IX. Les États-Unis s'obligent à s'entr'aider; dès qu'une
province sera attaquée par un ennemi du dehors, elles feront toutes cause commune, et toutes ensemble défendront de toutes leurs forces les provinces attaquées.
X. Aucune province n'est libre de faire une alliance ou de conclure un traité quelconque avec une puissance étrangère sans le consentement du Congrès; ce consentement est également nécessaire pour que les provinces particulières puissent s'unir entre elles, s'allier, ou contracter, de quelque manière que ce puisse être.
XL L'union sera stable, perpétuelle, irrévocable. Il ne sera permis à aucune province, ni à plusieurs, pas même à la majorité, de rompre cette union ou de s'en détacher sous aucun prétexte.
XII. Le pouvoir civil et militaire, ou une portion de l'un et de l'autre, ne sera jamais conféré à la même personne : le député ayant séance et voix au Congrès ne peut être employé dans le service militaire, et réciproquement, quiconque sera investi d'un emploi militaire ne pourra siéger au Congrès. Étaient aussi exclus du Congrès tous les employés ou pensionnés des puissances étrangères, tous ceux qui, après la ratification de l'acte d'union, accepteraient de ces puissances un ordre militaire ou une décoration (1). Enfin tous les fonctionnaires de la république devaient jurer l'observation exacte et fidèle du traité d'union.
Dès le 20 janvier l'acte d'union fut ratifié par tous les États des provinces insurgées, excepté par ceux du Limbourg, dont l'adhésion n'arriva que le 25 mars.
(1) Depuis quelques jours tous les membres de l'ordre de la noblesse des États de Brabant, qui avaient des clefs de chambellan ou des titres de cour, les avaient renvoyés à Vienne.
En résumé, les États généraux devaient continuer à exercer le pouvoir constituant moyennant la ratification de leurs commettants, tandis que le pouvoir exécutif serait confié à un Congrès ; mais celui-ci n'ouvrit ses séances que le 20 février, et pendant longtemps il fut composé de députés qui siégeaient aussi dans les États généraux.
Le 21 janvier l'assemblée des États généraux fut définitivement constituée; pour maintenir la plus parfaite égalité entre les provinces, il avait été résolu que chacune présiderait à tour de rôle et pendant une semaine par un de ses mandataires. Tous les députés étaient réunis sans distinction autour de la table; mais aux côtés du président siégeaient Van der Noot, nommé ministre de la République, et Van Eupen, confirmé dans ses fonctions de secrétaire d'État. Dès qu'ils se virent investis du pouvoir, les délégués des États provinciaux voulurent s'occuper avant tout de la situation de la Belgique vis-à-vis des puissances étrangères et des besoins de l'armée. Affermir l'indépendance du pays par des victoires, la faire reconnaître par l'Europe, telle était, en effet, la mission la plus urgente de l'assemblée souveraine.
A la fin du mois d'octobre 1789 le comité de Breda avait envoyé des agents à Londres, à Berlin et à La Haye pour remettre aux ministres des trois cours le manifeste de Van der Noot et demander que l'indépendance du pays fût reconnue. M. Van Leempoel, professeur à l'Université de Louvain, avait été envoyé à La Haye; le marquis de Rodes à Londres, le comte de Hoen et l'abbé O'Hearn à Berlin, siège principal des négociations relatives aux Pays-Bas. MM. de Hoen et O'Hearn s'étaient adressés d'abord à l'ambas-
sadeur de la république des Provinces-Unies, M. le baron Van Reede, pour réclamer son intervention ; il leur répondit que, ne pouvant pas se compromettre en reconnaissant ouvertement la légitimité de leur mission, il se bornerait à leur ménager sous main une entrevue avec les ministres de Prusse. Les envoyés belges virent effectivement les ministres prussiens et leur remirent, avec le manifeste de Van der Noot, un mémoire dans lequel on réclamait l'intervention des puissances maritimes comme garantes du traité de la Barrière, que l'Empereur avait violé, et la protection spéciale du roi de Prusse, comme prince de l'Empire germanique, dont les Pays-Bas faisaient autrefois partie sous le nom de Cercle de Bourgogne. Pour entraîner la Prusse, les chefs de l'insurrection belge la menaçaient, si le Roi leur refusait son appui, de s'unir avec les Liégeois et les Français. En rendant compte de ce mémoire à Frédéric-Guillaume, son ministère lui disait (13 novembre) : « Il nous » paraît, avec les deux ministres d'Angleterre et de Hollande, » qu'il est du plus grand intérêt des trois puissances alliées » qu'elles se concertent à présent, sans perte de temps, » pour intervenir de la manière la plus efficace dans les » affaires du Brabant... Nous sommes d'accord avec ces » deux ministres que si les Brabançons peuvent soutenir » leur indépendance hautement, ou même seulement en » balançant la fortune, les trois puissances alliées doivent » reconnaître cette indépendance et la protéger comme une » suite des usurpations de l'Empereur; et que, dans le cas » contraire, et si l'Empereur venait à renverser et à subju- » guer les Brabançons, les trois puissances alliées doivent » lui faire, en leur qualité de garants de la Constitution
» belgique, les représentations les plus fortes pour qu'il soit » obligé de rétablir l'ancienne Constitution en entier (i). » Les conclusions de ce rapport furent consignées dans une note remise deux jours après aux ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande. Ce n'était point par intérêt pour les Belges que le cabinet de Berlin prenait leur défense avec tant d'énergie; M. de Hertzberg, le chef de ce cabinet, avait d'autres vues. Il voulait se servir de la révolution des Pays- Bas pour agrandir son pays ; il espérait, au moyen d'une intervention armée des alliés, obliger l'Empereur à faire la paix avec la Porte et à rétrocéder la Gallicie à la Pologne, qui elle-même céderait à la Prusse les villes de Dantzig et de Thorn. Mais le cabinet de La Haye, qui ne renonçait pas au projet suggéré par Van der Noot à M. Van de. Spiegel au mois de mai 1789 (2), croyait nécessaire de temporiser. Sur la proposition du grand pensionnaire, les États généraux émirent, Je 31 décembre, l'avis qu'il fallait substituer au projet du ministère prussien une convention portant : 1° que les trois puissances alliées ne se mêleraient point des affaires belges, à moins d'y être appelées par l'Empereur ou forcées par l'urgence des circonstances; 2° que, dans tous les cas, les alliés garantiraient le maintien des anciens privilèges ; 3° que, si la Belgique s'érigeait en Élat indépendant, et que tout espoir d'accommodement entre elle et l'Empereur était évanoui, les alliés feraient dépendre leur reconnaissance du nouvel État de la nature de sa Constitution et de ses relations extérieures; 4° qu'aucune autre puissance ne serait
(1) Résumé des négociation* qui accompagnèrent la révolution des Pays-Bas autrichiens, p. 125.
(2) Van der Noot avait proposé de réunir la Belgique aux Provinces-Unies.
admise à s'ingérer dans ses affaires ; 5° que les alliés feraient cause commune pour tout ce qui pourrait résulter des mesures à prendre en vertu de cette convention.
Le cabinet anglais, de son côté, ne voulant pas favoriser les projets ambitieux de la Prusse, montrait une circonspection extrême. Vers la fin du mois de novembre, le marquis de Rodes, ayant sollicité de M. Pitt la permission de lui présenter le manifeste du peuple brabançon, reçut pour réponse que ce ministre avait pris les ordres du Roi, et qu'il ne se trouvait pas le maître de voir ou de reconnaître l'envoyé belge dans aucune capacité politique (1). Le duc de Leeds, ministre des relations extérieures, repoussa ensuite formellement le plan de M. de Hertzberg, et autorisa l'ambassadeur anglais à Rerlin, M. Ewart, à signer le projet de convention proposé par le grand pensionnaire de Hollande, mais en déclarant qu'une réconciliation des provinces belges avec l'Empereur, sous la garantie des alliés, serait la meilleure manière de terminer le diffférend.
Malgré l'antipathie que leur inspirait la France régénérée, les conservateurs belges avaient également tenté une démarche auprès de Louis XVI et de l'Assemblée nationale ; elle était restée aussi sans succès. Le Roi n'était nullement
(i) Toutefois on a?sure que Pitt accorda une audience au sieur Vandamme, professeur de philosophie à l'Université de Louvain et secrétaire du marquis de Rodes. L'entretien s'engagea de la manière suivante : — « Que désirc-t on de mon gouvernement? demanda Pitt. — La liberté et l'indépendance, répondit Vandamme, sous une forme gouvernementale quasi-républicaine. — Vous obtiendrf z, dit Pitt, la liberté et l'indépendance, à condition de chobir po'ir souverain le duc de Mecklembourg-Strélitz.» — Vandamme fit observer que la révolution ayant été faite dans le but de conserver intacte et absolue la religion catholique et romaine, il était de tonte impossibilité de placer sur le trône un prince luthérien — « D^nsce cas, répliqua Pitt, vous retournerez sous la domination autrichienne. » Nous lisons dans les Bulletins de la commission royale d'histoire, t. V11I, p. 264, que cet entretien a été recueilli de la bouche même de l'envoyé belge; nous n'avons pas trouvé d'autres renseignements sur le projet de décerner la couronne de Belgique au duc de Mecklembourg.
2e LA RÉPUBLIQUE BELGE
disposé à se brouiller avec l'Autriche ; et quant à l'Assemblée constituante, elle voulait être fixée sur la nature et la tendance de la révolution des Pays-Bas. Dans la séance du 40 décembre le président donna lecture d'une lettre de M. le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères (4) ; elle était conçue en ces termes : « Le sieur Van » der Noot, se disant agent plénipotentiaire des Brabançons, » vient de m'adresser pour le Boi un paquet qu'il m'annonce » renfermer le manifeste par lequel ils se déclarent indépen- » dants. S. M. a jugé qu'il n'était ni de sa justice, ni de sa » dignité, ni de sa prudence, d'accueillir une semblable » démarche. Elle a pensé que le seul parti convenable à » prendre était de renvoyer ce paquet au sieur Van der » Noot, et c'est ce que j'ai fait en exécution de ses ordres. » Le Boi, informé que la même démarche a été ou doit être » faite auprès de l'Assemblée nationale, a trouvé convenable » de lui faire connaître le parti qu'il a pris (2). » L'Assemblée suivit le conseil que lui donnait indirectement M. de Montmorin ; elle ajourna la question de savoir si le paquet adressé à son président serait ouvert.
De leur côté, les trois puissances alliées avaient donné suite au projet suggéré par le grand pensionnaire de Hollande; le 9 janvier ce projet avait été converti à Berlin en une convention, qui fut ratifiée par le ministère prussien et par les ambassadeurs d'Angleterre et des Provinces-Unies. Il faut cependant remarquer que M. de Hertzberg n'admettait cette convention que comme base provisoire du concert à établir; en répondant, le 4 janvier, au duc de Leeds, il
(I) Il avait succédé à M. de Vergennes, mort en 1187. [% Moniteur universel, nfs 19 et£0.
proposait de reconnaître immédiatement l'indépendance de la Belgique, sous condition que la nouvelle république s'engagerait à se donner une Constitution approuvée par les alliés et à ne point se lier avec d'autres puissances, principalement avec la nalion française. Les alliés lui promettraient assistance et tiendraient à cet effet un corps d'armée en disponibilité, composé de Prussiens, de Hessois à la solde de l'Angleterre et de plusieurs régiments au service des États généraux ; ce corps servirait non seulement à protéger les Pays Bas contre toute attaque de la France ou de l'Autriche, mais aussi à couvrir les frontières de la Westphalie et du pays de la Généralité, ainsi qu'à repousser toute invasion qui serait tentée en Hollande par les émigrés de 1787.
La situation de la Belgique au point de vue diplomatique était alors fort triste : l'Angleterre la traitait avec indifférence, la France lui paraissait hostile, la Hollande désirait une réunion désastreuse pour nous; enfin, la Prusse, dans des vues également intéressées, ne voulait nous offrir qu'une indépendance avilissante, car il eût fallu l'acheter par une complète sujétion aux puissances et par l'engagement de conserver tous les abus qui arrêtaient le développement de la prospérité publique.
Malgré le mauvais accueil fait au manifeste de Van derNoot, les États généraux de Belgique ne se découragèrent point. Le 21 janvier ils expédièrent de nouvelles lettres de créance et donnèrent le titre de ministre plénipotentiaire à M. Van Leempoel, à M. le baron de Bosen et M. O'Hearn (1); ils
(I) Le baron de Rosen avait été envoyé à Londres avec le marquis de Rodes ; et M. O'Hearn remplaçait à Berlin le comte de Hoen, revenu en Belgique.
devaient présenter aux cours de La Haye, de Londres et de Berlin l'acte d'union et demander itérativement que l'indépendance de la Belgique fût reconnue. La délivrance de Bruxelles, effectuée le 12 décembre 1789, avait interrompu les relations du gouvernement des Pays-Bas autrichiens avec les ministres accrédités près de lui. La retraite des fonctionnaires impériaux avait même été si précipitée que M. de Trauttmansdorff n'avait pu en donner avis aux membres du corps diplomatique. Il se trouvait composé à cette époque de la manière suivante : M. le chevalier de la Gravière représentait Louis XVI, avec le titre de ministre; M. Wilson était chargé d'affaires de la Grande-Bretagne, en l'absence de lord Torrington, ministre plénipotentiaire; le baron de Hop représentait la république des Provinces- Unies; le baron de Wieregg était ministre plénipotentiaire de l'électeur palatin, et M. d'Otrenge chargé d'affaires du prince évêque de Liège. M. de Cobenzl fit écrire de Trêves, le 23 décembre, aux membres du corps diplomatique, une lettre qui, conçue en des termes différents pour chacun d'eux, contenait en substance, pour tous, que l'Empereur plaçait trop de confiance dans les sentiments des souverains qu'ils représentaient, pour n'être pas persuadé qu'ils ne feraient rien, dans les conjonctures actuelles, qui pût être désagréable à S. M., ou qui pût inspirer du doute ou de l'inquiétude sur leurs dispositions à son égard (t). Les ministres de France et de Hollande quittèrent alors Bruxelles, mais le premier y laissa M. Buel, avec le titre de chargé d'affaires, quoiqu'il ne pût déployer aucun caractère
(I) Documents politiques et diplomatiques, p. 257.
public (i); M. d'Otrenge, intimement lié avec les chefs des progressistes, et le chargé d'affaires d'Angleterre restèrent aussi dans la capitale des Pays-Bas autrichiens : M. Wilson borna toutefois ses fonctions à expédier des passe-ports au nom delà légation britannique. Cependant les cours de Berlin, de La Haye et de Londres étaient intéressées à étudier sur les lieux la marche de la révolution belge; pour ne pas se compromettre aux yeux de l'Empereur, elles envoyèrent à Bruxelles des agents qui, n'étant revêtus d'aucun caractère officiel, pouvaient être constamment désavoués par leurs cabinets. La Prusse envoya deux espions émérites : Brockhausen, personnage depuis longtemps décrié, et Éphraïm, Israélite de nation, aussi rusé que cupide. La cour de La Haye envoya Mottman, avec le titre de conseiller des domaines du prince d'Orange aux Pays-Bas; il était accompagné d'un autre émissaire, Maximilien Ivoy, et M. de Gobenzl mandait au prince de Kaunitz que leur mission avait surtout pour objet de solliciter, en faveur du prince d'Orange ou de son fils, le stathoudérat de la Belgique. Ce que l'on peut affirmer, c'est que les agents de Berlin et de La Haye exercèrent le plus funeste ascendant sur Van der Noot, en flattant son orgueil et en abusant de sa crédulité ; c'est que, de plus, ils soutiraient à leurs dupes des sommes considérables (2). Le cabinet de Saint-James entretint à Bruxelles un agent plus honorable, le colonel Gardner; et
(1) M. de Montmorm écrivait de Paris à M. de la Gravière (21 novembre 4789) : « ... Si les chefs du gouvernement se retirent de Bruxelles, l'intention du Roi est que vous en agissiez de même en chargeant le sieur Ruel de me rendre compte de ce qui se passera dans le Brabant et de signer les certificats de vie ; mais vous ne quitterez qu'en même temps que M. de Trauttmansdorff et vous vous rendrez directement ici... »
(2) On assure q-ie Mottman reçut en une seu-e fois 100,0C0 florins de Brabant.
le ministère français, d'accord avec les sommités du parti constitutionnel de l'Assemblée constituante, y envoya MM. de Sémonville et de la Sonde.
Les revers éprouvés récemment par l'armée de Van der Mersch augmentaient les embarras de la nouvelle république. Le vainqueur de Turnhout aurait voulu s'arrêter à la Meuse pour achever l'organisation de son armée; mais les deux doyens, qui représentaient les États auprès de lui, lui avaient ordonné de poursuivre les Autrichiens jusque dans le Luxembourg. Il fut ainsi forcé de s'avancer, au cœur de l'hiver, dans une province hostile à la révolution, avec une troupe fatiguée, manquant de tout, de chariots, de munitions de guerre et de bouche, d'habits et de souliers. Le 18 décembre Van der Mersch quitta Namur et se dirigea sur Marche, tandis que Kleinenberg, avec ses Flamands, s'avançait sur Beauraing. On ne tarda pas à s'apercevoir que les volontaires avaient perdu leur ancienne confiance ; démoralisés par des privations de toute espèce et souffrant des rigueurs de la saison, ils désertaient en grand nombre. Le lendemain de son départ de Namur Van der Mersch avait établi son quartier général à Ciney, le seul endroit où Ton pût se procurer du pain; ses troupes occupaient Emptinne, Champion et les villages voisins; le capitaine Mens était envoyé à Marche, avec 400 hommes environ, Lorangeois à Rochefort avec ses chasseurs, et Kleinenberg, suivant le mouvement rétrograde de l'ennemi, se portait de Bouvignes à Mesnil-Saint-Blaise. Ce fut à Ciney que Van der Mersch reçut une singulière dépêche, signée par Van Eupen au nom des États \ elle lui prescrivait «de tenir Luxembourg bloqué dans le lointain^ » et on lui promettait à cet
effet : « douze canons de six et de trois livres de balle. » Quelque ridicule que fût cet ordre, Van der Mersch résolut pourtant de tenter tout ce qui était possible; il quitta Ciney, le 24 décembre, pour se rendre à Marche, en même temps qu'il ordonnait au capitaine Mens de pousser jusqu'à Roumont, et à Lorangeois d'occuper Saint-Hubert. Mais le capitaine Mens, apprenant que l'ennemi avait laissé 500 hommes à Roumont avec deux canons, se jeta dans Saint-Hubert, où il devait être rejoint par Lorangeois. Kieinenberg, avançant de son côté, occupa successivement Reauraing, Pondrome, Vonêche, et poussa enfin jusqu'à Libin, afin qu'il pût au besoin secourir la colonne de Van der Mersch. Cependant les Impériaux semblaient avoir repris toute leur assurance en pénétrant dans le Luxembourg ; ils se savaient appuyés par la population ardennaise, resiée fidèle à la maison d'Autriche ; quand les paysans n'attaquaient pas les volontaires, ils leur refusaient des vivres ou bien leur donnaient des renseignements inexacts sur les positions et la force des troupes impériales (1). C'est ainsi que le capitaine Mens, trompé par de faux rapports, marcha sur Neufchâteau et fut repoussé avec perte par les dragons d'Arberg. Rientôt Lorangeois, resté à Saint-Hubert, s'effraya à son tour lorsqu'il eut été averti que l'ennemi s'avançait contre cette ville; il l'abandonna précipitamment, le 29 décembre, pour se réfugier à Roche-
(1) Toutefois quelques districts du Luxembourg s'agitaient. On' lit dans une lettre adressée de Saint-Hubert au Moniteur universel, sous la date du «30 décembre : « ... Les curés du pays commencent à exciter le peuple dos campagnes à prendre les armes ; ils l'animent par leur exemple, et déjà quelques jeunes gens se sont assemblés. Ces mouvements ne se sont pas encore communiqués à Neufchâteau et à Arlon. Les paysans y tiennent pour l'Empereur. Le voisinage des troupes intimide ces pauvres gens. S'il n'y avait que des dangers à courir, on pense qu'ils se déclareraient; mais la certitude d'être égorgés contient les plus braves. »
fort, sans même avertir le général de sa retraite, laissant ainsi les postes intermédiaires entre Saint-Hubert et Marche exposés à une surprise. Les Impériaux, en effet, après être rentrés à Saint-Hubert le 30, se rendirent maîtres, dans la nuit du 1er janvier, du défilé de Masbourg, et ensuite de Nassogne. Van der Mersch, appréciant l'importance de cette position, marcha immédiatement avec 1,400 hommes sur Nassogne, espérant de reprendre aussi Saint-Hubert en cas de succès. Trouvant l'ennemi rangé en bataille dans une position défavorable, il voulut profiter de cette faute : sa colonne fut formée sur une hauteur, défendue en avant par un ravin escarpé et protégée par derrière par un bois assez vaste. Deux fois les Impériaux reculèrent, et ils auraient probablement été défaits sans la lâcheté dont les volontaires firent preuve en cette occasion : effrayés à la vue d'un piquet de cavalerie qui lâchait pied, tous commencèrent à suivre cet exemple, et, après neuf coups de canon tirés par l'ennemi sans, faire beaucoup d'effet, ils abandonnèrent leur chef et se réfugièrent en désordre vers le bois. Van der Mersch restait seul sur le champ de bataille avec son palefrenier. Heureusement que les Impériaux crurent que cette déroute était une ruse et qu'ils laissèrent ainsi le temps au général belge de rallier la plus grande partie de ses volontaires derrière le pont de Blaimont. Le lendemain, cependant, les Autrichiens poussèrent de fortes patrouilles sur la gauche des patriotes jusque près de Marche, et les contraignirent enfin à évacuer cette ville le 2 janvier. Van der Mersch, jugeant qu'il était impossible de se maintenir dans le Luxembourg avec une troupe démoralisée et insuffisante, renonça à son entreprise; mais il
conserva néanmoins le territoire compris entre Natoye, Assesse et Vivier-1' Agneau, tandis que Kleinenberg, repoussé de Libin et de Longprez, gardait Beauraing.
De retour à Namur, Van der Merscli voulut justifier sa conduite ; dans une lettre adressée le 7 janvier aux États généraux il se plaignit amèrement de ne pouvoir rien faire sans avis préalable, et il rejetait l'insuccès de son entreprise sur les ordres absurdes qu'il avait reçus de Bruxelles. « Si j'avais suivi ces ordres à la lettre, disait-il, je serais maintenant à gémir dans quelque casemate de Luxembourg. » Les renforts, si souvent promis à Van der Mersch arrivèrent sur ces entrefaites. Le 7 et le 8 janvier il reçut un corps de 1,500 hommes formé à Louvain, ainsi que des volontaires du Hainaut, de la Flandre et du Tournaisis. Les volontaires du Hainaut, commandés par le colonel de Braine, allèrent occuper, avec une partie de l'infanterie de Flandre, les postes de la vieille route de Luxembourg; et la légion nervienne, sous les ordres du comte de Lannoi, fut envoyée à Andenne et dans les environs. Malheureusement l'arrivée de ces renforts fournit aux Autrichiens l'occasion de remporter de nouveaux avantages; le 4 3 ils chassèrent les volontaires de Neupont, et le 16 ils culbutèrent les Montois, qui, malgré les ordres les plus précis de rester sur la défensive à Emptinne, avaient cédé à leur ardeur et s'étaient avancés jusqu'au delà de Pessoux. Van der Mersch, avant de quitter Namur, avait signalé tous les dangers auxquels il s'exposait en s'aventurant dans un pays hostile avec des bandes encore indisciplinées pour combattre de vieilles troupes ; il n'avait cessé aussi de réclamer des renforts et de protester avec énergie contre le dénûment dans lequel on le laissait. Les
derniers revers devaient donc être imputés non au général, mais à ceux qui avaient eu la prétention de diriger les opérations militaires de Bruxelles, et dont les ordres ridicules et la coupable négligence avaient découragé l'armée. Du reste, le mouvement rétrograde des Belges n'eut pas toutes les suites que l'on pouvait craindre. Les Impériaux ne songeaient qu'à prendre leurs quartiers d'hiver pour se réorganiser et remplir les vides que la désertion et les premières victoires des patriotes avaient faits dans leurs rangs. Ils se tinrent concentrés à Marche, Rochefort, Havelange et les villages environnants. De son côté, Van der Mersch, à mesure qu'il organisait des volontaires, distribuait ses corps dans Namur et les environs. Quatre compagnies occupèrent le château de Beauraing, pour couvrir au besoin le territoire belge, depuis Bouvignes jusqu'à la frontière de France. Pour le moment on ne devait pas redouter une attaque sérieuse de la part de l'ennemi, parce qu'on savait qu'il avait ordre de garder la défensive ; aussi, pendant les premiers mois de 1790, n'y eut-il au delà de la Meuse que quelques escarmouches sans importance entre des avant-postes et des patrouilles.
Le 27 décembre les Impériaux avaient évacué le fort Lillo; et un mois après, le 29 janvier, le général-major de Gavaux, commandant de la citadelle d'Anvers, manquant de provisions et n'osant pas recourir à un bombardement, conclut avec des commissaires des États généraux une capitulation avantageuse pour les patriotes. Il s'engagea à rendre la forteresse le 29 mars, si à cette époque elle n'était pas secourue par les troupes impériales ou par des alliés du souverain de l'Autriche.
do
Tous les moyens étaient mis en œuvre par la cour de Vienne pour fléchir les Belges, pour leur faire oublier les actes despotiques des dix dernières années ; on ne reculait plus devant aucune concession. Le prince de Kaunitz manda, le 30 décembre, à M. de Cobenzl, arrivé dans le Luxembourg,* que l'Empereur acceptait les conditions communiquées au général Ferraris. « Il a seulement » observé, disait le chancelier, que ce qu'on demande en » faveur de Van der Noot ne saurait entrer dans l'acte qui » sera dressé sur l'espèce de pacification qu'il s'agit de con- » dure, quoique S. M. veuille bien accorder à cet homme » ce qu'on propose en sa faveur (1). » Une nouvelle démarche était faite en même temps auprès de l'archevêque de Malines; par l'intermédiaire du cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, M. de Kaunitz lui fit parvenir une dépêche dans laquelle il était sollicité, au nom de l'Empereur, de s'employer à la pacification de la Belgique. « L'Empereur, disait » le chancelier, se flatte que tout pourra encore être réparé » si Votre Éminence y emploie tout son crédit et l'influence » qu'elle a sur les esprits du clergé et de tous les ordres de » la nation ; et pour que vous soyez à portée de déployer, » à cet effet, votre zèle et votre attachement à tout ce qui » peut intéresser la religion et l'État, Sa Majesté désire » que Votre Éminence se rende au plus tôt dans son » diocèse, et qu'elle y mette tout en œuvre, non-seulement » pour y ramener ses propres ouailles à l'obéissance due à » leur souverain légitime, mais aussi pour engager les » autres évêques, et tous les ministres de l'autel, à s'oc-
(I) Documents politiques et diplomatiques, p. 101.
» cuper de môme, avec zèle, de l'accomplissement d'un » devoir aussi essentiel de leur état. Une considération » qu'à cette occasion je crois devoir communiquer à Votre » Éminence, c'est que, dans l'opinion publique, le clergé » est regardé comme l'auteur principal des troubles; pour » détruire donc une pareille opinion, qui est sans doute » injuste, il ne saurait employer de meilleurs moyens que » de travailler sincèrement, et avec zèle, au rétablissement » de l'ordre. Votre Éminence voudra bien, sur l'important » objet dont il s'agit, se mettre en correspondance avec » M. le comte de Cobenzl, de la manière quelle jugera la » plus convenable : il pourra vous informer, dans le plus » grand détail, de la condescendance de l'Empereur aux » désirs de la nation ; et, en attendant, je préviens Votre » Éminence qu'en général l'intention de Sa Majesté est de » rétablir non-seulement toutes choses, sans exception, sur » l'ancien pied, et de donner, surtout au clergé, plein » apaisement sur toutes ses plaintes, mais d'y ajouter » même de nouvelles concessions, qui pourraient être » agréables à la nation, sans blesser la dignité de Sa » Majesté. » A cette lettre si conciliante l'archevêque répondit « que les choses étaient tellement avancées, surtout » depuis la conclusion formelle de l'acte de confédéra- » tion entre les provinces, que toute tentative d'accommo- » dément serait entièrement inutile. »
M. de Cobenzl, de son côté, n'était pas resté inactif; dans l'espoir de désunir les patriotes, d'amener des défections, il faisait passer dans les provinces insurgées un grand nombre de lettres écrites de sa main et adressées à des nobles, des ecclésiastiques et des bourgeois influents. Puis, quand il
supposa que ces lettres étaient arrivées à leurs adresses, qu'elles avaient fait naître quelques réflexions, il se hasarda à tenter une démarche publique auprès des États. Le 10 janvier Albert et Marie-Christine adressèrent de Bonn aux assemblées provinciales une circulaire contenant des ouvertures pour la pacification du pays. Après avoir annoncé l'arrivée du comte de Cobenzl, chargé de redresser tous les griefs, les gouverneurs généraux poussaient la condescendance jusqu'à excuser la réunion illégale des États ; c'était, disaient-ils, le seul remède aux maux dont le pays avait été victime. Dans leur lettre aux États de Brabant, ils les requéraient : 1° de leur dire quand ils pourraient se rendre en toute sûreté à Bruxelles, sous la seule garde de la loyauté de la nation; 2° de leur suggérer les moyens les plus prompts et les plus propres à rétablir la paix et le bon ordre, en partant du rétablissement entier et sans réserve quelconque de toutes choses sur l 'ancien pied constitutionnel, conformément aux ordres précis de l'Empereur, dont le vice-chancelier de Cour et d'État était porteur.
Pour appuyer la démarche tentée auprès des États par les gouverneurs généraux, M. de Cobenzl avait adressé à l'archevêque de Malines une lettre qui peint admirablement cette époque. « La présente, disait-il, sera remise à Votre » Éminence en même temps que les États recevront une » lettre qui leur est adressée par LL. AA. RR. Voilà le » moment qui peut décider entre la paix et la guerre ; l'une » et l'autre dépendront probablement de la réponse que les » États feront; jugez par là, Monseigneur, de l'importance » de cette démarche, et combien il est essentiel que les États » n'agissent pas à la légère dans une affaire aussi sérieuse.
)> Après la condescendance extrême de l'Empereur, qui est )> sans exemple dans l'histoire , personne au monde ne » pourra plus dire que c'est lui qui a voulu la guerre ou qui » ait forcé la nation à se porter à une telle extrémité. Les » moteurs et les soutiens de ces troubles funestes auront » tout le tort de leur côté; eux seuls seront responsables » devant Dieu et devant les hommes de tous les maux qui » s'ensuivront. Des sophismes sur la méfiance qu'on peut » avoir dans les promesses du souverain, en dépit de toutes » les nouvelles assurances qu'on donne, ne les garantiront » pas des reproches fondés de tous les peuples de la terre ; » et l'appui, dont des ennemis du repos public les flattent j) peut-être, étant injuste et intéressé, ne préservera pas le » pays d'une ruine bien méritée quand même il ne plairait » pas à Dieu de favoriser la bonne cause comme nous devons < » l'espérer de sa justice éternelle. Tous les gens tant soit » peu raisonnables doivent sentir que les succès incroyables » qu'ont eus les faibles efforts de quelques troupes de mé- » contents ne sont dus qu'aux mauvaises dispositions des » commandants, qui avaient perdu la tête, et à la gêne dans » laquelle les mettait l'ordre sévère de l'Empereur de » ménager le sang humain et de ne point détruire les habi- » tations des citoyens. Peuvent-ils raisonnablement se flatter » encore de succès pareils si l'Empereur, poussé à bout » par une résistance criminelle et manifestement injuste, se » voit forcé à envoyer une armée, et à n'user plus d'aucun » ménagement envers un peuple qui aurait rompu sans aucun » fondement tous les liens qui subsistent entre le souverain » et ses sujets au mépris de la religion, de sa propre Con- » stitution, et des lois respectées par les nations les plus
» barbares? Quel degré d'assistance peuvent-ils attendre de » la part d'une puissance étrangère à laquelle leur ruine » serait fort indifférente et même utile dès qu'elle contribue » à l'affaiblissement de la monarchie autrichienne? Des » vérités de cette force débitées par un homme de votre » dignité ne sauraient manquer d'émouvoir les esprits les » plus revêches et les plus préoccupés. Vous êtes trop » éclairé, Monseigneur, pour n'en point éprouver une pleine » conviction, trop bon patriote pour ne point vous employer » à persuader vos concitoyens, et trop pieux pour vous en » laisser détourner par la crainte de quelques mauvais pro- » cédés possibles de la part de quelque mécontent.
» Votre Ëminence peut communiquer cette lettre à qui » elle voudra. Je vous prie même instamment de la faire .» lire à tous nos amis communs, à toutes nos connaissances, » pour ma propre satisfaction et à la décharge de ma con- » science, afin que tout le monde soit convaincu que j'ai » rempli tous mes devoirs jusqu'à la dernière extrémité, et » que ce n'est pas à moi que des victimes innocentes des » fureurs de la guerre demanderont raison du sang répandu, » et de tant d'autres maux horribles qui en résulte- » ront (i). »
Les espérances de M. de Cobenzl furent complètement déçues; le cardinal de Franckenberg daigna lui répondre, mais sa lettre était froide et désespérante. « Comme le » serment rigoureux, disait-il (2), que nous avons prêté de » tout temps sur le secret de tout ce qui se passe aux États
(1) Lettre autographe et inédite conservée par M. l'abbé Duvivier.
(2) Cette lettre, datée du 21 janvier 1790, est également inédite.
» ne me permet pas d'entrer dans aucun détail au sujet de » la sensation que la lettre de Leurs Altesses Royales y a » faite, tout ce que je peux dire à Votre Excellence c'est de » me rapporter à ma dernière lettre (i), qui doit la con- » vaincre de l'impossibilité dans laquelle je me trouve de » pouvoir lui être de quelque utilité relativement aux » affaires de ce pays. » La vérité est que la lettre des gouverneurs généraux ne produisit point dans les États une sensation favorable à la cause impériale; aucune province n'accusa la réception de cette circulaire. Les États de Hainaut allèrent plus loin : ils résolurent de ne pas même ouvrir la dépêche qui leur avait été adressée.
Dans son embarras, Joseph II avait également réclamé l'intervention du vénérable Pontife qui s'était autrefois rendu à Vienne pour prévenir cette catastrophe; et Pie VI, cédant à ses sollicitations, avait envoyé, le 13 janvier, un bref pathétique à l'archevêque de Malines et à Févêque d'Anvers pour les engager à se soumettre. « Ce que vous » avez si justement, si instamment désiré, disait le Pontife, » ce que les États ont imploré avec tant de pressantes » prières, voilà que César vous l'accorde aujourd'hui : il » vous l'accorde pleinement, de son propre mouvement; il » prévient lui-même vos vœux. Oui, il nous a informé » qu'il avait déclaré, sans restriction quelconque, qu'il » laissait aux évêques l'entier et le plein exercice de leurs » droits, tant par rapport aux séminaires épiscopaux » qu'aux matières ecclésiastiques, de sorte que tout va » être remis dans le premier état. Il nous a en outre assuré
[[) Voy. La Révolution brabançonne, p. 317.
» qu'il avait déclaré, sans restriction, de laisser saufs et » intacts les droits des ordres de la noblesse et du peuple, » en rétablissant, dès ce moment, dans leur premier état, » leurs privilèges, coutumes, etc., avec promesse d'oublier » le passé, même tout ce qui a pu excéder les bornes du » devoir. Les causes de ces grands troubles n'existant donc » plus, il semble que les troubles eux-mêmes doivent » cesser; et ce sera un jour bien heureux, bien consolant » pour nous, que celui où le plus ardent de nos vœux sera » exaucé. Vous donc, qui êtes si distingués par votre » science, qui êtes si recommandables par vos vertus, » pourriez-vous ignorer que c'est l'une des obligations de » votre saint ministère de réconcilier les sujets avec leur » prince, et de les rappeler à l'obéissance? Employez donc » tout votre zèle à engager les États et les peuples de traiter » avec le ministre du souverain, pour rétablir, de la ma- » nière la plus solennelle, une paix vraie et durable dont » puissent se réjouir et l'Église et l'État. Inculquez dans » les esprits, que, pouvant obtenir, sans aucune ambiguïté, » tout ce qu'ils peuvent désirer, la paix est sans doute pré- » férable à la guerre; et puisse le Dieu tout-puissant » éloigner toujours les calamités de ces florissantes con- » trées! » Cette éloquente prière du chef de l'Église fut aussi repoussée.
Que s'était-il donc passé pour que Joseph II eût consenti à s'humilier, lui, possesseur d'une triple couronne, devant la petite Belgique, pour qu'il eût consenti à renoncer à tous les projets dont la réalisation avait été le but de sa vie? La guerre qu'il soutenait avec Catherine II contre les Turcs avait été marquée par des succès éclatants dans les derniers
mois de 1789. Gustave III, qui menaçait l'Empire moscovite, s'était vu abandonné par ses officiers dans la Finlande russe et forcé d'aller défendre ses propres États attaqués par les Danois. Les Turcs avaient également éprouvé les plus grands revers. Le prince de Cobourg et le célèbre Souwaroff, ayant opéré leur jonction, battirent les Ottomans à Foksiani le 31 juin et à Rimnick, le 22 septembre. De son côté, le maréchal Loudon, admirablement secondé par deux généraux belges, le prince de Ligne et Clairfayt, s'était emparé de Berbir, dans le banat de Temeswar (9 juillet), puis, avec le corps d'armée principal, avait investi Belgrade, surnommée le rempart de l'Orient. Le siège dura depuis le 3 jusqu'au 30 septembre; les faubourgs furent emportés d'assaut, et la garnison, forte de 7,000 hommes, se rendit prisonnière (î). De nouveaux succès ayaient suivi la prise de Belgrade; une noble rivalité régnait entre les généraux autrichiens et russes. Potemkin avait écrasé à Tobac, dans la Bessarabie, le conquérant de l'Egypte, le fameux Hassan- Pacha; le prince de Cobourg avait pris Bucharest; Hohenlohe, forçant les gorges de la Yalachie, s'était rendu maître de Rimnick et de Crajowa, et l'héroïque Loudon, enfin, bloquait Orsova. Toutes les forteresses qui défendaient la frontière de Turquie allaient tomber au pouvoir des alliés, et il ne leur fallait plus qu'une campagne peut-être pour anéantir l'Empire ottoman en Europe (2). yaines illusions!
(1) En apprenant ce glorieux succès Joseph s'arracha du lit où la maladie le clouait, pour aller entendre le Te Deum chanté dans l'église de Saint-Elienne à Vienne. Il délacha de son grand costume la grand'croix de l'orJre de Marie-Thérèse, dont les diamants étaient estimés 24,000 ducats, et l'envoya à Loudon; le prince de Ligne reçut la croix de commandeur du même ordre, pour sa belle conduite pendant le siège.
(2) Voy. Histoire de la maison d'Autriche, par W. Coxe, t. V, passim.
La Prusse, forte de son alliance avec les puissances maritimes, avait déjà réussi à détruire les espérances de Joseph ; partout elle lui suscitait des embarras, partout se manifestait son influence hostile. Non content d'entretenir les espérances des révolutionnaires belges, le cabinet de Berlin fomentait aussi des troubles en Hongrie, soulevait les Polonais contre les Russes, et, ne reculant pas d'ailleurs devant la perspective d'une lutte ouverte contre l'Autriche, signait (31 janvier 1790) avec la Porte une alliance offensive qui tendait à enlever aux deux cours alliées, outre leurs conquêtes récentes, la Crimée et les dépouilles de la Pologne. Dans d'autres temps Joseph aurait pu opposer la France comme un contrepoids à la ligue anglo-prussienne; mais déjà Louis XVI, devenu monarque constitutionnel, n'était plus libre de suivre ses propres inspirations. Joseph était le premier auteur des maux qui l'accablaient : la Prusse tirait parti de ses fautes ; elle se bornait à entretenir un incendie que l'Empereur lui-même avait allumé aux deux extrémités de son empire. En effet, les griefs des Belges et des Hongrois étaient à peu près les mêmes ; les uns et les autres se plaignaient de la violation des anciennes constitutions du pays. Dans les derniers mois de 1789 le mécontentement des Hongrois avait augmenté par suite de la rigueur que l'on montrait dans le recrutement et des grandes livraisons de vivres qui étaient exigées pour la subsistance de l'armée; les fiers magnats, décidés à tirer le glaive, réclamaient impérieusement la confirmation de leurs privilèges, la permission de reprendre l'habit national et celle d'employer dans tous les actes publics la langue du pays. L'imminence même du péril semble réveiller l'infortuné monarque,
entraîné vers la tombe par un mal incurable (1). Décidé à sauver son trône, il fit d'immenses préparatifs militaires contre les ennemis de l'extérieur et s'efforça d'apaiser ses peuples en changeant de système. Ce fut alors qu'il ratifia les propositions remises au général Ferraris, qu'il révoqua quelques-uns de ses édits les plus impopulaires, et qu'il donna satisfaction entière aux Hongrois. Leur Constitution fut rétablie telle quelle était à son avènement; et en leur restituant le fameux diadème de saint Etienne, Joseph II promit de se faire couronner lui-même l'année suivante.
Ces concessions apaisèrent momentanément les Hongrois; mais les Belges, heureux d'avoir brisé les liens qui les attachaient à l'Autriche, n'étaient nullement disposés à sacrifier cette indépendance dont ils jouissaient à peine. Cependant les divisions qui avaient éclaté entre les conservateurs et les progressistes s'envenimaient et paralysaient déjà les forces des insurgés. Il est certain que les États auraient mieux servi les intérêts du pays en ne s'emparant pas brutalement du pouvoir, en transigeant avec leurs adversaires, et surtout avec l'homme probe et éclairé qui avait donné à. la révolte une impulsion victorieuse. On a vu que le comité de Breda, soit crainte, soit jalousie, s'était hâté de se débarrasser de Vonck en l'envoyant à Gand. Il se trouvait encore dans cette ville lorsque les États de Brabant contestèrent la légalité de ['assemblée patriotique qui s'était formée à Bruxelles, après l'expulsion des Autrichiens, des débris de
(I) Il écrivait le 24 décembre 1789 à son frère Léopold : « Je suis vraiment misérable, point de respiration, devant être assis toute la nuit, pas en état de me couchtr un instant... » %
l'ancienne association Pro aris et focis (\). Deux membres de ce nouveau comité, destiné à centraliser l'opinion progressive, Wemaels et Sandelin, se rendirent immédiatement auprès de Vonck pour l'engager à venir au secours de ses partisans; mais, de leur côté, les États lui envoyèrent aussi des agents pour le retenir. Ces derniers lui notifièrent qu'il ne pouvait quitter Gand sans le congé de ceux dont il tenait sa mission; mais Vonck refusa de reconnaître l'omnipotence des États et déclara que le comité général de Bruxelles remplaçait le comité de Breda. L'illégalité de l'assemblée patriotique ayant été soutenue plus vivement quand le chef des progressistes fut arrivé à Bruxelles, Vonck répondit : « Lorsqu'il s'agissait de courir les plus grands dangers pour opérer la révolution, on n'était point venu objecter à son comité secret qu'il n'était point légal ; puisque la classe des citoyens instruits n'est point admise dans les assemblées provinciales, elle pourra du moins rendre service à la patrie en discutant ses intérêts dans un comité agissant de concert avec les États; si ceux-ci contestent la légalité du comité, celui-ci à son tour peut faire la même objection aux États depuis la chute du souverain; enfin, il doit être libre aux comités des diverses provinces de se concerter dans l'intérêt même de la chose publique. » Ou ces réclamations étaient légitimes, ou il fallait soutenir que la révolution n'avait pas été faite dans l'intérêt de la nation entière, mais seulement dans l'intérêt de quelques privilégiés. N'était-ce pas d'ailleurs se montrer ingrat que de rejeter dans l'ombre, après la victoire, les hommes dont on
(l) L'assemblée patriotique avait son siège à l'hôtel du prince de Galles, près du Parc.
avait accepté le concours pendant la lutte? Van der Noot et les conservateurs prétendaient qu'ils avaient la majorité pour eux : cela était vrai. Mais pourquoi ne permettaient-ils pas à cette majorité, qu'ils disaient inféodée aux castes dominantes, de se prononcer légalement? Et puisqu'il s'agissait d'établir un nouvel ordre de choses, car la chute de Joseph II avait fait crouler l'édifice monarchique, pourquoi ne pas consulter aussi les vœux de l'élite de la population? Quel contraste, en effet! Aux masses ignorantes et fanatiques, sur lesquelles s'appuyait Van der Noot, Vonck opposait les notabilités de l'industrie et du commerce, les hommes les plus distingués dans toutes les professions libérales, les membres les plus éclairés du clergé séculier, Van der Mersch et ses meilleurs officiers, enfin les chefs de l'aristocratie, le duc d'Arenberg, le comte de laMarck, et leur beau-frère, le duc d'Ursel (i).
Ces trois seigneurs, unis par le sang et la communauté de leurs principes, s'étaient vus accueillis à Bruxelles avec de grands honneurs et un grand enthousiasme ; telle était même alors leur popularité qu'elle faisait ombrage à
(1) M. Ruel écrivait au comte de Montmorin, de Bruxelles, 47 janvier 1790 : « Il y a ici un personnage qui joue le principal rôle, mais en secret, parce qu'il n'a aucune sorte de prétentions et qu'il est sur le bord de sa fosse. C'est l'avocat Vonck. C'est lui qui est le véritable auteur de la révolution ; c'est lui qui a décidé le coup, quand il a vu que la cour de Berlin remettait au printemps prochain les secours qu'elle avait pronrs. C'est lui qui a choisi et décidé Van der Mersch à se mettre à la lête du petit armement qui se projetait à Breda ; c'est lui qui a fait passer à Van der Noot le plein pouvoir eu vertu duquel le manifeste du peuple brabançon a été publié ; c'est lui enfin qui a forcé Van der Noot à agir lorsque son opinion était de s'en rapporter au conseil temporiseur du cabinet prussien.
» Or ce même homme travaille en ce moment contre l'aristocratie que les prêtres voudraient introduire ici, et à faire changer la plupart des dispositions au moyen desquelles ils se flattent d'y réussir. Son intimité avec Van der Mersch, qui dispose de l'armée, son influence majeure dans le succès de la révolution, et sa probité beaucoup plus éclairée que celle de Van der Noot, qai est aujourd'hui informé des pièges qu'on tendait à sa bonne foi, ont rallié autour de lui les meilleures têtes de la noblesse et du tiers état, pour régler un meilleur ordre de choses... »
Van der Noot. Ce que les conservateurs reprochaient surtout aux ducs d'Arenberg et d'Ursel, c'était de les voir, quoique membres des États de Brabant, pactiser avec leurs adversaires. Le prince Louis d'Arenberg était depuis assez longtemps brouillé avec l'Empereur, qui l'avait privé injustement de la charge de grand bailli du Hainaut ; mais la cécité dont il était affligé l'empêchait de former des projets trop ambitieux pour lui-même. Quelques-uns accusaient, au contraire, le comte de La Marck d'aspirer secrètement à la plus haute dignité de l'État, et cette supposition ne paraissait pas hasardée aux yeux de ceux qui connaissaient l'esprit insinuant, le caractère inquiet, la carrière aventureuse, les grandes liaisons de ce personnage célèbre, soldat de la liberté américaine, conseiller de la reine de France,' ami de Mirabeau (1) et membre de l'Assemblée constituante ; d'autres assurent que le comte de La Marck se fût contenté du second rang, et qu'il eût laissé le premier à son beau-frère, le duc d'Ursel, plus populaire que lui, si les projets qu'on attribuait à la famille d'Arenberg avaient pu se réaliser. Quoi qu'il en soit, c'était le comte de La Marck qui s'était jusqu'alors prononcé avec le plus d'énergie contre le parti théocratique. En quittant Paris pour venir en Belgique il avait écrit au président de l'Assemblée constituante : « Puissé-je trouver l'occasion d'être utile à mon pays » adoptif, à la France, et de montrer à l'Assemblée nationale » que je me ferai gloire de porter partout ses leçons, ses
(1) « Le prince Auguste, dit de Pradt, était fort attaché à la Reine, dont il fut le conseil pendant deux ans. Le désir de la servir lui fit former des liaisons fort étroites avec Mirabeau, dont l'ascendant sur l'Assemblée, sur le peuple, on pourrait dire sur la France môme, lui révélait tout le prix. Il fit au désir de servir la Reine le sacrifice de cette partie de considération qui alors était attachée à des relations suivies avec Mirabeau. » De la Belgique depuis 1789, p. $3.
» sentiments et ses principes. » Il avait été encore plus explicite dans une lettre adressée au comité de Gand (le 10 décembre 1789) : « Pour moi qui verserai jusqu'à la der- )> nière goutte de mon sang pour recouvrer la liberté de » mon pays, et même pour en faire une heureuse répu- » blique fédérative ; moi qui ne veux rien et à jamais rien » pour moi et les miens que l'honneur de servir les Belges » et de contribuer à la fondation de la république naissante, » ou à la restauration de leur Constitution antique et libre, » s'ils préfèrent cet état de choses, je déclare que je ne » consentirai jamais à donner mon pays à une autre puis- » sance, à un autre prince, et même que je m'opposerai de » toutes mes forces à une révolution qui ne tournerait » qu'au profit de quelques ambitieux subalternes et per- » fides. »
La défiance que l'on avait montrée à son égard avait irrité le comte de La Marck contre Van der Noot et sa coterie. Il avait commencé par offrir ses services au comité de Breda, et celui-ci, par l'influence de Van der Noot, les avait refusés.
Le comte espéra qu'il serait plus heureux en s'adressant aux États de Flandre; un membre de cette assemblée, à qui les premières ouvertures furent faites, demanda comment M. le comte de La Marck, officier supérieur dans les gardes de la reine de France, hasardait de présenter ses services et d'offrir un corps de troupes disciplinées et armées à des provinces insurgées contre l'Autriche, alliée de Louis XVI. L'agent du comte répondit en balbutiant que M. de La iMarck agissait du su et de l'aveu de la Reine. Le lendemain M. de La Marck se présenta lui-même dans l'assemblée des
États de Flandre, et dit que, s'ils voulaient agréer ses services, il était convenable qu'on lui donnât le commandement en chef, avec voix et séance au Congrès, ainsi que la direction des négociations extérieures, parce qu'elles ne pouvaient pas être séparées des opérations militaires. Les États, après avoir délibéré sur ces propositions, firent répondre à M. de La Marck que les affaires de la guerre et de la diplomatie étant du ressort exclusif du Congrès, ils devaient se borner à remercier le comte de ses offres patriotiques, et à lui donner une lettre de recommandation pour le Congrès (1). Il n'y avait aucune nécessité de remettre le sort de la révolution entre les mains du comte de La Marck, car il n'était ni grand capitaine, ni grand homme d'État; on ne peut donc blâmer les États de Flandre d'avoir montré une extrême réserve dans leurs relations avec ce seigneur, accusé par un de ses contemporains d'aimer les rôles couverts (2). Toutefois rien n'empêchait le parti dominant d'avoir quelques ménagements pour les chefs des plus opulentes familles du pays ; il eût été d'une politique habile de se servir de la grande influence dont ils jouissaient, au lieu de leur faire regretter bientôt de s'être compromis dans les rangs des insurgés.
Le comité de Breda s'était naguère adressé au célèbre prince de Ligne lui-même pour le sommer de venir défendre sa patrie ; il n'avait pas répondu à cette somma-
(1) Ces détails ont élé publiés, par M. Papsaet, dans le Messager des sciences historiques, t. IV.
(2) « Grand seigneur, homme du monde et d'affaires, ajoute de Pradt, beaucoup de distractions jointes à une santé affaiblie par une blessure grave, l'avaient empêché de donner à des études sérieuses cette suite et cette application qui seules peuvent rendre très habile à les traiter. » De la Belgique, p. 51.
Sfl LÀ RÉPUBLIQUE BELGE
Uoii, mais de Belgrade (décembre 1789) il avait écrit au maréchal de Lascy ce qui suit : « Ce n'est pas pour me faire » valoir, mon cher maréchal, car mon devoir ne me coûte » rien; mais je suis assommé de propositions pour me » mettre à la lête des Flamands. Je n'ai répondu qu'une » seule fois, pour dire que je ne répondrais point : je leur » ai fait entrevoir la sottise et l'impuissance de leur révolte; » et après leur avoir démontré qu'ils ne savaient pas lire le » bourguignon du bon duc, auteur de leur Joyeuse entrée, » j'ai ajouté que je les remerciais des provinces qu'ils » m'offraient, mais que je ne me révoltais jamais pendant » l'hiver. Je n'ai pas même honoré Van der Noot de cette » mauvaise plaisanterie, et n'ai pas répondu à sa sommation » de venir défendre nos privilèges, ni à ses menaces si je » ne m'y rendais pas tout de suite. Je prie Votre Excellence » de ne pas dire un mot de tout cela à l'Empereur, que je » plains d'avoir cru peut-être que je m'intéressais à la révolte » belgique; car je m'imagine que c'est pour cela que je » suis ici dans une espèce d'exil... » Mais lorsque le prince connut les succès obtenus par ses compatriotes il parut s'intéresser réellement à cette révolte qu'il avait d'abord tournée en ridicule; du moins on lui attribua une lettre dans laquelle il parlait avec enthousiasme de Van der Mersch, déclarait qu'on n'avait jamais lu dans l'histoire ni qu'on ne verrait jamais une révolution pareille, et que, s'il n'avait craint d'être transfuge ou ingrat, il aurait peut-être quitté le service impérial (1). Plusieurs autres officiers
(1) Des biographes assurent que la disgrâce dans laquelle tomba le prince de Ligne fut provoquée par les soupçons que l'on eut contre lui lors de la révolte des Pays-Bas ; après la mort de Joseph II il fut éloigné pour toujours du commandement.
belges, au service de l'Autriche, se trouvaient dans la même position : ils ne voulaient ou n'osaient pas trahir leur serment ; quelques-uns auraient fini néanmoins par rentrer dans leur patrie sans les excès du parti vainqueur.
En attendant des actes plus graves, une guerre de pamphlets avait commencé entre les deux opinions qui divisaient la Belgique. Un écrivain du parti conservateur signalait l'écrit de M. d'Outrepont : Qii allons-nous devenir? comme un libelle pernicieux et incendiaire, propre à faire éprouver les plus funestes illusions. L'adversaire des démocrates (i) s'appuyait sur les souvenirs nationaux pour justifier la domination des États et flétrissait en ces termes le projet d'une assemblée nationale : « S'il n'y avait qu'un seul État » national, au lieu de trois États différents qui existent » parmi nous, quelle barrière insurmontable y aurait-il » désormais contre les factieux puissants? Le cas ne pour- » rait-il pas arriver que cet État ne fût composé presque que » des membres de la noblesse ou de commerçants qui, par » leurs richesses, sont déjà comme comptés parmi cet » ordre, grâce à des brigues, au crédit de leur fortune et à » la vénalité ou à la prévention d'une multitude trop » immense pour bien user de son droit? Ces corps » exclus seraient alors remplacés au triple par leur » portion la moins estimable et la moins digne de con- » fiance. Ce n'est donc pas sans sujet que presque univer- » sellement les lois fondamentales ont établi des corps pour » gouverner la nation, toujours maintenus et avoués d'après » des motifs aussi solides que respectables et principa-
(4) Le baron Coppens, Aperçu sur le véritable état des provinces belgiques.
» lement pour le bonheur du peuple, pour l'indépendance » et la perpétuité de la nation. Si cependant de dange- » reux novateurs trouvaient crédit dans nos provinces, » s'ils parvenaient à éloigner d'un bon peuple ses » anciens représentants et ses conseillers nalurels tels que » les appuis de la religion dans l'état du clergé, les pre- » miers intéressés et les protecteurs nés de l'agriculture, » et de l'état militaire dans la personne des seigneurs, » enfin les interprètes des lois et de la justice, après avoir » frayé le chemin à l'iniquité et à l'usurpation, ils ne met- » traient plus de frein à leurs passions et à leur audace. » Mais déjà M. d'Outrepont, au nom de Yassemblée patriotique, avait rédigé un nouveau manifeste afin de dissiper toutes les calomnies que Ton répandait dans le public contre ce comité. « L'on débite, disait-il, que l'assemblée patrio- » tique veut faire abolir la Joyeuse entrée, et c'est précisé- » ment le contraire : elle désire que la nation rétablisse la » Joyeuse entrée dans toute sa pureté et y ajoute tout ce qui » sera jugé nécessaire pour assurer de plus en plus la liberté » de chacun. Selon la Joyeuse entrée, les États de Brabant » ont une partie des pouvoirs, le conseil de Brabant en a » une autre, et le duc en avait la plus grande. Aujourd'hui » cette grande part du duc est vacante, et l'assemblée » patriotique voudrait que la nation, à qui la souveraineté » appartient incontestablement, désignât celui ou ceux » qu'elle veut investir de cette portion vacante, afin que » l'on ne rassemble pas trop de pouvoir dans un seul corps, » puisque ce malheur amènerait infailliblement l'esclavage » de la nation et la ruine totale de son commerce. » Le clergé, alarmé par quelques provocations imprudentes et
aussi par des suppositions mensongères, redoutait que l'Assemblée nationale de Belgique n'agît à son égard comme l'Assemblée constituante avait agi à l'égard du clergé français; et cette crainte, propagée dans le public, avait fait beaucoup de tort au club démocratique. M. d'Outrepont crut devoir repousser ces calomnies, et il le fit avec beaucoup de tact : « Parce que l'Assemblée nationale de France, » disait-il, s'est approprié les biens du clergé, des per- » sonnes craignent qu'une Assemblée nationale de la Bel- » gique n'en fasse autant. Mais est-il possible qu'on redoute » une chimère semblable? L'Assemblée nationale de la Bel- » gique ne sera-t-elle pas composée de ces mêmes Belges » qui ont toujours vu avec indignation que Joseph II s'ap- » propriât les biens ecclésiastiques? D'ailleurs notre situa- » tion n'est nullement semblable à celle de la France. La » nation française est obérée d'une dette immense, et elle » a voulu rétablir son crédit en déclarant que les biens du » clergé lui appartenaient. Nous ne sommes pas dans ce » cas : nous n'avons pas de dettes considérables, et il est » bien probable que si quelque membre d'une Assemblée » nationale de la Belgique se permettait de vouloir faire dis- » cuter à qui les biens du clergé appartiennent,, cette » motion, odieuse pour les Belges, serait rejetée à l'unani- » mité. Les propriétés du clergé doivent être aussi sacrées, » aussi respectées que celles de tous les autres citoyens. » Telle est la profession de foi de l'assemblée patriotique » de Bruxelles. Les Belges ont combattu pour le maintien » de la religion de leurs pères : c'est pour cette religion » sainte qu'ils ont pris en horreur le gouvernement autri- » chien, qui cherchait à l'avilir ; ils n'auront certainement
pas d'autre avis dans une assemblée nationale ; le nombre considérable de curés qui se trouveraient naturellement dans une telle assemblée pourrait même contribuer efficacement à la rétablir dans tout son lustre. Les propriétés des nobles sont aussi inviolables que celles du clergé; et c'est un principe gravé de temps immémorial dans le cœur de tous les Belges que toutes les propriétés doivent être respectées. Ainsi tout concourt à démontrer que les calomnies qu'on débite contre l'assemblée patriotique de Bruxelles sont déhuées de tout fondement. Ces calomnies ne peuvent partir que des ennemis de la nation, qui veulent engager le peuple à accabler ses défenseurs les plus zélés pour le livrer plus aisément alors à la tyrannie de l'Autriche. Presque tous les membres de rassemblée patriotique ont été exposés à la fureur du gouvernement autrichien pour avoir défendu la patrie; ils n'ont certainement pas changé de sentiment depuis que leur cause a si glorieusement triomphé, et, pour preuve irréfragable de la pureté de leurs vues, ils veulent bien dans tous les temps soumettre leurs travaux à l'examen de la nation et des personnes les plus éclairées de l'Europe. Leurs opérations d'ailleurs n'ont pas été secrètes, elles ne le seront jamais, et chacun a pu se rendre à leur assemblée sans le moindre obstacle et sans distinction de rang ni d'état. » Venait ensuite un projet d'adresse à présenter à V illustre Assemblée des États de Bradant pour la supplier de publier le plus tôt possible une déclaration portant qu'à la nation seule appartient toute la souveraineté, qu'elle n'était exercée que provisoirement par les États, et qu'une véritable Assemblée nationale, dont les
CONFÉDÉRATION DES PROVINCES BELGES 5o
membres seraient élus par la généralité des citoyens, se réunirait pour déterminer la nouvelle forme du gouvernement; en attendant, il fallait se hâter de mettre de l'ordre dans les finances, d'organiser l'armée, d'assurer la liberté de la presse (1), et de prendre des mesures pour ranimer toutes les branches du commerce (2).
Le parti dominant, voyant son usurpation dévoilée et stigmatisée, chercha alors d'autres moyens pous se débarrasser de l'assemblée patriqtique. Bien que Vonck n'eût jamais donné prise à des soupçons de faiblesse, et surtout d'improbité, on chercha à le corrompre ; les journaux, dévoués à Van der Noot, le ménagèrent, le flattèrent même (3) ; puis on vint lui offrir la présidence de la Chambre
(1) Les partisans des Étals demandaient à grands cris que les journaux qui leur étaient hosiiles fussent soumis à une censure plus rigoureuse. Ce qui avait principalement indisposé le parti dominant, c'était la critique mordante du Journal général de l'Europe, publié à Hervé, par Lebrun.
(2) M. Ruel écrivait au comte de Montmorin, 22 janvier 1790 :
« J'ai eu la communication du mémoire qui doit être présenté le 25 aux États de Brabant à l'effet qu'ils se désistent de leurs prétentions à la souveraineté. 11 y a nruf bureaux ouverts dans Bruxelles pour recevoir la signature de tous les citoyens. On y court comme les hirondelles après les mouches ; et l'on est parti pour Anvers, Louvain et toutes les autres villes du Brabant, afin de l'y faire pareillement signer. Ce mémoire conclut à ce que les États actuels déclarent sur-le-champ qu'ils n'exercent la souveraineté que par intérim et jusqu'à ce que la nation assemblée ait décidé dans quelles mains elle entend confier et distribuer ses pouvoirs; à ce qu'enfin lesdits États se rendent hautement responsables de leur gestion, et fixent l'époque la plus prochaine qu'il soit possible pour la tenue de l'Assemblée nationale. Voilà une grande affaire qui devient très sérieuse pour certaines gens. Van Eupen est assailli de pamphlets ; Van der Noot perd sensiblement de son crédit dans l'esprit du peuple. Sa vieille bécasse de maîtresse (Mme de Bellem, dite la Pinaud) lui prête en outre le ridicule qu'elle s'est donné en faisant imprimera tort et à travers des apologies sur l'état actuel des choses; mais, d'un autre côté,Van der Mersch, le duc d'Ursel et Vonck sont étroitement liés et la République sera toujours sauvée. Ce sera Vonck lui-même qui présentera la fameuse adresse. Cette nouvelle révolution va déconcerter les cabinets de Londres et de Berlin... » Le 31 janvier M. Ruel informait M. de Montmorin que la présentation de l'adresse était différée « pour cause. »
(3) Dans son Journal historique, n» du 45 février 4790, "Feller s'exprimait en ces termes sur Vonck : « Un de ces projets d'innovation, qui a paru le moins déraison- » nable, mais qui n'en va pas moins au bouleversement total de la Constitution belgique, » et à amener dans ce pays les troubles et les malheurs de la France, est celui de » l'avocat Vonck... Les bons citoyens ont été particulièrement affligés de voir se ranger
des comptes ou du conseil des finances. Mais le chef du parti démocratique répondit « que, n'ayant jamais eu à » cœur que l'intérêt général de la nation, il voulait finir » comme il avait commencé, à ne travailler que pour le » peuple. » Les meneurs du parti conservateur commirent alors la faute de faire intervenir directement le clergé dans cette querelle, et ils résolurent de se servir de son influence pour vouer à la vindicte publique leurs adversaires.
L'abbé Duvivier avait formé au palais archiépiscopal de Bruxelles un comité ecclésiastique, où siégeaient Feller, Brosius et Dedoyart, qui avait aussi appartenu à la société de Jésus. Ce comité fit colporter dans tout le Brabant, par deux hommes dévoués (Deslondes et Van Hamme), une autre adresse conçue en ces termes : « Nous soussignés... et » habitants de..., en Brabant, déclarons que notre intention » est et sera toujours que notre sainte religion ainsi que » notre Constitution restent et demeurent dans leur entier, » telles qu'elles ont été ci-devant, pour lesquelles nous » avons combattu, et que nos seigneurs des trois États » viennent de jurer de maintenir; déclarons de plus que » nous ne connaissons ni ne voulons d'autres représentants » de la nation que les trois ordres de l'État, selon la Con- » stitution ; que c'est eux qui doivent exercer au nom et » pour la nation le pouvoir souverain qui appartient à la » nation et que la nation leur a confié ; qu'en conséquence » nous protestons bien expressément contre tout ce qu'on
» parmi les novateurs un des plus ardents patriotes, qui avait tant fait pour le main- » tien delà Constitution et des antiques lois belgiques... N'est-ce pas une illusion du » mieux qui aura trompé un homme de bien? » Feller et un autre ecclésiastique, qui avait également appartenu à la compagnie de Jésus, Brosius, rédacteur du Journal philosophique et chrétien, étaient défenseurs avoués de la politique de Van der Noot et des États.
» pourrait faire ou tenter de faire de contraire à notre dite » religion ou Constitution ; déclarons comme traîtres à la » patrie et perturbateurs du repos public tous ceux qui » voudraient introduire des changements ou nouveautés, » soit à la religion, soit à la Constitution ; supplions les » seigneurs États de sévir ou faire sévir contre ces nova- » teurs ou perturbateurs du repos public (i). » Cette adresse fut remise, avec une recommandation particulière de l'abbé Duvivier, à tous les curés et aux chefs des maisons religieuses. Ils étaient invités à faire signer l'adresse par les bourgmestres, les échevins et les notables de leurs paroisses et à la renvoyer au palais archiépiscopal; on devait tenir note des individus qui refuseraient leur adhésion.
Le voyage de Van der Mersch à Bruxelles allait encore envenimer cette lutte désastreuse pour le pays. Les chefs du parti dominant, occupés à consolider leur pouvoir et suspectant aussi les sentiments de Van der Mersch à leur égard, avaient laissé l'armée dans une privation presque complète des objets les plus nécessaires, munitions de guerre, vivres, habits. Les rapports adressés au général en chef par ses officiers contenaient journellement les plaintes les plus amères ; l'un lui écrivait que ses soldats manquaient de pain et de fourrages; un autre, que les siens étaient presque tout nus ; un troisième qu'il était si las de répéter à chaque moment la même chose qu'il en avait mal à la
(1) Vonck affirme que l'on attribuait la rédaction de cette adresse à l'ex-jésuite Ghesquière. (Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 4 ) Un journal dévoué à l'opinion démocratique, le Postillon extraordinaire de tous les Pays-Bas, disait à propos de ce factutn : « Nous craindrions de retracer cette adresse qui porte le caractère d'une ignorante intolérance et du fanatisme le plus dangereux. »
gorge. Les États avaient bien établi à Namur une commission pour l'approvisionnement des troupes ; mais des secours envoyés à l'armée la moitié n'arrivait pas à sa destination, et il se faisait des effets militaires un trafic scandaleux. D'autre part, le président de la commission de Namur, Nicolas Van der Noot, un des frères du ministre, rebutait tout le monde par sa brutalité. Cet homme, grossier et ignare, sous prétexte de répondre aux vues des États, qui voulaient incorporer les volontaires dans les troupes régulières, avait proposé sans aucun ménagement aux premiers l'alternative de retourner dans leurs foyers ou de s'engager pour trois ans. La plupart refusèrent l'engagement, et leur départ occasionna un vide considérable dans les rangs de l'armée. Le scandale fut même poussé si loin que les États généraux s'en émurent. Van der Noot écrivit, en leur nom, au général Van der Mersch (17 janvier) : « Il nous » vient ici des plaintes sur ce qu'on renvoie ceux des » patriotes qui ne veulent pas s'engager à terme. Vous » jugerez facilement que ce système n'est pas seulement » nuisible, mais même ruineux, puisque aussi longtemps » que les troupes que les États-Unis lèvent ne sont pas » enrégimentées et formées, nous avons besoin des patriotes. » On nous rapporte aussi qu'on ferait même rendre les bas » et les souliers à ceux qui ne veulent pas s'engager à » terme; je vous prie d'y porter remède, et de dire à mon » frère qu'il doit changer de système. » Quelques jours après, le 21, deux membres des États, le comte de Limminghe et l'abbé de Tongerloo, investi des fonctions d'aumônier général des troupes belges, furent envoyés à Namur afin de remédier, disait la dépêche officielle, sinon à
tous, du moins à la plupart des griefs dont Van der Mersch s'était si souvent et si justement plaint. Les États généraux venaient aussi d'organiser un département général de la guerre, auquel devaient être subordonnées toutes les commissions militaires des provinces. La présidence de ce département, qui pouvait nommer jusqu'au grade de capitaine, fut déférée par acclamation, le 24, au duc d'Ursel, qui y siégeait comme député du Brabant. Après avoir longtemps refusé à Van der Mersch l'autorisation de venir à Bruxelles, Van der Noot et ses intimes avaient enfin dû céder aux réclamations énergiques du général et de ses officiers. Le vainqueur de Turnhout s'était rendu suspect au parti dominant à cause de ses liaisons avec les démocrates; on n'osait pas encore l'attaquer ouvertement, parce que sa popularité égalait presque celle de Van der Noot, mais on le contrariait autant qu'on le pouvait, on lui témoignait une certaine froideur, on n'attendait enfin que l'organisation d'une armée régulière pour se débarrasser de lui et des volontaires.
Van der Noot et les États auraient désiré que l'arrivée de Van der Mersch ne donnât lieu à aucune manifestation; ils voyaient en lui non pas un triomphateur, qui avait droit à des récompenses, mais un subalterne, dont ils étaient mécontents ; heureusement que le peuple, dont on ne put cette fois comprimer les sentiments, s'associa aux démocrates pour honorer l'homme qui avait vaincu l'armée autrichienne. Malgré le mauvais vouloir des États, l'entrée de Van der Mersch à Bruxelles, le 25 janvier, fut presque aussi brillante que l'ovation ménagée quelques semaines auparavant à Van der Noot. Tous les volontaires composant les ser-
ments étaient allés au-devant de lui à cheval; ce fut avec ce cortège qu'il entra par la porte de Louvain et que, traversant les rues couvertes d'un peuple innombrable, il se rendit à l'église de Sainte-Gudule où Vonck lui-même, pour réparer l'oubli des États de Brabant, avait organisé un Te Deum. Après cette cérémonie, le général se rendit à la salle des États de Brabant ; que l'on juge de sa surprise et de la stupéfaction de la foule : les députés avaient levé la séance pour ne pas recevoir le vainqueur de Turnhout (i) î Mais cet oubli des convenances provoqua une telle explosion de murmures que les États furent obligés de se réunir dans l'après-midi et d'accueillir Van der Mersch avec une honnêteté apparente. Van der Noot aussi, dissimulant alors sa jalousie, écrivit à Van der Mersch « qu'il se faisait une fête de le présenter lui-même le lendemain à l'auguste assemblée des États belgiques unis. » Le soir Van der Mersch se rendit au spectacle, où se pressait une foule avide de contempler le général patriote. Loin d'imiter l'exemple de Van der Noot, qui, le 18 décembre 1789, était allé s'asseoir dans la loge des gouverneurs généraux pour se mettre en évidence et provoquer les applaudissements, Van der Mersch semblait vouloir s'y dérober en prenant place dans une loge particulière. Mais son triomphe n'en fut que plus grand : on le força à s'asseoir dans la loge du duc d'Ursel; interprète des sentiments publics, un acteur vint lui adresser des vers de circonstance, puis il fut couronné de lauriers par la main de la duchesse. Le lendemain il fut introduit dans la salle des États généraux, et l'assemblée,
(I) Ils refusèrent plus tard de payer les frais du Te Deum chanté en l'honneur du général, et renvoyèrent les musiciens à Vonck et au doyen de Sainte-Gudule.
pour récompenser les importants services qu'il avait rendus à la nation, lui décerna le grade de feld-zeugmeister, auquel elle attacha unrtraitement annuel de 1 5,000 florins de Brabant; il obtint encore 10,000 florins pour sa table tant que durerait la guerre; et enfin son fils, enfant de quatre ans, fut créé capitaine, pour entrer en activité de service à seize ans. Ces marques de bienveillance touchèrent Van der Mersch; mais il ne tarda point à s'apercevoir quelles n'étaient pas sincères. Non seulement il ne fut pas consulté sur la capitulation de la citadelle d'Anvers, signée le 29 janvier, mais ce fut à son insu que, le même jour, M. de Schœnfeld, Prussien et protestant, fut admis au service de la Belgique avec le grade de lieutenant général, un traitement annuel de 16,000 florins, dont8,000 pour sa table, et une somme une fois donnée de 10,000 florins pour ses équipages. M. de Schœnfeld avait servi honorablement sous Frédéric II, qui l'admettait même aux soupers philosophiques de Potsdam ; mais le rôle équivoque qu'il accepta dans les Pays-Bas ternit sa carrière. 11 était entré au service de la Belgique sous les auspices de la Hollande et de la Prusse : Mottman l'avait présenté aux chefs de l'oligarchie, et il avait été, en outre, fortement recommandé par M. de Schlieffen, commandant des troupes que Frédéric- Guillaume II avait envoyées à Liège. En nommant clandestinement cet étranger on blessait non seulement Van der Mersch, qui pouvait le considérer comme un rival, mais on faisait aussi un affront sanglant au comte de La Marck, qui avaft vainement offert ses services aux États généraux, et surtout au duc d'Ursel, qui avait également ignoré cette négociation, bien qu'il fût le chef du département de la guerre. Tel fut
son mécontentement que deux jours après il donna sa démission de président et de membre de ce département, déclarant qu'il ne voulait pas s'associer à une démarche imprudente et dont les suites pouvaient être très funestes. Van der Mersch aussi, pendant son séjour à Bruxelles, avait rompu ouvertement avec les exagérés du parti conservateur. L'adresse de Deslondes et Van Hamme avait été présentée à sa signature; si on parvenait à la surprendre, le triomphe des statistes était complet, car une grande partie de l'armée aurait suivi l'exemple de son chef. Mais Van der Mersch, indigné, répondit, en présence de Van der Noot et de Van Eupen, qu'on n'avait point secoué le joug d'un souverain pour se soumettre à soixante tyrans.
De retour à Namur, Van der Mersch adressa bientôt de nouvelles plaintes sur les désordres qui régnaient à l'armée; et les États généraux parurent alors vouloir s'occuper de son organisation. On décida, dans les premiers jours de février, que le département général de la guerre serait chargé de former pour chaque régiment un cadre d'officiers, que l'on procéderait ensuite à la recrue et à la formation des régiments (i), qu'ils ne porteraient plus des noms particuliers, mais des numéros d'ordre, que chaque province serait chargée des fournitures, enfin que les volontaires formeraient un corps séparé. Une nouvelle tentative était faite en même temps par M. de Thiennes auprès du général de Schlieffen pour négocier la venue d'un corps étranger; mais cette tentative resta sans succès : M. de Schlieffen n'était pas autorisé à mettre ses troupes à la disposition des États
(1) La solde de chaque soldat d'infanterie fut fixée à 6 patars, en lui fournissant feu, lumière, pain, lit et habillements ; la cavalerie devait recevoir 2 liards en sus.
généraux. Le 8 février le ministre Van der Noot et M. Van Hoobrouck furent envoyés à Namur pour y former les nouveaux régiments et présenter le général Schœnfeld à l'armée; mission également malheureuse, car elle n'eut pour effet que d'augmenter l'irritation de part et d'autre. Dans une conféférence qui eut lieu à Y Hôtel de Hollande, en présence de l'état-major et d'un grand nombre de membres de l'assemblée provinciale, Van der Mersch se plaignit vivement, suivant son habitude, de la négligence des États généraux à pourvoir à la formation et à l'entretien de l'armée. Van der Noot ayant répondu qu'il recevrait bientôt un secours effectif des puissances alliées, le général s'emporta : « Tu n'es qu'un imposteur, lui dit-il, qui trompes et trahis la nation ; » il lui jeta le défi de lui procurer quatre hommes et un bas officier de troupes étrangères.
A la même époque le chef de la maison d'Arenberg protestait aussi publiquement contre la domination des États. Malgré sa cécité, il avait été élu chef des cinq serments de Bruxelles, et on lui demandait en conséquence de reconnaître la suprématie des trois États de Brabant; mais quoiqu'il fût membre lui-même de l'assemblée provinciale, il déclara qu'il ne pouvait balancer entre ses propres intérêts et le grand intérêt du public. Le 10 février, toutes les compagnies de volontaires ayant été réunies sur la Grand'Place pour recevoir leur nouveau chef, le duc remplaça la formulé de serment qu'on lui avait présentée par celle-ci : « Je jure de » maintenir et conserver les privilèges et droits du très » ancien et respectable serment de la sainte Vierge, sous la » dénomination de Grand-Serment; et, en ma qualité de haut » chef-doyen, de soutenir ses prérogatives, franchises et
» immunités, ainsi que celles des autres serments de la ville » de Bruxelles, pour le bonheur des habitants et de la patrie, » la conservation de la liberté, la sécurité générale et indi- » viduelle, et la félicité publique. »
Mais le parti dominant surpassait ses adversaires en manifestations violentes. Quelques hommes passionnés avaient engagé l'archevêque de Malines à sanctionner, au nom de la religion, le système oligarchique; et le cardinal, dont le caractère était faible, avait eu l'impardonnable tort de céder à ces imprudentes suggestions. Aussi le mandement pour le carême de 1790, publié le 31 janvier, ne fut-il qu'un long plaidoyer en faveur des États et une protestation odieuse contre les progressistes : « N'écoutez point, disait le car- » dinal (î), n'écoutez point les conseils pernicieux de ces » gens turbulents et insidieux, qui, sous l'apparence de » vouloir soutenir vos droits sur une souveraineté que vous » ne pourriez jamais exercer par vous-mêmes, ne cherchent » qu'à semer la discorde, et qui ne vous inspirent une » injuste méfiance à l'égard des pères de la patrie que pour » amener, par des changements et des nouveautés aussi )> impraticables que dangereux, une confusion générale dans » les affaires publiques. Non, non, ne craignez point que » ceux qui, depuis des siècles, ont été les représentants » nés du peuple, et qui vous ont donné souvent, aux dépens » même de leur liberté, des preuves incontestables de leur
(I) On assure généralement que ce mandement était l'ouvrage de l'abbé Du vivier. Le Mémoire pour Vander Mersch dit, au contraire, qu'il avait été rédigé par l'archevêque lui-même; qu'une partie de son synode lui avait conseillé de retrancher les passages les plus violents, mais qu'il n'en voulut rien faire, sous prétexte que cela lui plaisait ainsi... Au surplus, M. Duvivier a repoussé la responsabilité de l'acte que Vonck appelait le tocsin de la persécution ; dans une de ses brochures il dit « qu'on Irouvera dans les archives de l'archevêché tous les mandements et autres pièces de ce genre écrits de la main de V archevêque. »
» dévouement parfait à vos intérêts, veuillent jamais s'ap- » proprier privativement et à votre préjudice les droits de » la souveraineté; mais soyez entièrement persuadés qu'en » l'exerçant en votre nom, et se chargeant de tout ce qu'elle » a de pénible et de laborieux, ils ne perdront dans aucun » temps de vue la conservation et l'accroissement de la reli- » gion de nos pères, vos avantages, votre prospérité et la » félicité publique; ce sera là toujours leur soin principal et » le but de leurs opérations, et non pas le vain étalage d'une » autorité dont ils connaissent trop bien les devoirs et les » charges pour pouvoir en être éblouis au point d'en » abuser... Regardez donc, j'ose le dire, comme les ennemis » de la religion et de l'État tous ceux qui, par des raisonne- » ments aussi frivoles que subtils, qui se ressentent de la » philosophie de ce siècle, voudraient troubler un bonheur » dont nous sommes à la veille de jouir. » Était-ce là, s'écriaient avec raison les progressistes, était-ce là le langage du christianisme? Quoi! au lieu de prêcher l'union, la concorde, la fraternité, l'oubli des injures, le primat de la Belgique envenimait les haines et prêchait la guerre civile ; il dénonçait des hommes honorables comme ennemis de la religion et de l'État à une populace fanatisée; il autorisait la persécution, la proscription non pas de dissidents religieux, mais de citoyens qui, dans leurs projets de réformes politiques, étaient loin de se montrer des ennemis du clergé! Aveuglés par l'esprit de parti, par des intérêts de caste, les conseillers du cardinal compromirent la religion elle-même et durent assumer la responsabilité de tous les désordres, de toutes les scènes scandaleuses ou atroces qui signalèrent la domination de Van der Noot et des États.
Colporté dans les campagnes du Brabant, le mandement de l'archevêque était une nouvelle recommandation en faveur de l'adresse de Deslondes et Van Hamme. Excités par leurs pasteurs, obéissant à la voix de leur chef spirituel, tous les villageois montrèrent alors une obéissance passive : car plus de 400,000 signatures, réelles ou forgées, sanctionnèrent l'usurpation des États (i). Lorsque Deslondes et Van Hamme présentèrent, le 17 février, leur adresse à l'assemblée brabançonne, ils eurent soin d'ajouter « qu'il n'était pas au pouvoir des États eux-mêmes de toucher à la Constitution ou à la forme de la représentation. » Presque en même temps on lança dans le public une déclaration dans laquelle le peuple brabançon ordonnait à tous les comités non autorisés par les États de se dissoudre, menaçant de son courroux ceux qui refuseraient d'obéir. Le club de Bruxelles se désorganisa, en effet, devant ces menaces anonymes; mais Vonck ne tarda pas à le reconstituer sous une autre dénomination.
Les États généraux, croyant peut-être que l'organisation régulière du pouvoir suprême aurait pour résultat d'amortir l'effervescence des partis, se hâtaient de constituer le Congrès auquel le traité d'union déférait l'autorité executive. Il résulte des diverses résolutions consignées dans le Journal des séances des Etats généraux que le Congrès fut organisé de la manière suivante :
Il devait siéger provisoirement à Bruxelles et être com-
(1) Les curés représentaient à leurs paroissiens qu'en signant cette adresse ils serviraient la religion et ruineraient la domination impériale ; ils disaient à ceux qui n'obéissaient pas immédiatement qu'ils seraient confondus avec les figues et les royalistes (noms donnés aux partisans de l'Autriche). Quelques curés menacèrent ceax qui refuseraient de signer de les priver du saint sacrement. On fit même signer tous les domestiques, les enfants qui fréquentaient les écoles et le catéchisme ! {Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 5.)
posé de députés belges, âgés de trente ans, membres des assemblées provinciales et ayant leur domicile réel dans les provinces dont ils étaient les délégués. Ne pouvaient siéger ensemble les parents en ligne directe, et, en ligne collatérale, on excluait les frères, oncle, neveu et arrière-neveu. Chaque assemblée provinciale pouvait envoyer au Congrès, pour un terme qui n'excéderait pas trois ans, jusqu'à sept députés, qui étaient toujours révocables; cependant les membres du Congrès n'étaient pas obligés, comme ceux des États généraux, de soumettre leurs résolutions à la ratification des assemblées provinciales : ils devaient au contraire voter librement. La répartition des voix par provinces était également adoptée pour les résolutions du Congrès. Les députés devaient jouir d'un traitement qui ne pouvait excéder 5,000 florins. Le Congrès choisissait son président, qui ne pouvait conserver ses fonctions au delà d'un mois, ni être élu de nouveau qu'après six mois d'intervalle. Avant d'être admis dans rassemblée chaque député prêtait le serment suivant : « Je promets et jure l'observation exacte et » fidèle du traité d'union, conclu le 11 janvier 1790, et de » tous et chacun de ses articles ; que j'envisagerai toujours » et en tout le bien général de l'union, et que je ne le sacri- » fierai jamais au bien particulier de ma province ni » d'aucune autre ; que je tiendrai fidèlement le secret sur » tous les points sur lesquels le Congrès l'exigera en en » délibérant, et que, dans aucun cas, je ne révélerai jamais » les opinions des membres du Congrès; que je rapporterai » fidèlement tout ce qui parviendra à ma connaissance, qui » pourrait conduire au bien de la généralité, ou lui nuire. » Ainsi m'aident Dieu et tous ses saints ! » Le Congrès
devait s'assembler tous les jours, les fêtes et dimanches non exceptés, de dix heures du matin à deux heures; les États généraux, les lundis, mercredis et vendredis, de cinq heures du soir à neuf. Nous avons déjà dit que les États généraux et le Congrès furent d'abord composés des mêmes membres; cet état de choses se prolongea jusqu'au mois d'août : alors seulement on décréta la séparation des deux assemblées.
Cette organisation de la puissance souveraine était tout aussi bizarre, aussi défectueuse que l'organisation du gouvernement dans les provinces : l'anarchie était la même ; aussi ne devait-on pas croire à la stabilité d'un État où les mêmes hommes étaient investis du pouvoir constituant et du pouvoir exécutif.
Le Congrès tint sa première séance le 20 février au soir ; elle fut remplie par les prestations du serment imposé aux députés, et par quelques communications secrètes.
Ce même jour Joseph II expirait à Vienne. Son amour passionné pour le travail, son application continuelle aux affaires, ses soucis cuisants avaient augmenté le mal qu'il avait gagné dans les marais pestilentiels du Banat, et la révolution belge était venue lui porter le coup de grâce. Dans un des rares moments de répit que lui laissait sa maladie, il avait reçu le comte de Ségur, ambassadeur de France en Russie, qu'il avait connu en Crimée. Le comte, s'étant rendu au palais impérial, trouva l'Empereur debout, mais si cruellement changé, qu'il lui fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine. Les événements qui agitaient la France et la Belgique le préoccupaient alors exclusivement : « Une folie générale, dit-il,
» semble s'être emparée de tous les peuples; ceux du » Brabant, par exemple, se révoltent parce que j'ai » voulu leur donner ce que voire nation demande à grands » cris. » Il s'arrêta, se tut et tomba dans une sombre rêverie.
Quelques jours avant de mourir il reçut aussi le prince de Ligne, qui arrivait de l'armée de Hongrie ; ses plaintes contre les insurgés belges furent poignantes : « Votre pays, » s'écria-t-il, votre pays m'a tué; Gand pris a été mon » agonie, et Bruxelles abandonné, ma mort. Quelle avanie » pour moi ! (11 répéta plusieurs fois ce mot.) J'en meurs : » il faudrait être de bois pour que cela ne fût pas... Je » vous remercie de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas ; » faites-les revenir à leur souverain, et si vous ne le pouvez » pas, restez-y, ne me sacrifiez pas vos intérêts; vous avez » des enfants. » Envoyant approcher sa fin, Joseph montra le stoïcisme d'un philosophe et la résignation d'un chrétien. Lui-même assembla ses médecins et les questionna sur son état; ils lui avouèrent avec franchise que la science était impuissante et qu'il ne lui restait que peu de jours à vivre; il entendit cet arrêt sans s'émouvoir, et sur-le-champ il écrivit au grand-duc de Toscane, son frère et son héritier, pour l'inviter à se rendre à Vienne. Le 17 février il reçut le viatique, en présence de la cour; tous les assistants étaient consternés ; on voyait des larmes dans les yeux des vieux généraux, et les sanglots de la foule des serviteurs interrompaient le silence lugubre qui régnait dans l'appartement; seul, le mourant conservait toute sa sérénité. Un dernier coup du destin, la mort imprévue de sa fille adoptive, la princesse Elisabeth de Wurtemberg, femme de
l'archiduc François, hâta son agonie. Jusqu'à son dernier moment, néanmoins, ce prince, qui n'avait connu ni le repos ni l'abattement, réussit à vaincre la douleur pour songer à l'État et à ceux qui l'avaient servi ; il fit ses adieux à ses ministres, à ses généraux, aux moindres serviteurs de sa maison ; lui-même dicta un ordre du jour pour annoncer à l'armée sa fin prochaine et pour la remercier de sa fidélité, de sa bravoure et de son inébranlable discipline. Le 20 février, sur les trois heures du matin , voyant s'approcher la mort, il demanda son confesseur, qui lui récita les prières des agonisants. Mais bientôt l'Empereur l'interrompit et s'écria : « Seigneur, toi qui seul as connu » mon cœur, c'est toi que je prends à témoin! Oui, toutes » mes entreprises n'ont eu d'autre but que le bien et l'avan- » tage des sujets dont tu m'avais confié le soin ! Que ta » volonté soit faite ! » Entre cinq et six heures il expira tranquillement, après qu'on l'eut encore entendu murmurer: « Comme homme et comme souverain, je crois avoir rempli » mon devoir. » Il fut enseveli dans le couvent des capucins de Vienne, à côté de sa mère; il était âgé de quaranteneuf ans et il en avait régné dix.
La pensée que Joseph II exprimait sur son lit de mort peint son caractère et sa vie. En imposant à ses peuples des innovations violentes, en bouleversant toutes les anciennes institutions, il croyait réellement remplir un devoir, une mission. Persuadé qu'il avait raison contre ses contemporains, il appelait la force à son aide pour faire accepter ce qu'il appelait des bienfaits; comme on l'a remarqué, il appuyait ses réformes sur un sabre. C'était un théoricien, répétons-le, ce n'était pas un homme d'État; d'une activité
dévorante, il embrassait tout et ne finissait rien; il irritait le clergé, mécontentait la noblesse, exaspérait le peuple, puis il se plaignait d'avoir été méconnu, punissait ceux qui s'opposaient à ses volontés, et ne reculait que lorsqu'il était trop tard. Il manquait d'habileté, car il n'eut pas la patience de préparer le terrain où devaient germer les semences qu'il répandait. Quelles que soient néanmoins les erreurs de Joseph II, erreurs qu'il a si cruellement expiées, il faut aussi lui tenir compte du bien réel qu'il a fait : il eut la gloire d'être un des fondateurs de la société moderne; l'Allemagne, si complètement changée aujourd'hui, doit cette heureuse métamorphose non seulement à Frédéric II, mais surtout au fils de Marie-Thérèse.
Sur le monument que les admirateurs de Joseph II lui ont érigé à Vienne on lit :
Saliiti publicœ vixit non diu sed totus.