TUCUMAN ET MENDOZ.V LES GRANDES CULTURES INDUSTRIELLES
Tucuman cl la route du Chili. — Le climat et la cullure de ia canne. — Le problème de la main-d'œuvre. — L'ii'rigation à Mendoza. — Les droits d'eau. — L'industrie vinicole. — Le piu)lectionnisme et les conditions naturelles.
Les grandes cultures industrielles, la canne à sucre et la vigne, ont, à la fin du xix" siècle, renouvelé le paysage de Tucuman et de Mendoza. L'afflux de population et de richesse qu'elles ont déterminé a été si brusque, le progrès économique a été si rapide que vignerons et sucriers ont perdu aujourd'hui tout souvenir des industries primitives qui faisaient vivre le Tucuman ou le Mendoza colonial, et qui se sont maintenues jusqu'à la dernière génération. Pourtant, si Ton compare Tucuman ou Mendoza à tel centre de cultures irriguées de l'Ouest nord américain, on observera aisément l'originalité que leur valent trois siècles d'histoire. Le régime foncier, — les droits d'eau, — la distribution même des zones irriguées, — mille traits y révèlent l'ancienneté de la colonisation. La mise en valeur du sol et l'utilisation des eaux n'ont pas été réalisées conformément à un plan méthodique, conçu d'avance, selon lequel chaque ouvrage, — barrages et canaux de distribution, — est adapté à l'ensemble. Les ingénieurs qui ont construit les grands barrages modernes du Mendoza, du San Juan ou du Sali ne se proposaient pas de créer une zone de cultures nouvelles, mais seule-
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ment de ménager mieux les ressources en eaux que gaspillaient des cultures déjà séculaires. Rien de plus suggestif que le contraste entre ces barrages de maçonnerie, conformes à toutes les règles de l'hydraulique, et le réseau de canaux irréguliers tracés au hasard du terrain et de la pente, au seuil desquels ils se dressent, qui leur sont bien antérieurs, et auxquels ils ont été raccordés tant bien que mal. Parfois même les acequias primitives n'ont pu être corrigées de façon à partir du barrage ; les prises d'eau se succèdent de l'amont à l'aval, formées d'un simple épi transversal de fascines et de terre que les crues détruisent périodiquement. Le barrrage moderne, « dique nivelador », à l'épreuve des crues, qui coupe toute la largeur du torrent, et permettrait d'utiliser tout son débit, laisse passer pour les besoins des acequias inférieures une partie des eaux qu'il pourrait retenir : elles retombent au lit large et pierreux, exposées comme jadis à l'évaporation et aux infiltrations.
Bien avant la naissance de la grande industrie sucrière, une activité proprement urbaine se superpose à Tucuman au fond commun de la vie pastorale ; les cantons voisins de la brousse, Trancas, Burruyacu, Graneros, envoient comme le reste des plaines argentines des bœufs et des mules au Pérou et au Chili ; mais plus encore que de l'élevage ou du commerce du bétail, Tucuman vit de la grande route du Pérou, dont elle est l'étape principale, au point de contact de la plaine et de la montagne. Le Tucuman primitif est un excellent type de ville routière. La route a déterminé son site, au passage du Sali. Le premier emplacement de la ville, près de Monteros, est abandonné au xvnf siècle, lorsque la route du Pérou se fixe dans la région subandine et cesse d'emprunter la vallée des Calchaqui. La route fait vivre ses industries essentielles, la tannerie et la
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bourrellerie pour les muletiers de la zone andine, la fabrication des chars pour les troperos de la plaine. La route et le peuple qui y circule offrent un débouché à ses blés et à ses farines; elle permet l'exportation de ses récoltes de tabac vers les provinces du littoral. Les propriétaires do chars étaient de véritables entrepreneurs au compte desquels se faisaient les transports. En outre, une partie de la Bolivie venait se fournir aux boutiques (ticndas) de Tueuman, et les négociants de la ville recevaient en consignation des minerais boliviens pour l'exportation. Ainsi la route accumula à Tueuman un premier noyau de capitaux disponibles. Ces capitaux se sont employés à la fin du xix^ siècle à l'industrie sucrière qui les a centuplés. La majorité des usines appartient encore à d'anciennes familles locales.
Les limites de la région sucrière sont relativement étroites. Elle s'étend sur toute la zone où régnent les anomalies climatologiques dues au voisinage de l'Aconquija. Tandis que plus au Nord, les hautes chaînes des Andes sont séparées de la plaine du Ghaco par des chaînons étages, où les vents d'Est n'abandonnent que progressivement leurs réserves d'humidité, à l'Ouest de Tueuman, le massif de l'Aconquija se dresse comme une borne géante au seuil même des plaines, dont aucun contrefort ne le sépare, et rassemble autour de lui les nuages.
Sur le versant oriental de l'Aconquija, s'achève le croissant de forêt tropicale qui commence à 4000 kilo mètres de là, sur le flanc des Cordillères du Venezuela et de la Colombie, et se relie au centre dans la zone équaloriale, du Guaviare au Mamore, aux forêts de l'Amazonie, tandis qu'elle se réduit, à ses deux extrémités, à une zone étroite qui n'empiète pas à l'Est sur les plaines alluviales, sur les savanes de l'Orénoque et la brousse du Ghaco. La forêt humide des Andes argentines n'est nulle part plus luxuriante que près de sa limite méridionale, au-dessus de Tueuman : les pal-
miers et les fougères arborescentes y manquent, mais les lianes abondent, et les troncs des arbres à feuillage pérenne y sont revêtus d'épiphytes. L'Aconquija forme une des limites climatologiques les plus nettes qui existent au monde. A la latitude de Salta il ne faut pas franchir moins de 200 kilomètres pour passer de la forêt humide de la chaîne subandine de la Lumbrera à la vallée aride de Caclii. Sur les deux versants de FAconquija, moins de 80 kilomètres séparent les champs de canne à sucre conquis sur la forêt et l'oasis d'Andalgala ou celle de Santa Maria, en pleine zone désertique. Suivant qu'on aborde l'Aconquija en venant de l'Est ou de l'Ouest, on y rencontre, de la base au sommet, la succession des étages de végétation des Andes humides, de la forêt à la prairie de graminées (paramo ou pajonal), ou celle qui caractérise les Andes sèches, depuis la brousse épineuse des vallées jusqu'aux champs de tola résineuse de la Puna. Le contraste climatologique se répète dans la nature des sols, dans le modelé. L'Aconquija contient à lui seul les Andes entières en raccourci. Au pied de l'étroite zone des crêtes alpines, dans les quelques lieues carrées des hautes vallées de Tafi et de Pucara, vit, sous un climat tempéré, un petit monde agricole et pastoral, sans analogue à la ronde, étroitement enfermé entre la forêt et le désert'.
La région sucrière de Tucuman n'est pas au sens propre une oasis, c'est-à-dire un canton irrigué au milieu d'un désert, mais une tache humide au cœur d'une zone moins favorisée. Le voyageur qui vient du Chaco voit, en approchant de Tucuman, la poussière disparaître de l'atmosphère plus humide. La hauteur des pluies est de
L Les hautes vallées de l'Aconquija sont un champ inépuisable d'observation. Il existe au Suncho (vallée de Pucara) un groupe de colons italiens semant du maïs et du blé, fait unique, je crois, dans toute cette partie de l'Argentine. La vallée de Tafi est principalement pastorale, les pâturages de la vallée étant utilisés pendant l'été, tandis que la forêt elle-même sert de pâturage d'hiver.
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974 millimètres à Tucuman. L'irrigation est un puissant secours pour ragriculteur, mais elle ne lui est pas indispensable. Le maïs est généralement récolté sans arrosage et une partie des cultures de canne à sucre ellesmêmes est prafi({uée en terrain non irrigué. Ce n'est pas d'ailleurs l'abondance relative des pluies qui a permis le développement des cultures de canne à sucre autour de Tucuman, mais l'égalité de la température, liée à l'humidité atmosphérique, et la rareté des gelées. Les brumes qui se condensent au pied de l'Aconquija forment au-dessus de Tucuman un manteau protecteur qui empêche le rayonnement nocturne. Plus on s'approche de la montagne, plus les gelées sont tardives, rares et légères. Si l'on s'éloigne à l'Est vers la plaine, les gelées deviennent au contraire plus rigoureuses, et la culture de la canne est impossible. Outre l'humidité, le relief a une influence sur les variations de la température et la distribution des gelées. Les dépressions où s'amasse l'air froid, selon le phénomène météorologique bien connu de l'inversion des températures, sont plus exposées que les terrains en pente où la circulation de l'air est régulière et facile. La limite orientale de la zone épargnée par les gelées passe à 40 kilomètres environ du pied de l'Aconquija. Elle n'a été reconnue qu'après quelques tâtonnements, et l'on peut voir encore, au delà, des restes de plantations abandonnées.
Les ressources en eau de la région de Tucuman comprennent, en premier lieu, des rivières abondantes et égales qui descendent à l'Est du tlanc de l'Aconquija (Lules, Famailla , Angostura, Gastona, Médinas, etc). Elles rejoignent au sud de Tucuman le cours du Sali. Le Sali est un torrent irrégulier qui se forme dans la dépression subandineau Nord de Tucuman, et débouche à Tucuman dans la plaine, après l'étranglement de l'Aguadita entre l'extrémité N. E. de l'Aconquija et la chaîne subandine de Burruyacu. Il se dirige ensuite vers le Sud, divaguant sur un large lit de cailloux à
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lleur de plaine, sans avoir eu la force de creuser une vallée, et la pente du terrain sur sa rive gauche orientale reste inclinée à l'Est et au Sud-Est. Les terres de la Rive droite du Sali sont donc plus abondamment pourvues en eau que celles de la rive gauche. Cette inégalité est si marquée que, les cultures de la rive droite élant largement desservies par ailleurs, toutes les eaux du Sali sont réservées à la rive gauche. En 1912 a même été construit, sous le lit torrentiel du Sali, un siphon permettant de faire passer sur la rive gauche les eaux inemployées du Rio-Lules. Enfin, au Nord-Est de Tucuman, la Sierra de Burruyacu fournit quelques filets d'eau intermittents que les estancias amenaient jadis à grand'peine jusqu'à leurs represas, et qui ne permettent pas de pratiquer l'irrigation en grand.
Les cultures de canne s'établirent d'abord aux portes de la ville, et vers l'Est, à Cruz Alta, sur la rive gaucho du Rio Sali, à distance de la montagne, parce que, les pluies y étant moins abondantes et le sol plus sec, la végétation naturelle était moins exubérante et le défrichement moins coûteux'. Le Chemin de fer du Central Cordoba, qui longe de Tucuman au Sud la rive droite du Sali, forme l'axe d'une autre zone de cultures et d'usines anciennes. Plus tard la colonisation se porta vers l'Ouest; un nouveau chemin de fer provincial en arc de cercle se greffa (1888-1890) à Tucuman et à la Madrid sur le Central Cordoba ; il suit de près le pi'N4 de la montagne, « la falda », et en a permis l'occupation. Les cultures nouvelles ne sont pas restées limitées à la plaine alluviale; elles ont gravi les collines inférieures et tendent à s'élever de plus en plus. A la hauteur de Tucuman la montagne se rapproche à 10 ou 15 kilomètres du Rio- Sali, et l'expansion possible vers l'Ouest
1. En 1894, on estimait que la terre non défrichée valait de 100 à 150 piastres l'hectare à Cruz Alta, le coût du défrichement étant do 130 à 200 piastres, tandis que dans la forêt humide du pied de la Sierra, la terre valait 75 à 100 piastres seulement, mais le coût du défrichement était double (ÔOO à 530 piastres).
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est étroitement limitée : elle a déjà atteint son terme. Plus au Sud, au contraire, la plaine s'étend à l'Ouest du chemin de fer provincial sur une largeur de 20 kilomètres au moins. Il subsiste là, à l'Ouest de Monteros, de Concepcion et de la ligne des usines modernes, une réserve de terres disponibles, l'espace pour un nouveau pas vers l'Ouest. Les cultures ont également du champ pour s'étendre au Nord-Est, au pied de la chaîne subandine de Burruyacu, où les gelées sont faibles. C'est dans cette direction que sont pratiqués actuellement les défrichements les plus importants.
Ces diverses régions n'offrent pas à la culture des conditions exactement identiques. La Falda est la plus favorisée de toutes, non seulement par la rareté des gelées, mais par la fertilité du sol, où la foret tropicale a accumulé d'inépuisables réserves dhumus. Le rendement en poids de la canne y est plus élevé que partout ailleurs. L'irrigation n'y est pas nécessaire; en revanche l'humidité y réduit la richesse de la canne en sucre. L'irrigation est la règle dans la zone suivante, entre le chemin de fer provincial et le Central Cordoba (rive droite du Sali). Sur la rive gauche, une grande partie des cultures doit encore se passer d'arrosage.
Le trait le plus original de l'organisation de l'industrie sucrière à Tucuman est le maintien, à côté des usiniers, d'une classe indépendante de cultivateurs, les « caneros ». La persistance d'une petite et d'une moyenne propriété est un fait dont on chercherait vainement d'autres exemples dans les autres régions sucrières de l'Amérique tropicale'. Partout, au Brésil comme aux Antilles, les « habitations » qui élaboraient elles-mêmes, selon des méthodes primitives, la production de leur domaine, ont été absorbées par les usines centrales. L'habitant a été dépossédé de ses terres, après avoir été ruiné en tant qu'industriel par la con-