre de la sierra la « costa baja » à l'Est, et la « Costa alta » à l'Ouest. La maison de Facundo est l'une de ces aguaditas de la costa alta.

Les deux costas forment la terre historique de los Llanos. G'est de là que, longtemps après, la colonisation essaima alentour vers la plaine. Les origines de ce mouvement d'expansion remontent à peu près à 1850, c'est-à-dire au temps où une sécurité et une paix relatives eurent été assurées aux éleveurs, et surtout où se développèrent les invernadas de San Juan et de Mendoza, et l'exportation des bœufs vers les provinces agricoles du Ghili. Le prix du bétail s'éleva, et la terre inoccupée prit de la valeur. L'occupation et l'aménagement de la plaine a été l'œuvre des deux dernières générations. Elles se sont avancées, ne laissant plus aucun espace libre, jusqu'au bord même des salines. Ainsi les travesias, qui entouraient l'étroite zone de peuplement des costas, se sont animées. La sierra et les deux costas ne sont plus, comme au temps de Sarmiento, une oasis au milieu du désert; cependant elles se distinguent en-

core du reste de la zone pastorale par la densité de la population et la variété de leurs ressources.

L'ancienneté de la colonisation s'y traduit par un régime foncier particulier, qui se retrouve d'ailleurs dans une partie des provinces de Catamarca et de Santiago del Estero. Dans la plaine, la propriété s'est formée au XIX* siècle par achats ou par concessions de terres publiques appartenant au gouvernement provincial. Il les a alloties en vastes domaines, qui, restés entiers ou partagés, constituent les estancias actuelles. En approchant du pied de la sierra, on passe des estancias dans les « mercedes ». C'est le mot qui désigne les concessions datant de l'époque coloniale, qui sont, dans toutes les parties anciennement colonisées de l'Amérique méridionale, la source de la propriété foncière. Mais ce que les mercedes des Llanos ont d'original, c'est qu'elles sont restées indivises entre les héritiers du premier propriétaire'. Tantôt le nombre des co-propriétaires est restreint; ils connaissent les liens de parenté qui existent entre eux et la valeur des droits de chacun d'eux ; la merced n'est alors qu'une propriété indivise de droit commun ; tantôt le nombre des comuneros étant plus élevé, ils ont perdu la notion exacte de la part de merced qui revient à chacun d'eux. La merced nourrit tout un peuple où se mêlent héritiers légitimes et usurpateurs. Elle est en ce cas une véritable propriété communale, comparable, malgré son origine toute différente, aux communautés indiennes qui existent sur le territoire argentin comme dans la plupart des Etats des Andes.

L'économie des Llanos est moins simple que celle du Chaco Salteno. L'agriculture y tient une place auprès de l'élevage. Les pluies, concentrées, ici encore, pendant

1. La rédaction du titre de merced souligne souvent l'attraction exercée sur la colonisation par les sources du pied de la Sierra. Le territoire de la merced d'Uiapes est défini ainsi : » La source et les terres jusqu'à une distance de deux lieues, dans toutes les directions. " La source en est le centre; là vivent ses divinités protectrices.

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les mois d'été, sont peu abondantes. Elles dépassent sans doute la moyenne observée à la Rioja (près de 50 centimètres), mais ne suffisent pas pour que la culture puisse se passer de l'irrigation. Les aguadas, sources et ruisseaux du pied de la sierra, sont la seule réserve d'eau permanente, et combien limitée! Les oasis qu'elles arrosent couvrent à peine quelques hectares au pied de l'escarpement rectiligne de la sierra. Nulle part les cultures n'ont pu s'éloigner de la montagne vers la plaine. A Chamical, une rigole aménagée pour amener l'eau jusqu'à la voie ferrée s'est tarie; on suit seulement sur quelques lieues le parcours d'un courant souterrain à une ligne de puits où l'eau est douce et peu profonde. A Bella Vista, un comunero a creusé un acequia de quelques milles et vend l'eau à 5 piastres les 48 heures. Mais quand elle parvient jusqu'à l'extrémité de l'acequia, elle se perd entre l'acequia et le champ où on veut l'amener. A Ulapes, qui est pourtant l'un des centres principaux, il faut le débit entier de la source pendant 16 heures pour irriguer une cuadra, c'est-à-dire un peu plus d'un hectare; et le turno est de 17 jours. L'oasis entière mesure 25 hectares. A Olta, le maigre filet d'eau a été entouré de tant de convoitises que le tunio est de 58 jours, c'est-à-dire que chaque champ doit vivre 58 jours d'un seul arrosage. A Catuna, qui recueille avidement quelques suintements saumûtres au pied d'un cône de déjection, le droit d'eau est réglé selon un roulement qui dure 90 jours, et les plantes meurent de soif dans l'intervalle. Selon l'abondance, la régularité et la qualité des eaux, les cultures varient. L'oranger est la plus exigeante, le figuier, la plus résistante de toutes. Les oasis les plus pauvres se réduisent à quelques jardins de figuiers poudreux.

Si restreinte soit-elle, l'oasis représente toujours un rudiment de vie communale, un « poblado », c'est-à-dire qu'elle est dans ce monde pastoral, anarchique, amorphe, un centre autour duquel la vie s'organise. Les terres

ayant un droit d'eau sont considérées comme détachées de la merced et ne sont jamais indivises.

A côté des cultures irriguées proprement dites, il faut placer les cullures de banados, c'est-à-dire celles qui sont pratiquées dans les terres basses, où se concentre l'humidité des orages, et où elle se conserve. Elles ont une étendue beaucoup plus considérable, et sont distribuées très irrégulièrement. Des inégalités du sol alluvial que l'œil remarque à peine suffisent à régler le ruissellement des eaux sauvages après les pluies, pendant leur parcours réduit à la surface du sol, qui les absorbe bientôt. L'homme y aide de son mieux, et l'on rencontre partout, croisant les chemins, de minuscules levées de terres destinées à détourner le courant dans la direction des cultures. Ce sont les « tomas ». Si l'on suit vers l'aval une toma, on la voit, au bout de peu de temps, passer sous une haie d'épines sèches, qui enferme un champ, un « cerco ». Les cultures doivent être en effet jalousement défendues contre le bétail qui règne sur la brousse. Les cercos sont parfois si nombreux qu'ils donnent l'impression d'une région proprement agricole. La plupart des cercos sont plantés en mais. Il est rare que la récolte de maïs manque, l'été, pendant lequel végète et mûrit le maïs, ayant des pluies régulières. Les épis recueillis, on met les bœufs dans le cerco, où la paille de maïs est un fourrage [de choix. Mais le blé, lui aussi, réussit dans les banados. Pourvu que l'année ait eu quelques averses tardives, le blé semé en automne supporte tant bien que mal la sécheresse de l'hiver et mûrit après les premières pluies, au début de l'été. Les Llanos récoltent un blé dur, qu'on ne moud pas, et qui est consommé en grains comme du riz. Les Llanos ont parfois exporté du blé. Le recensement de 1888 donne pour le département de General Belgrano, sur le versant oriental des Llanos, une superficie de 440 hectares ensemencés en maïs et 900 en blé. Après la construction du chemin de fer de Chilecito, ces blés

concurrencèrent, dans la région des mines de la Famalina, ceux qu'on apportait de Jachal à dos de mules. Comme les jardins des oasis, les cercos échappent au régime de l'indivision et appartiennent en propre à ceux qui les cultivent.

Cependant, semailles ou moisson ne sont qu'un épisode dans l'existence du llanero. Les occupations |de l'élevage en Ifont la trame. La valeur du pâturage est très inégale, suivant la nature du sol, et la clémence ou la rigueur des saisons. Tantôt il forme sous la brousse un épais tapis, tantôt, au contraire, il s'appauvrit, et les feuilles ou les gousses de l'algarrobe sont l'unique ressource. Un troupeau trop dense empêche qu'il se régénère : l'éleveur reconnaît du premier regard le « campo recargado » dont la capacité pastorale a été outrepassée. Le pâturage doit être prudemment ménagé. Mais le problème le plus urgent est d'assurer aux bêtes de l'eau. Autour de la sierra, les eaux souterraines sont souvent douces et les puits sont nombreux. Cependant, pour éviter d'avoir à puiser l'eau, on creuse dans le limon, aux points favorables, de grandes fosses autour desquelles on rejette la terre qui en est retirée, en ménageant seulement vers l'amont l'entrée des eaux qui s'y rassemblent au moment des pluies. Ce sont les « represas ». Comme pour les banados, des levées de terre dirigent le ruissellement vers la represa. Elle est entourée de haies aussi précieusement qu'un champ. Dans la plaine, les pluies sont rares et les represas sont le plus souvent la seule réserve ; il faut qu'elles durent toute l'année, deux ans même si un été particulièrement sec empêche d'y renouveler l'eau. Aussi prennent-elles la proportion de véritables lacs. De loin, on aperçoit, au-dessus de la brousse, la courbe nue du talus déterre l>attue qui les encercle, et au sommet duquel l'eau afileure quand les pluies ont été abondantes. La hauteur du talus atteint parfois 4 et 5 mètres; telle la represa de Tcllo, où relayait jadis entre la sierra

d'Ulapes et los Llanos la diligence de San Juan. La ropresa est le vrai cenlre du domaine. L'habitation est liàtie à côté d'elle et en surveille l'entrée. Depuis le petit jour jusqu'à la nuit tombante, les bêtes y viennent isolément ou par petits groupes. L'estanciero les admet, les laisse boire et referme derrière elles la clôture. Lorsque les bœufs assoiffés ne portent pas sa marque, il leur refuse l'eau s'ils appartiennent à un voisin, pour les obliger à aller boire à leur represa; mais il l'accorde aux bêtes venues de loin, égarées, et que leur maître viendra chercher plus tard. Près de la represa est l'enclos (potrcro) où l'on enferme les veaux après la mise bas ; les vaches y reviennent chaque matin et on les trait pendant plusieurs mois pour fabriquer du fromage. Comme les cercos, la represa appartient en propre à celui qui la creuse ou qui en a hérité et qui l'entretient.

Le bétail des Llanos est relativement mobile. Certaines migrations sont irrégulières, d'autres au contraire périodiques et saisonnières. Partout, sur la bordure de la sierra, les» bœufs se tiennent l'hiver dans les ravins et sur les croupes inférieures de la montagne, et, Tété, reviennent d'eux-mêmes à leur querencia dans la plaine. Les migrations irrégulicres sont déterminées par le besoin d'eau ou le manque de pâturage. Les bêtes font d'elles-mêmes, poussées par la faim, de longs voyages, elles se mêlent à des troupeaux étrangers, si loin de l'estancia où elles sont nées que leur marque n'est plus connue de personne. Ou bien, c'est l'estanciero lui-même qui, voyant tarir sa represa, va demander l'hospitalité d'un canton moins maltraité. Heureux si la sécheresse n'a pas été générale, et si une partie du pays a été épargnée et peut offrir un refuge.

Mais il arrive que la région entière ait également souffert et soit également nue et brûlée. Alors il faudrait pour trouver le salut imposer au bétail un long voyage, jusqu'à San Luis ou jusqu'aux luzernières de

San Juan. La ruine des Llanos fait brusquement monter à la ronde le loyer des invernadas. L'évacuation générale du troupeau est un remède désespéré, souvent d'ailleurs impraticable. Pendant tout l'été, on a patienté, espérant que la sécheresse ferait trêve enfin. Jusqu'en avril, l'espérance est permise, les orages peuvent se former. Si avril s'achève sans pluies, il est trop tard pour songer à éloigner les bêtes exténuées, les étapes sont trop rudes à travers le pays désolé.

Le souvenir des années de sécheresse les plus marquantes, des épidémies, comme dit le llanero, reste longtemps vivant. Elles ont fortement impressionné l'imagination populaire; la légende en fait des fléaux à la façon biblique; celle de 1884 fut particulièrement désastreuse; les troupeaux anéantis, les familles, riches hier, émi-. graient tout entières à pied, « n'ayant plus sur quoi mettre une selle » ; émouvante vision de la misère de ce peuple de centaures qui se sentent mutilés quand ils ont mis pied à terre. Les pluies reviennent l'année suivante; le pâturage croît d'autant mieux que le troupeau a été plus réduit, et les Llanos donnent alors au voyageur qui les traverse une impression doublement favorable de leur richesse naturelle.

Jusqu'à une date toute récente, la production de bétail des Llanos a été destinée exclusivement au Chili. Les acheteurs de Jachal ou de Tinogasta venaient à l'automne, et les bœufs passaient l'hiver dans les invernadas au pied de la Cordillère. De la sierra d'Uiapes, qui prolonge les Llanos vers le Sud, les bœufs destinés au Chili étaient dirigés d'abord sur San Juan. Ils y arrivaient en une ou deux semaines de marche. Il fallait 5 hommes pour une troupe de 100 bêtes; 8 seulement pour une troupe de 200. Un estanciero ou son capataz, ou des marchands originaires des Llanos eux-mêmes, dirigeaient les caravanes.

L'exportation pour le Chili n'est pas entièrement interrompue. En 1913, les acheteurs de Tinogasta et de

.Tachai, qui avaient manqué en 1912, ont reparu. La l'raction méridionale de la sierra d'Ulapes, éloignée du chemin de fer, réserve encore sa production à San Juan. Pourtant, de plus en plus, les bœufs sont exportés par chemin de 1er vers le littoral. Dans la sierra d'Ulapes, les acheteurs de Villa Mercedes devenue l'un des grands marchés de bétail de l'Argentine, viennent chaque année, louent un enclos (potrero) et y rassemblent, tête par tète, un troupeau qu'ils emmènent ensuite à pied. Il est vendu aux foires de Villa Mercedes, et dispersé dans toutes les directions vers les zones d'engraissage de la Pampa.

Cette révolution commerciale a eu pour corollaire l'augmentation du prix du bétail; celui-ci, à son tour, l'élévation du prix des terres. Sur une terre valorisée, les méthodes d'exploitation se perfectionnent nécessairement ; la sécurité s'est accrue; les vols de bétail (cuatrerismo) sont devenus impossibles. De plus en plus, on s'arme contre la sécheresse. On ne se borne pas à agrandir les represas où à forer des puits plus profonds, on divise le sol par des clôtures, fds de fer à bon marché médiocrement tendus sur des piquets façonnés sur place, ou haies d'épines pareilles à celles qui protégeaient les banados. Ainsi l'on peut réserver pour les mois difficiles des pâturages intacts.

Cette subdivision du sol par les clôtures a commencé au Sud, dans la région d'Ulapes, au contact des régions plus riches de San Luis et de Cordoba; dans les Llanos proprement dits, elle s'ébauche à peine. A Ulapes, elle se fait même sur les mercedes; chaque comunero enferme, sans opposition, l'espace que lui permettent ses forces, pour laisser ses bœufs au dehors, sur le communal, le plus longtemps possible et les recueillir dans son parc au besoin, si les pâturages communaux s'épuisent. Ainsi se prépare la dissolution des mercedes; la propriété communale s'accorde mal avec les conditions nouvelles. Le dernier progrès est l'apparition des luzer-

nières. La luzerne peut être cultivée en effet dans les bafiados, sur toute l'extension où l'on pratiquait des semailles. La création des luzernières donnera à l'industrie pastorale une sécurité et une stabilité inconnues, permettra d'accumuler des réserves de fourrage sec et d'utiliser pleinement toute la capacité pastorale du monte.

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